3 septembre 2021 5 03 /09 /septembre /2021 23:25

10ème témoignage de Fonzy, 10 ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima. Merci à elle de continuer à nous donner de ses nouvelles ! La vigilance, même si elle est moins assidue, est toujours de mise.

 

 

Bonjour,

Voilà plusieurs années que je gardais le silence. Je vais bien, j’habite toujours au même endroit, à 280 km de la centrale de Fukushima Daiichi.

Depuis l’accident de la centrale, 10 ans se sont écoulés. Je dois vous avouer qu’il est difficile d’être toujours en vigilance, ou en état d’alerte tout le temps. Petit à petit, je laisse tomber des restrictions que je m’étais imposées. Il y a quand même des choses que je continue, par exemple :

 

- Port du masque

En 2011, je portais un masque N95 chaque fois que j’allais à Tokyo, même en été quand il faisait 35 C. Etant donné que le masque N95 coûte cher, je porte un masque « normal » depuis 2012, et je continue encore aujourd’hui. En ce moment, le masque est presque obligatoire même dans mon voisinage à cause du Covid 19.

 

- Plus de champignons

Shiitake, champignon de Paris, pleurotes,… enfin toutes sortes de champignons sont disparus de la table. De temps en temps, le Shiitake me manque, mais ce ne sera pas mortel de ne pas manger de champignons. Par contre, consommer des champignons pourrait l’être…

 

- Acheter des produits du sud-ouest du Japon

J’achète normalement des légumes qui sont produits au-delà de 500 km depuis la centrale Daiichi. Idem pour les fruits. Autrement dit, j’achète un brocoli de Kyoto, mais pas de laitue de Chiba (250 km). Avant, j’évitais des produits du sud de Nagano (300 km de Daiichi) ou de Gifu (400 km de Daiichi), mais maintenant j’achète de temps en temps des fruits qui y sont produits.

 

- Manger le moins souvent possible dans un restaurant 

Au cours des premières années, je ne mangeais presque jamais au restaurant. Quand j’étais obligée de participer à une soirée avec des collègues, je m’efforçais de ne rien manger, car on disait que les produits de Fukushima (qui ne devaient pas dépasser la limite de 100 Bq/kg) étaient utilisés dans la restauration. A partir de 2015 ou 16, je commençais à dîner une fois tous les deux ou trois mois dans des restaurants que j’ai bien choisis et qui nous servaient des produits de Kyushu ou Shikoku, des régions qui se trouvent dans le Sud-Ouest du Japon.

 

- Eviter la pluie

Avant j’aimais me promener sans parapluie sous la pluie, surtout avec une pluie fine. Après Fukushima, dès que je sens une goutte, j’ouvre mon parapluie. J’ai toujours mon parapluie quand il risque de pleuvoir plus tard dans la journée. Donc je fais toujours très attention à la météo.

 

 Maintenant je vous dis ce que je ne fais plus.

- Eau minérale

Jusqu’en mars 2021, nous ne buvons que de l’eau minérale, nous n’utilisons que de l’eau minérale pour faire de la soupe, du pot-au-feu, bref tout ce qui est à manger chez nous. Toutefois, les bouteilles d’eau sont lourdes, il faut aller au supermarché assez souvent pour acheter un carton de six bouteilles que nous consommons assez rapidement. Ce n’est pas gratuit non plus… Nous avons donc décidé de ne plus utiliser d’eau minérale pour faire la cuisine. Nous continuons toujours à boire l’eau minérale dont la radioactivité est mesurée.

 

 

Eau minérale : le césium et l'iode sont mesurés par le spectromètre gamma (Photo Fonzy). La bouteille de gauche coûte 0,6 euros, la bouteille de droite 2,15 euros.

- Poisson

Pendant au moins huit ans après l’accident, nous n’avons pas mangé de poisson. Toutefois, mon partenaire a eu un cancer du côlon en 2019, et après, il a préféré plutôt manger « légèrement », du coup nous avons repris l’habitude de manger du poisson. J’achète la plupart du temps du poisson venant du Sud-Ouest du Japon, mais de temps en temps du poisson pêché dans un port près de chez nous, car ils sont beaucoup plus frais. J’évite tout de même des poissons des bas-fonds tels que sole ou turbot.

 

- Compteur Geiger

Je me suis souvent promenée avec mon compteur Geiger en 2011, et un peu moins en 2012, et maintenant … je ne sais plus où il est, peut-être dans un tiroir, mais ça fait des années que je ne le vois plus. Je me demande si mes amis qui en avaient un l’utilisent toujours.

 

- Manifestations anti-nucléaires

Pendant deux ou trois années après Fukushima, il y a eu de nombreuses manifestations antinucléaires organisées non seulement à Tokyo mais aussi un peu partout au Japon. On a crié devant le siège social de Tepco, devant le Parlement, dans les rues, on était très nombreux à un moment donné. Il y avait des militants qui faisaient des mobilisations antinucléaires tous les vendredis soirs devant le Parlement. Cela a été un succès pendant quelque temps. Moi aussi j’y ai participé souvent, surtout en 2011 et en 2012. Toutefois ils ont arrêté définitivement leur mouvement en mars 2021 car il y avait, selon eux, beaucoup moins de participants dernièrement et qu’ils n’avaient plus de budget pour continuer. Maintenant les manifestations anti-nucléaires se font très rares, bien qu’il y en ait toujours qui se mobilisent de temps en temps. Il me semble que nous ne sommes pas très manifs, les Japonais. On verra…

 

- Convaincre les autres

J’avais beau parler à mes amis et à mes parents des risques de contamination et des dangers des centrales nucléaires, il était quasiment impossible de les convaincre à s’intéresser à ce genre de problèmes.

 

Voilà. Je fais ce qui me semble possible de faire sans trop de stress. Penser toujours à Fukushima, c’est possible, mais maintenant il faudrait plus d’imagination, car on n’en parle plus. Je remercie ceux qui continuent à penser à Fukushima malgré tant de distance géographique et tant d’années écoulées. Merci pour votre solidarité.

 

Fonzy

 

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 23:29

À l’occasion du 10ème anniversaire du début de la catastrophe nucléaire de Fukushima, Cécile Asanuma-Brice, sociologue et chercheuse au CNRS, a édité un livre intitulé « Fukushima dix ans après. Sociologie d’un désastre » aux Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme. Cet ouvrage revient sur l’accident initial et sa gestion impossible, sur les réactions des citoyens, des associations et des chercheurs face aux décisions du gouvernement, sur la mise en place de la politique de relogement des personnes évacuées, sur les conséquences sanitaires, puis sur l’incitation au retour et les « vertiges » de la reconstruction. Cécile Asanuma-Brice dresse un panorama de la société japonaise face à la contamination radioactive et ses conséquences. C’est un bilan sans concession, avec un retour faible des populations dans les territoires contaminés en dépit des mesures incitatives et toujours des ONG actives qui œuvrent pour les réfugiés ou les habitants des zones qui restent contaminées. Ce livre est passionnant, il contient des informations inédites pour le lecteur francophone et restera une référence pour comprendre l’après-catastrophe. Et pour ceux qui n’auraient pas encore lu son livre, voici un petit entretien avec l’auteure en guise d’introduction.

Que faisiez-vous le 11 mars 2011 au moment où a débuté la catastrophe ? À l’époque, étiez-vous consciente du risque nucléaire ?

Le 11 mars 2011 je me trouvais dans le bureau de représentation du CNRS en Asie du Nord-Est où je travaillais, dans le quartier d’Ebisu à Tôkyô. J’ai donc ressenti le choc du tremblement de terre et de ses nombreuses répliques au même titre que toutes les personnes qui se trouvaient présentes au moment des faits. Je raconte ce moment dans l’introduction de mon livre, en repassant un à un les divers épisodes jusqu’à l’annonce qui nous est faite de la probable fonte des cœurs de un, puis deux,  puis trois des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Dai ichi. Comme de nombreux autres japonais, nous avions pris la décision de nous réfugier alors plus au sud du Japon, jusqu’à ce que l’Ambassade de France demande à l’ensemble de ses ressortissants d’évacuer Tôkyô pour se réfugier plus au sud ou rentrer en France avec des avions affrétés pour l’occasion.

A l’époque, mon travail de recherche était centré sur la transformation des banlieues tokyoïtes par les organismes de logements publics et je ne m’intéressais donc pas à la question nucléaire. Sur le plan personnel, j’avais en tête plusieurs reportages sur les conséquences des essais nucléaires français à Mururoa, ou l’expérience d’un voyage en Australie en 1995, alors que le président français Jacques Chirac avait décidé la reprise des essais nucléaires français dans la région, générant l’ire des australiens. Cela dit, le nucléaire n’était pas, à proprement parler, un sujet sur lequel je concentrais mon travail de recherche.

 

Selon vous, l’ex Premier ministre Naoto Kan doit-il être considéré comme un héros tel que décrit dans le film « Fukushima, le couvercle du soleil » ou bien a-t-il simplement été un Premier ministre ordinaire ?

Je n’ai pas de jugements à porter sur des personnes qui ont été confrontées à la gestion de telles situations. Il a certainement fait ce qu’il a estimé être le mieux de son fait. La situation a montré des dysfonctionnements conséquents dans la structure organisationnelle en charge de la gestion du nucléaire au plus haut niveau, et il en a payé le prix fort assez rapidement.

Cela dit, il a également pris des décisions, conseillé qu’il était par des groupes d’experts nationaux et internationaux, que je ne partage pas. Parmi elles, l’évacuation à petits pas et bien trop tardive de certaines régions comme le village Iitate qui a conduit à de véritables drames humains. La décision de relever la norme acceptable pour la population à 20 msv/an, une recommandation de la CIPR, est un autre choix qui me semble fort discutable, en ce qu’il permet aujourd’hui la réouverture totale de la zone évacuée et ça n’est pas sans poser problèmes puisque cela s’accompagne, entre autres, de la levée des indemnités au refuge.

 

Est-ce que les institutions internationales (AIEA, CIPR, …) se sont adaptées aux décisions du gouvernement japonais ou bien c’est l’inverse ? (cf. p. 159 de votre livre)

Non, les institutions internationales n’ont pas à s’adapter aux décisions d’un gouvernement, leur rôle étant de produire des recommandations, ce qu’elles ont fait. C’est au gouvernement de suivre ou non ces recommandations. Ce fonctionnement n’est pas particulier à la situation japonaise.

 

D’après vous, quelles sont les raisons de l’élection du pronucléaire Shinzo Abe en 2012 alors que le Japon venait de subir une catastrophe nucléaire ?

Je reviens sur ce point dans mon ouvrage pour expliquer, chiffres à l’appui, comment c’est en fait l’abstention aux élections qui a mené Shinzo Abe au pouvoir puisqu’il a été élu à deux reprises avec le plus fort taux d’abstention aux élections depuis la seconde guerre mondiale. Le message était donc clair. Les japonais avaient perdu toute confiance dans une représentation politique et ils l’ont montré en ne se rendant pas aux urnes le jour venu.

 

Avez-vous le sentiment que les journalistes japonais sont muselés depuis la loi sur le secret d’état émise par le gouvernement Abe en 2014 ?

Certainement plus qu’avant. D’une part ils n’ont pas accès à l’ensemble des documents puisque qu’une partie est censurée. D’autre part, certains journalistes ont été limogés quand d’autres ont subi des harcèlements sur leur lieu de travail. La liberté de parole sur ces questions est toujours très vacillantes car les tensions sont très fortes et les intérêts industriels nationaux et internationaux en arrière fond pèsent beaucoup dans le débat. Aussi, les écarts ne sont pas permis.

 

© Cécile Asanuma-Brice

© Cécile Asanuma-Brice

 

Comment arrivez-vous à concilier une conscience antinucléaire et une objectivité scientifique ?

