13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 15:35
De la gestion des flux migratoires par un État nucléariste dans un contexte de catastrophe nucléaire

Dans son numéro d’août-septembre, la revue Diplomatie (Les Grands Dossiers n° 22) a édité un nouvel article de Cécile Asanuma-Brice concernant la gestion des flux migratoires suite à la catastrophe de Fukushima, présentant des questions peu traitées jusqu'à maintenant comme le déplacement de la responsabilité de la catastrophe au niveau local et individuel, l’accès kafkaïen au dédommagement des victimes, l’anéantissement de l’interaction entre les habitants et leur territoire ou encore la stratégie d’endoctrinement utilisée par le gouvernement via une communication ciblée.

Le blog de Fukushima a choisi de publier une partie de cet article et propose sa lecture dans son intégralité en version pdf avec l’accord de son auteur.

 

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De la gestion des flux migratoires par un État nucléariste

dans un contexte de catastrophe nucléaire

 

 

Par Cécile Asanuma-Brice, spécialisée en géographie urbaine, chercheuse associée au Clersé – Université de Lille I et au centre de recherche de la Maison franco-japonaise de Tokyo (1).

 

 

Trois années se sont écoulées depuis le tremblement de terre suivi d’un tsunami le 11 mars 2011, qui, faut-il le rappeler, a engendré un accident nucléaire majeur à la centrale de Fukushima Dai-ichi, dans le Nord-Est du Japon. Au cœur de la gestion post-catastrophe, c’est celle des hommes et de leur mobilité qui est en jeu.

 

Nous avions, en décembre 2011, rédigé un bilan précis des dégâts provoqués par la catastrophe de Fukushima dans le secteur du logement, ainsi que du relogement des personnes victimes à la fois du tsunami, et de la contamination nucléaire qui s’est très largement répandue dans une partie de la préfecture de Fukushima et des départements voisins (2). Le gouvernement a fait état de 160 000 personnes déplacées, dont 100 000 à l’intérieur du département et 60 000 à l’extérieur. À la suite de la politique publique de retour à vivre dans les territoires en grande partie contaminés, l’estimation officielle est aujourd’hui de 140 000 personnes réfugiées : 100 000 personnes à l’intérieur du territoire et 40 000 à l’extérieur. Néanmoins, ces chiffres sont le fruit d’un système d’enregistrement extrêmement contraignant, auquel une partie non négligeable des habitants n’a pas voulu se plier (3). La population déplacée est donc notablement plus élevée que ce que les statistiques officielles laissent entendre. Comment le Japon a-t-il géré ses « réfugiés du nucléaire » ? Quelles sont les logiques nationales et internationales à l’œuvre derrière les politiques publiques en la matière ? C’est ce que nous allons tenter d’expliquer ici.

 

Une fillette japonaise originaire du village d’Okuma, proche de Fukushima Daiichi, prend des jouets pour son frère au cours d’une distribution de jouets, de vêtements et de produits d’hygiène organisée par l’armée américaine, fin mars 2011. Au lendemain de l’accident de la centrale, les 11 500 habitants d’Okuma, ainsi que les quelque 65 000 habitants des huit autres communes situées à moins de 20 km de la centrale, ont été évacués dans des gymnases et des abris de fortune, qui seront plus tard remplacés par des logements dits « provisoires ». (© Leo Salinas)

Une fillette japonaise originaire du village d’Okuma, proche de Fukushima Daiichi, prend des jouets pour son frère au cours d’une distribution de jouets, de vêtements et de produits d’hygiène organisée par l’armée américaine, fin mars 2011. Au lendemain de l’accident de la centrale, les 11 500 habitants d’Okuma, ainsi que les quelque 65 000 habitants des huit autres communes situées à moins de 20 km de la centrale, ont été évacués dans des gymnases et des abris de fortune, qui seront plus tard remplacés par des logements dits « provisoires ». (© Leo Salinas)

Les enjeux de la catastrophe

 

Il est essentiel, lorsque l’on évoque la gestion des flux migratoires par un gouvernement et afin de comprendre ses choix, d’en appréhender la politique tant intérieure qu’extérieure. Or, parmi les plus grands paradoxes qui ont suivi la catastrophe dont il est question ici, se trouve la multiplication des accords internationaux en matière de nucléaire entre la France et le Japon (Mitsubishi et Areva notamment) pour la construction de nouvelles centrales nucléaires et l’exploitation de nouveaux gisements d’uranium (4), plus particulièrement en Asie. On notera par ailleurs – mais c’est sans doute une coïncidence – la première participation en juin 2014 du groupe Mitsubishi à Eurosatory, considéré comme le plus grand salon mondial de l’armement terrestre (5). Quelques mois plus tôt, dans une phase préparatoire, s’était tenue en décembre 2012, à Fukushima, la Conférence ministérielle sur la sécurité nucléaire. Des représentants de pays du monde entier y ont promis le développement de centrales désormais sûres et sans danger. La décision politique de poursuivre et de développer l’énergie nucléaire était prise au niveau international, requérant dès lors un retour à la normale des plus prompts et à moindre coût au Japon. Afin de concrétiser cette démarche, les outils élaborés par l’ICRP (International Commission on Radiological Protection), basés sur « les notions de doses collectives* et sur les analyses coûts-bénéfices », sont utilisés comme fondement des calculs de profitabilité en situation de risque. Selon cette institution, la gestion du risque relève d’une équation attribuant une valeur économique à la vie humaine, le calcul du coût de sa protection permettant de déterminer la rentabilité ou non de la mise en place de cette protection (6). Mais, comme le déclarait Jacques Lochard, membre du comité de l’ICRP et directeur du CEPN (Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire)  lors d’un entretien que nous avons mené en novembre 2013, « Ethos ne va jamais sans Thanatos (7) ». Le tout est de savoir de quel côté l’on souhaite faire pencher la balance ! Attribuer une valeur monétaire à la vie humaine matérialise certainement l’aboutissement le plus extrême de la tendance à l’objectivation de l’être (devenu objet) dans nos sociétés.

 

De la gestion des flux migratoires par un État nucléariste dans un contexte de catastrophe nucléaire

 

Phase 1. Une politique de gestion des flux à rebours

 

On peut découper en trois phases la politique de contrôle des flux de population en fonction des directives énoncées dans les plans de priorité annuels du gouvernement japonais dans le contexte que nous venons de décrire. La première étape a été mise en œuvre dans l’année qui a suivi la catastrophe. Il fallait répondre à l’urgence, et cela a été fait notamment par la mise à disposition gratuite du parc de logements publics vacants sur l’ensemble du territoire afin d’y accueillir les victimes. Rapidement, le réconfort prend place à l’intérieur du département de Fukushima, par la construction de l’illusion de la protection. Certes, des mesures concrètes et visibles sont réalisées. Cependant, les logements provisoires sont bâtis en partie sur des zones contaminées (voir carte ci-dessus), les postes de mesure installés sont trafiqués et l’inefficacité de la décontamination est rapidement montrée du doigt (voir notamment les nombreux travaux de l’auteur sur ce sujet, et en particulier l’article paru dans Outre-terre signalé en bibliographie, NdlR).

 

Un poste de mesure de la radioactivité. Installés à plus d’un mètre du sol, voire sur des plaques de fer, avec des nettoyages fréquents aux alentours, ils produisent des chiffres inférieurs à la réalité dans le but de rassurer les habitants. (© Cécile Asanuma-Brice)

Un poste de mesure de la radioactivité. Installés à plus d’un mètre du sol, voire sur des plaques de fer, avec des nettoyages fréquents aux alentours, ils produisent des chiffres inférieurs à la réalité dans le but de rassurer les habitants. (© Cécile Asanuma-Brice)

 

La fin de l’année 2012 est marquée par le premier appel au retour avec l’arrêt de la gratuité des logements publics vacants sur l’ensemble du territoire, la décision du maintien de cette mesure revenant désormais aux collectivités locales. C’est là l’un des points fondamentaux qui caractérisent la gestion du désastre, à savoir le déplacement de la responsabilité. Déresponsabiliser les pouvoirs publics – plus particulièrement gouvernementaux – au profit d’une responsabilisation des collectivités locales est le premier degré de ce processus. Cela se traduit par un retard considérable dans les plans de reconstruction, les collectivités locales concernées n’ayant pas les moyens de les assumer. Ainsi, pour l’État japonais, ne pas reconstruire tout en appelant au retour en vantant une reconstruction fictive garantit un maintien des dépenses à un niveau bien moindre que ce qu’impliquerait une véritable politique de reconstruction. Mais surtout, les autorités s’efforcent de fixer les populations dans le département de Fukushima afin d’assurer leur suivi statistique et scientifique. Elles ne sont pas prêtes à prendre en charge la protection de ces populations qu’elles estiment condamnées. Pourquoi investir dans des logements publics pour un département déjà dépeuplé et amené à l’être encore plus ?

(…)

 

Lire l’intégralité de l’article en français : cliquer ici.

 

Cécile Asanuma-Brice a écrit un texte plus complet intitulé "Au-delà du réel – ou Quand le concept participe de la création d’un espace idéal illusoire : de la gestion des flux migratoires par un Etat nucléariste dans un contexte de catastrophe nucléaire" ; il comprend la totalité des notes et références.

- publié en anglais dans le magazine Japan Focus (novembre 2014)

- publié en japonais dans la revue critique de l'université de Kanagawa (n°79, décembre 2014)

Les traductions française, anglaise et japonaise de cet article plus complet sont disponibles sur le site du CSRP :  cliquer sur le lien ci-dessous.

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(1) Résidente permanente au Japon depuis 2001, auteur de nombreux articles sur la gestion de la catastrophe nucléaire de Fukushima, Cécile Asanuma-Brice a participé à (ou organisé) un grand nombre de conférences sur ce même thème en France comme au Japon.

 

(2) Cécile Asanuma-Brice, « Logement social nippon : quand la notion de public retrouve sa raison », Revue Urbanisme, nov.-déc. 2011, no 381.

 

(3) Cécile Asanuma-Brice et Thierry Ribault, Quelle protection humaine en situation de vulnérabilité totale ? Logement et migration intérieure dans le désastre de Fukushima, rapport dans le cadre du programme « Nucléaire, risque et société » de la Mission Interdisciplinarité du CNRS (2012).

 

(4) Entre autres sur le sujet : « Le Duo Mitsubishi-Areva va construire quatre réacteurs nucléaires en Turquie », Le Monde, 2 mai 2013 ; « Nucléaire : accord de partenariat entre Areva, Mon-Atom et Mitsubishi », Le Parisien, 26 octobre 2013.

 

(5) « Le Japon revient dans la course aux ventes d’armes », Le Monde, 16 juin 2014.

 

(6) Franco Romerio, Énergie, économie, environnement : le cas de l’électricité en Europe entre passé, présent et futur, Genève, Librairie Droz, 1994.

 

(7) Entretien réalisé par C. Asanuma-Brice et T. Ribault à Fukushima en nov. 2013. J. Lochard faisait ici référence au projet ETHOS établi par le CEPN à Tchernobyl en 1986 et à Fukushima en 2012, visant à donner les connaissances de radioprotection à la population vivant dans des territoires contaminés afin de permettre le glissement de responsabilité que nous évoquons ici, soit l’autogestion de sa protection.

