11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 22:54

Il existe différentes manières de s’informer sur la catastrophe de Fukushima. On peut lire des rapports techniques de divers organismes, on peut écouter ou lire un journaliste qui s’est rendu là-bas, on peut observer une exposition de photographies ou assister à un spectacle ou une conférence, mais on peut aussi écouter directement des gens qui habitent près de la centrale de Fukushima. Et cela grâce auProjet Mieruka Fukushimade l’ONG  FoE Japan *.

Voici cinq témoignages directs d’habitants de Fukushima. Cinq visions différentes de la nôtre, en 2020.

-oOo-

 

Témoignage d’un agriculteur bio

Après le désastre nucléaire, M. Sugeno a redécouvert les valeurs de l'agriculture. "La centrale nucléaire nous a dépossédés de nos villes natales. Elle a éloigné les gens les uns des autres. Cela ne devrait plus jamais se reproduire." "Nous, les habitants de Fukushima, devons partager notre histoire. Pour changer nos modes de vie. Pour changer de politique. Pour tenir tête au gouvernement et résister. Et cultiver nos champs. Voilà ce que nous voulons faire.

 

Témoignage d’une évacuée

"Le quartier de Tsushima, dans la ville de Namie, préfecture de Fukushima, où se trouvait la maison de Mme Kanno, est toujours à l'heure actuelle en zone "difficile à habiter". Le 15 mars, soit trois jours après le désastre nucléaire, elle a quitté la ville avec son fils et son chien en mettant de l'essence de tracteur dans sa petite voiture. Quand ils ont finalement rejoint la voie rapide, ils se sont arrêtés dans le premier café qu'ils ont trouvé sur l'aire d'autoroute...

 

Témoignage de pêcheurs

Les pêcheurs de la préfecture de Fukushima sont en colère. En février 2020, un sous-comité du gouvernement japonais a publié un rapport proposant le rejet dans l'océan d'énormes volumes d'eau traitée mais contaminée contenant des matières radioactives telles que le tritium généré par la centrale nucléaire TEPCO de Fukushima Daiichi comme "option réaliste". Le pêcheur Haruo Ono s'exprime... "Mes trois fils sont aussi pêcheurs, ce sera un grave problème si la mer est contaminée."

 

Témoignage d’une mère

"Au moment de la catastrophe, j'avais un enfant de deux ans et j'étais enceinte de huit mois." Après avoir accouché, sans avoir eu le temps de profiter du moment, elle a été évacuée dans la région du Kansai, et a commencé à vivre dans un refuge avec ses deux enfants. Cependant, en raison de divers problèmes dans leur nouveau lieu de résidence, elle ne sentait pas bien et, des années après avoir évacué, elle a décidé de retourner à Fukushima. De retour à Fukushima, elle raconte avoir entendu des gens se reprocher de ne pas avoir pu évacuer, et être jaloux de ceux qui l'ont fait. Cependant, quand on lui a dit que cela a dû être difficile pour les personnes évacuées, elle s'est sentie quelque peu mal et voulait pouvoir dire en retour que cela avait dû être difficile pour ceux qui étaient restés. "Personne ne peut vous reprocher de n'avoir pas pu évacuer". Ces mots ont laissé une trace particulière. Ceux qui ont pu évacuer et ceux qui ne l'ont pas fait ont eu chacun leurs propres difficultés. Ceci est le témoignage d'une mère qui a vécu les deux.

 

Témoignage d’un ancien producteur laitier

"L'énergie nucléaire nous a tout pris" - ses mots sont de Hasegawa Kenichi, le représentant municipal de Maeta au moment de l'accident de la centrale nucléaire, endroit où se trouve toujours le stockage temporaire des sols contaminés. « Nous sommes simplement un obstacle sur la route des Jeux. En fin de compte, toutes les régions touchées par la radiation sont une épine dans le pied des organisateurs. Ils veulent simplement se débarrasser de nous, pour tirer un trait sur le passé. » a-t-il dit avec colère.

 

* FoE Japan

En tant que membre des Amis de la Terre International, FoE Japan est active au Japon depuis 1980. Ses activités couvrent le changement climatique et l'énergie, les forêts et la biodiversité, le financement du développement et l'environnement, le soutien de Fukushima et l'élimination du nucléaire, etc. FoE Japan vise ainsi à sortir du nucléaire et plaide pour les droits des survivants d'une catastrophe nucléaire. Son objectif ultime est de créer un monde dans lequel tout le monde puisse vivre pacifiquement et équitablement.

 

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Illustration d'entête : © "Fukushima" par M art'IN

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5 octobre 2019 6 05 /10 /octobre /2019 19:39

Au procès de Tepco au Tribunal régional de Tokyo, une habitante de la ville de Date a fait ce témoignage poignant. On sait depuis le 19 septembre que les trois anciens dirigeants de Tepco, Tsunéhisa Katsumata, Ichirô Takékuro et Sakae Mutô, n’ont pas été reconnus coupables de négligences ayant entraîné la mort et des blessures. Les procureurs désignés ont fait appel.

 

Auteure : anonyme

Traduction française : Anne Uemura

Nettoyage d'une école dans la ville de Date (Préfecture de Fukushima)

Nettoyage d'une école dans la ville de Date (Préfecture de Fukushima)

Déclaration d'opinion d'une habitante de la ville de Date, présentée au Tribunal régional de Tokyo

"Nous avions le désir d'élever nos enfants dans un environnement proche de la nature et enrichissant. C'est pourquoi nous avons déménagé de la ville de Fukushima pour acheter un terrain dans la ville de Date, là où nous vivons actuellement, pour y construire une maison.
Les remboursements des prêts étaient lourds et nous vivions simplement, mais nous étions heureux.


Huit ans après la construction de notre maison, le 11 mars 2011, l'accident de la centrale s'est produit, et notre vie de famille a été bouleversée. Mon mari et moi avions 42 ans, mon fils était en CM2 et ma fille en CE2.


A cette époque, je n'avais aucune connaissance sur le nucléaire ou sur les substances radioactives. Si j’avais eu quelques notions dans ce domaine, en nous sauvant, nous aurions sans doute pu éviter d’être irradiés. Je suis étreinte par ce regret.


Sans aucune marge financière, je ne pouvais, en pensant à mes enfants qui souffrent de maladie et à mes parents qui sont ici, me résoudre à m'éloigner de chez moi.
Dès le 11 mars, nous n'avions ni eau, ni électricité, ni gaz et je devais me rendre jusqu'aux stations d'eau où j'emmenais les enfants ; pour trouver de quoi manger, nous marchions dehors parfois trempés par la pluie.


Après plusieurs jours, comme nous n’avions toujours pas d’eau, nous avons dû aller jusqu'à la mairie pour utiliser les toilettes. C'est à ce moment-là que j'ai vu un groupe de personnes vêtues de combinaisons de protections blanches entrer dans la mairie. Nous avons pensé qu'ils venaient sans doute aider les victimes du tsunami. Mais maintenant, je comprends que la pollution radioactive était telle que des protections étaient nécessaires, et nous, sans nous douter de rien, nous étions exposés.


Peu après, au moment des cérémonies de remises de diplômes, nous nous sommes rendus à pied à l'école primaire. Je pense que les informations qu'on nous donnait étaient fausses et qu'à cause de cela nous avons été irradiés. A l'époque, j'étais persuadée que, si nous encourions réellement un danger, l'État nous avertirait. 


J'ai appris plus tard que les doses de radioactivité de l'air après l'accident étaient de 27 à 32 microsieverts par heure. Il n'y a eu aucune consigne sur la restriction des sorties en extérieur et c'est extrêmement grave. En juin 2011, je me suis rendue aux funérailles de la grand-mère de mon mari dans sa famille. J'ai emmené mes enfants avec moi. Sur le trajet nous avons remarqué que le taux de radiations était très élevé et dans la voiture le dosimètre affichait à certains endroits 1,5 microsievert par heure. Les représentants de cette zone, avaient demandé aux riverains de ne pas faire de vagues même si la radioactivité était élevée. D'après ce que j'ai entendu, il fallait que les véhicules de reconstruction puissent continuer à emprunter cette route. De même que le Shinkansen (TGV) et l'autoroute du Tohoku devaient à tout prix fonctionner comme si de rien n’était, pour ces mêmes raisons.