Je ne suis pas sûre que ce soit en ces termes que la question se pose. Je ne suis pas activiste, c’est à dire que je ne suis pas partie d’une opinion pré-fondée, un dogme qui me précèderait et que j’essaierai de défendre. Le processus scientifique est inverse, ce sont mes recherches sur le sujet qui m’amènent à me rendre à l’évidence. Il ne s’agit donc que de bon sens. J’ai commencé à rechercher sur cette thématique du nucléaire après Fukushima parce que je me suis rendue compte de dysfonctionnements très graves qui mettaient en danger la vie humaine et qui ne pouvaient être pris à la légère. J’ai donc décidé de réorienter l’ensemble de mes recherches sur le sujet et c’est en menant mon travail de sociologue/anthropologue/urbaniste que ma pensée s’est construite et continue de s’enrichir au cours des découvertes.

 

La société japonaise a-t-elle fondamentalement changé depuis 2011 ?

La conscience de la société japonaise vis à vis de sa représentation politique s’est considérablement dégradée et si l’on considère le taux d’abstention aux élections diverses, la perte de confiance n’a pas été rétablie depuis 2011. La gestion de la crise du coronavirus, l’insistance dans l’organisation des Jeux Olympiques jugée déraisonnable par la majorité de la population de tous bords, la forte opposition de la population contre les rejets dans l’océan des eaux contaminées stockées autour de la centrale ont été trois étapes importantes qui ont scellé l’incapacité de la classe politique à faire front pour instaurer la protection de ses administrés sans pour autant que ces sacrifices semblent pouvoir apporter quelque aisance économique supplémentaire que ce soit. Aussi, ces évènements ont engendré une défiance croissante de la population face à l’incompétence de ses politiques. Le 15 mai 2021, la cote de popularité du premier ministre Suda a ainsi chuté à 33% selon les enquêtes d’opinion.

Par ailleurs, il y a une opposition ferme et durable de la population contre la relance du nucléaire sur leur territoire. Cela se traduit très concrètement, non plus par des manifestations dans la rue comme ce fut le cas durant de longues années, mais par des recours en justice à chaque tentative de redémarrage d’un nouveau réacteur.

 

Comment voyez-vous l’avenir énergétique du Japon ?

De fait, le gouvernement japonais a du mal à redémarrer son parc nucléaire bien qu’il prévoit toujours de faire monter sa part de nucléaire à 22% de bouquet énergétique. Il est peu probable qu’il y parvienne. Certes quelques centrales à charbon ont été redémarrées et beaucoup de gaz en provenance de Russie a été acheté, mais le gros de l’effort, et c’est très visible ici, se trouve dans l’investissement sur le photovoltaïque. Moins sur l’éolien, bien qu’il fut le premier des énergies renouvelables à attirer l’attention, mais divers problèmes techniques l’ont rendu moins populaire que le photovoltaïque qui lui s’est véritablement envolé. On en voit absolument partout dès que l’on s’éloigne un peu de la ville. Et puis les grandes entreprises en charge de l’énergie (qui sont également celles qui détiennent le parc nucléaire, mais aussi tous les produits relatifs à la consommation énergétique (automobiles, domotique, etc.) : Mitsubishi, Toshiba, Hitachi, etc. ont développé des plans d’investissements massifs dans l’hydrogène. Aucune réflexion n’est sérieusement menée sur la diminution de la consommation énergétique. La balance de notre modèle économique étant basé sur la consommation, toutes les mesures écologiques établies correspondent en fait au développement d’une nouvelle consommation. Par ailleurs, ces gros industriels étant peu soucieux de l’environnement, les panneaux de photovoltaïques recouvrent majoritairement des surfaces végétales en campagne (anciens champs ou forêts) et non les toits terrasses des méga centres commerciaux en périphérie ou des immeubles commerciaux du cœur urbain.

 

[Propos recueillis par Pierre Fetet]

Photo d'entête : © Cécile Asanuma-Brice

 

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Le 11 mars 2011, au large des côtes de l’île japonaise de Honshu, un séisme de magnitude 9,1, doublé d’un tsunami, provoque plusieurs explosions et la fonte de trois des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Dai ichi. Dix ans après, les conséquences sociales de la gestion de l’accident sont en cause. Les nombreuses victimes, dont la vie a été profondément bouleversée par la tragédie, peinent à retrouver une vie normale. Cécile Asanuma-Brice, chercheuse au CNRS et résidente permanente au Japon, revient sur le déroulé d’un désastre qui se prolonge jusqu’à nos jours. L’ouvrage mêle témoignages et analyse scientifique des politiques d’administration de la catastrophe : refuge, incitation au retour, actions citoyennes, décontamination, répercussions sanitaires, communication du risque et résilience. Autant d’enjeux cruciaux pour une reconstruction en débat.

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25 avril 2021 7 25 /04 /avril /2021 20:33
© Ian Thomas Ash / www.documentingian.com

Article d’Alex Rosen paru sous le titre original « Schilddrüsenkrebs bei Fukushima-Kindern 20-fach erhöht » sur le site de l’IPPNW.

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

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En 2011 la population japonaise a été exposée aux retombées radioactives dans beaucoup d’endroits. Certains vivent encore aujourd’hui dans des régions irradiées où ils sont chaque jour confrontés à des doses de radioactivité élevées : points chauds (hotspots) radioactifs dans les rues, les champs de riz ou les bacs à sable, champignons ou algues contaminés, eaux souterraines radioactives et recontamination par les feux de forêts et les inondations.

L’un des effets secondaires les plus redoutés de l’exposition à la radioactivité est l’apparition de cancers via des mutations de l’ADN. Le cancer de la thyroïde chez les enfants n’est certes pas le plus dangereux, mais c’est la manière la plus simple de révéler une maladie cancéreuse radioinduite. En effet, les temps de latence jusqu’à l’apparition d’une tumeur cancéreuse sont relativement courts – quelques années seulement - et de plus, le cancer de la thyroïde est extrêmement rare chez les enfants ; on peut donc montrer qu’une hausse même minime des cas est statistiquement significative. En conséquence, en 2011, les autorités japonaises se sont senties obligées de mettre en place une étude sur les cancers de la thyroïde chez les enfants et les jeunes de Fukushima.

Depuis maintenant 10 ans, l’Université de Médecine de Fukushima (la FMU) examine à intervalles réguliers la thyroïde de personnes qui vivaient dans la préfecture de Fukushima au moment de la fusion des cœurs et avaient à l’époque moins de 18 ans. Au départ, le groupe concerné comprenait environ 368 000 individus. Les premières années, on a tout de même réussi à examiner quelque 300 000 d’entre eux. Après la première série de dépistage (2011-2014), le suivi de dépistage de ces enfants a eu lieu ensuite tous les deux ans. La seconde enquête est déjà terminée, la troisième tire à sa fin ; la quatrième dure déjà depuis 2018 et depuis 2020, nous sommes dans la cinquième.

Dans la première série de dépistage à Fukushima, on a trouvé 116 biopsies suspectes, 101 cas de cancer avéré qui étaient si agressifs qu’ils ont dû être opérés. Les patients et patientes qui présentaient des biopsies suspectes avaient au moment de la catastrophe entre 6 et 18 ans (en moyenne 14,9 ans). À l’époque, ce chiffre élevé inattendu a été expliqué par l’Université de Médecine de Fukushima comme étant le résultat d’un effet dépistage (screening effect en anglais), c’est-à-dire ce phénomène qui veut qu’on détecte davantage de cas de maladies au cours de dépistages de masse qu’on n’attendrait dans la même population et le même laps de temps en laissant se développer les symptômes de la maladie. Même si on ne connaît pas la dimension précise de l’effet dépistage, on peut exclure que l’augmentation du taux de cancer au cours des campagnes de dépistage suivantes soit due à un effet dépistage. Tous ces enfants avaient en effet été examinés auparavant et avaient été déclarés exempts de cancer. C’est donc bien qu’ils ont développé leur cancer entre les dépistages.

La seconde série de dépistage a révélé jusqu’à présent 71 biopsies suspectes, 54 cas de cancer (âge au moment de la catastrophe entre 5 et 18 ans, âge moyen 12,6 ans). La troisième série a trouvé 31 biopsies suspectes et 27 cas de cancer supplémentaires (âge au moment de la catastrophe entre 5 et 16, âge moyen 9,6 ans). Dans la quatrième série qui se déroule actuellement, on a jusqu’ici 27 biopsies suspectes et 16 nouveaux cas (âge au moment de la catastrophe entre 0 et 12 ans, âge moyen 8 ans). Parmi les enfants qui, après une biopsie à l’aiguille fine, présentaient une suspicion de cancer, 46 sont toujours sous observation et n’ont pas encore été opérés. Ce qui frappe, c’est la moyenne d’âge toujours plus basse dans les dépistages : avec le temps, on a de plus en plus de cas de cancer chez des patients qui à l’époque de la catastrophe étaient encore très jeunes, et pouvaient même avoir moins de cinq ans.

Arrivés à 25 ans, les jeunes adultes de la cohorte étudiée sont par ailleurs exclus de l’étude officielle principale et transférés dans une nouvelle cohorte. Dans ce groupe, on a enregistré jusqu’à présent 7 cas de biopsies suspectes et 4 nouveaux cas de cancer de la thyroïde. Le nombre de cas non recensés est probablement beaucoup plus élevé, car la participation à cette étude n’est que de 8 %. La mise en place d’une nouvelle cohorte est considérée dans l’ensemble comme une manière pour la FMU de minimiser encore le nombre de diagnostics de cancer.

À ces chiffres il faut ajouter 11 cas de cancer de la thyroïde qui ont été détectés chez des enfants appartenant à la cohorte d’étude, non pas dans le cadre des tests de dépistage mais à la Clinique universitaire de Fukushima. Ces 11 cas ne sont pas pris officiellement en compte dans les résultats officiels, quoiqu’ils montrent des tumeurs identiques et touchent des patients qui se trouvent effectivement dans la cohorte d’étude. Ces patients ont toutefois été envoyés faire des examens supplémentaires plus tôt que prévu en raison de résultats suspects au cours des dépistages. Les cas de cancer qui sont alors apparus n’ont pas été rajoutés aux chiffres officiels, ce qui ouvre la porte à une minimisation systématique du nombre réel de cas. 

Ces 11 cas étaient connus en juin 2017. On ne sait pas combien il y a eu depuis de cas supplémentaires. En outre, les données venant d’autres hôpitaux japonais ne sont pas disponibles et les patients de régions contaminées par la radioactivité en dehors de la préfecture de Fukushima ne sont de toute façon enregistrés nulle part. Il est donc fort probable que le nombre de cas non détectés de cancer de la thyroïde chez des patients qui au moment de la fusion des cœurs se trouvaient dans les régions contaminées soit nettement plus élevé. Mais même abstraction faite de ces cas, le total des cas de cancer de la thyroïde atteint aujourd’hui 213 (198 cas officiels issus des séries de dépistage, 4 cas de la cohorte Ü25, et les 11 cas de la Clinique universitaire de Fukushima).

Il est maintenant intéressant de comparer ces chiffres avec le taux d’incidence de cancer au niveau du Japon : au Japon, le taux d’incidence du cancer de la thyroïde chez les enfants de moins de 25 ans est de 0,59 par 100 000 par an. Cela signifie qu’au sein de la cohorte de quelque 218 000 enfants, on aurait pu attendre une incidence d’environ 1,3 nouveau cas de cancer de la thyroïde par an. Aujourd’hui, 10 ans après le début de la catastrophe nucléaire, on ne devrait avoir que 13 cas de cancer de la thyroïde au sein de la population étudiée.

Le chiffre réel des cas de cancer de la thyroïde à Fukushima, c’est-à-dire 213 cas, est 16 fois plus élevé que le chiffre attendu. Si l’on ne prend en compte que les 112 cas confirmés après la première série de dépistage et qu’on ne peut donc pas soupçonner d’être liés à un quelconque effet dépistage, le facteur d’incidence par rapport au nombre de cas de cancer de la thyroïde attendu depuis la fin du premier dépistage (12,9-7,4 = 5,5) est même de 20.

Le graphique ci-dessous compare les cas de cancer de la thyroïde détectés officiellement (en bleu) aux cas qu’on pourrait mathématiquement attendre dans la cohorte étudiée (en orange). On voit que le nombre de cas durant la première série de dépistage augmente de manière continue mais qu’il poursuit aussi sa courbe ascendante de 2014 à 2020 de manière continue, ce qui ne saurait s’expliquer par un effet dépistage.