 

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Photo d'entête : Au lendemain du séisme de magnitude 9 qui a dévasté le Nord-Est du Japon, du 9 au 11 mars 2011, des habitants de Minamisoma (préfecture de Fukushima) observent les débris charriés par le tsunami qui s’est ensuivi. Si la catastrophe naturelle a laissé au moins 387 000 sans-abris, hébergés dans des structures d’accueil, l’accident nucléaire de la centrale de Fukushima Dai-ichi a, à lui seul, provoqué l’évacuation de 160 000 Japonais. (© AFP/ Toru Yamanaka)

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7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 20:52

En 2011, Ian Goddard s’est penché sur l’explosion de l’unité 3 et, après avoir abandonné l’hypothèse d’Arnie Gundersen, a proposé une théorie basée sur une explosion de vapeur dans l’enceinte de confinement. Les autorités japonaises et l’opérateur Tepco ont toujours affirmé officiellement que cette explosion avait été provoquée par de l’hydrogène, mais cette position est uniquement due aux premiers communiqués du Cabinet du Premier ministre japonais et de la NISA, et non pas à la réalité constatée. En effet, quelques secondes après l’explosion, le directeur de la centrale s’est écrié : « QG, QG, c’est affreux ! L’unité 3 a explosé à présent ! Je pense que c’est probablement dû à la vapeur ». Mais on lui a bien fait comprendre ensuite qu’il ne faudrait plus qu’il en parle de cette manière et que l’on devait désormais uniquement expliquer les faits avec la version officielle.

J’ai choisi de diffuser la théorie de Ian Goddard car, 3 ans après les faits, elle reste la théorie la plus plausible et paradoxalement une des moins diffusées. Deux informations données par Tepco postérieurement à l’édition de l’article original en 2011 corroborent son scénario. Tout d’abord, en 2012, l’opérateur a lâché une information de taille : un bouchon de grandes dimensions qui ferme un conduit permettant d’apporter ou retirer des équipements lourds à la base de l’enceinte de confinement est sorti de son emplacement. Il est probable qu’une surpression interne ait pu réaliser cet exploit de déplacer cet équipement de plusieurs dizaines de tonnes qui reste évidemment fermé quand le réacteur est en fonctionnement. La deuxième information date de cette année : suite au nettoyage des ruines de l’unité 3, une partie de la dalle anti-missile, élément intégral du couvercle du puits de cuve du réacteur, a été retrouvée affaissée de 30 cm en son centre par rapport aux autres éléments, ce qui peut s’expliquer par son soulèvement et sa chute, aucun objet lourd n’étant tombé directement dessus. Là encore, cet équipement en béton armé d’environ 40 tonnes n’a pas pu bouger sans qu’une très forte pression n’apparaisse subitement.

Toutefois, la complexité de cette succession d’explosions de l’unité 3 est telle qu’il est possible que d’autres facteurs soient responsables de tel ou tel évènement physique non pris en compte dans ce scénario énoncé précocement. C’est pourquoi il doit être considéré comme une bonne piste de recherche et doit laisser la porte ouverte à d’autres scénarios ou variantes. Quoi qu'il en soit, cette hypothèse d’explosion de vapeur, toujours tue par les autorités scientifiques de la planète nucléaire, a le mérite d’exister et Ian Goddard doit ici être remercié pour la clarté de sa démonstration qui contraste avec le mutisme des organismes scientifiques censés nous expliquer ce qui est arrivé.

Pierre Fetet

 

 

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Unité 3 de Fukushima : la théorie de l’explosion de vapeur

 

Ian Goddard

 

 

 

Titre original : Fukushima Unit 3 - steam-explosion theory

Source : http://iangoddard.com/fukushima01.html

Traduction française : Pierre Fetet (relecture Phil Ansois)

 

 

 

 

L’événement marquant des fusions de cœur de Fukushima a été la grande explosion de l'unité 3, le 14 mars, avec son nuage en forme de champignon, en total contraste avec l'explosion de l'unité 1 qui n'avait provoqué aucune projection verticale remarquable. Pourtant, Tokyo Electric Power Company suppose que chacune de ces explosions est due à de l’hydrogène qui s’est retrouvé confiné au niveau supérieur au-dessus du réacteur. Toutefois, parce que des effets radicalement différents suggèrent des causes différentes, considérons un modèle fondé sur des données probantes dans lequel l’explosion de l'unité 3 était une explosion de vapeur qui a vaporisé des tonnes d'eau de mer injectées en un nuage en forme de champignon et qui a déclenché des explosions secondaires d'hydrogène.
 

Figure 1: L’explosion de l’unité 1, contrairement à celle de l’unité 3, n’a pas eu d’amplitude verticale et n'a pas formé de nuage en forme de champignon. Il semble donc que quelque chose en plus soit arrivé à l'unité 3. Le nuage en forme de champignon est composé d’une masse compatible avec des tonnes d'eau vaporisée.

Figure 1: L’explosion de l’unité 1, contrairement à celle de l’unité 3, n’a pas eu d’amplitude verticale et n'a pas formé de nuage en forme de champignon. Il semble donc que quelque chose en plus soit arrivé à l'unité 3. Le nuage en forme de champignon est composé d’une masse compatible avec des tonnes d'eau vaporisée.


Le risque d'une explosion de vapeur au cours d’une fusion de cœur dans une enceinte de confinement abritant un réacteur a été un sujet de préoccupation et de recherche considérable, comme indiqué dans Moriyama et al .:

« L'explosion de vapeur provoquée par le contact d’un cœur fondu et d’un liquide de refroidissement [l'eau] est reconnue comme l'une des menaces potentielles pour l'intégrité d’une enceinte de confinement lors d'un accident grave de réacteurs à eau légère et l'une des plus importantes sources d'incertitude dans l'évaluation des fréquences des premiers rejets importants de produits de fission. » [1]

Puisque de l'eau de mer a été injectée dans le réacteur de l’unité 3 dans le but de le refroidir lors de sa fusion, les ingrédients nécessaires pour une explosion de vapeur dans l'enceinte de confinement étaient réunis avant l'explosion. Donc, étant donné que l'explosion de vapeur est un risque reconnu dans de telles circonstances, la possibilité d'une explosion de vapeur nécessite une enquête que nous allons entreprendre sans délai.


Panaches de vapeur distincts provenant de l'enceinte de confinement

 
Dès que les nuages ​​de l'explosion se sont dissipés, deux panaches de vapeur distincts ont été vus sortant du niveau supérieur démoli de l'unité 3.

La figure 2 (a) montre l'unité 3 trois minutes après son explosion, et là nous voyons deux panaches de vapeur distincts. Ces deux panaches ont été observées tout au long du début du printemps, quand l'unité 3 produisait de la vapeur, comme le montre la figure 2 (b, c, d).
 

Figure 2 (a-d): des panaches de vapeur distincts vus tout au long du début du printemps après l’explosion s’élèvent en nuage de l'unité 3. (e) La tendance à un panache de vapeur persistant suggère une vapeur provenant de l'enceinte de confinement.

Figure 2 (a-d): des panaches de vapeur distincts vus tout au long du début du printemps après l’explosion s’élèvent en nuage de l'unité 3. (e) La tendance à un panache de vapeur persistant suggère une vapeur provenant de l'enceinte de confinement.


La figure 2 (e) situe les panaches de vapeur sur le plan de l'unité 3. Sans surprise, le volume important des nuages de vapeur qui s'échappaient est en corrélation avec un grand réservoir d'eau bouillante [2]. La seule autre masse d'eau sur le site est la piscine de combustible usé sur le côté sud de l'unité 3 (voir la piscine de combustible usé dans les figures 2 (e) et 3). Cependant, les panaches de vapeur émanent de points autour du centre de l'unité 3, et s’échappent dans de gaies volutes tout comme de la vapeur s’échappant de trous dans un récipient d'eau bouillante. De toute évidence, ces panaches de vapeur distincts ne viennent pas de la piscine de combustible.


Les points chauds du couvercle du puits de cuve correspondent aux panaches de vapeur


La figure 3 localise les points chauds sur les photos infrarouges associées au plan de l’étage de service de l'unité 3. On constate que les points chauds clés s'alignent avec le bord du couvercle du puits de la cuve du réacteur. Ces points chauds correspondent à leur tour aux panaches de vapeur de la figure 2 et aux forces explosives que nous verrons dans la figure 4.
 

Figure 3 : Animation : les points chauds correspondent au couvercle, à la vapeur et aux souffles explosifs dans la figure 4. Notez que la piscine de combustible à gauche est décentrée ; c’est également chaud au niveau du stockage de combustible usé.

Figure 3 : Animation : les points chauds correspondent au couvercle, à la vapeur et aux souffles explosifs dans la figure 4. Notez que la piscine de combustible à gauche est décentrée ; c’est également chaud au niveau du stockage de combustible usé.


Les panaches de l’explosion correspondent aux panaches de vapeur


La figure 4 montre les séquences vidéo initiales de l'explosion de l’unité 3. Notez qu'il y a des panaches explosifs distincts, le plus évident étant le panache de feu qui a la forme d’un poing qui frappe et passe à travers le haut de la paroi sud ensoleillée. Notez aussi que les panaches explosifs initiaux ne se propagent pas vers le haut comme le nuage en forme de champignon qui les a suivis, mais qu’ils ont plutôt des effets de souffle sur les côtés suivant un angle d’environ 45˚. Les angles des vecteurs [d’éjection ; cf. Fig. 3] convergent bien sur ​​le bord du couvercle du réacteur, là d’où proviennent aussi les panaches de vapeur. Par conséquent, dans ce modèle d’explosion de vapeur, ces panaches explosifs sont une phase ignée des panaches de vapeur qui s’est produite immédiatement après, comme le montre la figure 2. Cette phase enflammée des panaches provenant de l’enceinte de confinement reflète l'éjection explosive de gaz inflammables comme l'hydrogène à partir de la zone supérieure de l'enceinte de confinement.
 

Figure 4 : Animation : modélisation de la phase initiale de l'explosion sur la base des données des figures 2 et 3. L'eau, dans notre modèle, est assombrie par sa contamination avec du combustible fondu et des dégagements gazeux.

Figure 4 : Animation : modélisation de la phase initiale de l'explosion sur la base des données des figures 2 et 3. L'eau, dans notre modèle, est assombrie par sa contamination avec du combustible fondu et des dégagements gazeux.


La figure 5 montre le mécanisme de déclenchement d’une explosion de vapeur hors cuve, comme cela est décrit dans Moriyama et al., où l'eau s’est accumulée au fond de l'enceinte de confinement en dessous du réacteur. Ensuite, le combustible fondu, en traversant le fond de la cuve fondue du réacteur, provoque une explosion de vapeur au moment où il tombe dans l’eau en dessous du réacteur. [1] Ainsi, dans notre modèle pour Fukushima, l'eau de mer injectée dans le réacteur de l'unité 3 s’écoule hors du réacteur et s’accumule dans l’enceinte de confinement. La chute du combustible en fusion déclenche alors une explosion de vapeur qui elle-même déclenche les explosions secondaires d'hydrogène. [1,3]
 

Figure 5 : Animation: l’explosion de vapeur hors-cuve déclenchée par le combustible fondu tombant dans l'eau.

Figure 5 : Animation: l’explosion de vapeur hors-cuve déclenchée par le combustible fondu tombant dans l'eau.


Dans la figure 6, toutes nos observations sont réunies pour former un modèle compatible et cohérent d’explosion de vapeur hors-cuve qui concorde parfaitement avec l'explosion de l'unité 3. Ici, nous faisons fonctionner ce modèle plus loin que l’animation de la figure 4, jusqu’au point de « l'épanouissement du champignon », qui arrive juste après comme prévu, une grosse boule de vapeur de carburant usé roulant vers le haut dans le ciel. Nous supposons que la force de l'explosion dans l'enceinte a momentanément soulevé le couvercle du puits de cuve, permettant à une partie importante de l'eau de mer de s’échapper, avant qu’il ne retombe et se referme. Mais les dégâts de l'explosion sur les joints du couvercle ont permis à la vapeur de se propager pendant des semaines comme on le voit dans la figure 2.