En dépit d'un niveau dépassant les limites de doses admissibles, au lieu de nous alerter sur les dangers, on nous assurait être en sécurité. Le risque de cette exposition ne nous a pas été communiqué. En juin 2011, mon fils a été pris de saignements de nez abondants, au point que ses draps étaient tout rouge. Les enfants présentant les mêmes symptômes étaient si nombreux, que nous avons reçu une notice par la "Lettre de santé" de l'école avec des recommandations. Au cours d'un examen médical de l'école, on a découvert une anomalie cardiaque à mon fils et il a dû être surveillé par holter. Mon fils, qui avait 12 ans au moment de l'accident, souffrait alors de dermatite atopique. Après, les symptômes ont empirés au point de devoir être hospitalisé pendant les vacances de printemps en seconde. Aujourd’hui on n'arrive toujours pas à identifier les symptômes qui le font souffrir.
 

Un an après l'accident, ma fille s'est plainte de douleurs à la jambe droite. A l'hôpital, un ostéome extra-osseux a été diagnostiqué et elle a dû subir une excision osseuse l’année suivante. En première année de collège à partir de l'hiver elle n'arrivait plus à se lever le matin. Elle était atteinte d’un dysfonctionnement orthostatique. En accord avec elle, nous avons décidé de la scolariser 3 fois par semaine dans un système à horaires modulables.
 

Le passe-temps favori de mon mari était la pêche, mais depuis l'accident nucléaire, il n'est plus question d’aller à la mer ou à la rivière. Avant l'accident, dans le jardin, nous faisions pousser des fleurs et nous avions un potager. L'été, nous y faisions des barbecues en famille et nous mettions une tente pour que les enfants puissent dormir dehors. Maintenant c’est absolument impossible.


Dans cet environnement gravement contaminé aujourd’hui, l'ADN des cellules serait gravement endommagé. Il faut ajouter que les séquelles liées à l'exposition que nous avons déjà subie sont indélébiles, même si nous déménagions maintenant.


Quand je songe que les enfants sont particulièrement vulnérables à l’irradiation, mon cœur se déchire. En tant que parent, en tant qu'adulte, c'est déchirant et insupportable. Je suis également préoccupée par la situation actuelle de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi.


Ma routine quotidienne consiste à guetter les catastrophes naturelles telles que les tremblements de terre et à vérifier l'état de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Parce qu'aujourd'hui je n'hésiterai pas à évacuer. J'ai changé de travail pour être en mesure de me rendre rapidement auprès de mes enfants s’il le faut. 
J'ai dû abandonner un travail à plein temps et c'est financièrement difficile, mais la priorité est de pouvoir partir vite à tout moment. Car après avoir vérifié toutes sortes d’informations, j'ai compris que les annonces du gouvernement divergeaient de la réalité.


Vivre dans un environnement radioactif vous oblige à être vigilant sans relâche, que ce soit pour vos courses, pour manger, ou pour boire de l'eau, et à évaluer vous-même la situation pour faire des choix. Nous avons dû nous résoudre à accepter un mode de vie anormal pour arriver à continuer à vivre au jour le jour. 


Quoi que je fasse, tout plaisir a disparu de ma vie. 


J'ai découvert qu’il y avait à côté de chez moi sur le chemin de l'école de mes enfants des spots de plus de 10 microsieverts par heure. Je l'ai signalé à la mairie, mais ils n'ont rien fait. La raison invoquée est qu'il n'y a pas de stockage temporaire pour entreposer les déchets. J'ai dû retirer moi-même la terre contaminée et je l'ai stockée dans mon jardin.


La ville de Date a décidé de sa propre politique de décontamination et a instauré également fin 2011, une norme de 5 mSv / an. En ce qui me concerne, je voulais réduire la pollution radioactive le plus tôt possible et j’ai décontaminé mon jardin moi-même. La ville encourageait les gens à décontaminer par leurs propres moyens. Je l’ai fait aussi. Et cela représentait 144 sacs. L'année suivante j'ai recommencé. Les sacs de débris radioactifs résultant de la décontamination jusqu'en mars 2014 sont restés entreposés dans mon jardin pendant 2 ans, et ont ensuite été emmenés dans une zone de stockage temporaire enfin mise en place. Mais depuis, les autres sacs de nettoyage n'ont pas été accepté et sont toujours dans mon jardin. A cause de cela nous n’y mettons plus les pieds. 


La contamination de notre abri de voiture s’élevait à 520 000 becquerels il y a 5 ans, avec 5 microsieverts par heure, mais elle n’entrait pas dans les critères requis pour être nettoyée. La « décontamination officielle » n'inclut que le terrain de résidence, mais ni le toit, ni les gouttières ne sont pris en charge. De ce fait nous ne pouvons plus laisser nos velux ouverts.
 

La ville de Daté, prétendant se soucier de la santé des habitants, a fourni à tous les résidents des dosimètres. Nous avons ensuite été invités à subir des examens, pendant lesquels nos données ont été collectées. Sans l'autorisation des résidents, ces données ont été confiées à des chercheurs externes qui ont rédigé des rapports. Ces rapports ont été élaborés sur la base d'informations personnelles obtenues illégalement, et de surcroit une falsification des données est suspectée. Sur la base de données inexactes, le rapport a conclu que même à des doses de 0,6 à 1 microsievert par heure dans l'air, la dose individuelle reçue serait inférieure à 1 millisievert par an et que, par conséquent, il n'était pas utile de décontaminer. Il s'agit d'une sous-estimation de l'exposition, et clairement d'une violation des droits de l'homme à l'encontre de la population. Cette affaire est toujours en cours.


Dans cette même région, on voit apparaitre des leucémies et des cancers rares des voies biliaires. Je ne peux m'empêcher de penser qu'avant l'accident cela n'existait pas. Aujourd'hui encore, alors que l'état d'urgence nucléaire est toujours officiel, cette situation anormale est devenue notre quotidien. 


Je crains que la "reconstruction" prônée par l'État ne bafoue les droits fondamentaux des résidents et que cette vie inacceptable ne soit désormais considérée comme normale. Nos vies sont au point mort.


Cette souffrance va continuer.

 

Mon désir le plus profond est qu'à travers ce procès, la responsabilité de l’État et de Tepco qui a causé l'accident soit reconnue."

 

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22 février 2019 5 22 /02 /février /2019 14:29

« Ça commence », c’est le titre qu’a donné Fonzy à son neuvième témoignage. C’est le titre qu’on pourrait aussi donner pour le démarrage de la grande communication pré-JO de Tepco sur la récupération du corium. La semaine dernière, le 13 février, après 9 mois de silence sur ses activités de démantèlement des réacteurs de Fukushima Daiichi, Tepco s’est vantée d’avoir réussi à déplacer, 8 ans après la catastrophe, quelques grammes de corium au fond de l’enceinte de confinement du réacteur n° 2. Certes, c’est une prouesse technique dans un environnement létal, mais il faut relativiser en pensant aux 257 tonnes de combustible fondu qu’il reste à récupérer dans les tréfonds inondés de la centrale. Il faut relativiser aussi l’état de l’information fournie par Tepco : des miettes lâchées aux médias – de belles images colorées, tels des tableaux de peinture contemporaine – car pas d’info sur le taux de radioactivité, sur la température… Des autorités, ce n’est pas mieux : pas d’info sur d’éventuelles études épidémiologiques suite à 2011, excepté cette surveillance des thyroïdes des enfants de Fukushima, qui n’est qu’un prétexte à diffuser des propos rassurants pour dire que le surplus de cancers n’est pas dû à la radioactivité. Alors face à ce mur de silence, comment ne pas s’inquiéter ?

PF

Légende photo ci-dessus : corium de Fukushima, réacteur n°2, détail d’une photo Tepco (février 2019)

 

 

 

 

Ça commence….