Titre du graphique : cas de cancer de la thyroïde chez les enfants de Fukushima. En bleu : cas de cancer confirmés ; en orange : nombre de cancers attendu

Titre du graphique : cas de cancer de la thyroïde chez les enfants de Fukushima. En bleu : cas de cancer confirmés ; en orange : nombre de cancers attendu

De plus, la répartition géographique des taux de cancers de la thyroïde correspond bien à la contamination radioactive admise. Dans les 13 communes les plus contaminées situées à l’est de Fukushima, on observe une incidence des cancers de la thyroïde chez les enfants nettement plus élevée que dans les régions moins contaminées par la radioactivité dans le nord, le sud et le centre de la préfecture. Le taux d’incidence le plus bas a été trouvé à l’ouest, là où les retombées radioactives ont été aussi les moins fortes.

Les cas de cancer de la thyroïde chez les enfants de Fukushima multipliés par 20
Les cas de cancer de la thyroïde chez les enfants de Fukushima multipliés par 20

Du reste, la baisse du nombre de cas de cancers de la thyroïde attendu dans les années 2016-2021 s’explique par la baisse de participation aux dépistages. Comme ces cas de maladie ne peuvent plus apparaître dans le dépistage, cela fait aussi baisser le nombre des cas de cancers attendu. Alors que la première série de dépistage de 2011-2014 concernait encore environ 300 000 enfants qui étaient soumis à une palpation et une radio de la thyroïde, le nombre a diminué d’environ 10 % dans la seconde série de dépistage de 2014-2016 pour n’inclure que quelque 270 000 enfants et de 10 % encore dans la troisième série de 2016-2018 pour finalement ne plus concerner que 218 000 enfants. À ce jour, la quatrième série de dépistage a permis d’examiner environ 181 000 enfants et la cinquième seulement 41. Si l’on compare les chiffres, le pourcentage des enfants examinés à Fukushima est passé de 79 % au premier dépistage à 71 au second, 65 au troisième et à 62 % au quatrième dépistage en cours.

En bleu : cohorte étudiée ; en orange : enfants examinés. Courbe : pourcentage

En bleu : cohorte étudiée ; en orange : enfants examinés. Courbe : pourcentage

Il semblerait que cette tendance ait une explication systématique : depuis des années des membres de l’Université de Médecine de Fukushima sont envoyés dans les écoles de la préfecture, pour informer les enfants de leur « droit à la non-participation » et leur « droit de ne pas savoir ». Sur les formulaires de scolarité, on trouve entretemps une option « opt out », c'est-à-dire une possibilité de ne plus participer au dépistage. C’est donc bien en toute conscience qu’on envisage que les enfants puissent sortir de l’étude et qu’on les y encourage. La baisse de participation est encore amplifiée par le fait que les plus de 25 ans ne font plus partie de l’étude principale. Les membres de la FMU craindraient-ils que la montée inquiétante des cas de cancers de la thyroïde ne se poursuive ? Ont-ils du mal à accepter ces données qui contredisent la thèse largement répandue depuis le début de la catastrophe nucléaire selon laquelle la multiple fusion des cœurs n’a entraîné aucun cancer supplémentaire ?

En outre, on peut s’attendre à une augmentation d’autres formes de cancer et d’autres maladies provoquées ou influencées de manière négative par les radiations ionisantes. Les tests thyroïdiens de la FMU représentent les seuls tests scientifiques de dépistage en série qui puissent donner des résultats pertinents sur les conséquences sanitaires de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Et ils courent actuellement le risque d’être dévalorisés par les partisans de l’énergie nucléaire.

Les gens au Japon ont un droit inaliénable à la santé et le droit de vivre dans un environnement sain. Les tests thyroïdiens chez les enfants ne sont pas seulement bénéfiques aux patients dont les cancers sont détectés de manière précoce et peuvent ainsi être traités, mais servent l’intérêt de l’ensemble de la population qui a subi les effets de la radioactivité libérée lors de l’accident. La poursuite des tests thyroïdiens dans le respect des règles et leur accompagnement scientifique sont donc d’intérêt public et ne doivent en aucun cas être entravés par des considérations politiques ou économiques. Il est important de continuer à suivre de l’extérieur l’évolution de la situation en gardant un regard critique.

 


Alex Rosen, médecin pédiatre et co-président de l’IPPNW Allemagne

 

 

Sources :

 

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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 00:56

Difficile de décrire 10 ans en un seul article. Je ne m’y risquerai donc pas aujourd’hui, d’autant plus que j’ai réalisé un dossier documentaire de 10 pages pour la dernière BD de Bertrand Galic et Roger Vidal qui retrace les 5 premiers jours de la catastrophe : Fukushima - Chronique d’un accident sans fin. Je vous la conseille évidemment car elle nous plonge au cœur de la catastrophe nucléaire du point de vue du directeur de la centrale, Masao Yoshida, ce qui est une nouveauté. Cette approche a pu être possible grâce à la publication, quelques années plus tôt, du témoignage de Yoshida par les Presses des Mines en plusieurs volumes sous la direction de Franck Guarnieri. Beaucoup d’autres documents sortent à l’occasion de ce triste anniversaire. J’y reviendrai un peu plus tard. Voyons plutôt pour l’instant les derniers évènements à la centrale de Fukushima Daiichi.

Dalle de couverture du puits de cuve du réacteur 2 : le robot mesure 10 Sv/h

Dalle de couverture du puits de cuve du réacteur 2 : le robot mesure 10 Sv/h

Une radioactivité phénoménale

Le saviez-vous ? L’information a été largement diffusée au Japon à l’automne 2020 : les inspecteurs de la NRA (l’Autorité de sûreté nucléaire du Japon) ont relevé des débits de dose de 10 Sievert/heure au-dessus des dalles fermant les enceintes de confinement des réacteurs 2 et 3. Cette dose est létale en une heure. Autant dire que les opérations de démantèlement sont reportées à la Saint-Glinglin. La NRA a également évalué le césium contenu dans ces dalles qui sont constituées de plusieurs parties : 20 à 40 pétabecquerels de césium 137 dans le bouclier du réacteur n°2 et autour de 30 pétabecquerels pour celui du réacteur n°3.

C’est là qu’il faut rappeler ce qu’est un pétabecquerel : un million de milliards de becquerels. Pour seulement ces deux réacteurs, nous avons donc encore sur place, juste à l’entrée des puits de cuve, une soixantaine de pétabecquerels de césium 137, soit autant que ce qu’on estime s’être échappé de la centrale en mars 2011.

C’est là aussi que l’on voit une différence entre la NRA et Tepco. Avec Tepco, on n’a jamais eu ces données. On retrouve cette différence de comportement dans la diffusion de vidéos d’inspections des réacteurs : alors que Tepco a tendance à cacher toutes les images de l’intérieur, la NRA diffuse très rapidement les visites des réacteurs et met toutes ses enquêtes en ligne.

 

Pour les visites de la NRA, c’est ici : Réacteur 1 : https://youtu.be/L_ziRb1-UeE ; Réacteur 2 : https://youtu.be/QBi912E-wIQ ; Réacteur 3 : https://youtu.be/c5T456NE3lg ; Réacteur 3 (bis) : https://youtu.be/U884fbhFiF8

Intérieur du bâtiment réacteur 3 - Capture écran vidéo NRA 2020

Intérieur du bâtiment réacteur 3 - Capture écran vidéo NRA 2020

Du corium pour l’éternité

Selon la SFEN (société française de l’énergie nucléaire), les robots, non encore conçus pour l’instant, qui récupéreront les coriums de Fukushima pourront entrer en action dès 2022. Ceux-ci pourront, toujours d’après cette association propagandiste (*), retirer à terme quelques kilogrammes de corium par jour, ce qui permettra d’extraire la totalité de cette matière au bout de 20 à 30 ans (si toutefois une partie ne s'est pas enfoncée trop profondément dans le sol). Vérifions cette assertion. Imaginons que ce soit vrai et que l’on puisse retirer, soyons optimistes, 5 kg par jour (je rappelle que pour l’instant, on a juste réussi à déplacer quelques grammes de quelques cm). Au bout de 20 ans, 36,5 tonnes seront retirées. Au bout de 30 ans, 55 tonnes. En sachant qu’on estime à 880 tonnes la masse des coriums de Fukushima, il faudra en fait, avec un rythme de 5 kg/jour, près de 500 ans. Mais si c’est 2,5 kg par jour, ce sera mille ans ! Le problème, c’est que les bâtiments réacteurs, construits en béton armé, ne résisteront pas au temps. Les séismes et les explosions de mars 2011 ont fragilisé les structures et le dernier séisme du 13 février 2021 a agrandi les failles dans lesquelles s’engouffre l’eau contaminée. Il est donc probable que les bâtiments réacteurs, rongés par la rouille et l’éclatement des bétons, tomberont en ruine avant même qu’on ne puisse terminer cette opération. Dans 50 ans, les réacteurs auront un siècle…

 

(*) La SFEN avait en effet annoncé imprudemment pour 2015 « l’évacuation des piscines des réacteurs 1 à 3 ». 6 ans après cette prédiction scientifique, seule la piscine n°3 a été vidée sur les 3 citées (la n° 4 avait été vidée l'année précédente).

Le port de la centrale ouvert sur l'océan (source : Mainichi Shimbun / Koichiro Tezuka 2021 02 13)

Le port de la centrale ouvert sur l'océan (source : Mainichi Shimbun / Koichiro Tezuka 2021 02 13)

La bonne blague de la digue

Quand on regarde la centrale, on voit que la digue portuaire est une structure ouverte,  conçue pour briser les vagues et protéger le port et ses équipements à un niveau normal de l’océan. Ainsi, quelle que soit la hauteur de ce type de digue, l’eau peu s’engouffrer dans le port et inonder la centrale. 10 ans plus tard, est-ce que Tepco a construit une véritable digue empêchant l’eau d’inonder à nouveau le site ? Non, le port est toujours accessible aux bateaux. Montrer cette digue en coupe pourrait faire croire qu’elle peut empêcher l’eau de mer de s’engouffrer. Mais ce n’est pas vrai. La digue permet de briser la puissance des vagues mais n’empêche pas l’inondation. Donc on peut prédire facilement que lors du prochain tsunami de plus de 10 mètres de hauteur qui s’abattra sur la centrale, l’eau s’y engouffrera de la même manière qu’en 2011. Avec un démantèlement prévisible d’au moins un siècle, quelle est la probabilité pour qu’un tsunami survienne ? Je laisse les statisticiens faire des prévisions en sachant que, depuis un siècle, il y a eu 8 tsunamis de plus de 10 m de hauteur sur la côte pacifique du Japon. Dans tout accident, tous les secouristes savent que la première chose à faire est de protéger, avant même d’alerter et de secourir, pour éviter d’autres victimes. Dans le cas du super accident de Fukushima Daiichi, une digue anti-tsunami (**) aurait ainsi dû être construite dès 2011 pour éviter qu’une deuxième inondation ne survienne. Cette inondation est donc programmée puisque, 10 ans plus tard, la centrale n’est toujours pas protégée.

 

(**) Pour les curieux, voici un véritable mur anti-tsunami, construit à la centrale de Hamaoka : http://img.over-blog-kiwi.com/0/54/77/39/20160223/ob_ff3124_2.jpg

Changement de présentation de l'étude pour cacher la réalité (Diapo Hisako Sakiyama, vidéo Criirad)

Changement de présentation de l'étude pour cacher la réalité (Diapo Hisako Sakiyama, vidéo Criirad)

Manipulation d’étude scientifique

L’UNSCEAR n’en est pas à son premier forfait. Cette institution scientifique émanant de l’ONU est chargée de notre protection radiologique. Sauf que depuis qu’elle existe, elle n’a eu de cesse de se plier à une sorte de dogme (donc non scientifique) qui énonce que les faibles doses de radioactivité ne sont pas dangereuses pour la santé. Ainsi, en 1979, les habitants autour de Three Mile Island ont connu une augmentation de 20 % de l’incidence de cancer mais l’UNSCEAR n’en a pas tenu compte et a annoncé que le nuage radioactif n’avait pas eu d’effet. En 1986, dès que le nuage radioactif de Tchernobyl a sillonné l’Europe, l’UNSCEAR s’est empressé de dire qu’il n’était pas nécessaire de se confiner et que la prise de pastilles d’iode était superflue. A propos, le professeur Pellerin, qui a fait arrêter le nuage de Tchernobyl à la frontière de la France, était chef de la délégation française à l'UNSCEAR ; tout s’explique (***). En 2014, l’UNSCEAR a émis un rapport sur Fukushima disant que tout allait bien et que le nombre important de cancers de la thyroïde s’expliquait non pas par la radioactivité de l’iode 131 qui se fixe dans la thyroïde mais par un surdiagnostic ou un effet de dépistage. C’est donc sans étonnement aucun que l’on voit l’UNSCEAR reprendre ces mêmes conclusions et signer un nouveau rapport, publié avant-hier, confortant les conclusions de celui de 2014.