 

Figure 6 : Animation : modélisation de l’explosion de vapeur hors-cuve appliquée à l'explosion de l'unité 3.

Figure 6 : Animation : modélisation de l’explosion de vapeur hors-cuve appliquée à l'explosion de l'unité 3.

 

Indices donnés par les instruments de mesure

Les données enregistrées indiquent que l'explosion de l’unité 3 a été associée à un taux significatif de variation de pression (une chute de pression) dans l’enceinte de confinement (appelée aussi drywell, ou D/W) comme si cela correspondait à un rejet explosif soudain provenant de celle-ci. [4]

 

Figure 7 : l'explosion a coïncidé avec une baisse soudaine de la pression de confinement. Le graphique montre le taux de variation de pression et son évolution ; la pression n’est pas revenue à la normale après l'explosion (voir [4] pour plus de détails).

Figure 7 : l'explosion a coïncidé avec une baisse soudaine de la pression de confinement. Le graphique montre le taux de variation de pression et son évolution ; la pression n’est pas revenue à la normale après l'explosion (voir [4] pour plus de détails).


La théorie de TEPCO selon laquelle l'explosion de l’unité 3 est uniquement due à une explosion d'hydrogène dans l'espace du niveau supérieur au-dessus du confinement est contredite par la perte simultanée et soudaine de la pression de l'enceinte de confinement, qui indique clairement son implication dans l'explosion.
Cela montre aussi que l'eau de mer injectée dans le réacteur fuyait, ce qui de ce fait inondait l'enceinte de confinement comme le montre la figure 5. Vingt heures avant que l'unité 3 n’explose, TEPCO a également indiqué dans un communiqué de presse (soulignement ajouté):

En tenant compte du fait que le niveau d'eau dans la cuve sous pression n'a pas augmenté depuis longtemps et que la dose de rayonnement augmente, nous ne pouvons pas exclure la possibilité que la même situation se soit produite à l'unité 1 le 12 mars. [5]

Que le niveau de l’eau n'ait pas augmenté pendant une longue période est conforme à un écoulement de l'eau hors du réacteur. Et qu'il ait finalement augmenté est cohérent avec le fait que le niveau dans l'enceinte de confinement était finalement suffisamment élevé pour permettre au niveau d’augmenter aussi dans le réacteur. Cependant, gardez à l'esprit que ce sont des conclusions à partir d'une déclaration au sujet d'une situation complexe et que même ceux qui étaient sur le site à ce moment ne pouvaient pas être certains de la signification des données des niveaux d'eau.


Discussion


Étant donné que l'explosion de vapeur hors cuve au cours d'une crise est reconnue par l'industrie nucléaire et les scientifiques comme un risque grave, il est surprenant que la seule mention de celle-ci en rapport aux fusions de cœurs de Fukushima trouvée via Google (au 03/09/11) se trouve dans un rapport de Greenpeace Allemagne [6]. Ce qui est aussi surprenant, c'est qu'il n'y a pas eu à ce jour d'explication ou même de reconnaissance des différences considérables entre les explosions de Fukushima provenant de l'industrie, du gouvernement ou de sources universitaires. Et pourtant, comprendre exactement comment les centrales nucléaires ont explosé pourrait évidemment aider à protéger le public contre les catastrophes nucléaires du futur.


Dans le rapport du gouvernement japonais, l’explosion de l’unité 3 est expliquée de cette manière : " Une explosion, qui était probablement une explosion d'hydrogène, a eu lieu à la partie supérieure du bâtiment réacteur à 11h01 le 14 mars " [7]. C'est tout ! Pour une explication universellement acceptée, sans question à faire valoir en passant simplement comme probable, c'est surprenant. En outre, elle est probable par rapport à quoi ? Si je dis « La pluie est probable », nous savons que ça signifie que c’est probable par rapport au fait qu’il ne pleut pas, et nous savons ce que ne pas pleuvoir veut dire. Pourtant, il n'est pas fait mention de toute autre cause possible relative au fait que cette probabilité est favorisée. Le terme explosion de vapeur ne figure même pas dans le rapport. Il semble donc que soit il n’y a que Greenpeace à être familier avec la littérature nucléaire, soit le gouvernement et TEPCO ont choisi de garder le silence sur d'autres causes possibles.

Considérant que la fuite de liquide de refroidissement dans l'enceinte de confinement est une condition préalable pour une explosion de vapeur hors-cuve tant redoutée, il est curieux que TEPCO ait déclaré dans presque chaque communiqué de presse précédent l’explosion de l'unité 3 : « Actuellement, nous ne croyons pas qu'il y ait une fuite de liquide de refroidissement du réacteur vers l’enceinte de confinement du réacteur. » [8] En commençant par dire « nous ne croyons pas », c'est avant tout une déclaration au sujet de la croyance qui revient à dire : nous ne savons rien de toute fuite. Un tel déni de savoir qu'une condition préalable essentielle à une explosion de vapeur hors-cuve puisse exister a des relents de manœuvres précontentieuses destinées à réduire la responsabilité éventuelle de TEPCO.

En conclusion, les éléments de preuve dans le présent rapport ramènent constamment à une explosion dans l'enceinte de confinement et donc plus probablement à une explosion de vapeur hors cuve dans cette grande enceinte d'eau bouillante [2]. Ce type d'explosion de vapeur est le type le plus probable parce que la recherche indique qu’il est très peu probable qu’une explosion à l’intérieur de la cuve (c’est-à-dire une défaillance du confinement en mode alpha) survenant à l'intérieur du réacteur lui-même puisse provoquer une brèche dans l'enceinte de confinement, et il y aurait donc peu de chances qu’elle produise l'explosion dramatique de l'unité 3 [1].

 


Conclusion

La preuve empirique multimodale examinée ci-dessus démontre que tous ces éléments, à savoir (a) les panaches de vapeur d'eau, (b) les points chauds, (c) les forces explosives et (d) un nuage de vapeur en forme de champignon,  correspondent à des vecteurs [d’éjection ; cf. Fig. 3] dont les origines convergent autour du couvercle d'un grand réservoir d’eau bouillante connu sous le nom d’enceinte de confinement. En outre, les données enregistrées montrent que la pression dans l'enceinte de confinement a soudainement chuté au moment de l'explosion (conformément à une explosion provenant de l'enceinte de confinement) et que le jour avant l'explosion, les niveaux d'eau n'ont pas augmenté dans le réacteur pendant une longue période en dépit de l’eau injectée (compatible avec l'eau qui s'écoule du réacteur et son accumulation dans l’enceinte de confinement). Enfin, compte tenu de la présence de flammes dans deux des panaches explosifs (figures 4 et 6), l'explosion dans l'enceinte a probablement déclenché les explosions secondaires d'hydrogène, car ce  gaz se serait accumulé à la fois dans l'espace de l’enceinte de confinement et dans l'espace du niveau supérieur au-dessus de l'enceinte de confinement.

 


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[1] Moriyama, K., et al. (2006). Evaluation of Containment Failure Probability by Ex-Vessel Steam Explosion in Japanese LWR Plants, Journal of Nuclear Science and Technology, 43(7), p.774-784.


[2] Nous n’avons pas besoin d’émettre l'hypothèse que le réservoir d'eau était en train de bouillir parce que son ébullition est un fait accepté par tout observateur bien informé. En effet, (1) l'eau autour du combustible nucléaire fondu ou en train de fondre est nécessairement en ébullition et doit être renouvelée en permanence pour étancher le rythme rapide de l'ébullition, et (2) les panaches de vapeur vus dans la figure 2 montrent clairement que l'eau fuyant de l’intérieur de l’enceinte de confinement de l’unité 3 bouillait. Reconnaissant que l'enceinte de confinement était un grand réservoir d'eau bouillante, comme une grande cocotte-minute avant que ses joints ne cèdent, la théorie selon laquelle il a subi une explosion de vapeur doit être considérée comme la théorie par défaut.

[3] JAEA. (2006). Nuclear Safety Research, Evaluating the Risk of Steam Explosions, JAEA R&D Review, p. 83.


[4] Variation du taux de pression du D/W de l’unité 3 (MPa/h) dans la période 0-96 heures après le séisme.

Voir aussi: la pression de la cuve du réacteur (RPV) et de l’enceinte de confinement primaire (PCV, et toute autre dénomination : enceinte de confinement, drywell ou D/W) au moment de l'explosion.

Données brutes de Tepco pour l'unité 3, certaines d'entre elles utilisées ici.

[5] TEPCO Communiqué de presse de Tepco du 13 Mars 2011 : Impact to TEPCO's Facilities due to Miyagiken-Oki Earthquake (as of 3:00PM).

[6] Large, J.H. (2011). Brief opinion on the TEPCO plan to flood the primary containment of Unit 1 Fukushima Dai-ichi, Greenpeace Germany.

[7] Prime Minister of Japan and His Cabinet. (2011). Report of Japanese Government to the IAEA Ministerial Conference on Nuclear Safety - The Accident at TEPCO's Fukushima Nuclear Power Stations, Chapter 4.


[8] Communiqué de presse de Tepco du 12 mars 2011 : Plant Status of Fukushima Daiichi Nuclear Power Station (as of 11PM March 12th).

 

 

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14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 13:02
Le programme de recherche Tchernobyl + Fukushima

Le site d’Akio Matsumura présente un résumé des travaux récents du biologiste Tim Mousseau, qui depuis une quinzaine d’années poursuit des recherches sur les effets des radiations sur la vie sauvage et l’environnement, suite aux catastrophes de Tchernobyl puis de Fukushima.

Tim Mousseau expose ici les points principaux des recherches de son équipe et présente les objectifs du Programme Tchernobyl + Fukushima.

Odile Girard

___________________________

 

 

Le programme de recherche Tchernobyl + Fukushima 

 

Timothy Mousseau

 

Article paru sous le titre original « Abnormalities, Deformities, and Resilience: New Research on Radiation and Wildlife in Chernobyl and Fukushima » le 10 juillet 2014 sur le site Finding the missing link.

 

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

 

 

Le programme et ses activités de recherche

 

Le siège du programme de recherche  Tchernobyl + Fukushima (CFRI) se trouve à l’Université de Caroline du Sud, à Columbia. Les recherches ont commencé officiellement en Ukraine en 2000, et à Fukushima en juillet 2011. À ce jour, le groupe a mené plus de 30 expéditions de recherche à Tchernobyl et 10 expéditions à Fukushima.

 

À Tchernobyl comme à Fukushima, les accidents nucléaires ont émis d’énormes quantités d’éléments radioactifs qui ont été dispersés par les conditions météo dominantes à l’échelle du paysage. Quelque 200 000  km2  (Tchernobyl) et 15 000 km2 (Fukushima) ont été lourdement contaminés. Les matériaux radioactifs ne se sont pas dispersés de manière uniforme et ont créé une mosaïque de micro-habitats « chauds » et « froids » disséminés sur toute la région. Ce patchwork radioactif nous a donné une opportunité unique d’observer les effets génétiques, écologiques et les effets liés à l’évolution avec beaucoup de détail et de répétition et donc une grande rigueur scientifique, qui ne serait pas possible en laboratoire ou avec des études de terrain traditionnelles, souvent soumises aux contraintes d’une gamme limitée et plutôt peu naturelle d’hétérogénéité environnementale. Ceci est un aspect important car on peut présumer que les interactions entre les facteurs environnementaux naturels et les contaminants radioactifs jouent probablement un rôle déterminant dans les conséquences biologiques des catastrophes en question. Il est donc indispensable que les études sur les effets des radiations soient menées dans la nature, à l’échelle des régions. Les études portant sur les seules populations humaines présentent de nombreuses contraintes qui limitent leur utilité quand il s’agit d’essayer de comprendre les conséquences à long terme des radiations.