 

par Fonzy

 

Bientôt huit ans depuis la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima. La région est presque « restaurée » sauf une petite partie autour de la centrale accidentée, bien que la plupart des sinistrés n’y retournent pas. Il est normal qu’ils n’y retournent pas, car le césium est toujours là, le strontium est toujours là, et aussi le plutonium, etc… Les radionucléides, on ne les voit pas dans l’air, ni dans le sol, ni dans l’océan. Toutefois, on commence à voir leurs traces en nous, dans nos corps, sans doute. Je ne suis pas médecin, ni statisticienne, je n’ai aucune preuve scientifique, donc ce que je raconte pourrait être n’importe quoi, mais il y a quand même un peu trop de malades, un peu plus visibles qu’avant.

 

On entend presque tous les jours que tel chanteur a eu une crise cardiaque, telle actrice souffre du cancer du sein, tel homme politique est mort de la dissection aortique ; enfin, depuis quelques mois, j’entends trop souvent des peoples qui souffrent d’une maladie assez grave. Des fois, il s’agit d’une personne assez jeune, comme Rikako Ikee, 18 ans, superstar de la natation japonaise, qui vient d’annoncer qu’on lui a diagnostiqué une leucémie, ou Nosuke, 29 ans, chanteur atteint de la tumeur testiculaire germinale. Mais il y a aussi des personnes âgées comme Hitomi Kamanaka, 61 ans, cinéaste qui a réalisé de nombreux documentaires sur le nucléaire, qui a eu une hémorragie sous-arachnoïdienne, ou Enraku Sanyutei, 68 ans, conteur de rakugo, qui s’est fait opérer du cancer du poumon. Peut-être suis-je plus sensible qu’avant à ce genre de nouvelles, mais je dirais que c’est un peu trop fréquent quand même.

 

Moi, pour l’instant, ça va, sauf que j’ai attrapé un gros rhume en décembre dernier, ce qui m’a privé de voix pendant des jours. Curieusement, j’ai vu plusieurs personnes qui disaient qu’elles souffraient du même problème de la gorge presque en même temps que moi. Y avait-il du poison qui flottait dans l’air ? Ou la simple infection d’un virus ? Je ne sais pas.

 

Le 18 mars 2011, juste après l’accident de la centrale, Akio Komori, qui était alors directeur de Tepco, s’effondrait en larmes en disant que « Nous avons fait échapper la quantité mortelle de la radioactivité ». Maintenant, personne ne cite plus ce qu’a dit Komori. On dit que tout est devenu normal, tout est comme avant, mais je pense que Komori avait raison.

Akio Komori,  directeur chez Tepco, mars 2011, AP photo Kyodo

Akio Komori, directeur chez Tepco, mars 2011, AP photo Kyodo

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 13:52

8ème témoignage de Fonzy

Bientôt arrive le septième anniversaire de l’accident de Fukushima. Ici, tout fonctionne comme avant. Il y a beaucoup moins de manifestations antinucléaires, beaucoup moins de personnes qui continuent à mesurer régulièrement le taux de la radiation avec leur compteur Geiger ou le taux de césium avec leur détecteur Nal. Moi non plus d’ailleurs, cela fait déjà quatre ou cinq ans que mon compteur Geiger se trouve intact dans un tiroir. La radioactivité n’est plus un sujet de la conversation quotidienne. Pourtant, nous n’avons pas oublié Fukushima. Au contraire, Fukushima est omniprésent sur des affiches publicitaires à la gare, dans des émissions à la télé ou dans les supermarchés avec ses tomates, ses pêches ou ses brocolis, mais on ne montre guère le Fukushima qui est couvert de ses milliers de sacs noirs fourrés de terre contaminée, ni le Fukushima dont la terre et les forêts restent contaminées même après des séances de décontamination, ni les réfugiés souffrants qui désirent rester hors de leur pays natal même après la levée de l’interdiction. Bref, parler de Fukushima n’est pas un tabou, mais c’est toujours centré sur le genre « notre Fukushima, le très beau pays ».

 

Par ailleurs, il y a une autre « détabouisation » qui est en cours : la banalisation du cancer. Surtout, la banalisation du cancer de la thyroïde chez les enfants est courante : il y a des médecins qui disent que c’est une maladie tellement courante que l’on en découvre souvent, même des petites tumeurs avec lesquelles on peut vivre, etc… On remarque aussi depuis quelque temps des publicités lancées par le Ministre de la Santé qui encourage les « cancers survivors » de continuer à travailler, et également des téléfilms dont les protagonistes sont atteints d’un cancer grave… Enfin le cancer, qui était un tabou, ne l’est plus, car un Japonais sur deux « l’attrape » selon les spécialistes, du coup c’est une maladie banale.

 

Malgré tout, tous les Japonais ne pensent pas que les misères de Fukushima sont finies. Nous ne sommes pas dupes. Il y a souvent des pétitions contre les décisions de l’Etat qui force à retourner les anciens habitants dans les terres contaminées ou qui vise l’arrêt total du contrôle du césium des produits récoltés à Fukushima, et aussi sont en cours des procès pour les indemnisations des réfugiés ou des employeurs de Daiichi. Il y en a, comme moi, qui ne mangent toujours pas les produits du Nord-Est du Japon, et qui font toujours attention à ce qui se passe dans la centrale. De surcroit, nous nous préparons à des accidents nucléaires éventuels. J’ai récemment été à une assemblée qui distribuait des pastilles d’iode, organisée par une petite association bénévole très locale. Pourtant, à ma surprise, il y avait 350 personnes qui étaient venues à la distribution ! J’ai vu de jeunes mamans avec leurs bébés, des tontons sympas, des dames peu militantes, bref des personnes tout à fait « ordinaires » qui venaient pour chercher leurs pastilles d’iode pour se protéger contre la radioactivité. Cela montre que les Japonais savent maintenant que le nucléaire est équivalent au danger mortel, et qu’il faut se protéger contre un autre accident nucléaire futur, vu la grande probabilité d’un séisme important dans les 30 prochaines années dans la région de Kanto selon des sismologues.

 

Nous, les Japonais, nous nous mobilisons avec calme, pas de révolution comme chez vous. Même si à vos yeux nous ne faisons rien, nous continuons à combattre. Nous agissons en sourdine, petit à petit, un peu comme le césium dans le corps…

Photo : 10 pastilles d’iode (pour 5 jours) que j’ai eues

Photo : 10 pastilles d’iode (pour 5 jours) que j’ai eues

Photo : site de la Centrale de revitalisation de Fukushima (en plurilingue !) https://3w.pref.fukushima.lg.jp/site/portal-fr/

Photo : site de la Centrale de revitalisation de Fukushima (en plurilingue !) https://3w.pref.fukushima.lg.jp/site/portal-fr/

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 23:38

Fonzy nous envoie son septième témoignage. Plus de 6 ans après la catastrophe nucléaire, on ne parle plus guère de Fukushima au Japon. L’accident est voulu par le pays comme un évènement du passé dont les conséquences seraient négligeables. Pourtant, il est encore bien présent pour les personnes évacuées à qui l’on supprime les indemnités et pour les enfants qui subissent les effets de la radioactivité dans la préfecture de Fukushima. Les derniers chiffres officiels annoncent 152 personnes atteintes d’un cancer de la thyroïde, ce qui est bien plus que le nombre attendu dans la population en temps normal. Loin des problèmes locaux de Fukushima, Fonzy nous parle de son ressenti et remarque certains changements dans son environnement.

Fleur de bambou à Yokohama en juin 2017 (photo publiée dans le quotidien Asahi)

Fleur de bambou à Yokohama en juin 2017 (photo publiée dans le quotidien Asahi)

Coucou c’est Fonzy qui habite toujours à 280 km de la centrale Fukushima Daiichi. Ici, tout va bien, enfin tout paraît normal comme avant. Moi je m’attendais, peut-être comme la plupart d’entre vous, plutôt à de grands changements au niveau de la population à cause de la radioactivité : beaucoup de personnes souffrant de cancers, de morts brutales par crise cardiaque ou de la leucémie. Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas, au moins ici dans mon entourage.