Des scientifiques indépendants s’inquiètent. Hisako Sakiyama, qui a été, en tant que chercheuse à l'Institut National des Sciences Radiologiques du Japon, membre de la commission d’enquête mandatée par la Diète sur la catastrophe nucléaire de Fukushima, a révélé samedi dernier que le protocole de restitution des résultats de l’enquête sur les cancers de la thyroïde a été modifié en cours de réalisation afin de cacher la corrélation entre le taux de radioactivité et le taux des cancers. Et cette manipulation a été faite en utilisant des estimations réalisées par… l’UNSCEAR. Aux dernières nouvelles, il y a 252 cas de cancers de la thyroïde suspectés, dont 202 ont été confirmés après une intervention chirurgicale. Or, selon le taux d'incidence du cancer de la thyroïde au Japon avant le 11 mars 2011, il n'aurait dû y en avoir qu'une dizaine en 2021.

 

(***) Même sans l'UNSCEAR, la France a toujours eu le réflexe de cacher et de minimiser les conséquences néfastes du nucléaire. Par exemple, suite aux graves accidents nucléaires à la centrale de Saint-Laurent-des-Eaux en 1969 et 1980, aucune étude épidémiologique n'a été réalisée vis-à-vis de la population vivant à proximité de la centrale.

Des fuites plus conséquentes et de l’eau contaminée en pagaille

Conséquence du séisme du 13 février dernier, ça fuit encore plus aux réacteurs 1 et 3. C'est-à-dire que le débit de l’eau contaminée qui part vers les sous-sols et la nappe phréatique augmente. Pas de chance pour Tepco qui souhaitait montrer, pour le 10ème anniversaire de la catastrophe, qu’il maîtrisait entièrement la situation. Autre conséquence du séisme, on a appris par la NHK qu’une cinquantaine de réservoirs de 1000 m3 s’étaient déplacés de 5 à 19 cm… Au sujet de ces réservoirs, l’industrie nucléaire et son autorité, l’AIEA, se font de plus en plus insistantes pour rejeter plus d’un million de tonnes d’eau contaminée dans l’océan. Mais la population et les pays voisins y sont opposés. Tepco, une nouvelle fois, s’est fait prendre à mentir au sujet de la décontamination de cette eau, elle n’est pas si propre que l’on veut bien le dire. L’opérateur a été obligé de reconnaître qu’il y restait des radionucléides peu recommandables… carbone 14, strontium 90, iode 129. Le carbone 14 est un élément radioactif à la durée de vie de 5730 ans ; une fois rejeté dans l'environnement, il peut intégrer le cycle du carbone et se retrouver au cœur des cellules des êtres vivants. Le strontium 90 est assimilé par le corps comme si c’était du calcium ; une fois fixé dans les os, il peut provoquer des cancers des os et des leucémies. L’iode 129, comme l’iode 131, est un isotope dont la radiotoxicité est importante du fait de son accumulation dans la thyroïde.

Concernant cette eau contaminée dont on ne sait que faire, Tepco affirme en retirer 62 radionucléides avec le système ALPS. En voici la liste : Ag-110m, Am-241, Am-242m, Am-243, Ba-137m,Ba-140, Cd-113m, Cd-115m, Ce-141, Ce-144, Cm-242, Cm-243, Cm-244, Co-58, Co-60, Cs-134, Cs-135, Cs-136, Cs-137, Eu-152, Eu-154, Eu-155, Fe-59, Gd-153, I-129, Mn-54, Nb-95, Ni-63, Pm-146, Pm-147, Pm-148, Pm-148m, Pr-144, Pr-144m, Pu-238, Pu-239, Pu-240, Pu-241, Rb-86, Rh-103m, Rh-106, Ru-103, Ru-106, Sb-124, Sb-125, Sm-151, Sn-119m, Sn-123, Sn-126, Sr-89, Sr-90, Tb-160, Tc-99, Te-123m, Te-125m, Te-127, Te-127m, Te-129, Te-129m, Y-90, Y-91, Zn-65.

Or, parmi ces éléments, 27 ont une période supérieure à 1 an. J'ai recherché tous les éléments dont la période est supérieure à 1 an (car encore décelables au bout de 10 ans) et j'en ai trouvé 91. J'en déduis que le système ALPS de Tepco ne traite pas 64 éléments. Parmi ceux-ci, se trouve le tritium qui se retrouve en grande quantité car étant sous forme d’eau tritiée, on peut difficilement le piéger. Or, comme pour le carbone 14, l’eau tritiée se retrouvera dans les cellules vivantes.

Un assemblage en mauvais état de la piscine 3 (source : capture d'écran vidéo Tepco)

Un assemblage en mauvais état de la piscine 3 (source : capture d'écran vidéo Tepco)

La piscine du réacteur 3 est vide

Tepco a fini de vider la piscine du réacteur 3 de son combustible (566 assemblages) le 28 février 2021. Il aura donc fallu presque deux ans pour accomplir cette opération complexe puisqu’elle avait commencé le 15 avril 2019. Les assemblages sont maintenant sécurisés dans la piscine commune du site de Daiichi. Ce qui est étrange, c’est que peu d’images ont filtré de cette opération sensible, contrairement au retentissement médiatique du vidage de la piscine 4 en 2014. Est-ce parce que des assemblages de MOX français y étaient entreposés ? On aurait aimé voir l’état du combustible car l’explosion du réacteur 3 le 14 mars 2011 n’a toujours pas été expliquée. On commence seulement à voir la NRA s’intéresser à étudier, 10 ans après, les différentes phases de cette explosion gigantesque. J’ai tout de même pu extraire d’une vidéo de Tepco une capture d’écran d’un assemblage qui semble avoir souffert car il a des couleurs bizarres et semble avoir des perforations. Son état a-t-il pu être causé par un accident de criticité ? (image ci-dessus)

À suivre...

 

 

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Mise à jour : 12/03/2021

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26 février 2021 5 26 /02 /février /2021 00:29

Article original publié le 17/02/2021 sous le titre original “New highly ra­dio­act­ive particles found in Fukushima

Source : University of Helsinki
Lien : https://www.helsinki.fi/en/news/science-news/new-highly-radioactive-particles-found-in-fukushima

Traduction : Philippe LOOZE

Publié avec l’autorisation des auteurs

Des membres de l'équipe du projet étudient les sols de la zone d'exclusion nucléaire de Fukushima Daiichi pour y détecter les particules de Césium. L’arrière-plan montre un site d'aquaculture près de la centrale détruite par le tsunami de 2011.

Des membres de l'équipe du projet étudient les sols de la zone d'exclusion nucléaire de Fukushima Daiichi pour y détecter les particules de Césium. L’arrière-plan montre un site d'aquaculture près de la centrale détruite par le tsunami de 2011.

Le 10e anniversaire de l'accident nucléaire de Fukushima Daiichi aura lieu en mars. Les travaux qui viennent d'être publiés dans la revue « Science of the Total Environment » documentent de nouvelles particules hautement radioactives de grande taille (> 300 micromètres (1)) qui ont été libérées par l'un des réacteurs endommagés de Fukushima.

 
Figure 1 - Une carte montrant l'emplacement de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi et le site d'échantillonnage par rapport à la dose de rayonnement à 1 m au-dessus du sol en novembre 2017. L'étoile rouge représente l'emplacement de l'échantillon de sol contenant les particules hautement radioactives.

Figure 1 - Une carte montrant l'emplacement de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi et le site d'échantillonnage par rapport à la dose de rayonnement à 1 m au-dessus du sol en novembre 2017. L'étoile rouge représente l'emplacement de l'échantillon de sol contenant les particules hautement radioactives.

Des particules contenant du césium radioactif [Césium 134 & 137] ont été libérées par les réacteurs endommagés de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi lors de la catastrophe nucléaire de 2011. Les petites particules de taille micrométrique [appelées CsMPs soit des microparticules chargées en césium] ont été largement distribuées, jusqu'à atteindre Tokyo. Les CsMPs ont fait l'objet de nombreuses études ces dernières années. Cependant, il est récemment apparu que des particules plus grosses (>300 micromètres) contenant du Césium, avec des niveaux d'activité beaucoup plus élevés [~ 100 000 Bq (2)], ont également été libérées de l'unité de réacteur 1 qui a subi une explosion d'hydrogène. Ces particules se sont déposées dans une zone étroite qui s'étend sur environ 8 km au nord-nord-ouest du site du réacteur. À ce jour, on sait peu de choses sur la composition de ces plus grosses particules et sur leurs impacts potentiels sur l'environnement et la santé humaine.

Aujourd'hui, des travaux qui viennent d'être publiés dans la revue « Science of the Total Environment » étudient aux dimensions atomiques (3) ces grandes particules qui font état de niveaux d'activité élevés qui dépassent 100 000 Bq.

Les particules rapportées dans l'étude, ont été trouvées lors d'une étude des sols en surface à 3,9 km au nord-nord-ouest de l'unité de réacteur 1 (Voir Figure 1).

Parmi les 31 particules de Césium collectées au cours de la campagne d'échantillonnage, deux ont donné les plus hauts niveaux jamais atteints d'activités de Césium 134 & 137 associées à des particules pour les matières émises par la centrale nucléaire de Fukushima (plus précisément : 610 000 et 2,5 millions de  Bq, respectivement, pour les particules, après correction de la désintégration à la date de l'accident de Fukushima).

L'étude a été menée par des scientifiques du Japon, de la Finlande, de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis, sous la direction du Dr Satoshi Utsunomiya et de Kazuya Morooka, étudiant de troisième cycle (département de chimie de l'université de Kyushu). L'équipe a utilisé une combinaison de techniques analytiques avancées (analyse synchrotron des rayons X nano-focalisés, spectrométrie de masse des ions secondaires et microscopie électronique à transmission à haute résolution) pour caractériser pleinement les particules. La particule ayant une activité de césium 134 & 137 de 610 000 Bq s'est avérée être un agrégat de nanoparticules de silicate en flocons plus petits, qui avaient une structure semblable à celle du verre. Cette particule provenait probablement des matériaux de construction du réacteur, qui ont été endommagés lors de l'explosion d'hydrogène de la tranche 1 ; puis, au fur et à mesure de sa formation, la particule a probablement adsorbé les atomes de césium qui avaient été volatilisés du combustible du réacteur. L'activité de césium 134 & 137 de l'autre particule a dépassé le million de  Bq. Cette particule avait un noyau de carbone vitreux et une surface qui était enrobée d'autres microparticules, qui comprenaient un alliage Pb-Sn (4), un silicate d'aluminium fibreux, un carbonate/hydroxyde de calcium et du quartz.

Figure 2 - Image de la section transversale de la particule la plus radioactive (FTB26) accompagnée de cartes élémentaires de ses principaux constituants.

Figure 2 - Image de la section transversale de la particule la plus radioactive (FTB26) accompagnée de cartes élémentaires de ses principaux constituants.

La composition des microparticules encastrées en surface reflète probablement la composition des particules en suspension dans l'air à l'intérieur du bâtiment du réacteur au moment de l'explosion d'hydrogène, offrant ainsi une fenêtre sur « l’autopsie » des événements du 11 mars 2011.