 

Le CFRI de l’Université de Caroline du Sud a été le premier, et reste à ce jour le seul groupe de recherche à utiliser une démarche multidisciplinaire pour appréhender les conséquences sur la santé et l’environnement des effets des radiations sur les populations sauvages. Cela nous a permis d’étudier les expositions aiguës (à court terme) aussi bien que chroniques (à long terme et sur plusieurs générations).

 

Le programme de recherche Tchernobyl + Fukushima possède également aujourd’hui la seule équipe à travailler à la fois à Tchernobyl et à Fukushima.

 

Nos sources essentielles de financement sont le Samuel Freeman Charitable Trust, le CNRS (France), la National Science Foundation et la National Geographic Society. Des financements supplémentaires nous ont été accordés par l’OTAN, la Fondation pour la recherche civile et le développement (CRDF), l’Institut national de la Santé (NIH), Qiagen GmbH, la Fondation Fulbright, le Bureau de la recherche et la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Caroline du Sud, l’Académie de Finlande et nous avons reçu aussi des donations de particuliers.

 

Aujourd’hui le programme a déjà à son actif plus de 60 publications scientifiques dont la plupart datent des sept dernières années (ces papiers sont disponibles sur notre site Internet http://cricket.biol.sc.edu). Nos recherches ont fait parler d’elles dans de nombreux journaux et programmes de télévision, notamment le New York Times, The Economist, Harpers, la BBC, CNN, et la News Hour de PBS (voir le site Internet pour plus de détails).

 

L’équipe a été l’une des premières à utiliser des technologies écologiques, génétiques et dosimétriques pour éclaircir la question des conséquences sanitaires et environnementales de l’exposition à faibles doses chronique après les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima. Ces technologies incluent notamment des recensements écologiques maintes fois répétés des populations naturelles d’oiseaux, de mammifères et d’insectes pour observer les effets sur la longévité et la reproduction ; le séquençage ADN et les tests de génotoxicité pour évaluer les dommages génétiques à court et à long terme sur les individus vivant dans la nature ; l’usage de dosimètres miniatures attachés à des animaux sauvages et les mesures de terrain de l’irradiation du corps entier chez les oiseaux et les mammifères pour obtenir une évaluation précise des doses de radiation externe et interne reçues par les animaux vivant librement dans la nature. Récemment, le groupe a élargi ses recherches aux études épidémiologiques et génétiques des populations humaines (en particulier les enfants) vivant dans les régions d’Ukraine affectées par Tchernobyl.

 

Parmi les résultats clés publiés en 2013-2014, on compte la découverte de tumeurs, de cataractes et de sperme endommagé chez les oiseaux issus des zones hautement irradiées de Tchernobyl, et des conséquences sur la biodiversité à Fukushima. Un des résultats extrêmement intéressant est la découverte que certaines espèces d’oiseaux ont peut-être développé une forme de résistance aux effets des radiations en changeant l’allocation des antioxydants, bien que beaucoup d’oiseaux soient stériles dans les zones hautement contaminées. Nous avons aussi découvert récemment des effets sur le développement neurologique de certains petits mammifères à Tchernobyl ainsi qu’à Fukushima.

 

Les deux catastrophes diffèrent par le temps écoulé depuis qu’elles sont survenues et par la quantité et la diversité des radionucléides émis, même si la source prédominante de radiation est le césium 137 dans les deux cas.

Bruant à gorge jaune près de Tchernobyl

Bruant à gorge jaune près de Tchernobyl

Les points essentiels révélés par la recherche

 

Voici les points essentiels des recherches publiées par le programme de recherche de Tchernobyl + Fukushima :

 

• La taille des populations et le nombre d’espèces (c’est-à-dire la biodiversité) d’oiseaux, mammifères, insectes et araignées sont nettement inférieures dans les zones hautement contaminées de Tchernobyl.

• Chez de nombreux oiseaux et petits mammifères, la durée de vie et la fertilité sont réduites dans les zones de forte contamination.

• À Fukushima, seuls les oiseaux, les papillons et les cigales ont connu un déclin significatif durant le premier été suivant l’accident. Les autres groupes n’avaient pas souffert d’effets négatifs. Les efforts continuent pour repérer les changements qui pourraient affecter ces populations au fil du temps.

• On observe une grande variabilité chez les différentes espèces quant à leur sensibilité aux radionucléides. Quelques espèces ne sont pas affectées et certaines semblent même augmenter en nombre dans les zones fortement contaminées à Tchernobyl comme à Fukushima. Ceci est dû, on peut le présumer, à la disparition de la concurrence (donc davantage de nourriture et d’habitat disponible), à la réduction du nombre des prédateurs et peut-être à une adaptation aux effets des radiations.

• Beaucoup d’espèces montrent des signes de dommages génétiques suite à une exposition aiguë ; les différences observées entre Tchernobyl et Fukushima suggèrent que certaines espèces pourraient montrer les conséquences d’une accumulation de mutations sur plusieurs générations.

• Certains individus et espèces ne montrent aucune évidence de dommage génétique lié à l’exposition aux radiations et certains montrent même des signes d’adaptation évolutive aux effets des radiations grâce à une augmentation de l’activité antioxydante qui peut offrir une protection contre les radiations ionisantes.

• Les espèces d’oiseaux les plus susceptibles de connaître une réduction de leur nombre à cause des radiations sont celles qui historiquement ont vu une augmentation de leur taux de mutation pour d’autres raisons, liées peut-être à la capacité de réparation de leur ADN ou au déclin de leurs défenses contre le stress oxydant.

• Les effets délétères de l’exposition aux radiations observés chez les populations naturelles de Tchernobyl comprennent une augmentation des taux de cataractes, de tumeurs, d'anomalies de croissance, des déformations des spermatozoïdes, des cas de stérilité et d’albinisme.

• Le développement neurologique est lui aussi affecté comme le prouve une réduction de la taille du cerveau chez les oiseaux et les rongeurs ; des répercussions sur les capacités cognitives et les taux de survie ont également été démontrées chez les oiseaux.

• À Fukushima, les premiers signes d’anomalies du développement ont été observés chez les oiseaux en 2013, mais on n’a pas encore mis en évidence de dommages génétiques importants chez les oiseaux et les rongeurs.

• La croissance des arbres et la décomposition microbienne dans le sol sont également ralenties dans les zones fortement contaminées par les radiations.

 

En résumé, ces résultats démontrent clairement que ces catastrophes nucléaires ont eu des conséquences à l’échelle de l’environnement  sur les individus, les populations et les écosystèmes ; nombreux sont les exemples d’anomalies du développement et de difformités qui contribuent probablement à la réduction de l’abondance et de la biodiversité observée dans les régions radioactives de Tchernobyl et de Fukushima. Ces résultats s’opposent nettement à l’optimisme des affirmations sans preuves avancées par le Forum de Tchernobyl (ONU) et les membres du Comité scientifique des Nations Unies sur les effets des radiations (UNSCEAR). Les études devront être poursuivies pour déterminer non seulement le temps d’adaptation des populations et des communautés à cette perturbation, mais aussi si ces régions seront un jour à nouveau habitables et si oui, à partir de quand.

 

Le programme de recherche Tchernobyl + Fukushima

Les objectifs pour 2014-15

 

Nous sommes actuellement à la recherche de financements pour soutenir les activités de recherche, en cours et prévues, du programme Tchernobyl + Fukushima :

1) Suivi constant des populations d’oiseaux, de petits mammifères et d’insectes à Fukushima pour tester les changements dans la taille des populations (abondance) et le nombre des espèces (biodiversité) au fil du temps. Cette étude devrait permettre d’établir des prévisions à long terme quant au temps nécessaire au rétablissement de la situation.

2) Suivi constant des populations d’hirondelles rustiques et de rongeurs (souris et campagnols) pour les cancers, les taux de survie, la reproduction et les dommages génétiques, à Fukushima et à Tchernobyl (en collaboration avec l’Institut français du CNRS et l’Université Rikkyo de Tokyo, la Société des oiseaux sauvages du Japon, l’Institut national des forêts du Japon et l’Université finlandaise de Jyvaskyla).

3) Mise en route d’un nouveau projet pour étudier les effets des radiations sur la croissance des arbres et l’activité microbienne du sol à Fukushima (en collaboration avec l’Université de Chubu, à Nagoya au Japon).

4) Mise en route d’un nouveau projet destiné à établir les effets des radiations sur la croissance, la fertilité et les dommages génétiques chez les vaches vivant dans les zones hautement radioactives à Fukushima (avec la collaboration de l’Association des éleveurs bovins de Fukushima)

5)Mise en route d’un nouveau projet pour examiner les taux de mutation chez les humains en utilisant le séquençage complet de l'ADN du génome. Ce projet se concentrera initialement sur les familles vivant dans les régions contaminées d’Ukraine. Ce projet est une collaboration avec l’Institut neurologique de Montréal et l’hôpital de l’Université McGill, le Centre pour la recherche radiologique à l’Université de Columbia et l’Institut de médecine radiologique de Kiev en Ukraine.

6) Poursuite du développement de nouvelles méthodes de mesure des doses et des dommages génétiques dans les populations animales sauvages.

7) Coordination d’une association internationale de scientifiques indépendants capable de fournir des informations non-biaisées fondées sur des preuves concernant les risques sanitaires et environnementaux liés aux accidents nucléaires. Ce groupe aura pour tâche de compiler, évaluer et interpréter la littérature médicale et scientifique actuelle et de développer une littérature adaptée à la diffusion publique par la presse et les médias Internet, et utilisable dans des présentations publiques au Japon et dans le reste du monde.

 

Pour plus de renseignements, veuillez contacter :

 

Dr. Timothy A. Mousseau
Professor of Biological Sciences
University of South Carolina
Columbia, SC 29208 USA
(803) 920-7704
Mousseau@sc.edu

 

 

____________________

 

En savoir plus :

 

Kna a mis en ligne la conférence que Tim Mousseau a donnée lors du Symposium de New-York organisé en mars 2013 (version sous-titrée en français)

 

 

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Photo d'entête : Pissenlits mutants à Fukushima (Photo de Timothy Mousseau)

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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 18:00

Mari Takenouchi vient de mettre en ligne une pétition internationale demandant l’évacuation des femmes enceintes et des enfants de Fukushima. Dans ce texte, la journaliste freelance rappelle les mensonges du gouvernement et les pressions qu’elle a elle-même subies depuis qu’elle dénonce les dangers de la vie en secteur contaminé. Elle réclame notre soutien.

Mari Takenouchi est une journaliste freelance japonaise. Depuis le début de la catastrophe nucléaire de Fukushima, elle couvre inlassablement les événements et cherche à alerter sur la situation des populations. Elle publie énormément sur Internet, notamment sur les blogs qu’elle a créés : Save Kids Japan, Mari Takenouchi's open questions, Shady People in Pro/Anti Nuke Societies, Ugly Japanese ou encore Mari Takenouchi’s Essay. Elle met aussi en ligne de nombreuses vidéos sur sa chaîne Youtube et diffuse des informations via ses comptes Twitter et Facebook. Une grande partie de son travail consiste à traduire des livres sur la radioactivité en japonais, mais aussi des témoignages de Japonais ainsi que ses propres articles en anglais, pour permettre une meilleure diffusion des informations à l’étranger et tenter d'alerter l’opinion internationale. Elle lutte inlassablement pour rompre le silence et protéger les enfants du Japon.