 

Toutefois tout n’est pas pareil. Je dirais qu’il y a de petites choses, très subtiles, pas dramatiques, mais nouvelles que l’on rencontre de plus en plus souvent. Par exemple, la grippe n’est plus quelque chose que l’on attrape seulement en hiver. Même maintenant, au début d’été, ce n’est pas rare de rencontrer quelqu’un, un adulte, qui vous dit qu’il était souffrant plusieurs jours à cause de la grippe. Je connais aussi des étudiants qui étaient absents à cause de la pneumonie, ou de la méningite, ou une maladie dont j’ignore le nom. Ce n’est pas fréquent, mais cela arrive au moins une ou deux fois par an. Avant 2011 c’était beaucoup plus rare.

 

Il y a aussi plus de personnes qui s’énervent plus facilement, y compris moi d’ailleurs. Quand il y a quelqu’un qui me bouscule dans le train et qui ne s’excuse pas, je sens la colère qui monte facilement malgré moi. J’entends aussi depuis un ou deux ans des retards du train à cause des querelles entre voyageurs, ce qui était quasiment nul avant. Récemment je me suis fait engueuler dans le train alors que je bavardais avec un étudiant. Nous n’avions pas parlé fort, mais le monsieur qui dormait pas loin nous a dit « Taisez-vous, surtout, toi, le gars, tu comprends ! » C’était un monsieur d’une soixante d’années avec une veste et une cravate, qui avait l’air correct. Effectivement la vie urbaine, surtout dans les transports en commun à Tokyo, est hyper stressante, mais avant nous étions plus polis et plus courtois. J’ajoute aussi que nous avons toujours des personnes qui ont des malaises dans le train et qui perturbent les transports. Cela est maintenant devenu un incident quotidien.

Photo prise par Kasai (@makotokasai) le 18 mai 2017 à Ibaraki

Photo prise par Kasai (@makotokasai) le 18 mai 2017 à Ibaraki

Le changement ne se trouve pas seulement chez les humains. On constate des arbres qui meurent petit à petit surtout au bord de la route. C’est Kasai (@makotokasai) qui remarque et tweete régulièrement que meurent dans la région de Kanto de nombreux arbres. C’est effrayant de voir ses photos qui montrent que toutes sortes d’arbres, ginkgos, cerisiers, camphriers, azalées… sont en train de mourir car ils perdent leurs branches et leurs feuilles. On parle également depuis deux ou trois ans de la fleur des bambous qui ne fleurissent qu’une fois tous les cent ou deux cents ans. C’est un phénomène très très rare, et on dit que la floraison est le signe que donnent certaines espèces de bambou avant qu’ils ne meurent. Pourtant cette année on voit un peu partout des fleurs de bambou ; Tokyo, Yokohama, Karuizawa, Shizuoka, Hyogo (plus de 600 km de Fukushima Daiichi), Yamagata (en juin 2014), Kyoto (en avril 2015)…. On n’en connaît pas la cause, mais nos ancêtres disaient que c’est un mauvais signe. Nous espérons qu’il n’arrivera pas de nouveaux grands tremblements de terre.  Eh oui, ici les séismes nous font plus peur que la radioactivité… 

 

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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 19:22

Par Fonzy (6ème témoignage)

 

 J’ai longtemps hésité à parler de l’anecdote qui suit, car je ne veux pas vous parler des fausses nouvelles ni des canulars que l’on raconte souvent rien que pour effrayer les gens. Aussi me manque-t-il des statistiques ou des données précises. Toutefois, je me dis maintenant qu’il est grand temps d’en parler, surtout de faire connaître à ceux qui habitent loin et qui ne savent pas ce qui se passe ici quotidiennement. Bref, c’est l’augmentation du nombre de ce que l’on appelle les « malades urgents » dans les transports en commun.

 

Qu’est-ce qu’un malade urgent ? C’est une personne qui a eu un malaise assez grave ou qui s’évanouit dans le train. En effet, les transports en commun sont très souvent perturbés à Tokyo à cause des « secours à un malade urgent » depuis au moins un ou deux ans. Les trains japonais ont longtemps eu la réputation d’être ponctuels. Hélas, c’était le Japon d’antan. Maintenant, il y a tous les jours des trains qui sont en retard à cause des arrêts imprévus pour soigner des malades. Je cite les tweets de Charley @charleycharley7 qui compte le nombre de personnes qui tweetent « malade urgent » dans les régions de Kanto, Chubu et Tohoku.

 

Le nombre total de tweets « malade urgent »   |   moyenne journalière

2015

mi-février                            209                             13,9

mars                                    497                             16,0

avril                                     671                             22,3

mai                                      668                             21,5

juin                                      725                             24,1

juillet                                   724                             23,3

août                                     664                             21,4

septembre                            730                             24,3

octobre                                855                             27,5

novembre                            843                             28,1

décembre                            921                             29,7

2016

janvier                                872                             28,1

 

  Ce ne sont pas des données officielles. Enfin, ce ne sont que des tweets. Tout le monde ne tweete pas dès qu’il trouve un malade urgent dans le train. Aussi est-il possible que le même malade ait été tweeté par plusieurs personnes. Malgré tout, c’est grave à mon avis. Or il y en a qui pensent que huit cents ne constituent pas un chiffre significatif, vu la population totale des régions. Je dis toutefois que c’est significatif, car je n’avais jamais entendu parler de « malade urgent » dans ma vie. Ça fait une trentaine d’années que je me déplace en train à Tokyo, mais c’est seulement depuis l’année dernière ou l’année d’avant que j’entends dans le train assez souvent une annonce comme ‘Nous sommes désolés que notre train soit en retard à cause d’un malade urgent’. J’ajoute aussi qu’il y a de nombreuses personnes qui partagent mon avis.

Annonce dans un métro à Tokyo

Annonce dans un métro à Tokyo

J’ai vu récemment un monsieur d’une soixantaine d’années qui était allongé sur le quai. Il n’était pas évanoui, mais demandait secours à un employé de la gare, la main sur la poitrine. C’était la gare de Shin-Osaka, à environ 800 km de la centrale de Fukushima Daiichi. Oui, il y en a aussi dans l’Ouest du Japon. Selon Charley @charleycharley7, le 1er février 2016, il y a eu vingt-cinq tweets du malade urgent dans l’Est, contre seulement huit dans l’Ouest. C’est très peu, mais ça existe. Sinon, on voit aussi de temps en temps ceux qui dorment comme une marmotte sur un banc, un quai ou un trottoir. J’entends la sirène de l’ambulance tous les jours, même toutes les trois ou quatre heures. Nous avons déjà eu depuis le début de l’année quatre ou cinq chauffeurs de bus qui ont perdu conscience (l’un a provoqué un accident grave qui a fait 15 morts). Ce n’est pas normal, mais maintenant l’anormal devient presque normal chez nous, bien qu’aucune preuve ne relie cette situation à l’irradiation...

 

Fonzy

 

 

 

 

 

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Mise à jour 16/02/16

 

Ajout d'une capture d'écran de tweet

Traduction : " Autour de moi il y a de plus en plus de gens qui meurent ou qui sont mal en point . Mais il semble que dans le train aussi maintenant il y a beaucoup de "malades urgents" voici le graphique du nombre de personnes ayant eu des malaises dans les transports en 2015."

Ici, ça ne va plus

Remarque

 

A la lecture de ce nouveau témoignage de Fonzy, je me suis rappelé que j’avais écrit sur le sujet de la santé dans un billet fin 2011, « Les effets de la catastrophe de Fukushima sur la santé ». A cette époque, j’avais été surpris par des données statistiques concernant l’évolution de trois maladies infectieuses, la pneumonie (Mycoplasma Pneumonia), la conjonctivite aiguë hémorragique et les maladies mains-pieds-bouche.