Figure 3 - Un diagramme circulaire présentant la composition moyenne principale des microparticules en suspension dans l'air, encastrées à la surface du cœur de carbone.

 

Utsunomiya a ajouté : « Les nouvelles particules provenant des régions proches du réacteur endommagé fournissent de précieux indices historiques. Elles donnent un aperçu des conditions atmosphériques dans le bâtiment du réacteur au moment de l'explosion d'hydrogène, et des phénomènes physico-chimiques qui se sont produits pendant la fusion du réacteur ».

Il a poursuivi, « alors que près de dix ans se sont écoulés depuis l'accident, l'importance des connaissances scientifiques n'a jamais été aussi cruciale. Le nettoyage et la récupération des résidus se poursuivent et une compréhension approfondie des formes de contamination et de leur distribution est importante pour l'évaluation des risques et la confiance du public ».

Le professeur Gareth Law (co-auteur, Université d'Helsinki) a ajouté : « Les efforts de nettoyage et de démantèlement du site sont confrontés à des défis difficiles, en particulier l'enlèvement et la gestion sûre des débris de l'accident qui présentent des niveaux de radioactivité très élevés. Dans ce contexte, la connaissance préalable de la composition des débris peut contribuer à éclairer les approches de gestion sûre ».

Étant donné la forte radioactivité associée aux nouvelles particules, l'équipe du projet souhaitait également comprendre leurs impacts potentiels sur la santé et les doses.

Le Dr Utsunomiya a déclaré : « En raison de leur grande taille, les effets sur la santé des nouvelles particules sont probablement limités aux risques d'irradiation externe lors d'un contact statique avec la peau (5). Ainsi, malgré le niveau d'activité très élevé, nous nous attendons à ce que les particules aient un impact négligeable sur la santé humaine car elles n'adhèrent pas facilement à la peau. Cependant, nous devons prendre en compte les effets possibles sur les autres créatures vivantes telles que les ‘organismes filtreurs ‘ (6) dans les habitats naturels [de la faune aquatique] entourant Fukushima Daiichi. Même si dix ans ont presque passé, la demi-vie du césium 137 est de ~30 ans (7). Ainsi, l'activité des particules hautement radioactives récemment découvertes n'a pas encore diminué de manière significative. Elles resteront donc dans l'environnement pendant de nombreuses décennies encore, et ce type de particules pourrait encore se trouver occasionnellement dans les points chauds de rayonnement ».

Le professeur Rod Ewing (co-auteur de l'Université de Stanford) a déclaré que « ce document fait partie d'une série de publications qui donnent une image détaillée des matières émises lors de la fusion du réacteur de Fukushima Daiichi. C'est exactement le type de travail requis pour la remise en état et la compréhension des effets à long terme sur la santé ».

Le professeur Bernd Grambow (co-auteur de l'IMT Atlantique) a ajouté que « les travaux actuels, utilisant des outils analytiques de pointe, ne donnent qu'un aperçu très limité de la très grande diversité des particules émises lors de l'accident nucléaire, beaucoup plus de travail est nécessaire pour obtenir une image réaliste de l'impact environnemental et sanitaire très hétérogène ».

 

Citations de l’article :

New Highly Radioactive Particles Derived from Fukushima Daiichi Reactor Unit 1: Properties and Environmental Impacts. Kazuya Morooka, Eitaro Kurihara, Masato Takehara, Ryu Takami, Kazuki Fueda, Kenji Horie, Mami Takehara, Shinya Yamasaki, Toshihiko Ohnuki, Bernd Grambow, Gareth T. W. Law, Joyce W. L. Ang, William R. Bower, Julia Parker, Rodney C. Ewing, and Satoshi Utsunomiya, Science of The Total Environment. https://doi.org/10.1016/j.scitotenv.2021.145639

 

Contact :

Professor Gareth Law, University of Helsinki
Email: gareth.law@helsinki.fi
Phone: +358 294150179

 

Associate Professor Satoshi Utsunomiya, Kyushu University
Email: utsunomiya.satoshi.998@m.kyushu-u.ac.jp
Phone: +81-92-802-4168

 

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Notes du traducteur :

1 - Le micromètre est le nouveau nom du micron (µm), c’est un millième de mm. Donc 300 µm, c’est 0,3 mm, c’est assez gros, mais cela pourrait peut-être être ingéré. C’est une très grosse microparticule ; la définition stricte de la limite entre une « grosse » particule et ’une microparticule n’est pas claire, pour certains cela va jusqu’au micron… https://fr.wikipedia.org/wiki/Microparticule#Autres_d%C3%A9finitions_concernant_leur_dimension
Les nanoparticules sont définies en dessous de 100 nm, soit 0,1 µm : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nanoparticule

2 - Le Becquerel (Bq) est une unité utilisée pour mesurer le nombre de  désintégrations par seconde. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Becquerel et  http://tinyurl.com/z4f9gcb

3 - Autrement dit, l’étude des atomes qui se trouvent sur et dans la particule, qui est assez grosse pour être vue à l’œil nu (0,3 mm) !

4 - Plomb-Étain

5 -  Pourquoi évacuer la possibilité d’une ingestion/inhalation et d’une contamination interne ? C’est vrai que 0.3 mm c’est gros pour être inhalé, mais ça pourrait. quand-même être avalé, et qui nous dit qu’il n’y en pas des plus petites, comme certaines trouvées dans des sacs d’aspirateur à Tokyo juste après la catastrophe ?

6 - Traduction de "filter feeder": animal aquatique qui se nourrit de particules ou de petits organismes, et qui filtre l'eau en en ingérant une partie : comprend la plupart des mangeurs stationnaires, comme les palourdes, les huîtres, les balanes, les coraux, les ascidies et les éponges :
Microphagie suspensivore — Wikipédia

7 - Le césium 137 a une demi-vie de 30,15 ans, le 134 de ~2 ans, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9sium . Sur la radioactivité, voir http://tinyurl.com/z4f9gcb

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11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 22:54

Il existe différentes manières de s’informer sur la catastrophe de Fukushima. On peut lire des rapports techniques de divers organismes, on peut écouter ou lire un journaliste qui s’est rendu là-bas, on peut observer une exposition de photographies ou assister à un spectacle ou une conférence, mais on peut aussi écouter directement des gens qui habitent près de la centrale de Fukushima. Et cela grâce auProjet Mieruka Fukushimade l’ONG  FoE Japan *.

Voici cinq témoignages directs d’habitants de Fukushima. Cinq visions différentes de la nôtre, en 2020.

-oOo-

 

Témoignage d’un agriculteur bio

Après le désastre nucléaire, M. Sugeno a redécouvert les valeurs de l'agriculture. "La centrale nucléaire nous a dépossédés de nos villes natales. Elle a éloigné les gens les uns des autres. Cela ne devrait plus jamais se reproduire." "Nous, les habitants de Fukushima, devons partager notre histoire. Pour changer nos modes de vie. Pour changer de politique. Pour tenir tête au gouvernement et résister. Et cultiver nos champs. Voilà ce que nous voulons faire.

 

Témoignage d’une évacuée

"Le quartier de Tsushima, dans la ville de Namie, préfecture de Fukushima, où se trouvait la maison de Mme Kanno, est toujours à l'heure actuelle en zone "difficile à habiter". Le 15 mars, soit trois jours après le désastre nucléaire, elle a quitté la ville avec son fils et son chien en mettant de l'essence de tracteur dans sa petite voiture. Quand ils ont finalement rejoint la voie rapide, ils se sont arrêtés dans le premier café qu'ils ont trouvé sur l'aire d'autoroute...

 

Témoignage de pêcheurs

Les pêcheurs de la préfecture de Fukushima sont en colère. En février 2020, un sous-comité du gouvernement japonais a publié un rapport proposant le rejet dans l'océan d'énormes volumes d'eau traitée mais contaminée contenant des matières radioactives telles que le tritium généré par la centrale nucléaire TEPCO de Fukushima Daiichi comme "option réaliste". Le pêcheur Haruo Ono s'exprime... "Mes trois fils sont aussi pêcheurs, ce sera un grave problème si la mer est contaminée."

 

Témoignage d’une mère

"Au moment de la catastrophe, j'avais un enfant de deux ans et j'étais enceinte de huit mois." Après avoir accouché, sans avoir eu le temps de profiter du moment, elle a été évacuée dans la région du Kansai, et a commencé à vivre dans un refuge avec ses deux enfants. Cependant, en raison de divers problèmes dans leur nouveau lieu de résidence, elle ne sentait pas bien et, des années après avoir évacué, elle a décidé de retourner à Fukushima. De retour à Fukushima, elle raconte avoir entendu des gens se reprocher de ne pas avoir pu évacuer, et être jaloux de ceux qui l'ont fait. Cependant, quand on lui a dit que cela a dû être difficile pour les personnes évacuées, elle s'est sentie quelque peu mal et voulait pouvoir dire en retour que cela avait dû être difficile pour ceux qui étaient restés. "Personne ne peut vous reprocher de n'avoir pas pu évacuer". Ces mots ont laissé une trace particulière. Ceux qui ont pu évacuer et ceux qui ne l'ont pas fait ont eu chacun leurs propres difficultés. Ceci est le témoignage d'une mère qui a vécu les deux.

 

Témoignage d’un ancien producteur laitier

"L'énergie nucléaire nous a tout pris" - ses mots sont de Hasegawa Kenichi, le représentant municipal de Maeta au moment de l'accident de la centrale nucléaire, endroit où se trouve toujours le stockage temporaire des sols contaminés. « Nous sommes simplement un obstacle sur la route des Jeux. En fin de compte, toutes les régions touchées par la radiation sont une épine dans le pied des organisateurs. Ils veulent simplement se débarrasser de nous, pour tirer un trait sur le passé. » a-t-il dit avec colère.

 

* FoE Japan

En tant que membre des Amis de la Terre International, FoE Japan est active au Japon depuis 1980. Ses activités couvrent le changement climatique et l'énergie, les forêts et la biodiversité, le financement du développement et l'environnement, le soutien de Fukushima et l'élimination du nucléaire, etc. FoE Japan vise ainsi à sortir du nucléaire et plaide pour les droits des survivants d'une catastrophe nucléaire. Son objectif ultime est de créer un monde dans lequel tout le monde puisse vivre pacifiquement et équitablement.

 

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Illustration d'entête : © "Fukushima" par M art'IN

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5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 23:45

La radio publique France Inter programme régulièrement des émissions sur Fukushima. Cet été 2020, l’émission « Je reviens du monde d’avant » de Giv Anquetil  consacre deux numéros sur la catastrophe nucléaire en compagnie de la sociologue Cécile Asanuma-Brice (CNRS Tokyo) : « Japon - Fukushima, 9 ans après, retour à l’anormal (vivre avec la radioactivité) » le 26 juillet et « Japon - Fukushima, avec les femmes et les mères en lutte » le 16 août. À écouter en podcast sur le site de France Inter.

 

Atomu zushi, Restaurant Sushi Atomu, dans la ville de Tomiyoka, fait face au musée de la catastrophe de Tepco © Cécile Asanuma-Brice, 2020

 

Japon - Fukushima, 9 ans après, retour à l’anormal (vivre avec la radioactivité)

« Autour de la centrale de Fukushima Daiichi, les routes traversant l’ancienne zone d’évacuation sont rouvertes les unes après les autres, et des villages autrefois condamnés sont déclarés vivables par les autorités - soucieuses d’un retour à la normale. Les travaux dureront plus de 40 ans mais la société Tepco garantit que tout est fait pour que la zone soit "revitalisée". Sauf que les villages comme Iitate, où nous allons avec la sociologue Cécile Asanuma-Brice (CNRS Tokyo), restent désespérément vides. 

Seuls 20% des habitants reviennent, tel Ito-san, vaillant retraité qui se dit trop vieux pour craindre les radiations et qui arpente la campagne environnante pour documenter les niveaux de radioactivité. 