Protéger les enfants par l’information

 

Mère de famille et journaliste, Mari Takenouchi se consacre bénévolement à diffuser l’information concernant les risques liés à la catastrophe nucléaire de Fukushima. Elle se dit ouvertement anti-nucléaire. Son engagement devient un véritable combat lorsque le gouvernement japonais décide de relever la limite d’exposition à la radioactivité de 1 à 20 milliSievert par an. Cette décision, qui a pour conséquence directe de nier les conséquences sanitaires dues à l’accident nucléaire et de refuser toute évacuation de la population de certaines zones fortement contaminées, expose de fait d’innombrables adultes, mais surtout d’innombrables enfants et fœtus à des doses 20 fois supérieures à ce qui est autorisé dans le reste du monde. A ce moment précis, les enfants japonais sont condamnés à vivre dans des conditions équivalentes aux conditions de travail des employés du secteur nucléaire...

Pendant un temps, on laisse même planer le doute sur l’éventualité de relever la limite légale à 100 milliSievert par an… Nous sommes en avril 2011. Le Dr Shunichi Yamashita, président de l’association Japonaise de la Thyroïde, vient tout juste d’être nommé président de l’Université de Médecine de Fukushima et conseiller pour la gestion du risque sanitaire lié à la radioactivité dans la préfecture de Fukushima. Il n’hésite pas à se moquer ouvertement des parents qui s’inquiètent pour la santé de leurs enfants, à affirmer avec le plus grand sérieux que les gens qui sourient ne sont pas atteints par la radioactivité et qu’une dose de 100 microSievert par heure n’est pas dangereuse (ce qui correspond à 876 milliSievert par an)…

Quelques-unes des plus incroyables affirmations du Dr Shunichi Yamashita...

Mari Takenouchi comprend très vite que le gouvernement est en train de mettre en place une véritable stratégie de désinformation, qui ne fait qu’amplifier les conséquences de la catastrophe. Désormais, pour permettre aux résidents de se protéger, il va falloir se battre pour l’information. Ce constat est partagé par de nombreux autres activistes, et plus généralement par d’autres citoyens, qui vont spontanément s’organiser pour faire circuler l’information, organiser des manifestations, mettre en place des laboratoires indépendants, des centres d’analyse de la nourriture…

Et protéger les lanceurs d’alerte

 

Mari Takenouchi lors d'une conférence organisée par la Helen Caldicott Foundation.

Comme de nombreux journalistes indépendants, Mari Takenouchi a rapidement subi de multiples pressions. Reporters Sans Frontières dénonce d’ailleurs régulièrement ce fait, démontrant que nombres de ces intimidations sont le fait même du gouvernement. Un documentaire baptisé « Fukushima Censored » est d’ailleurs en cours de préparation. La tentative d’intimidation atteint son paroxysme en janvier 2014, quand Mari Takenouchi est poursuivie en justice pour un tweet qualifiant le projet Ethos « d’expérience sur des êtres humains ». Ce projet, financé par de grands groupes de l’industrie nucléaire française (EDF, CEA et Areva) et déjà mis en place à Tchernobyl, vise à apprendre aux populations à vivre en zone contaminée, en dépit de toute considération de sécurité sanitaire. La plainte n’a finalement pas abouti, mais elle a fait éclater au grand jour les pressions exercées à l’encontre de tous ceux qui osent s’inquiéter de la santé des populations exposées. Avant Mari Takenouchi, un autre journaliste indépendant, Minoru Tanaka, avait subi un acharnement judiciaire particulièrement violent pour son travail d’enquête sur la gestion de l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi.

On comprend mieux pourquoi la pétition lancée par Mari Takenouchi associe la nécessité de protéger les plus fragiles (en demandant l’évacuation des femmes enceintes et des enfants) et la défense de ce que nous appellerions les « lanceurs d’alerte ». Je vous invite à la signer, même si nous savons tous que ces pétitions sur Internet ne changent rien au final. Mais il y a derrière ce texte une femme, mère et journaliste, qui se bat depuis plus de trois ans, et qui a besoin de notre soutien. Ne lui laissons pas croire une seule seconde que nous acceptons cette situation ou que nous sommes indifférents à cette injustice…

 

Ci-dessous la traduction de la pétition de Mari Takenouchi, réalisée par Lauriane Millet (et pour la signature, ça se passe là : http://www.change.org/fr/pétitions/to-government-of-japan-and-citizens-of-the-world-please-evacuate-fukushima-kids-and-pregnant-women?lang=fr) :

 

 

S’il-vous-plaît aidez nous à faire évacuer les femmes enceintes et les enfants de Fukushima

 

Mon nom est Mari Takenouchi, traductrice spécialisée sur le nucléaire, journaliste freelance et mère célibataire d’un petit garçon de 4 ans.

 

Après l’accident de Fukushima, j’ai plaidé en faveur de l’évacuation des enfants et des femmes enceintes des zones contaminées de Fukushima dans mes livres, sur mon twitter et mon blog. J’ai même défendu cette cause auprès de l’ONU (mais sans grand résultat).

 

Actuellement, 51 enfants ont subis une opération du cancer de la thyroïde. Le plus effroyable est que la plupart avaient déjà des métastases dans leurs poumons et leurs ganglions lymphatiques.

 

Malgré tout, le gouvernement du Japon nie tout danger sanitaire à Fukushima et affirme plutôt : « Certains parlent de saignements de nez à Fukushima (cf. la polémique du manga Oishinbo) dus aux radiations. Nous devons contrôler ces rumeurs sans fondement qui peuvent être dommageable à la reconstruction de Fukushima ».

 

En janvier 2014, j’ai été outrageusement accusée pour mes tweets par Mme Ryoko Ando (son vrai nom est Yoko Kamata), la directrice du groupe nommée Fukushima ETHOS qui encourage les habitants à continuer de vivre positivement avec un dosimètre.

 

Alors qu’aucun dirigeant de TEPCO n’aura eu de mise en examen, 3 policiers de Fukshima et 2 membres du bureau du procureur de Fukushima ont fait tout le chemin pour enquêter sur moi à Okinawa allant jusqu’à me remettre une lettre d’inculpation ! Cela signifie que je pourrais être une criminelle !

 

Durant ces deux années, j'ai été harcelée et menacée par un nombre incalculable de gens sur internet et j'ai dû bloquer environ 3000 comptes. La plupart d'entre eux m'ont appelé Demarin (Démagogue Mari), y compris le professeur Nobuhiko Ban d'ETHOS, un expert sur le développement de la leucémie. Actuellement on observe une augmentation de leucémie même en dehors de Fukushima.

 

Certains m’ont également dit sur Twitter : « Je vais te tuer », « Fais attention au feu », «Va à Okinawa pour sucer les seins de Takenouchi », « Takenouchi est un imposteur puisqu'elle collecte des dons pour ses propres activités ».

 

Malheureusement, parmi ceux-là, certains font partie de groupes de citoyens anti-nucléaire mais n’apprécient pas que j’insiste sur les ravages causés à la santé de nos enfants, et ils propagent donc des rumeurs infondées à mon sujet.

 

Chers citoyens du monde, j’ai 2 souhaits :


1. S’il-vous-plaît, signez cette pétition pour pousser le gouvernement japonais à prendre ses responsabilités et évacuer les enfants et les femmes enceintes des zones contaminées de Fukushima


Et,

 

2. Signez cette pétition pour demander justice pour les gens qui sont persécutés parce qu’ils s’inquiètent de la santé des enfants du Japon

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17 avril 2014 4 17 /04 /avril /2014 22:15

Depuis bientôt 3 ans, Kna édite sans répit des vidéos toutes plus intéressantes les unes que les autres. Ses chaînes sur Youtube et Dailymotion, riches de près de 200 vidéos sous-titrées en français, sont des trésors documentaires sur Fukushima Daiichi et le nucléaire en général. A visionner sans modération pour comprendre la catastrophe nucléaire japonaise et le monde contaminé d’aujourd’hui. Ci-dessous, les 3 dernières parutions, dont le témoignage très poignant et très instructif de Chiho Kaneko.

Revenons-en à la Vie

Chiho Kaneko, membre de l’équipe Fairwinds Energy Education, nous livre son témoignage. La catastrophe de Fukushima Daiichi a permis d'entrevoir pourquoi ce n'est pas seulement une crise japonaise. C'est un désastre qui transcende la géographie et le temps.

Fukushima 3 ans après, rétrospective

Cette synthèse de MissingSky, qui publie quotidiennement des vidéos en anglais sur Fukushima, est principalement composée d'extraits d'infos TV par NHK et Russia Today. Elle retrace l'évolution de la catastrophe de Fukushima, 3 ans après.

Fukushima, la particule la plus chaude qu’on ait trouvée

Dans cette vidéo, l’ingénieur Marco Kaltofen parle de la particule la plus chaude qu'il ait jamais trouvée, découverte à près de 500 km du site de Fukushima Daiichi.

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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 17:55
Fukushima : Trois ans plus tard

Dans son article « Fukushima : Trois ans plus tard », Toshio Nishi, chercheur attaché à la Hoover Institution de l’Université de Stanford, rappelle que le Japon est toujours au bord de la catastrophe nucléaire. Nul ne semble savoir comment se débarrasser de l’eau contaminée, le gouvernement n’a de cesse de vouloir redémarrer les réacteurs arrêtés et de vendre à l’étranger la technologie nucléaire japonaise et les risques des concentrations de strontium récemment découvertes ne font que s’ajouter à ceux du césium dont on parle depuis le début. La question de savoir si le Japon a tiré la moindre leçon de la catastrophe se pose effectivement.

Odile Girard

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Fukushima : Trois ans plus tard

 

Toshio Nishi

 

 

Article de Toshio Nishi paru sous le titre original « Fukushima: Three Years Later » le 13 mars 2014 sur le site Defining Ideas et repris le 17 mars sur le site Finding the missing link.

 

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

 

 

Le Japon qui continue de frôler la catastrophe nucléaire, a-t-il tiré la moindre leçon de l’accident de Fukushima ?

 

Quand en 2011 le pire séisme de toute l’histoire japonaise a pulvérisé la côte nord du pays, des murailles d’eau salée surgies des profondeurs du Pacifique ont déferlé sur quatre des six réacteurs nucléaires situés sur la côte de Fukushima. Quoique conçus pour résister au pire séisme imaginable le long de la Ceinture de feu, les réacteurs ont rapidement succombé aux assauts de cette catastrophe naturelle et se sont brisés comme des jouets. Pour être précis, trois des réacteurs ont fondu immédiatement, ou pour être parfaitement exact, le cœur a fondu et transpercé la cuve. Le réacteur n° 4, quant à lui, a été totalement dévasté, créant des risques de catastrophe supplémentaires. Les deux autres ont simplement arrêté de fonctionner. En l’espace de quelques heures, l’un des réacteurs ayant subi une fusion a explosé, projetant son poison radioactif dans les airs, le sol, les eaux souterraines, et de manière constante, dans l’Océan pacifique. Quelque 18 500 âmes ont péri en ce jour glacial de mars. Beaucoup de victimes n’ont toujours pas été retrouvées.

 

Trois ans plus tard, la  sombre menace d’une autre tragédie est suspendue au-dessus de Fukushima : au quatrième étage du réacteur n° 4 – c’est-à-dire celui qui a explosé le premier jour – il reste 1 331 barres de combustible usé entreposées dans de l’eau de refroidissement dans une grande cuve en acier. La piscine, secouée par le séisme, penche d’environ 30 degrés. Les six réacteurs de Fukushima ont produit 14 225 assemblages de combustible usé qui sont tous stockés de la même façon pour chaque réacteur. Pour donner une idée du potentiel de létalité de la situation, rappelons qu’une seule barre de combustible usé, qui mesure 4 mètres de long sur un centimètre de diamètre, est capable de tuer un homme en quatre secondes. (1)

 

Pourquoi ces barres – alors qu’il y en avait tellement – ont-elles été stockées en haut des réacteurs ? Quel ingénieur de General Electric a bien pu concevoir une telle innovation ? Fut-elle inspirée par un souci de rapidité, d’économie ou reflète-t-elle une attitude d’arrogance démesurée vis-à-vis de la force de la nature ?