J’ai donc regardé à nouveau ces graphiques fournis par le Centre de surveillance des maladies infectieuses (Infectious Desease Suveillance Center (IDSC), dépendant de l’Institut national des maladies infectieuses (National Institute of Infectious Diseases (NIID)), basé à Tokyo. Le site existe toujours, je vais donc à nouveau diffuser ces graphiques, actualisés en 2012, pour que vous constatiez que, sur les trois maladies infectieuses qui avaient augmenté en 2011, deux restaient préoccupantes car en augmentation en 2012. Une autre pneumonie, la Chlamydia Pneumonia, était également en hausse en 2012.

Conjonctivites aiguës hémorragiques en rouge : retour à la normale en 2012

Conjonctivites aiguës hémorragiques en rouge : retour à la normale en 2012

Maladies main-pied-bouche en 2012 en rouge : valeur supérieure à l’avant 2011

Maladies main-pied-bouche en 2012 en rouge : valeur supérieure à l’avant 2011

Pneumonies (Chlamydia Pneumonia) : augmentation en 2012

Pneumonies (Chlamydia Pneumonia) : augmentation en 2012

Pneumonies (Mycoplasma Pneumonia) : forte augmentation en 2012

Pneumonies (Mycoplasma Pneumonia) : forte augmentation en 2012

Enfin, j’ai remarqué une autre maladie infectieuse qui n’avait pas progressé dans le bon sens en 2012, c’est l’infection par le virus respiratoire syncytial (RSV).

 

Infections par le virus respiratoire syncytial : augmentation en 2012

Infections par le virus respiratoire syncytial : augmentation en 2012

Les données pour 2013, 2014 et 2015 sont également disponibles sur une autre page du site, plus difficile à trouver, et cette fois uniquement en japonais. Sur les maladies infectieuses dont l’évolution était inquiétante en 2011 ou en 2012, seules restent aujourd’hui préoccupantes les maladies main-pied-bouche avec des taux aussi élevés en 2013 et 2015 qu’en 2011 et les infections dues au virus respiratoire syncytial.

 

Maladies main-pied-bouche : nouvelle augmentation importante en 2015

Maladies main-pied-bouche : nouvelle augmentation importante en 2015

Infections par le virus respiratoire syncytial : augmentation en 2014 et 2015

Infections par le virus respiratoire syncytial : augmentation en 2014 et 2015

Avec le retour à la moyenne normale des conjonctivites aiguës hémorragiques et des pneumonies, on aurait aimé constater une amélioration générale mais deux autres maladies infectieuses ont maintenant une évolution inquiétante, dépassant les taux des 10 dernières années : la pharyngite streptococcique et le mégalérythème épidémique.

Infections par la pharyngite streptococcique

Infections par la pharyngite streptococcique

Infections par le mégalérythème épidémique

Infections par le mégalérythème épidémique

Y a-t-il un lien entre la contamination effective, même à faible dose, et l'affaiblissement du système immunitaire des Japonais, en particulier des enfants ? Ces seuls graphiques ne peuvent pas le prouver. Toutefois, ils ne reflètent pas une meilleure santé de la population depuis 2011. C'est d'ailleurs ce qui a conduit un médecin de Tokyo à déménager et inciter ses patients à vivre à l’ouest du Japon.

 

De plus, dans la préfecture de Fukushima, on a détecté une augmentation de quelque 30 fois du nombre de cancers de la thyroïde chez les jeunes âgés de 18 ans et moins en 2011. Cette augmentation n’est pas normale, comme l’a confirmé un épidémiologiste japonais, le professeur Toshihidé TSUDA de l’université de Okayama.

 

Pierre Fetet

 

NB (Mise à jour 16/02/16)

Suite à la remarque d’un lecteur, j’ajoute ici des précisions sur la lecture des graphiques, d’après des informations trouvées dans le site du NIID et traduites par Fonzy :

« Premièrement,  l’axe vertical indique le nombre de malades aux « points précis » sauf celui  des infections par le virus respiratoire syncytial qui indique le nombre total des patients rapportés.

Deuxièmement, les « points précis » sont des cliniques ou des hôpitaux qui se trouvent un peu partout au Japon. Ils disent que ce sont 3000 pédiatres, 5000 généralistes, 600 cliniques ophtamologiques, 500 cliniques. Par contre, ils ne disent pas où ces cliniques se trouvent ni combien de cliniques se trouvent à Tokyo par exemple.

Troisièmement, les chiffres tels que 0.25 indiquent «la fraction du nombre de malades rapportés (numérateur) / le nombre de toutes les cliniques (dénominateur) ».

L’idée de diffuser des graphiques épidémiologiques sans diffuser l’endroit où vivent les malades est étrange. L’information devient opaque tout à coup ! Le Japon aime diluer à la fois l’information et la radioactivité… Le citoyen y est toujours perdant.

 

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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 00:46
Pour la sauvegarde de l'aide au logement : entretien avec Ken Sakamoto

Cet article a été publié en japonais et en anglais le 2 novembre 2015 sur le site Evacuate Fukushima sous le titre original «坂本健 – 福島原発事故の避難慰謝料 Ken Sakamoto – Protecting Housing Subsidies for Evacuees»

Il a été ensuite édité en français sur le site Nos voisins lointains le 6 novembre 2015

Nous en reproduisons ici une grande partie et nous vous enjoignons de le lire entièrement sur un de ces deux sites, selon la langue de votre choix.

Avec les Jeux Olympiques à l’horizon et afin de montrer au  monde que le Japon a totalement récupéré du triple désastre qui a frappé la région de Tohoku en 2011, incluant la crise en cours de Fukushima et au-delà, Sinzo Abe, les gouvernements locaux ont montré clairement aux dizaines de milliers d’évacués qu’il était temps de rentrer dans leur région d’origine. Le Japon réclame qu’une quantité appropriée de travaux de décontamination soit réalisée pour que les évacués retournent en toute sécurité  sur leurs terres contaminées. Cependant, beaucoup d’entre eux n’acceptent pas la propagande déployée par les gouvernements locaux et sont réticents à rentrer  et ce à juste titre. Afin d’accélérer le processus de retour, le gouvernement a adopté des mesures drastiques, à savoir arrêter l’aide au logement et les autres compensations, à la grande majorité d’évacués d’ici  la fin  mars 2018, les obligeant ainsi à retourner dans leur lieux d’origine.

 

Bien que très mal informé par les médias japonais, Fukushima a été témoin d’un énorme acte de résistance de la part des résidents;  de nombreux citoyens se sont organisés en groupes et associations à but non lucratif,  déterminés à lutter contre des réformes exerçant des pressions sur les évacués. Un des leaders les plus dévoués est Ken Sakamoto, que j’ai eu le privilège de rencontrer via les réseaux sociaux. Il m’a été présenté par une de mes chères amies d’Evacuate Fukushima福島の子供を守れ,Yukiko Young. M. Sakamoto est un être incroyable et se bat avec tout son cœur et son ’esprit afin de protéger la vie des enfants et des résidents de Fukushima.

 

M. Sakamoto a accepté d’être interviewé par nous et nous lui avons promis de diffuser l’entretien autant que possible, et de le partager ; espérons-le, beaucoup plus largement  que ce que les media ont fait jusqu’à présent, contre leur gré. Nous sommes tous une plateforme pour transmettre au monde les voix oubliées de Fukushima.

 

Veuillez lui apporter votre soutien et aussi aux milliers de victimes en lisant cet entretien et en le partageant largement.

Pour la sauvegarde de l'aide au logement : entretien avec Ken Sakamoto


ENTRETIEN

 

Nelson :

M. Sakamoto, merci beaucoup d’avoir pris le temps et la peine de nous parler. Vous avez effectué une grève de la faim de 13 jours afin de protester contre la décision gouvernementale d’arrêter l’aide au logement des évacués de l’accident nucléaire de Fukushima, ce qui par conséquent forcera les déplacés à retourner dans les régions contaminées avec leurs enfants.

 

Toutefois, notre première question porte sur votre santé.  Quel est votre état de santé ?

 

Sakamoto :

Tout d’abord, je vous prie de bien vouloir m’excuser pour le retard que j’ai mis avant de vous répondre.