Car si la terre des champs et autour des maisons est méthodiquement grattée (des 5 premiers centimètres contaminés) pour être stockée un peu partout dans le paysage dans des piles de sacs noirs, la nature de ces montagnes verdoyantes est toujours hautement radioactive. »

Écouter l'émission : lien ci-dessous

Giv Anquetil et Cécile Asanuma-Brice mènent l'enquête (photo Mari Suzuki)

Giv Anquetil et Cécile Asanuma-Brice mènent l'enquête (photo Mari Suzuki)

Japon - Fukushima, avec les femmes et les mères en lutte

« Alors que la fin des aides gouvernementales aux personnes déplacées manifeste la volonté des autorités de tourner officiellement la page de la catastrophe nucléaire de Fukushima, d’irréductibles citoyennes continuent de se battre pour faire toute la vérité. Malgré les messages toujours rassurants de la compagnie Tepco (responsable de la centrale), une multitude d’associations de femmes ont réussi à faire admettre leur expertise citoyenne dans l’après-Fukushima. Yuri Chiba, de l’association des MamaBecq (comme Becquerel), mesure la radioactivité dans les cours d’écoles. Mari Suzuki propose, avec le collectif Happy Island, de réaliser gratuitement des échographies de la tyroïde pour dépister les cancers. Et Mmes Muto et Sakiyama poursuivent Tepco et les pouvoirs publics devant les tribunaux. Pour les mettre face à leurs responsabilités. »

Écouter l'émission : lien ci-dessous

Les mama Beq, guidées par Yumi Chiba, effectuent des mesures dans les cours d'écoles et les parcs (photo Cécile Asanuma-Brice)

Les mama Beq, guidées par Yumi Chiba, effectuent des mesures dans les cours d'écoles et les parcs (photo Cécile Asanuma-Brice)

Fukushima : catastrophe naturelle, désastre nucléaire

Une autre émission, « Affaire sensible », a aussi traité de la catastrophe. Elle a été diffusée deux fois, en 2015 et en 2018. En 2015, l’invité de Fabrice Drouelle était Noël Mamère maire de Bègles et alors député Europe Ecologie Les Verts (EELV) de la Gironde. En 2018, c’était le médecin explorateur Jean-Louis Étienne.

Écouter l'émission : lien ci-dessous

C’est à l’occasion de cette émission en 2018 que j’ai découvert que l’ « écologiste » Jean-Louis Étienne était pronucléaire. « On ne va pas pouvoir s’en passer » affirme-t-il. Il prône le déploiement de la génération 4, c’est-à-dire de nouveaux réacteurs « digesteurs » qui, selon lui, auraient le pouvoir de « redigérer » les déchets nucléaires (le mythe du recyclage). Il reprend tous les arguments des lobbyistes de l’atome : énergie décarbonée (alors que ce n'est pas tout à fait ça), déchets à enterrer à Bure (contre l'avis de la population), menace du retour au charbon comme en Allemagne (alors que c'est faux). Il croit au projet ITER qu’il considère comme peu cher. Il parle d’un coût de 15 milliards alors qu’en 2018 on savait déjà qu’ITER coûterait 5 milliards de plus. C’est vrai que de nos jours, on n’est plus à 5 milliards près...

 

D’autres émissions…

Une page avec 30 liens vers des émissions sur divers sujets sur Fukushima depuis 2011 est disponible sur le site de France Inter (lien ci-dessous).

Musée de Tepco sur la catastrophe de Fukushima à Tomiyoka (photo Cécile Asanuma-Brice)

Musée de Tepco sur la catastrophe de Fukushima à Tomiyoka (photo Cécile Asanuma-Brice)

PF

 

 

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15 mars 2020 7 15 /03 /mars /2020 11:48

 

La reconstruction de la zone d'évacuation autour de la centrale endommagée de Fukushima récemment rouverte à l'habitat pourrait-elle être fragilisée par le covid-19 ?

 

©Cécile Brice Maquette projetée en 3D de l'explosion de la centrale nucléaire de Fukushima. Musée de la catastrophe nucléaire - TEPCO, ville de Tomioka

 

 

Cet article de Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sociologie/géographie urbaine, a été publié le 10/03/2020 sur le site Japosphère.

 

-oOo-

La reconstruction de la zone d'évacuation autour de la centrale endommagée de Fukushima récemment rouverte à l'habitat pourrait-elle être fragilisée par le covid-19 ?

 

Posé sur la boîte à gants de la voiture, le compteur Geiger s’affole. Ses vibrations se font de plus en plus bruyantes pour afficher des niveaux entre 2 et 3 microsievert/h. Nous sommes sur la route 6 qui traverse le département de Fukushima du nord au sud. Cette départementale a été rouverte le 31 janvier 2020 à une circulation limitée aux 4 roues, en raison des trop forts taux de radioactivité. Elle a la spécificité de passer à quelques kilomètres seulement de la centrale de Fukushima. Sur la chaussée à droite, comme sur celle de gauche, les entrées de vastes demeures embroussaillées par des années d’abandon sont closes par des grillages qui spécifient l’interdiction de s’arrêter. Sur le bord de route, des panneaux nous indiquent le niveau de radiation auquel nous sommes exposés : entre 0.5 et 2.5 microsievert/h. La fourchette est large, mais reste bien au- dessus du niveau naturel qui était à 0,04 microsievert/h avant l’accident.

 

La terre des ancêtres transportée dans des entrepôts

 

Une fois passée la zone d’habitation, tout est en travaux. Un nouveau tronçon de route est en construction. Nous sommes précédés par des camions, dont le chargement est recouvert d’une bâche verte, qui acheminent la terre contaminée de tout le département vers des centres d’entreposage. Les mots de Eikô Kannô, une octogénaire revenue vivre il y a quelques mois dans son village d’Iitate, me reviennent à l’esprit : « toute cette terre contaminée entreposée dans ces sacs, c’est une terre dont on a pris soin, que l’on a cultivée avec amour. Elle est animée par les esprits comme le reste du vivant. Or, ils la déplacent comme s’il s’agissait d’une chose ».

©Cécile Brice - Mme Eikô Kannô est revenue vivre dans son village natal d’Iitate avec son amie d’enfance. Elles nous montrent une photo d’avril 2015 sur laquelle toutes deux figurent accompagnées d’anciennes voisines de la cité de logements provisoires où elles ont résidé durant sept années

©Cécile Brice - Mme Eikô Kannô est revenue vivre dans son village natal d’Iitate avec son amie d’enfance. Elles nous montrent une photo d’avril 2015 sur laquelle toutes deux figurent accompagnées d’anciennes voisines de la cité de logements provisoires où elles ont résidé durant sept années

Nous entreprenons de les doubler pour nous apercevoir que des dizaines de camions défilent les uns après les autres. Cette valse incessante des véhicules de chantier a pris un rythme effréné dans la région, avec l’approche des Jeux Olympiques. Dès la décision de l’accueil des JO par le Japon en 2013, une vaste politique de communication afin d’inciter les populations au retour à vivre dans les zones inégalement contaminées avait été lancée. Entre autres mesures : la suspension des aides au refuge, la réouverture d’une partie de la zone d’évacuation et l’épandage de la terre contaminée en deçà de 8000 Bq/kg. Bien que freinés par les forts typhons d’octobre dernier, les travaux ont repris de plus belle dès le début d’année.

©Cécile Brice - «Nous sommes précédés par des camions, dont le chargement est recouvert d’une bâche verte, qui acheminent la terre contaminée de tout le département vers des centres d’entreposage»

©Cécile Brice - «Nous sommes précédés par des camions, dont le chargement est recouvert d’une bâche verte, qui acheminent la terre contaminée de tout le département vers des centres d’entreposage»

Au plan national comme au plan international, la reconstruction, un enjeu de taille

 

Car l’enjeu est de taille : il s’agit, pour le Japon, de démontrer qu’il a réussi à surpasser l’accident nucléaire de mars 2011 qui avait généré l’évacuation de 160.000 habitants du département de Fukushima. Pour l’industrie nucléaire mondiale, l’occasion est donnée de montrer que l’on peut être « résilient » à un accident nucléaire. Aussi, si l’Etat japonais décide en dernière instance des travaux effectués, les organismes internationaux de gestion du nucléaire (AIEA, UNSCEAR, WHO, ICRP…) n’ont eu de cesse d’organiser des conférences régulières dans le département depuis l’accident, ayant pour principal message : la volonté d’apprendre aux habitants à gérer la contamination qui désormais devrait faire partie de leur quotidien en lieu et place de refuges trop dispendieux aux yeux des autorités. C’est ce qui a été désigné comme les potentialités données par « la résilience », bien qu’il ne s’agisse pas ici de résilience psychologique, mais bien d’une attente d’adaptation physique à la situation radiologique dans un environnement encore irrégulièrement contaminé.

©Cécile Brice - Un sushi-bar abandonné du nom d’Atomu (en référence au héros d’Astro Boy propulsé au nucléaire (1960), un manga d’Osamu Tetzuka très célèbre au Japon) en face du musée de la catastrophe nucléaire fondé par TEPCO à Tomioka, à une dizaine de km de la centrale.

©Cécile Brice - Un sushi-bar abandonné du nom d’Atomu (en référence au héros d’Astro Boy propulsé au nucléaire (1960), un manga d’Osamu Tetzuka très célèbre au Japon) en face du musée de la catastrophe nucléaire fondé par TEPCO à Tomioka, à une dizaine de km de la centrale.

Afin de rouvrir la zone d’évacuation progressivement, le gouvernement japonais a déployé une politique de décontamination comme il n’en n’avait encore jamais été réalisé au monde. Si les diverses méthodes utilisées fonctionnent sur des parcelles précises, elles sont inapplicables aux forêts qui composent les trois quarts du territoire. Malgré cela, les 1150 km2 qui représentaient la zone d’évacuation autour de la centrale ont été réduits à 340 km2 selon les données du MEXT d’avril 2019[1]. En outre, le budget de la reconstruction associé à celui de la politique de décontamination ont atteint des sommes pharaoniques, pour des conséquences finalement très limitées : la très grande majorité de la population n’ayant pas l’intention de revenir vivre dans les communes rouvertes, selon les multiples sondages effectués par diverses institutions dont TEPCO.

 

Le musée de TEPCO : de la catastrophe nucléaire au démantèlement des territoires

 

Nous arrivons sur le parking du TEPCO Decommissioning Archive Center ouvert à Tomioka au début de cette année. Le compteur Geiger affiche 1.16 microsievert/h. A 10 km de la centrale, la ville de Tomioka a été sévèrement touchée à la fois par le tsunami, le tremblement de terre et la catastrophe nucléaire. Restés longtemps inhabités, les environs de la gare ont été totalement détruits et sont aujourd’hui en travaux. Le bâtiment dans lequel TEPCO a installé sa nouvelle devanture est celui dans lequel se trouvait un musée du nucléaire avant l’accident. Nous sommes accueillis par des employés en costume, qui, dès les salutations passées, s’excusent d’avoir causé une telle catastrophe. Un peu décontenancés, nous sommes guidés vers des films documentaires. Via des projections faites sur des maquettes virtuelles en 3D, ils retracent l’accident, analysent les dysfonctionnements émaillant les prises de décision durant la période de crise. Toutes les conséquences techniques sont détaillées avec précision.

©CécileBrice - La visite organisée par TEPCO du musée de la catastrophe nucléaire à Tomioka (à une dizaine de km de la centrale)

©CécileBrice - La visite organisée par TEPCO du musée de la catastrophe nucléaire à Tomioka (à une dizaine de km de la centrale)

Si chaque vidéo commence par des excuses, elles ont toutes pour objet de montrer que les erreurs ont bien été saisies et qu’on en a tiré toutes les leçons pour aborder l’avenir avec sérénité. Preuve en est : les trois stations de train des trois communes, adjacentes à la centrale, seront remises en activité le mois prochain ! Les communes n’étant, elles, que partiellement rouvertes à l’habitat en raison de taux de radiation encore trop élevés et les habitants quasi absents, ces trois stations de train seront les trois premières stations entièrement automatisées du Japon, les taux présents ne permettant pas une activité humaine permanente sur place [2].