 

Parmi les responsables de la centrale, personne ne veut parler de cette piscine qui est pleine à ras bord d’éléments susceptibles de se transformer en un cauchemar inimaginable. Par miracle, la piscine ne s’est pas encore écroulée. Mais la prochaine grosse secousse ou l’usure du métal pourraient signifier la fin de la vie partout aux alentours. En cas d’effondrement, la zone métropolitaine du grand Tokyo, et les grandes villes avoisinantes comme Yokohama, qui comptent une population d’environ 33 millions, pourraient devenir un vaste désert où nul ne voudrait plus habiter. Il s’ensuivrait un exode de populations paniquées qui tenteraient de quitter un archipel dont la superficie n’atteint même pas celle de l’État de Californie.

 

Trois ans ont passé depuis la fusion totale qui continue de contaminer tout ce qu’elle touche. Durant tout ce temps, des particules invisibles et sans odeur dont on peut difficilement estimer les conséquences descendent sur la région à chaque fois qu’il pleut ou qu’il neige. Le 8 février 2014, Tokyo a connu les plus fortes chutes de neige depuis 45 ans.

 

Les habitants de Fukushima ont depuis longtemps déserté leurs maisons, leurs fermes et leurs usines, abandonnant les chiens, les chats et tous les animaux domestiques, chevaux, vaches, porcs et poulets. Ceux-ci sont aujourd’hui devenus sauvages et se multiplient. Des forêts de bambous tenaces ont pris la place des rizières fertiles et des jolis vergers. Les personnes âgées qui ont fui vers les montagnes continuent à mourir de maladies et de stress liés à leur déplacement forcé et aux effets médicaux de la fusion des réacteurs. Le nombre des nouvelles victimes se monte à 14 000, selon le gouvernement. En tout, 160 000 habitants ont fui la région et n’ont pas le droit de rentrer chez eux.

 

L’horreur de Fukushima, dont on ne peut imaginer la fin, figure rarement dans les médias de masse nationaux. Longtemps après la catastrophe, la communication concernant tout ce qui touche à Fukushima continue à souffrir d’un déni délibéré, ce qui est très inquiétant. Les Japonais se sont mis à lire le New York Times, le Wall Street Journal ou le Guardian pour évaluer la mesure de la catastrophe qui les frappe. Mais combien de Japonais peuvent lire un anglais d’un tel niveau ? Et pourquoi devraient-ils le faire quand le Japon dispose d’un des systèmes de médias de masse les plus avancés du monde ? Nous avons bien été obligés de nous poser la question : nos médias ont-ils des relations un peu trop confortables avec Tokyo Electric et le gouvernement Abe qui promeut l’énergie nucléaire, omettant de ce fait de publier les nouvelles alarmantes de la catastrophe ? La réponse à cette question rhétorique semble aller de soi.

 

Ce n’est que relativement récemment que de terrible nouvelles ont commencé à être diffusées par intermittence au Japon, comme si tout le stress émotionnel refoulé par la nation ne pouvait plus être contenu. On pense ici à l’incroyable confession de Tokyo Electric Company admettant que les réacteurs fondus avaient laissé fuir de l’eau contaminée depuis le premier jour de la catastrophe. L’entreprise a ensuite expliqué pourquoi elle avait tant tardé à publier des informations aussi accablantes : le poison s’était logé au fin fond des eaux souterraines cachées sous les réacteurs. L’entreprise est-elle vraiment incompétente au point de ne pas s’en être rendu compte immédiatement ou bien est-elle remarquablement habile à cacher l’évidence ? De même qu’une passoire en bambou ne saurait retenir l’eau, les efforts pour maîtriser le flot des informations importunes se sont révélés inefficaces.

 

Comment se débarrasser de l’eau contaminée

 

Ni le gouvernement japonais ni Tokyo Electric ne savent comment se débarrasser de l’eau radioactive qui représente aujourd’hui un volume de 500 000 tonnes. Autrement dit 400 tonnes par jour, jour après jour. Cette eau a été utilisée pour refroidir les réacteurs. Pire encore, les eaux souterraines en provenance des montagnes avoisinantes, soit quelque 1 000 tonnes par jour, coulent sous les réacteurs fondus et doivent être pompées et stockées avant de pouvoir s’écouler à leur guise dans les rivières et dans le Pacifique.

 

Une partie de cette eau toxique est stockée dans une piscine souterraine, remplie à ras bords, et le reste est entreposé en surface dans de grandes citernes d’acier sur le site de la centrale. Les joints de ces citernes spéciales n’ont pas été soudés, mais vissés. Pourquoi n’ont-ils pas été soudés ? En août 2013, le fabricant des citernes a expliqué qu’il avait dû les faire « rapidement et à bas prix, parce que Tokyo Electric [lui] avait demandé de se dépêcher et de ne pas dépenser trop d’argent. »

 

Certaines citernes ont commencé à fuir à cause de la température élevée de l’eau elle-même qui fait fondre les joints et, selon Tokyo Electric, suite à la chaleur inhabituelle de l’été dernier. Comme le refroidissement des trois réacteurs totalement fondus nécessite un flux constant de larges quantités d’eau, il faut sans cesse de nouvelles citernes. Fukushima a besoin de toute urgence de plus d’espace de stockage ou mieux encore, de citernes plus grandes pour recueillir 450 000 tonnes de plus dans les deux années à venir. Les réacteurs fondus devront être refroidis pendant encore au moins 20 ans. Étant donné qu’il n’y a pas suffisamment d’espace de stockage pour ces citernes autour des réacteurs de Fukushima, le gouvernement va-t-il faire jouer son droit d’expropriation pour acquérir des terrains privés au nom de Tokyo Electric ? Si le gouvernement achète ou saisit des terrains privés, les habitants de Fukushima pourraient se révolter.

 

Tokyo Electric a un autre problème, plus primaire : une horde de rats affamés. L’an dernier en 2013, l’électricité indispensable pour pomper l’eau de refroidissement a été brutalement coupée, provoquant la panique à Fukushima. Des recherches frénétiques pour trouver la cause de la coupure ont abouti à la découverte d’une boîte de circuit électrique en bois de mauvaise qualité qui contenait des fils entremêlés. La boîte avait été négligemment clouée sur un poteau de bois pour rediriger l’électricité vers les pompes de refroidissement si importantes. Un rat avait rongé les gaines des câbles électriques et s’était électrocuté. Le rat a fait la une des médias en mars 2013. Un mois plus tard, dans une autre boîte en bois, un autre rat suicidaire s’est attaqué aux gaines et a une fois de plus provoqué l’arrêt d’une alimentation électrique pourtant vitale.

 

La situation liée à l’eau contaminée n’est pas encore tout à fait sans issue, car l’Autorité de réglementation nucléaire [la NRA] a trouvé une solution : « Chaque goutte d’eau contaminée n’est pas immédiatement dangereuse pour notre santé ; l’eau qui est moins radioactive devrait et doit donc être relâchée en mer, dans l’Océan pacifique. » Dans le même temps, de façon intentionnelle ou pas, de l’eau contaminée s’est écoulée dans le Pacifique depuis le premier jour de la fusion des réacteurs, une réalité que Tokyo Electric a continué à nier jusqu’à récemment.

 

Mais tout inquiétant que ce soit, tout cela n’est rien par rapport à ce qui a été découvert dans un puits d’observation près du réacteur n°3. Le 11 juillet 2013 en effet, Tokyo Electric a mesuré au fond de ce puits de 30 mètres une concentration de césium  absolument choquante, un million de fois plus létale que le niveau acceptable fixé par la NRA.

 

L’eau radioactive reste active pendant des centaines d’années. Le plutonium, produit en abondance dans les réacteurs, reste mortel pendant 25 000 ans. Le démantèlement des réacteurs fondus de Fukushima lui-même prendrait plus de 50 ans et coûterait plus de 30 milliards de dollars. Et l’évaluation est optimiste. Mais le peuple  japonais, vu la désinformation qui règne sur les véritables dangers potentiels de Fukushima, a développé une forme d’amnésie collective, un mécanisme de compensation qui l’aide à vivre avec une sorte de résignation profonde vis-à-vis de l’avenir sombre qui attend le pays.

 

Cette amnésie a été brutalement et momentanément secouée le 27 septembre 2013 quand le président de Tokyo Electric a laissé échapper devant le comité parlementaire responsable de l’enquête sur l’accident de Fukushima : « Nous ne savons pas où se situe la source de la contamination et nous n’avons pas jusqu’à présent réussi à la contenir. » Cette franche admission a fait la une de l’actualité.

 

Personne n’en est mort


D’éminents politiciens qui ne ratent jamais l’occasion de se mêler au débat font la leçon à leurs concitoyens japonais en parlant de notre anxiété excédée. Ainsi la sénatrice Sanae Takaichi, proche collègue du Premier Ministre Shinzo Abe a déclaré publiquement en souriant : « À Fukushima, personne n’est encore mort de maladie liée aux radiations. » Devant une telle suffisance, on ne peut que répondre : non, pas encore. Ce qu’elle voulait dire, c’est que personne à Fukushima n’avait succombé immédiatement à l’irradiation directe comme ce fut le cas après les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki. Faut-il donc que certains d’entre nous meurent en l’espace d’un an ou deux pour prouver que les radiations incessantes sont létales ? Ce qu’elle cherchait de manière détournée, c’était à encourager le redémarrage des cinquante réacteurs japonais restants qui ont été soumis à une « vérification minutieuse » de la part du gouvernement. Cette évaluation trop légère des risques a bien entendu agacé la population hantée par des cauchemars radioactifs et sa refus d’entendre a menacé la carrière de cette politicienne. Sur le conseil de ses supérieurs, dont le Premier ministre, elle s’est excusée et a promis de retirer toutes ses déclarations antérieures sur la politique nucléaire.

 

Mais le Premier ministre Abe, passant outre la gaffe de sa subordonnée, s’est ensuite rendu à Istanbul en Turquie pour y vendre les réacteurs nucléaires japonais. Il est pourtant bien conscient que la Turquie est l’un des pays les plus exposés du monde aux catastrophes sismiques. Pour convaincre, il a affirmé : «  Nous avons tiré une précieuse leçon de Fukushima. C’est pourquoi, nous aimerions, en toute confiance, apporter la technologie nucléaire avancée du Japon à la population turque, et en cas de problème, le Japon portera toute la responsabilité et le résoudra. »                     

             

Cependant, nous les contribuables, continuons à nous angoisser dans un silence poli en attendant d’apprendre de la bouche de notre premier ministre favori ce qu’il en est de ces précieuses leçons que nous n’avons apparemment pas été capables de déduire des informations de nos médias et des décisions de notre administration. On n’ose quand même pas imaginer que M. Abe ait pu prononcer des mots mensongers juste pour vendre la technologie nucléaire. Après la Turquie, il s’est rendu dans les pays d’Asie du Sud-est, au Vietnam, en Thaïlande, en Inde et en Indonésie, pour vendre les réacteurs nucléaires japonais. Pour couronner le tout, notre Premier ministre, toujours si sûr de lui, a déclaré au Comité de sélection du site des Jeux olympiques : « Le Japon a réussi à maîtriser les réacteurs fondus de Fukushima. Alors s’il vous plaît, choisissez Tokyo pour les Jeux olympiques d’été de 2020. » Il a été persuasif et c’est Tokyo qui a obtenu cet honneur. Entre temps la réalité de Fukushima se révèle plus menaçante que jamais, car il ne nous reste plus de marge de manœuvre.