Merci, oui, je me porte fort bien. Je vous remercie sincèrement de  votre attention.

Cette grève de la faim est une action qui n’aurait pas pu se réaliser sans l’appui moral, la coopération et l’aide des amis. Je réponds à vos questions en ayant  conscience que c’est à eux et à celles qui m’ont soutenu tout en restant invisibles, que les compliments devraient être adressés.

Habituellement, le gréviste de la faim reste au même endroit  et proteste jour et nuit. Toutefois, cette fois-ci, il n’y a  eu que 4 jours entre la prise de décision et le commencement de la grève de la faim (hormis de l’eau et du sel). C’était bien court pour préparer une grève. Ainsi, j’ai du remplir les engagements pris avant la décision de la grève dans la préfecture de Kanagawa. En parallèle, je me rendais à la préfecture de Fukushima pour y réaliser mes actions de revendication, et  apporter les voix des évacués. Bien entendu, je n’ai absorbé que de l’eau et du sel même pendant mes déplacements. Après le jeûne de 13 jours, bien que généralement la règle demande de passer le même nombre de jours pour revenir progressivement au régime alimentaire antérieur, comme j’avais des engagements, j’ai recommencé à manger normalement dès le lendemain tout en faisant attention d’absorber beaucoup d’eau, d’éviter des aliments épicés et de manger moins mais  j’ai senti, en écoutant mon corps, qu’il n’y avait pas de problème particulier et qu’il  avait besoin de nourriture. J’ai pu me rétablir rapidement, et je vis ma vie comme avant. Je suis reconnaissant à tout le monde dont l’appui moral a soutenu mon état physique.

 

Pour la sauvegarde de l'aide au logement : entretien avec Ken Sakamoto

 

Nelson :

Qu’est-ce qui vous a amené à cette lutte pour protéger les droits  des habitants de Fukushima ?

 

Sakamoto :

Jusqu’à présent, beaucoup de citoyens ainsi que les experts, ont fait remarquer l’insuffisance des  politiques. Ainsi  le gouvernement central et la préfecture de Fukushima se renvoient la responsabilité, ignorent  les nombreuses voix du  peuple tout en menant une  politique d’abandon vis à vis d’une partie de la population, quoique de manière camouflée. En effet, afin de protéger les enfants, il faut continuer leur évacuation, et pour cela, il est indispensable d’assurer leur ’hébergement. Telle est  la raison de mes actions.

 

Nelson :

Si je comprends bien, l’aide au logement pour les déplacés se termine à la fin de l’année fiscale 2016 (au mois de mars 2017) pour les zones dont la radioactivité ambiante est au-dessous de 20mSv/an, et à la fin de l’année fiscale 2017, partout où la radioactivité sera en dessous de  50mSv/an. A la fin de 2018, il n’y aura plus aucune compensation. Qu’est ce que cela signifie  pour les milliers de familles qui ont du reconstruire leur  vie ailleurs et qui devront recommencer une vie nouvelle ?

 

Sakamoto :

Votre commentaire sur la remise à zéro est tout à fait correct. A mon avis, le gouvernement central a constamment déployé des efforts pour minimiser les dommages de l’accident nucléaire tout en exerçant des pressions sur les médias. On peut presque parler ici d’un contrôle de l’information

La préfecture de Fukushima a mis en priorité la sauvegarde du gouvernement local plutôt que la santé et la vie de ses ressortissants. L’ETHOS qui avait été actif dans les coulisses à Tchernobyl est entré en scène sans tarder à Fukushima, et a recommandé de vivre avec la radiation, prétendant qu’ETHOS  était là pour protéger la santé des habitants de Fukushima.

Derrière la série des événements, on aperçoit les figures de l’AIEA, de la CIPR et de l’UNSCEAR. Toutefois, j’ai l’impression que l’éducation après-guerre a fait des Japonais un peuple docile qui suit les autorités et les média aveuglément. Même si la diffusion de l’accès à l’internet empêche le contrôle complet de l’information, le fait est que les personnes n’ayant pas accès à une ’information véridique, ne se rendent même pas compte qu’ils sont dupés. Ceux qui ne sont pas conscients de la manigance du gouvernement se laissent abuser  à cause de leur discrétion, élément  caractéristique du caractère japonais. Parmi ceux qui bénéficient de la ”Compensation” (quoi qu’insuffisante ), beaucoup ne réalisent même pas qu’ils ont été manipulés à ne pas réclamer leurs droits légitimes à cause de leur sentiment de culpabilité vis-à-vis des personnes qui elles sont privées du droit à la “Compensation”. Une partie de sinistrés ont fini par accepter leur situation comme inévitable. C’est dommage.

Toutefois, il existe également des déplacés ayant une forte conscience de leurs  droits qui s’élèvent contre cette  maltraitance injustifiable.

 

Le gouvernement central ainsi que TEPCO, les auteurs, non seulement ne reconnaissent pas leur responsabilité pénale mais ils essaient en plus de s’en tirer sans remplir la responsabilité de la “Compensation”. Cela me met  en rage. A cause de  députés parlementaires sans cœur, à cause du sabotage et de l’absence de prise de décision de la part des administrateurs, les victimes ne peuvent que vivre au  jour le jour, et dans la situation où ils se trouvent, ne voient plus que  l’option de la mort.

 

Les autorités ne jouissent pas de l’adhésion des sinistrés.

Pour la sauvegarde de l'aide au logement : entretien avec Ken Sakamoto

  

Nelson :

Quel est le consensus parmi les membres des familles concernant un tel déplacement? J’ai lu quelque part que 40% ne souhaitent pas rentrer, ce qui est compréhensible. Est ce exact ?

 

Sakamoto :

En ce qui concerne les évacués de la zone d’exclusion où l’ordre d’évacuation a été appliqué, la part de la population souhaitant retourner est d’environ 20%. Ceux qui n’arrivent pas à prendre une  décision définitive et continuent la vie de réfugié représente entre 30 et 40%. Le reste de la population, c’est-à-dire entre 40 et 50%, considère que ce n’est pas possible de rentrer, et souhaite reconstruire leur vie ailleurs rapidement. Au fur et à mesure que la période d’évacuation s’allonge, la part de la population qui considère que ce n’est pas possible de rentrer augmente.

 

Les gouvernements locaux se rendent compte de la situation, mais utilisent le budget uniquement dans l’hypothèse  du retour de la population. Je suppose que c’est inévitable puisqu’ils ne sont intéressés que par leur propre sauvegarde, mais c’est une  politique trop déséquilibrée.

Quant aux auto-évacués (ndt : ceux qui se sont déplacés dans des régions en dehors des zones d’évacuation qui avaient été décidées), la grande majorité souhaite demeurer où ils sont, et ce souhait est de la première importance pour eux. Il existe de plus en plus de personnes qui sont rentrées malgré elles pour des raisons financières ou à cause de conflits au sein de la famille. Généralement, les gens ne comprennent pas la situation des réfugiés. Aussi, il est difficile de dire combien de réfugiés comprennent pleinement la démarche d’arrêt de l’aide de “Compensation” de la préfecture de Fukushima. Dans ce sens, une audition publique est nécessaire, et la préfecture de Fukushima a la responsabilité de s’expliquer.

 

Nelson :

Les autorités locales ont l’air de croire qu’elles ont réussi à décontaminer suffisamment les régions contaminées pour y faire retourner les familles avec leurs enfants. Qu’en pensez-vous ? Y a-t-il suffisamment d’infrastructures sur place pour accueillir un si grand nombre de personnes qui vont rentrer – hôpitaux, supermarchés, écoles ?  

 

Sakamoto :

C’est le planning des bureaucrates, ils essaient de détourner  l’attention du peuple japonais de l’accident de la centrale nucléaire et de l’orienter vers les Jeux Olympiques en suscitant leur enthousiasme. C’est inévitable que la préoccupation du peuple japonais s’estompe au fil de temps. L’autocensure par les médias des informations concernant l’accident nucléaire et ses conséquences, accélère le désintérêt, et le gouvernement met les réfugiés aux abois en arrêtant ses aides et la “Compensation”.

