25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 12:27

S’adressant au ministre de l’Économie du Japon, Brian Victoria revient sur le procès intenté à Tepco par des « marines » américains, pour avoir été irradiés durant l’opération humanitaire menée au large de Fukushima après la catastrophe du 11 mars 2011.

Risqué ? Les membres de l'équipage de la marine américaine nettoient le pont d'envol pour éliminer la radioactivité du porte-avion USS Ronald Reagan le 23 mars 2011.| AP

Risqué ? Les membres de l'équipage de la marine américaine nettoient le pont d'envol pour éliminer la radioactivité du porte-avion USS Ronald Reagan le 23 mars 2011.| AP

Des entreprises nucléaires accusées de négligence dans une cour américaine à propos des retombées de Fukushima

 

 

Titre original : “Question of negligence hangs over nuclear firms in U.S. case over Fukushima fallout

Traduction : Odile Girard (Fukushima is still news)

 

 

Au ministre de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, M.Yoichi Miyazawa,

 

Monsieur le Ministre,

 

Comme vous le savez peut-être, un juge fédéral américain a décidé récemment qu’une action collective pouvait être engagée par quelque 200 marins américains contre Tokyo Electric Power Company et d’autres défendeurs à qui ils attribuent la responsabilité de maladies provoquées par l’exposition à la radioactivité suite à la fusion des réacteurs nucléaires de Fukushima n° 1.

 

Les marins allèguent qu’en toute connaissance de cause et par négligence, Tepco a donné au public, en particulier la marine américaine, des informations fausses et trompeuses sur la véritable situation de la centrale nucléaire de Fukushima n° 1. Ils allèguent en outre que Tepco savait que les marins de l’USS Ronald Reagan seraient exposés à des taux de radiation dangereux, parce que l’opérateur était au courant que trois des réacteurs nucléaires de la centrale avaient déjà fondu (1).

 

À cet égard, l’action en justice indique que le 14 décembre 2013, Naoto Kan, Premier ministre au moment de la catastrophe, a déclaré à un groupe de journalistes en parlant de la première fusion : «  Les gens pensent que ça s’est passé le 12 mars, mais la première fusion a eu lieu en fait cinq heures après le séisme. »

 

Les marins concernés participaient à l’Opération Tomodachi, une mission d’aide humanitaire engagée pour répondre aux demandes d’assistance du gouvernement japonais. En accord avec le Traité de sécurité États-Unis-Japon, ces marins ont littéralement risqué leur vie pour venir au secours et protéger la population japonaise.

 

Les marins ont neuf motifs de réclamation de dommages et intérêts ; ils accusent notamment Tepco de négligence et de manquement au devoir d’avertir des dangers et des défauts de conception dans la construction et l’installation des réacteurs. À ce jour, les marins souffrent de maladies - leucémie, ulcères, cancer du cerveau, tumeurs au cerveau, cancer des testicules, saignements utérins anormaux, maladies de la thyroïde, problèmes d’estomac – et toutes sortes d’autres affections inhabituelles chez des adultes aussi jeunes.

 

L’une des questions principales qui doivent être décidées par ce procès est de savoir qui paiera les traitements médicaux actuels et peut-être les traitements à vie des marins. Non seulement il va falloir faire face à des maladies spécifiques, mais il faudra aussi financer à l’avenir le suivi médical des marins eux-mêmes et de leurs enfants, pour surveiller notamment les risques de mutations génétiques radio-induites. En effet, certaines des particules radioactives inhalées par les membres de l’équipage ont des demi-vies longues, allant de six à 50, voire 100 ans.

 

Il n’y a aucun doute que le gouvernement japonais dispose d’une mine d’informations sur ce qui s’est réellement passé à Fukushima n° 1 et à quel moment. Il semblerait donc juridiquement et moralement souhaitable que le gouvernement partage ces informations sur Fukushima avec la Cour fédérale du district sud de Californie.

 

Ceci pourrait se faire par exemple par l’intermédiaire d’un mémoire d’amicus curiae, c’est-à-dire soumis par une personne non-partie à une procédure judiciaire mais qui est cependant en possession d’informations pertinentes pouvant éclairer la cour. Ma première question, Monsieur le Ministre, est la suivante : êtes-vous, vous-même et le Gouvernement japonais, d’accord pour soumettre ce genre de mémoire ?

 

Un point extrêmement important est que les constructeurs des réacteurs de Fukushima n° 1, General Electric, EBASCO, Toshiba and Hitachi, sont également les défendeurs. La raison est que les réacteurs des unités 1, 2 et 6 ont été fournis par General Electric, ceux des unités 3 et 5 par Toshiba et ceux de l’unité 4 par Hitachi. C’est toutefois General Electric qui a conçu les six réacteurs et les plans architecturaux ont été réalisés par EBASCO.

 

Notons en particulier que GE savait, il a déjà plusieurs décennies, que la conception de ses réacteurs de type Mark I installés à Fukushima était défectueuse. Il y a trente-cinq ans, Dale G. Bridenbaugh et deux de ses collègues de General Electric ont donné leur démission, après avoir acquis la conviction que la conception du Mark I était si défectueuse qu’elle pouvait provoquer un accident catastrophique. Ils ont témoigné publiquement devant le Congrès américain de l’incapacité du Mark I à faire face aux niveaux de pression énormes qui résulteraient d’une perte du système de refroidissement du réacteur.

 

Leurs inquiétudes ne se sont révélées que trop exactes à Fukushima n° 1, une catastrophe qui est loin d’être terminée, vu la contamination radioactive massive et incessante de l’océan.

 

Compte tenu de tous ces éléments, Monsieur le Ministre, je me permettrai de terminer ce message avec une dernière question : pourquoi le Gouvernement japonais n’a t-il pas, comme l’ont fait les marins américains, engagé des poursuites contre les entreprises susnommées pour établir leur responsabilité légale ? En d’autres termes, pourquoi la population japonaise devrait-elle payer les actes potentiellement négligents de certaines des plus grandes entreprises mondiales ?

 

BRIAN VICTORIA

Auteur de Zen at War, ancien directeur du Programme d’Études bouddhistes au Japon de l’Université d’Antioch. Brian vit actuellement à Kyoto.

 

 

________________________

 

Note du blog de Fukushima

 

(1) Effectivement, Tepco savait que les cœurs avaient fondu. L’opérateur a attendu le mois de mai 2011 pour divulguer l’information. Il porte donc la lourde responsabilité d’avoir caché une information cruciale. Mais que penser de la responsabilité de l’armée étatsunienne ? Comment imaginer que ce porte-avion militaire ne disposait pas d’appareils de mesure de la radioactivité ? Qui a donné l’ordre d’envoyer des soldats nettoyer le pont sans masque ni combinaison "adéquate" (en réalité, il n’existe pas d’équipement adéquat face aux rayons gamma qui traversent toute chose) ? Incompétence, ignorance ou ordre en connaissance de cause ?

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Publié par Odile Girard - dans Au Japon
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