 

Le vilain strontium


Les Japonais sont conscients de marcher « sur la route du césium » [cf. l’article en anglais On The Cesium Road.] Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Tokyo Electric Company vient de découvrir d’importantes concentrations de strontium dans les fuites d’eau en provenance des cuves de stockage. Cette découverte date du 5 septembre 2013, deux ans et demi après le séisme. Et pourquoi ces fuites ? « Trop de pluie, » a expliqué l’opérateur. Mettre la responsabilité des fuites sur le dos de la nature n’a pas convaincu le public, mais cela a réussi à embarrasser un gouvernement qui persiste à promouvoir le nucléaire.

 

Combien de strontium l’opérateur a t-il découvert ? Trente fois la concentration prétendument « sans danger » de l’Autorité de réglementation nucléaire. Mais cette autorité est plutôt tolérante quand il s’agit des risques radioactifs sanitaires et son « niveau dangereux » est tout simplement fixé très haut. Selon les normes internationales, les Japonais vivant dans la région ont été exposés à un niveau de strontium plusieurs centaines de fois supérieur à ce qui est considéré comme « sûr ».

 

En fait, à chaque fois, où que ce soit, que l’opérateur creuse un puits d’observation destiné à mesurer le césium et le strontium, il découvre des concentrations bien plus élevées que ce qu’il attendait. Aujourd’hui, l’opérateur et le gouvernement japonais ont trouvé une innovation technologique très coûteuse : congeler la zone la plus contaminée autour des réacteurs fondus sur un rayon d’un mile [1,6 km]. Ce cercle gelé de plus de 7 mètres de profondeur est censé arrêter les fuites, jusqu’ici impossible à stopper, d’eau contaminée dans l’Océan pacifique. L’opérateur aimerait terminer les travaux en 2015 et a déjà commencé la construction de ce mur de glace pour transformer la région en une petite toundra sibérienne. On peut essayer d’en rire, mais cela n’a rien de drôle. Les propriétés physiques de l’eau pourraient fort bien ne pas respecter ce mur de défense. Et qui va payer cette multiplication d’erreurs énormes ? Il n’a absolument pas été question de responsabilité ni de redevabilité.

 

Quand il est ingéré ou inhalé, le strontium s’accumule dans notre organisme, principalement dans les os et les dents. Les conséquences finales seront particulièrement terribles pour les jeunes garçons et les petites filles, les bébés et les femmes enceintes. Le césium et le strontium se retrouvent dans le lait maternel. Le césium affaiblit les muscles cardiaques et peut provoquer des infarctus. Fukushima fait déjà état d’une augmentation du nombre d’infarctus, 1,6 fois plus fréquents qu’avant les accidents.

 

Aucun moyen de nettoyage efficace n’est en vue. La seule chose que nous pouvons voir, c’est que Tokyo Electric a embauché de nombreux chômeurs hommes de plus de 40 ans pour laver les toits et les jardins des villes et villages contaminés et enlever la couche supérieure du sol dans les cours des écoles, les terrains de baseball et de football entre autres, comme pour exfolier la peau contaminée de la terre. Mais on ne peut pas laver les montagnes et les forêts. Les hommes qui osent travailler dans le rayon létal sont bien payés, l’équivalent de 300 dollars pour les trois heures maximum de la journée de travail autorisée par les lois japonaises. Ils ne peuvent travailler que trois mois.

 

Pourquoi cette limite d’âge ? Les jeunes chômeurs ont devant eux un avenir plus long durant lequel ils peuvent se reproduire et avoir des enfants. Les hommes plus âgés, surexposés à de fortes doses de radiation, montrent-ils des signes de mutation d’ADN ? Récemment, l’âge limite a été abaissé, peut-être parce que le réservoir d’ouvriers de plus de 40 ans s’est tari. Quoi qu’il en soit, un défilé même continu de travailleurs manuels armés de tuyaux d’eau et de raclettes ne saurait vaincre un monstre technologique mortel. Ces hommes qui ont travaillé près des réacteurs fondus sont environ 25 000. Le gouvernement et Tokyo Electric leur proposent des tests gratuits pour détecter les leucémies et les autres cancers ; ils ont également droit à des opérations et à d’autres soins médicaux gratuits en cas de besoin.

 

Comme si les Japonais avaient besoin d’une leçon de sciences supplémentaire, le ministre- adjoint de l’Éducation et des Sciences, Yoshitaka Sakurada, a déclaré au cours de la réception donnée en son honneur le 6 octobre 2013 : « Personne ne pourra jamais revivre à Fukushima ; c’est donc une solution parfaitement appropriée que de laisser tous les déchets radioactifs imbrûlables et les cendres des déchets brûlables sur place. » Le Livre blanc sur l’environnement de 2013, préparé par le cabinet Abe, a effacé la phrase « le problème environnemental le plus urgent et le plus critique est la contamination radioactive, » qui figurait de façon très claire dans le Livre blanc de 2012.

 

Pour les Japonais qui s’inquiètent de la radioactivité, Fukushima a été la révélation glaçante de l’incompétence, de l’irresponsabilité et de l’arrogance des personnes chargées des réparations et du nettoyage. Pis encore, les responsables ont gaspillé d’énormes sommes d’argent appartenant aux contribuables ; ils ont prolongé les souffrances de ceux qui ont directement souffert de la fusion des réacteurs et ont indirectement terni la réputation du Japon dans le monde. L’OCDE (l’Organisation  de Coopération et de Développement Économiques) a annoncé le 8 octobre 2013 que parmi ses 24 nations-membres faisant partie des économies avancées, le Japon est celui qui a les travailleurs « les plus compétents », devant la Finlande et l’Allemagne qui arrivent en deuxième et troisième positions. Quels seraient les résultats, on peut se le demander, d’une étude de l’OCDE sur la qualité de l’aptitude à diriger des présidents et des premiers ministres des pays membres ?

 

Tandis que la population japonaise cherche la « précieuse leçon de Fukushima » que seuls le Premier ministre et ses proches collaborateurs semblent avoir retenue, les nations de la Ceinture de feu du Pacifique ont toutes les raisons de s’inquiéter du risque potentiel de catastrophe que représentent les barres de combustible au bord de l’effondrement, si près du Pacifique.

 

 

(1) Note du Blog de Fukushima : Les coeurs n'ont pas fondu immédiatement car un système automatique de refroidissement s'est mis en marche. Pour autant, leur dégradation a été rapide : les coeurs des réacteurs 1, 2 et 3 ont fondu en l'espace de quelques jours, du 11 au 14 mars 2011. Concernant le bâtiment réacteur 4, ce n'est pas le premier mais le dernier qui a explosé, le 14 mars. Sa piscine de désactivation ne penche pas de 30 degrés, fort heureusement. Les barres de combustible usé qu'elle contient sont petit à petit transférées depuis novembre 2013 vers la piscine commune. Au 31 mars, 550 assemblages ont été retirés de la piscine n°4, il en reste donc 987. Tepco espère avoir fini le transfert des assemblages de cette piscine en décembre 2014.

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Photo d'entête : capture d'écran d'une vidéo de la NHK - 10 mars 2014

 

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 23:43
Tepco et le gouvernement japonais censurent la mort de travailleurs de Fukushima‬

Cet article est paru le 21 mars 2014 sous le titre original « Exposed: Death of Fukushima Workers Covered-Up by TEPCO and Government » sur le site nsnbc ìnternational. Christophe Lehmann nous rapporte les propos de cette journaliste indépendante, Mako Oshidori*, lors d’un colloque qui s’est tenu en Allemagne du 4 au 7 mars 2014. La censure sur les morts de certains ouvriers de la centrale de Fukushima Daiichi a déjà été dénoncée de nombreuses fois. Le témoignage courageux de Mako Oshidori est là pour nous rappeler la terrible réalité.

* Le blog de Fukushima avait déjà publié une traduction d’un article de cette journaliste (Témoignage d’un ouvrier de la centrale de Fukushima Daiichi).

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Irradiés : Tepco et le gouvernement japonais censurent

la mort de travailleurs de Fukushima

 

Christof Lehmann

 

 

Traduction française : Mimi Mato, Fukushima Diary Fr

 

La mort de nombreux travailleurs de Fukushima consécutivement à leur exposition à la radioactivité est censurée par TEPCO, l'opérateur de la centrale de Fukushima Daiichi, et par le gouvernement japonais, a déclaré une journaliste japonaise qui a enquêté sur les décès non déclarés, ajoutant avoir découvert une note de TEPCO donnant instruction aux responsables de "couper court à ses questions de manière appropriée" et que la police la suit de façon intimidante.

 

Ces inquiétantes révélations ont été faites pendant une conférence internationale sur les « effets des catastrophes nucléaires sur l'environnement naturel et la santé humaine » à proximité de la capitale financière allemande de Francfort. Selon Energy News, cette conférence du 6 mars 2014 a été co-organisée par la section allemande de l' "International Physicians for Prevention of Nuclear War" (= médecins internationaux pour la prévention contre la guerre nucléaire, IPPNW) et l'Eglise protestante de Hesse Nassau.

 

Mme Mako Oshidori, journaliste japonaise indépendante, y était présente ainsi qu'à la conférence de presse qui s'en est suivie (enregistrée sur vidéo). Mme Mako a rapporté avoir découvert une note de TEPCO par laquelle l'opérateur de Fukushima Daiichi ordonne aux responsables de « couper court à (aux questions de) Mako-chan, de manière appropriée ». Mme Mako Oshidori a fait trois ans d'études à la Faculté de médecine de l'Université des Sciences de la Vie de Tottori.

 

Mme Mako a révélé que TEPCO et le gouvernement censurent la mort de travailleurs de Fukushima et que des agents ont commencé à la suivre partout après qu'elle ait commencé à enquêter sur cette censure. Mme Mako a déclaré en particulier :

- "J'en avais entendu parler par des chercheurs de mes amis ainsi que par des fonctionnaires du gouvernement. Je vais vous montrer une photo que j'ai prise à l'insu d'un agent pour que vous voyiez à quel type de surveillance je fais allusion. Quand je parle à quelqu'un, un agent de police publique du gouvernement central s'approche très près, essayant d'écouter ma conversation ..."

- "Je voudrais parler de mon interview avec un infirmier qui travaillait à (la centrale nucléaire de) Fukushima Daiichi après l'accident ... Il était infirmier à Fukushima Daiichi en 2012. Il a arrêté de travailler pour TEPCO en 2013 et c'est à ce moment-là que je l'ai interviewé ..."

- "Jusqu'à maintenant plusieurs travailleurs de la centrale sont morts mais seuls les décès de ceux morts pendant leur travail sont rendus publics. Aucun de ceux morts brutalement alors qu'ils n'étaient pas au travail, le week-end ou la nuit par exemple, n'est rapporté ..."

- "En plus de ça ils ne sont pas comptabilisés dans le nombre de décès des travailleurs. Par exemple, il y a des travailleurs qui finissent leur contrat de travail après avoir été fortement irradiés, genre 50, 60 ou 70 milli-sieverts, ils finissent par en mourir un mois plus tard mais aucun d'eux n'est ni signalé, ni pris en compte au bilan des morts. C'est ça la réalité pour les travailleurs des centrales nucléaires."

 

Les révélations choquantes de Mme Mako Oshidori au cours de cette conférence de presse de IPPNW corroborent des rapports antérieurs sur le mépris criminel de TEPCO envers la sécurité et les vies humaines.

 

En octobre 2013, M. Michel Chossudovsky, directeur du "Centre for Research on Globalisation" basé au Canada, avait signalé que la coordination à plusieurs milliards de dollars de l'opération de décontamination de Fukushima repose sur le crime organisé japonais, les yakusas, activement impliqués dans le recrutement de personnel « spécialisé » dans les tâches dangereuses.