Il semble qu’il essaie de faire disparaître les évacués le plus tôt possible, avant 2020.

 

Quant aux infrastructures, leur mise en place est retardée par le manque de main-d’œuvre dû à la préparation des Jeux Olympiques. Cela freine aussi la construction de logements publics, ce qui rend difficile la levée de l’ordre d’évacuation au mois de mars 2017. Toutefois, les travaux de décontamination, la mise en place des infrastructures pour la reconstruction, et le calendrier de retour sont étroitement liés (même s’il s’agit de la question de format ?). Ils vont donc dire que les infrastructures sont  prêtes pour le retour et ceux qui ne rentrent pas devront reconstruire leur vie avec leurs propres moyens. D’ores et déjà, les gouvernements central et de Fukushima incitent à « l’autonomisation » des évacués.

La démarche du gouvernement actuel est de créer une ambiance sociale requérant l’autonomisation des réfugiés, et de créer  une  situation dans laquelle ceux-ci n’auront  d’autres options que de retourner dans leur région  d’origine. Pour ce faire, il arrête les aides et la compensation, en se basant sur la mesure de la radioactivité ambiante comme seul critère pour lever l’ordre d’évacuation, sans faire face à la réalité de la radio-contamination.

 

Nelson:

Selon la CIRP, le public ne devrait pas être exposé à plus de 1mSv/an. Les autorités parlent-elles réellement de 50mSv/an ou moins,  comme la dose sans risque pour faire rentrer les enfants ? Quels sont les arguments fournis par les autorités locales aux évacués afin de les convaincre de rentrer– à part, bien sûr, de leur priver du  statut d’évacué et de  la” Compensation” ?

 

Sakamoto :

Malheureusement, le gouvernement central diffuse des informations erronées  en profitant de l’ignorance du peuple japonais sur la radioprotection, et le mène en  bateau en impliquant les gouvernements locaux.

 

(…)

 

Lire la suite de l’article sur le site « Nos voisins lointains »

 

 

 

Pour la sauvegarde de l'aide au logement : entretien avec Ken Sakamoto

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16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 22:25
Comprendre les dangers réels que nous devons envisager

Yumi Gj est une Japonaise expatriée. Elle a vécu la catastrophe de Fukushima de loin mais en a tout autant été tourmentée. En lien avec la souffrance des mères de Fukushima, elle a écrit une nouvelle en japonais dont elle présente la traduction anglaise à la fin de son témoignage.

J’ai été anéantie par la catastrophe nucléaire de 2011. J’ai tout de suite entamé des recherches sur la situation et essayé de contacter des experts dans ce domaine. Je pensais que le gouvernement japonais diffusait de fausses informations sur ce qui se passait en réalité à Fukushima et aussi sur le reste du Japon. Je voulais comprendre les dangers réels que nous devions envisager.

Suite à mes recherches et aux communications sur twitter pendant les mois qui ont suivi la catastrophe, j’ai pu avoir des contacts avec de nombreuses japonaises qui se sentaient coincées : elles voulaient désespérément quitter l’endroit où elles vivaient afin de protéger leurs familles, surtout leurs enfants. C’était la même chose pour celles qui habitaient à Tokyo, la ville qui se trouve à des centaines de kilomètres de Fukushima.

J’ai mesuré la chance que j’avais de me trouver à l’étranger avec ma famille (mon mari et mon fils qui est adolescent) car en même temps, j’ai compris que le désastre nucléaire provoquait non seulement des risques physiques, mais aussi des problèmes familiaux ; un des deux parents (souvent la mère) désire évacuer ses enfants pour vivre dans un endroit plus sûr, tandis que l’autre, qui croit ce que dit le gouvernement, refuse de partir. Cela peut causer des problèmes sérieux, et détruire la famille.

J’ai parlé avec plusieurs japonaises qui devaient quitter leurs maris et finalement divorcer. Elles se sentaient seules, angoissées. Elles n’avaient personne avec qui parler de leurs peurs. Elles se sentaient menacées tout le temps par les radiations. Elles savaient bien que leurs enfants étaient dans une situation périlleuse, et pourtant elles devaient rester, car il y avait le lien familial et aussi le travail de leurs maris.

Toutes ces communications m’ont poussée à écrire une petite nouvelle, « Strawberries ». C’est l’histoire d’une femme de l’après-Fukushima qui essaie de protéger ses enfants dans une situation menaçante et en même temps cherche à renouer le lien familial.

Vous trouverez cette nouvelle en anglais dans le lien ci-dessous.

Yumi Gj (traduction française Kazumi)

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 16:16
Les petits bénévoles innocents qui nettoient la route radioactive

Les petits bénévoles innocents qui nettoient la route radioactive

 

Par Fonzy (5ème témoignage)

 

 La catastrophe de Fukushima a contaminé et contamine toujours, entre autres, ceux qui habitent dans les régions de Tohoku et de Kanto ; le rejet quotidien des eaux hautement radioactives dans le Pacifique, la diffusion constante de radionucléides à partir de la centrale Daiichi, les aliments qui contiennent césium, strontium ou plutonium... Oui, ici nous sommes exposés tous les jours à la radiation, et nous ne pouvons rien faire. Toutefois ce n’est pas une raison pour faire exprès de contaminer les gens, surtout les enfants !

 

  J’ai été stupéfaite quand j’ai lu l’article daté du 18 octobre 2015 qui parle du nettoyage de la route nationale 6 auquel avaient participé 1400 collégiens et lycéens de Fukushima. La route 6, qui était fermée à cause d’une forte contamination, a ouvert seulement en septembre 2014 ! Le niveau de radiation reste évidemment toujours très élevé ; par exemple plus de 0,25 microSv/h et 19 0000 Bq/m2 dans la ville de Soma située à 40 km de la centrale, selon l’article.

 

Yumiko Nishimoto, la présidente de l’Association sans but lucratif (ASBL) « Happy Road Net » qui organise ce bénévolat, dit que le nettoyage de la route 6 est l’activité que les enfants faisaient avant le séisme de 2011 et qu’il n’y a aucun danger maintenant de le reprendre. Elle désire encourager les enfants tout en faisant le nettoyage ensemble pour qu’ils puissent reconstruire leur pays natal. Elle va même plus loin en disant que nous devons soutenir les enfants de Fukushima de sorte que les radioactivités disparaissent. Ce qu’elle dit est vraiment incompréhensible. Ce n’est pas nos soutiens psychologiques qui font disparaître le césium ou le strontium.

 

Dans l’article, il y a un interview d’un lycéen qui dit : « Je participe au nettoyage, parce que je voudrais faire une petite contribution à mon pays. Je pense qu’il n’y a pas de risque. Je suis sûr que les adultes ne nous font pas travailler dans un endroit dangereux. »

 

 Voilà un des exemples qui vous montrent bien que les autorités japonaises profitent de la bonne volonté des jeunes pour convaincre les gens que Fukushima n’est plus radioactif. Je suis en colère. C’est absolument inadmissible de laisser irradier les jeunes enfants.

Les zones rouges 1-8 ont été nettoyées par les enfants

Les zones rouges 1-8 ont été nettoyées par les enfants

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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 18:09
Fukushima : les voix silencieuses

La réalisatrice Chiho SATO est née à Fukushima. Habitant en France depuis 2010, elle a vécu la catastrophe de Fukushima de manière terrible, comme beaucoup d’expatriés, car elle n’avait aucune nouvelle de sa famille. Quatre ans plus tard, ses proches habitent toujours dans la zone d'évacuation volontaire, à 60 km de l’ex-centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Aujourd’hui, elle souhaite réaliser un documentaire intimiste sur cette région radioactive, intitulé « Fukushima : les voix silencieuses », avec comme objectif de « ré-ouvrir le débat sur la situation à Fukushima en y incluant la voix des habitants eux-mêmes ».

Très intéressé par cette démarche, le Blog de Fukushima s’est rapproché de la réalisatrice pour lui poser quelques questions.