©CécileBrice - Projection sur le grand écran du musée de la catastrophe-TEPCO à Tomioka. Cette photo montre la ville de Tomioka quelques années après l’accident mais avant la reconstruction. L’ensemble de ces rues a été détruit pour laisser place à de vastes terrains vagues recouverts de graviers blancs

©CécileBrice - Projection sur le grand écran du musée de la catastrophe-TEPCO à Tomioka. Cette photo montre la ville de Tomioka quelques années après l’accident mais avant la reconstruction. L’ensemble de ces rues a été détruit pour laisser place à de vastes terrains vagues recouverts de graviers blancs

Jeux olympiques contre Coronavirus : Quand un virus ébranle l’élan de la reconstruction

 

Désormais armé pour appareiller ce nouvel avenir radieux, le gouvernement japonais prévoit parallèlement le démarrage du relais de la flamme olympique dans cette zone évacuée, partiellement rouverte à la population autour de la centrale de Fukushima Daiichi. Il réalise ainsi d’une pierre deux coups : banaliser le désastre tout en médiatisant cette banalisation. Afin de limiter la contamination des athlètes, il est prévu de leur faire parcourir de courtes distances dans l’ensemble de ces communes dont le niveau de contamination n’est toujours pas stabilisé [3].

Parcours du relais de la flamme olympique dans la zone évacuée autour de la centrale de Fukushima du 26 au 28 mars 2020. En rouge: jour 1, en marron: jour 2, en rose: jour 3 ©site Olympic Torch Relay Tokyo 2020

Parcours du relais de la flamme olympique dans la zone évacuée autour de la centrale de Fukushima du 26 au 28 mars 2020. En rouge: jour 1, en marron: jour 2, en rose: jour 3 ©site Olympic Torch Relay Tokyo 2020

Ces bribes de parcours commenceront par la traversée du J-Village, le 26 mars prochain. J-Village est un stade à 35 km au sud de la centrale, qui avait été réquisitionné pour servir de Quartier Général aux 4000 ouvriers travaillant quotidiennement sur le site de la centrale endommagée. Depuis l’année passée, ces ouvriers sont désormais rapatriés sur le site de la centrale-même. Après plusieurs campagnes de décontamination, le stade comprend néanmoins encore des hot spots qui font régulièrement la une des journaux japonais. Le 28 février, la chaîne nationale NHK annonce une réduction de l’événement qui devait accueillir 3000 personnes, à 1000 personnes, en raison des restrictions imposées par le coronavirus [4].

 

Le coronavirus aura-t-il raison de la reconstruction ?

 

Car c’est au cœur de ces tensions, amplifiées par la décision de rejeter les eaux contaminées stockées autour de la centrale nucléaire à la mer, affaire qui oppose les syndicats des pêcheurs de Fukushima à l’AIEA[5], que le Coronavirus fait son entrée en scène venant fragiliser un peu plus l’élan donné par l’accueil des JO en vue de la reconstruction. Le 29 février, lors d’une conférence de presse, le premier ministre japonais, Shinzo Abe, s’adresse à ses citoyens concernant les mesures prises pour tenter d’enrayer la pandémie de covid-19, avec un vocable proche de celui utilisé lors de la catastrophe de Fukushima : il faudrait se battre contre un ennemi invisible, dont on ne connaît pas les conséquences. Là encore, les tests sont réduits et les critiques contre la gestion faite par le gouvernement japonais montent, accusant une politique dissimulant les conséquences sanitaires réelles. Dans son discours, le premier ministre Abe spécifie qu’il est fondamental d’éviter la contamination de masse et que tous les évènements sportifs et culturels devront être reportés, d’autant que « des cas de contamination ont été prouvés lors de manifestations sportives ». Alors qu’un journaliste du journal Asahi, l’un des principaux journaux du pays, s’inquiète de ce qu’il adviendra des JO, Abe Shinzo emploie le vocabulaire qui lui avait pourtant été tant reproché durant la gestion de la crise nucléaire « nous nous préparons minutieusement, afin que des rencontres sûres et sécures puissent être organisées ».

 

Malgré les volontés nationales et internationales, le coronavirus, en ce qu’il remet en cause l’organisation des JO, arrive à un moment clef du processus de reconstruction. Le 9 mars, le premier ministre japonais, Shinzô Abe, s’est rendu dans les communes récemment rouvertes de la zone d’évacuation à Fukushima pour y lancer un appel national fortement médiatisé, afin que la population revienne habiter dans ces villages, martelant l’élan lancé par les prochains JO. Au delà du coût qu’engendrerait l’annulation des JO, elle fait office de chiffon noir dans l’esprit nippon, remémorant la première annulation motivée par le début de la seconde guerre mondiale. Aussi, si les jeux olympiques japonais venaient à être annulés, il est fort à craindre que le COVID-19 ait raison de ce géant aux pieds d’argile qu’est la reconstruction tant décriée d’un territoire encore instable.

 


[1]https://www.mext.go.jp/content/1421518_03.pdf

[2]https://mainichi.jp/english/articles/20191220/p2a/...

[3]https://tokyo2020.org/ja/torch/route/fukushima/

[4]https://www3.nhk.or.jp/lnews/fukushima/20200228/6050009125.html?fbclid=IwAR3bKB5vHjmgvPWab8pd92SLll1Hm84gRoKVMC7HsfrWxg3sBseSyQmeYXM

[5]L’International Atomic Energy Agency a exhorté par 4 fois le gouvernement japonais de rejeter les eaux en mer. Une dernière visite auprès du 1erministre japonais Shinzo Abe du PDG de l’AIEA, M. Grossi, a eu lieu le 27 février 2020. cf. : https://www.jaif.or.jp/en/

 

 

____________________________

 

9ème année après la catastrophe nucléaire : autres liens

 

- Et pendant ce temps-là, à Fukushima…

Fukushima, 9 ans

Diffusion radiophonique

Jusqu’au 18 mars 2020 sur webSYNradio tous les soirs 20h ou en podcast

 

- Fukushima en forme olympique : bilan chiffré pour le 9ème anniversaire

Un énorme travail de compilation effectué par l’ACRO, bilan effectué à partir des médias, des sites officiels et des 2 600 articles du site « L’ACROnique de Fukushima ».

 

- Fukushima : le mythe du retour à la normale

Communiqué de la Criirad

 

- Neuf ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima : retour à la normale vers un avenir radieux ?

France Inter, un reportage de Giv Anquetil.

 

- 9e anniversaire de Fukushima

Analyse d’Annie Thébaut-Mony

 

- 9ème rapport annuel sur Fukushima

Le site SimplyInfo édite un rapport annuel sur la catastrophe de Fukushima de manière indépendante (en langue anglaise)

 

- VIDÉO - Fukushima : neuf ans après la catastrophe, la décontamination loin d’être finie

 

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28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 22:24

La Commission de réglementation nucléaire du Japon, appelée aussi NRA (Nuclear Regulation Authority), avait annoncé en septembre vouloir reprendre les investigations pour comprendre le déroulement de l’accident à la centrale du Fukushima Daiichi. Grâce au journal Mainichi, nous avons un premier retour de ces nouvelles recherches.

 

Le 26 décembre 2019, ce média a rendu publique une vidéo de l'unité 3 de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Celle-ci a été tournée le 12 décembre 2019 lors d’une investigation menée par 6 membres de la NRA à l'intérieur du bâtiment réacteur n° 3. C'est la première fois qu’une vidéo du troisième étage de cette unité est diffusée depuis l'accident. Les traces des explosions violentes qui ont eu lieu le 14 mars 2011 sont visibles partout, et particulièrement au 3ème étage (niveau 3F).

La vidéo publiée dure environ 15 minutes. Les enquêteurs de la NRA se sont introduits dans l’unité 3 par des escaliers depuis le côté sud-est du premier étage du bâtiment et ont examiné le troisième étage pendant environ six minutes. Selon l'agence de régulation, la dose d'exposition du personnel a pu atteindre 3,72 mSv. D’après le journal, les débits de doses mesurés au troisième étage étaient en de nombreux endroits de 20 à 50 mSv/h mais d’après le minutage de la vidéo, cela devait être beaucoup plus. En effet, chaque fois que le dosimètre, qui mesure la dose cumulée de personnel, mesurait 0,8 mSv, l’alarme se faisait entendre. Selon l’enregistrement diffusé, on distingue deux alarmes différentes, celle du vidéaste ou de son coéquipier et une autre dont le son est plus lointain. Avec les renseignements du journal et l’observation des sons de la vidéo, on peut en déduire que celui qui portait le dosimètre éloigné de la caméra est passé dans des endroits avec un débit de dose allant jusque 115 mSv/h. C’est pour cette raison qu’à un moment donné, un enquêteur s’exclame en demandant de ne pas traîner.

Alarme du dosimètre proche de la caméra

Minutage

0:00

6:09

8:17

10:04

13:45

Durée entre deux alarmes

 

369 s

128 s

107 s

221 s

Dose reçue par les enquêteurs entre deux alarmes selon le Mainichi

 

0,8 mSv

0,8 mSv

0,8 mSv

0,8 mSv

Dose cumulée selon le Mainichi

 

0,8 mSv

1,6 mSv

2,4 mSv

3,2 mSv

Débit de dose moyen entre deux alarmes

 

7,8 mSv/h

22,5 mSv/h

26,9 mSv/h

13,03 mSv/h

 

 

 

 

 

 

Alarme du dosimètre éloigné de la caméra

Minutage

0:00

7 :56

8 :38

9 :03

15 :12

Durée entre deux alarmes

 

476 s

42 s

25 s

369 s

Dose reçue par les enquêteurs entre deux alarmes selon le Mainichi

 

0,8 mSv

0,8 mSv

0,8 mSv

0,8 mSv

Dose cumulée selon le Mainichi

 

0,8 mSv

1,6 mSv

2,4 mSv

3,2 mSv

Débit de dose moyen entre deux alarmes

 

6,05 mSv/h

68,57 mSv/h

115,2 mSv/h

7,8 mSv/h

Cette vidéo est exceptionnelle dans le sens où elle est rare. Tepco est avare en effet de ses informations sensibles. Depuis 2011, l’opérateur n’a diffusé que deux fois ce genre de vidéo qui montre des employés dans des endroits très radioactifs. C’était en 2011. La première vidéo était une visite du bâtiment réacteur 4. Je n’ai pas eu le temps de l’enregistrer (Si un lecteur la possède, je suis preneur !). Elle a très rapidement été supprimée de la toile. Tepco a aussi horreur de montrer des ruines. La seconde était une visite de l’unité 1 le 18 octobre 2011. Vidéo très stressante où les employés font leur investigation le plus rapidement possible sous le son permanent des alarmes de radioactivité. Cette vidéo n'est pas plus visible sur internet. Je l'avais mise sur la chaîne youtube du blog de Fukushima mais elle a été bloquée par TV Asahi Corporation.

 

Concernant la vidéo de ce mois de décembre, il faut observer que ce n’est pas Tepco qui la diffuse mais la NRA, via un journal. C’est un canal inhabituel. Elle montre des informations intéressantes :

- Les enquêteurs ont pris de grands risques en réalisant cette investigation. L’endroit est extrêmement dangereux, parsemé d’embûches : trous béants, objets saillants pouvant couper la combinaison protectrice, radioactivité importante.

- Le débit de dose du troisième étage de l’unité 3 de Fukushima Daiichi est élevé. Plus on s’approche de l’extérieur, plus la radioactivité y est forte. On ne peut y rester qu’entre 10 minutes et une demi-heure selon les endroits sans risquer de dépasser la dose annuelle maximale des travailleurs du nucléaire au Japon, à savoir 20 mSv/an.

- L’état des plafonds de l’étage 3B est critique. L’explosion du 14 mars 2011 au niveau supérieur a poussé les dalles de telle sorte que le béton s’est déformé et a éclaté jusqu’aux armatures métalliques. On voit la lumière du jour par endroits.

- Des tuyaux ont été cassés, pliés, soufflés, et des morceaux de métal et de béton ont été dispersés un peu partout.

Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi

Ceci dit, l’essentiel n’est pas là. Tepco évite de communiquer sur les informations les plus importantes concernant l’unité 3 : l’état de la cuve, l’état de l’enceinte de confinement et l’état des assemblages de la piscine de désactivation. Concernant le premier point, c’est le silence depuis 8 ans, excepté le fait que Tepco a fini par avouer qu'elle était percée. Pour le deuxième, nous avons eu quelques images peu exploitables en 2017. Et pour le 3ème, Tepco a communiqué en grandes pompes au sujet du début du retrait du combustible de la piscine en mai de cette année.