PF : Vous qui habitez en France depuis 2010, comment avez-vous vécu la catastrophe de Fukushima en 2011 ?

 

CS : C’était réellement une situation cauchemardesque. C'est une amie japonaise qui m'a averti du tremblement de terre le 11 mars. J'ai immédiatement essayé de téléphoner à mes parents, mais à ce moment-là les réseaux téléphonique étaient saturés, je n'ai donc pu joindre personne ! Pendant deux jours, et malgré mes tentatives d'appels heure après heure, je n'ai pu entendre leur voix. Les nouvelles à la Télé et sur internet étaient mes seules sources d'information. Ce qui a eu pour résultat de m'angoisser encore plus, car les images montraient en boucle les ravages du tsunami. Le 13 mars, j’ai enfin réussi à joindre ma famille sur le portable de ma mère. Ils n'avaient rien, la maison n’avait pas subi de dégât, j’étais vraiment émue. Mais ils n'avaient plus d'électricité. Ils vivaient comme à l'époque d’Edo (1600-1868) !! Ma mère avait juste réussi à recharger son portable grâce à un petit générateur à manivelle. Ma mère s’inquiétait des risques dus à l'explosion de la centrale mais apparemment les informations à la radio n'en parlaient pas.

Par contre, en France, le nom de ma province natale courrait sur toutes les lèvres. J'ai alors commencé à envoyer des informations à ma famille par SMS.

 

PF : Est-ce que la catastrophe atomique de 2011 vous a fait changer d’avis sur l’utilisation de l’énergie nucléaire ?

 

CS : Je me souviens quand j'étais adolescente, lycéenne à Fukushima city, on nous a présenté un dessin animé ventant le coté écologique et « vert » de la centrale nucléaire de Fukushima. Celle-ci étant l'une des principales sources d'énergie de la ville de Tokyo, son gestionnaire (TEPCO) avait tout intérêt à ce que les habitants et en particulier les enfants de la région est une bonne image de cette centrale. Mais mes parents étaient toujours ouvertement anti-nucléaires sans pour autant être militant. J'étais donc peu enclin à adhérer au message « greenfriendly » de TEPCO. Mais avant la catastrophe, je n'avais jamais été « activiste » anti-nucléaire. Malheureusement, et comme pour beaucoup de personnes j'en ai peur, il a fallu que le désastre me touche personnellement pour que je décide d'agir concrètement.

 

PF : Considérez-vous votre film comme un acte engagé anti-nucléaire ou comme un état des lieux montrant la vie des habitants de Fukushima de manière neutre, favorisant la réflexion?

 

CS : Au début avec ce projet, je voulais simplement faire un état des lieux. Montrer aux français le quotidien d'une famille de Fukushima. Peut-être aussi donner à voir des visages, des vies réelles, qui souvent sortent de nos esprits ou deviennent abstraites lorsque l'on entend parler d'une catastrophe à l'autre bout du monde.

Aujourd’hui, mon point de vue s'est développé, affiné au fil de mes recherches et des discussions. La mauvaise gestion de la crise par les autorités japonaises et TEPCO et les problématiques lié à la désinformation ont rendu mon regard beaucoup plus critique. Cependant je ne veux pas perdre ce qui est l'essence de ce film en particulier : l'intimité et le quotidien de ma famille. Je désire donc être un témoin actif (puisque diégétique) des craintes, des interrogations, des espoirs de ma famille et de leur entourage.

 

PF : En quoi votre film peut faire prendre conscience des dangers du nucléaire ?

 

CS : Pour ma part je ne suis pas spécialiste du nucléaire ou médecin, je ne peux, ni ne veux rentrer dans des considérations scientifiques dans mon film. Je ne veux pas non plus pointer du doigt des enfants malades de la thyroïde et crier « Regardez ! C'est à cause du nucléaire ! ». Il y a plein de gens plus compétent que moi pour le faire. Par contre, je peux parler, en connaissance de cause, d'une autre particularité du nucléaire : on en oublie vite ses nuisances.

Dans un des extraits que nous avons mis en ligne, mon oncle nous confie qu’il a tendance à oublier la présence de la radioactivité. Aujourd'hui, ma famille préfère se dire que les doses auxquels ils sont exposés sont faibles et donc sans danger. A Fukushima-city, la plupart des gens n’ont pas peur de vivre, de respirer, ou de manger dans un environnement pourtant contaminé. Il est très difficile de se méfier ou même de se rebeller contre quelque chose qu'on ne voit pas, qu'on ne sent pas, qui ne nous fait pas souffrir dans l'instant. Donc, je pense que la prise de conscience que j'aimerais amener serait que l'un des plus grands dangers du nucléaire c'est de n'y penser que lorsqu'une catastrophe survient puis de l'oublier aussitôt.

 

PF : En impliquant votre famille dans ce documentaire, ne craignez-vous pas qu’elle vous le reproche un jour ?

 

CS : C'est une très bonne question. Je me la suis posée et continue de me la poser bien sûr. Je crains parfois d'être trop intrusive avec la caméra au sein de notre foyer familial. Mais je leur ai bien expliqué que mon point de vue n'était pas un jugement sur leurs choix ou leur quotidien. C'est la première fois que je réalise un documentaire aussi intime, alors bien sûr il y a une certaine « prise de risque » lorsqu'on est à la fois sujet, acteur et réalisateur de son film. Mais ma famille est très bienveillante et compréhensive. Et je pense, (j'espère) que peu à peu, eux aussi sont heureux de raconter leur expérience, leur histoire.

 

PF : L’évacuation des territoires contaminés a divisé la société japonaise. Comment vous positionnez-vous sur le fait de rester ou de ne pas rester dans les territoires radioactifs ?

 

CS : En premier lieu, je suis choquée par la manière dont les dirigeants japonais gèrent la crise. Ils minimisent les problèmes de contamination pour relancer l'économie de la région. Personnellement, je pense que la zone d'évacuation n'est déjà, à l'heure actuelle, pas assez étendue pour protéger les citoyens. Mais là, les autorités veulent réduire le périmètre et inciter des familles entières à se réinstaller dans des zones encore largement contaminées. Cette politique me met hors de moi ! Pour ce qui est de déménager, ou non, du territoire contaminé je pense que le choix est réellement personnel et donc différent selon les moyens économiques et les sensibilités de chacun. Et je ne peux me résoudre à juger ce genre de décision. Ma sœur, par exemple, avait quitté la province de Fukushima après la catastrophe. Mais l'année dernière, elle, son mari et leur deux enfants de 7 et 10 ans sont revenus habiter dans la département, non loin de chez mes parents. Pour ma part il est clair que je ne voudrais pas élever mes enfants dans cette zone mais encore une fois je ne peux pas juger les choix de chacun.

J'aimerais juste que toutes les familles qui font ce choix soit entièrement conscientes des risques encourus. Que leurs choix ne soient pas faussés par des propagandes gouvernementales.

 

(Propos recueillis par Pierre FETET, mis en forme par Lucas RUE, mari et co-réalisateur de Chiho SATO)

 

-oOo-

 

A ce jour, il manque encore 1500 euros pour que le film puisse être finalisé. Si vous êtes intéressé par le projet de Chiho Sato, vous pouvez lui apporter votre soutien par une participation financière, aussi modeste soit-elle, en cliquant sur le lien suivant qui donne aussi une présentation détaillée du projet :

 

FUKUSHIMA : les voix silencieuses

 

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« Sans le web, mémoire vive de notre monde, sans ces citoyens qui n’attendent pas des anniversaires, de tristes anniversaires, pour se préoccuper du sort des réfugiés de Fukushima, eh bien le message poignant de Monsieur Idogawa (maire de Futuba) n’aurait strictement aucun écho. » (Guy Birenbaum, Europe 1, 1er mars 2013)

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Frankushima : un essai graphique sur la catastrophe de Fukushima et le risque nucléaire en France. Site dédié : frankushima.com

 

Un livre essentiel sur les conséquences de Tchernobyl

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Un livret pour tout apprendre sur le nucléaire !

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