 

Mais depuis juillet, l’opérateur a de gros soucis techniques avec des assemblages rebelles et des débris imprévus. L'été dernier, on savait juste que 28 assemblages neufs avaient été retirés sur 52. On avait commencé par le plus simple. Restait le plus compliqué : les assemblages usés, fortement radioactifs. Et ils sont nombreux : 514 ! En mai, j’avais constaté que l’assemblage montré dans la vidéo présentait, malgré son statut de « combustible neuf », des anomalies : dépôts de gouttes solides, trous dans l’enveloppe de l’assemblage alors qu’ils sont protégés dans des paniers et couleur noire en partie inférieure. Aujourd’hui, les problèmes seraient dus apparemment à des déformations, comme l’a rapporté le site Simply Info. Si les assemblages sont tordus dans les paniers, alors il sera impossible de les sortir un par un. Un panier pouvant contenir 30 assemblages, ce serait une masse de plus de 5 tonnes qu’il faudrait soulever, ainsi qu’un conteneur monstrueux pouvant mouvoir ce panier afin de le déplacer jusqu’à la piscine commune, ce qui n’a pas été vraiment prévu…  On comprend mieux pourquoi Tepco vient d’annoncer qu’il repoussait de 4 à 5 ans le transfert du combustible des piscines des réacteurs 1 et 2. Celui du réacteur 1 ne commencera pas avant 2027 ou 2028, et celui du réacteur 2 pas avant 2024 à 2026. Il est ainsi probable que je ne sois plus de ce monde quand le démantèlement promis initialement par Tepco, avec une échéance de 40 ans, sera terminé. 

 

En ce moment, dans les médias français, au lieu de parler des véritables problèmes et défis techniques liés au démantèlement d’une centrale nucléaire accidentée, on préfère passer la saison 8 de « Ils vont relâcher l’eau contaminée dans le Pacifique !», en ignorant le fait que cette pollution majeure annoncée se déroule en permanence dans le monde grâce aux autorisations légales de rejets radioactifs dans l’environnement. Par exemple, qui a remarqué, mis à part l’ACRO, que le site de La Hague, en 3 mois et demi, rejette dans la Manche autant de tritium que celui contenu dans les eaux stockées de Fukushima (3,4 PBq, soit 3,4 milliards de millions de becquerels) ?

 

Pour terminer, vous pourrez vous rendre compte du désastre du bâtiment réacteur 3 en visionnant la vidéo de la NRA, soit directement sur le site du Mainichi, tant qu’elle est en ligne, soit sur la chaine youtube du blog de Fukushima :

Et pour conserver la mémoire de la vidéo qui risque de disparaître comme celles de 2011, j’ai sélectionné ci-dessous quelques captures d’écran.

 

Pierre Fetet

 

__________________________________

Dernière mise à jour 29/12/2019 15:18

 

 

En savoir plus sur le réacteur n° 3

L’explosion de l’unité 3 de Fukushima Daiichi

 

Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi
Enquête dans l’unité 3 de Fukushima Daiichi

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17 décembre 2019 2 17 /12 /décembre /2019 11:07
Sédiments ©CécileAsanumaBrice

Un article de Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sociologie urbaine, publié sur le site Japosphère le 25 novembre 2019.

 

Typhons, inondations, séismes : le nucléaire, un mode de production énergétique mal adapté aux catastrophes naturelles

Les conséquences du typhon 19 qui a longé la moitié nord-est de la principale île japonaise sont toujours présentes un mois après l’événement climatique. Les rivières en crue ont été à l’origine de nombreuses inondations mortelles. Les fortes précipitations ont lavé les sols des montagnes de Fukushima pour ramasser les nucléides encore présents, dans les vallées pour partie habitées.

Seule sous le ciel limpide d’automne, ma voiture se laisse guider par la voirie en direction du village d’Iitate. Tardivement évacué après le tremblement de terre de magnitude 9 à l’origine d’un tsunami de 15 à 30 m de hauteur générant l’arrêt du système de refroidissement et la fonte des cœurs de 3 des 6 réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima dai ichi, le village a été rouvert à l’habitat en avril 2017. De hameaux en hameaux, je traverse un paysage de nouveau parsemé de bâches bleues sensées retenir les glissements de terrain suite au passage du typhon n°19.

 

Typhon et anthropocène

Car c’est ainsi que nous décomptons les typhons ici. Pas de tensions inutiles sur des prénoms, trop souvent féminins, donnés par des sociétés à tel point anthropocentrées qu’elles avalent l’ensemble des phénomènes atmosphériques en y projetant les relans d’une nouvelle chasse aux sorcières. Non, les typhons ne sont pas nés avec ce que certains nomment « anthropocène » et d’autres « capitalocène », rejetant l’assimilation de tous les humains au même rang dans la responsabilité que nous avons face à la destruction de notre monde. Celui qui a su comprendre que la vie humaine n’était qu’une parmi d’autres vies animales, végétales, minérales voir d’autres encore si l’on en croit de récentes recherches sur l’ADN des plantes ou la mémoire de l’eau[1], celui (aujourd’hui majoritairement composé des «minorités indigènes»: aborigènes, papous, indiens des deux Amériques, pygmées, etc. - sans tomber dans la caricature du «bon sauvage») qui sait que la vie des uns dépend de celle des autres des composants de cet écosystème, ne peut, à moins d’une volonté autodestructrice originelle, fonder le système qui maintient son économie sur la continuité de la destruction des éléments composant l’univers nécessaire à sa vie. Dans cet écosystème, les entités autres qu’humaines, parce qu’elles existent pleinement, avec des fonctionnements qui leur sont propres, n’ont guère besoin que l’homo sapiens capitalis les prénomme, même s’il est nécessaire de les appréhender comme un des composants de cet univers dont nous sommes.

Au Japon, deux saisons de typhons balaient le territoire depuis tous temps, en raison d’un climat subtropical sur les trois-quarts du pays. La première saison connaît son pic en juin et la seconde en septembre. Les données sont minutieusement recensées sur le site japonais de la Meteorological Agency[2]. On y apprend qu’en 1958, 31 typhons sont passés sur l’archipel, record battu en 1967 avec 39 typhons en un an, 36 en 1971, 30 en 1978,… Rien, dans ces données, ne nous permet de conclure à l’accroissement du nombre des intempéries (24 typhons en novembre de cette année). Ce qui est en cause, est donc moins le nombre de typhons que leur intensité, en raison du réchauffement des eaux marines. Ainsi, les typhons se chargent énergétiquement lors de leur passage au dessus des océans. Sur-dynamisés, leur violence s’intensifie générant des dégâts matériels et humains conséquents, ici comme ailleurs.

 

Les dégâts des typhons 15 et 19

Le typhon n°15 avait principalement touché la région de Chiba en raison de vents extrêmement forts, avec une vitesse atteignant 207 km/h le 9 octobre à 4h30 du matin. Les précipitations qui accompagnent les bourrasques finissent d’achever le travail destructeur entamé par le cyclone. Les conséquences furent essentiellement matérielles, soit de nombreux toits envolés, mais les habitants de la presqu’île au sud de Chiba eurent à subir des coupures de courant électrique durant plus d’un mois. Un mois... Ce fut le temps nécessaire pour qu’un nouveau typhon, tout aussi destructeur, s’approche des côtes du Honshu (principale île de l’archipel japonais).

 ©CécileBrice Gerbes de tiges de riz répandues dans les rizières de la ville de Date après le passage du typhon 19

©CécileBrice Gerbes de tiges de riz répandues dans les rizières de la ville de Date après le passage du typhon 19

Le passage du typhon n°19 en octobre dernier, s’est, quant à lui, essentiellement traduit par de très fortes précipitations générant des inondations sans précédent dans les zones construites à proximité de rivières sorties de leur lit. Le rez de chaussée de 87400 habitations[3]a été enseveli sous des masses d’eau boueuse des rivières en crue. Le bilan de 93 morts a été particulièrement rude dans les départements de Kanagawa (16 morts), Miyagi (19 morts) et Fukushima (31 morts). Le nombre total de réfugiés, au 14 octobre était de 2367 personnes selon les données du Cabinet office.

 

Les répercussions du typhon 19 dans la région de Fukushima

Les regards se sont rapidement tournés vers Fukushima, soit la préfecture la plus gravement touchée par cet aléa, certes naturel, mais qui n’aura pas été sans effet sur les pollutions humaines déjà présentes. Ainsi, selon le ministère de l’environnement, pas moins de 91 sacs de terre contaminée ont été emportés par les flots.

©CécileBrice Sacs de terre contaminée entreposés dans le village d’Iitate (Fukushima)

©CécileBrice Sacs de terre contaminée entreposés dans le village d’Iitate (Fukushima)

Alors que les barrages sont encore en état d’alerte plus d’un mois après, les craintes concernant une nouvelle contamination des vallées en raison du lavage des sols par le ruissellement des eaux en provenance des forêts non décontaminées des montagnes se confirment. Le Dr Shinzô KIMURA, professeur à l’université médicale de Dokkyo et spécialiste des radiations, appelle à la prise de mesures particulières contre la contamination de la population suite à la nouvelle répartition des nucléïdes engendrée par les eaux de pluies. Ainsi, la mesure de sable charrié par les précipitations dans les vallées habitées de la ville de Minami Sôma (arrondissement de Kodaka) révèle des taux de 3000 à 5000 Bq[4]de césium/kg[5]. Dans le même arrondissement, un habitant, M. Shirahige (69 ans) a mesuré du sable en provenance de l’éboulement de la falaise qui jouxte son domicile. Les résultats dépassent les 11 000Bq/kg, taux nettement supérieur à la norme des déchets radioactifs fixée à 8000 Bq/kg après l’accident de Fukushima.

Par ailleurs, les travaux de remblayage et de digues construites après le passage du tsunami pour parer la population d’autres inondations éventuelles, ayant engendré de nouvelles zones d’érosion sont mis en cause. Bien qu’ils aient permis aux entrepreneurs de reconstruire sur des zones qui avaient été submergées par le tsunami, les points fragilisés par le détournement des rivières ont cédé sous la pression des eaux. Ainsi, les habitants du département d’Iwate (ville de Yamada) ont vu leurs habitations « neuves », reconstruites après le séisme de 2011, de nouveau ensevelies sous les flots.

©News.IBC.CO.JP

©News.IBC.CO.JP

Huit ans et demi après la catastrophe de mars 2011, les conséquences environnementales sont toujours bien présentes.

 

Et si la France était exposée ?

Les deux tremblements de terre de la semaine passée, au moment où le gouvernement français venait de commander à EDF un rapport sur la production énergétique, ont rappelé que la France n’était pas étrangère à la possibilité de séismes sur son territoire. Si le séisme de Strasbourg, plus réduit, semble avoir été déclenché par des forages géothermiques en profondeur (qui peuvent être arrêtés ?), la réplique qui a suivi le séisme de la Drôme, nettement plus conséquent (magnitude 5.4), tend à prouver qu’il s’agit bien là des conséquences des forces de la nature. L’arrêt de la centrale de Cruas, durant une quinzaine de jours a été nécessaire afin d’en vérifier sa sécurité. Si certains semblent effrontément assurés de la robustesse des centrales nucléaires face aux séismes, l’augmentation des inondations de plus en plus nombreuses et importantes, notamment dans le sud de la France, conséquentes du réchauffement climatique et des aménagements urbains inappropriés (augmentation des surfaces bitumées, enterrement des cours d’eau, barrages, etc.), nécessitent néanmoins que l’on s’interroge de façon responsable sur ce mode de production énergétique obsolète tant du point de vue de son niveau de sécurité que de sa balance économique, douloureusement déficitaire.

 


[1] Voir à ce sujet les travaux de Luc Montagnier : lien

[2] Voir ce lien

[3] Voir se lien

[4] Le becquerel est l’unité utilisée pour mesurer l’activité d’une certaine quantité de matière radioactive.

[5] Voir ce lien

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