 

Selon de nombreux autres rapports, un des plus importants pré-requis particuliers pour obtenir un emploi à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi est d'être au chômage, pauvre et dans une situation ne laissant pas d'autre choix que d'accepter un emploi sous-payé et à haut risque.

 

Fin 2013, le parlement japonais a adopté une nouvelle loi visant à pénaliser la publication non autorisée d'informations sur la centrale nucléaire dévastée avec des peines allant jusqu'à dix ans d'emprisonnement. Le témoignage de Mako Oshidori sur sa surveillance d'intimidation ajoute à cette loi une perspective alarmante pour la liberté de la presse et la sécurité des journalistes japonais.

 

Ch / L - nsnbc 21/03/2014
 

Source : http://nsnbc.me/2014/03/21/exposed-death-of-fukushima-workers-covered-up-by-tepco-and-government/

 

Vidéo de la conférence de Mako Oshidiri (en japonais) : http://www.ustream.tv/recorded/44578623

 

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Qui est Christof Lehmann ?

Né en 1958 en Allemagne de l'Ouest, Christof Lehmann a été conseiller de Yasser Arafat pour la recherche en psycho-traumatologie pour les survivants du massacre de Sabra Chatila en 1982. Après son doctorat en psychologie clinique en 1986, il a été conseiller de Joshua Nkomo sur l'impact de la torture et le trauma psychologique sur la solution des conflits et la réconciliation au Zimbabwe de 1986 à 1990, puis conseiller de Nelson Mandela sur la politique sociale, la santé publique mentale et l'effet des traumatismes psychologiques sur la paix et la réconciliation de 1994 à 1997. En 2011, il a commencé à écrire des articles pour contribuer à briser ce qu'il perçoit comme « L'embargo sur la vérité » en créant un WebMedia indépendant : http://nsnbc.me, nsnbc signifiant « news network and broadcasting collective ».

(sources : The 4th Media et nsnbc)

 

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Sur le même sujet :

 

Les premiers morts dus à la catastrophe de Fukushima

Les disparus de Fukushima

Fukushima zéro morts etc.

Who counts the number of the dead workers of the Fukushima?

Des SDF recrutés pour nettoyer Fukushima

 

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Pétition de soutien à la journaliste Mako Oshidori   :

http://www.mesopinions.com/petition/medias/soutien-journaliste-mako-oshidori/11746

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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 22:57
Fukushima 3 ans après : le Japon peine à sortir la tête de l’eau

Rares sont les personnes comme David Boilley qui connaissent aussi bien la situation post-Fukushima, tant à la centrale nucléaire détruite qu'au Japon en général. C'est pourquoi la synthèse qui suit, parue à l'origine le 5 mars sur le site de l'ACRO, est précieuse. Trois ans après le début de la catastrophe, rien n'est réglé et les problèmes s'accumulent. La décontamination des sols reste inefficace et, pour la centrale, la gestion de l'eau reste le problème majeur .

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Fukushima 3 ans après :

le Japon peine à sortir la tête de l’eau

 

David Boilley

 

Le gouvernement japonais s’apprête, pour la première fois, à lever l’ordre d’évacuer dans le hameau de Miyakoji à Tamura à partir du 1er avril 2014. Il y avait 358 âmes (117 familles) avant la catastrophe et les travaux de décontamination sont officiellement terminés depuis juin 2013. Les habitants peuvent rentrer pour réparer leur maison, et même dormir sur place s’ils le souhaitent.

Cependant, la décontamination n’a eu lieu qu’à proximité des habitations et lieux de vie. Dès que l’on s’éloigne un peu de ces îlots où le gouvernement souhaite que les populations reviennent s’installer, les niveaux de radioactivité restent élevés. Le gouvernement a pourtant dépensé des sommes folles à cette fin. Dans les territoires évacués, ce sont les majors du BTP, sans aucune expérience spécifique, qui ont remporté les marchés et qui sous-traitent le travail. Au plus bas du mille-feuilles de la sous-traitance, les salaires ont été ponctionnés à chaque niveau et les conditions de travail sont souvent déplorables. Outre l’embauche de SDF qui a défrayé la chronique, le ministère du travail a relevé des infractions à la législation du travail dans 40% des cas.

La pénurie de main d’œuvre n’arrange pas les choses. Il n’y a pas de solution pour les déchets radioactifs engendrés qui s’accumulent partout dans des sacs en plastique en attendant mieux. Des entreprises ont été prises sur le fait alors qu’elles rejetaient des déchets dans les rivières ou un peu plus loin dans la forêt.

Cela étant, même en travaillant correctement, force est de constater que, comme autour de Tchernobyl, la décontamination à grande ampleur est simplement impossible. Il y a 70% de montagne et de forêt dans la province de Fukushima.

Les habitants sont partagés quant à leur retour à Miyakoji. Certains espèrent que les entreprises du bâtiment seront moins hésitantes à venir y travailler. D’autres sont contents pour l’agriculture : trois familles ont repris les cultures et espèrent que cette décision leur permettra de lutter contre les « rumeurs néfastes ».

D’autres, surtout avec des enfants, demandent une décontamination plus poussée. Lors d’un retour en famille, un habitant a expliqué que ses enfants sont allés jouer dans des zones non décontaminées, sans le savoir. Il demande donc que les parents soient consultés et leur point de vue pris en compte avant de lever l’ordre d’évacuer. En vain. Sa décision est prise, il ne rentrera pas.

L'expérience conduite dans ce hameau aura valeur de test. Six autres communes devraient suivre cette année.

A Hirono, situé à une trentaine de kilomètre de la centrale, les habitants ont d’abord été confinés avant d'être encouragés à partir. Le conseil à l’évacuation a été levé 6 mois plus tard et l’indemnisation s’est arrêtée au bout d’un an, en août 2012. Pourtant peu d’habitants sont rentrés. La population de plus de 5 000 personnes avant le 11 mars 2011, est actuellement de 1 352. L’économie locale ne repart pas. De nombreux magasins, restaurants restent fermés. En revanche, environ 2 500 travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi y résident dans des dortoirs, hôtels et autres hébergements. La municipalité a donc pour projet de développer l’accueil des travailleurs. Le retour ne sera, pour le moment, autorisé que dans la partie "la moins contaminée" des territoires évacués, où l’exposition externe est inférieure à 20 millisieverts par an. Cette même limite avait été fixée pour délimiter les zones où il a été ordonné d’évacuer en avril 2011. En temps normal, la limite pour les populations est à 1 mSv/an pour l’ensemble des voies d’exposition. La valeur de 20 mSv/an en moyenne est celle pour les employés qui interviennent en zone contrôlée dans l'industrie nucléaire.

En cas d'urgence, la CIPR, qui établit les recommandations internationales en matière de radioprotection, écrit, dans sa publication 109, que le niveau de référence doit être fixé entre 20 et 100 mSv, au total ou par an. Les autorités japonaises, qui ont retenu la limite de 20 mSv/an pour déclencher l'évacuation des populations, se sont vantées d'avoir adopté la limite basse de la fourchette recommandée par la CIPR. Pourtant, le 22 avril 2011, lorsque les autorités ont ordonné l’évacuation des zones contaminées à plus de 20 mSv/an situées au-delà des 20 km, on n’était déjà plus dans la phase d'urgence.

Pour le retour, on est face à ce que la CIPR appelle une situation d’exposition existante. Il faut donc se référer à sa publication 111 qui recommande que les niveaux de référence soient fixés dans la limite basse de l'intervalle 1 - 20 mSv/an. L’ARN, l'autorité de sûreté nucléaire japonaise, dans son avis, a ajouté qu'il s'agissait d'un objectif à long terme, tout en se gardant bien de donner un calendrier.
 

Quand le gouvernement se défausse sur les populations

 

L'idée des autorités, qui n'ont pas réussi à faire baisser de façon significative les risques d’irradiation, malgré d'importantes dépenses pour tenter de décontaminer, est donc de distribuer des dosimètres et radiamètres afin que les habitants adaptent leur mode de vie de façon à réduire la dose externe reçue. Elles espèrent ainsi que les habitants arriveront à être à des niveaux proches de 1 mSv/an. En ce qui concerne les habitants qui n'ont jamais été évacués, mais qui vivent en territoire contaminé, la situation est moins claire. Ou pour ceux qui sont partis d'eux-mêmes, sans aucun soutien. Le gouvernement va-t-il distribuer les mêmes appareils de mesure ? La NRA recommande de ne pas les oublier, sans pour autant proposer le même programme.

Le gouvernement, qui a un devoir régalien de protéger les populations, se décharge ainsi de sa responsabilité. C'est malheureusement inévitable après une catastrophe nucléaire. Mais si les populations doivent prendre en charge leur radioprotection, elles doivent être aidées et soutenues, comme le rappelle la NRA. Et surtout, elles doivent pouvoir participer au processus de décision, tant au niveau individuel que collectif. Il ne doit avoir aucune discrimination entre les personnes qui décident de rentrer et celles qui décident de refaire leur vie ailleurs. L'avis de la NRA reconnaît ce droit à choisir, ce qui ne semblait pas être le cas du gouvernement qui envisageait de donner plus d'indemnités à ceux qui rentrent. Les conditions du retour doivent aussi être débattues démocratiquement.

Dans les faits, ce sont surtout les personnes âgées qui veulent retourner chez elles, alors que les familles avec enfants évitent de le faire dans la mesure du possible. Cela signifie une nouvelle organisation collective, car toute la vie sur place va s’en trouver affectée pendant longtemps.

Comme le gouvernement a refusé d'abaisser la limite d'évacuation, il ne peut pas choisir une limite plus basse maintenant pour le retour, car les personnes non évacuées ne comprendraient pas ! Il n'est plus possible de leur demander de partir sans justifier le fait d'avoir attendu 3 ans. Bref, le gouvernement avait parié sur une décontamination efficace et il est donc coincé maintenant. Les recommandations de la CIPR sont difficilement applicables, à cause de la mauvaise articulation entre la phase d'urgence et la phase post-accidentelle. Elles supposent que l’on peut faire baisser significativement la pollution radioactive.

Il y a d’autres zones où la contamination entraînerait une exposition comprise entre 20 et 50 mSv/an. Le gouvernement espère que les travaux de décontamination permettront de rabaisser les doses correspondantes sous la limite de 20 mSv pour permettre le retour des populations. Les zones où l’exposition externe dépasse les 50 mSv/an, sont pudiquement classées en zone de retour "difficile". L’accès y est interdit.
 

Impact sanitaire

 

La population a complètement perdu confiance dans la parole des autorités. Les dernières statistiques sur les cancers de la thyroïde chez les enfants inquiètent. Il y a 75 cas diagnostiqués, dont 33 confirmés après intervention chirurgicale, sur 254 000 enfants contrôlés. Au total, 375 000 enfants ont droit à une échographie de la thyroïde pour dépistage. Il y a déjà beaucoup plus de cas de cancer de la thyroïde que ce à quoi on s’attendait. Les autorités maintiennent qu'elles ne pensent pas que ce soit lié à la catastrophe nucléaire, avec toujours le même argument : à Tchernobyl, l'apparition des cancers est apparue 4 à 5 ans après la catastrophe. Mais il n'y avait pas eu un tel dépistage systématique et la découverte des cancers y a été plus tardive.

Personne ne croit ces affirmations qui se veulent rassurantes. Et si ce n’est pas la catastrophe nucléaire qui est en cause, pourquoi le gouvernement n’étend-il pas le dépistage à tout le pays ?

Trois ans après la triple catastrophe, il y a encore 267 000 réfugiés, dont 100 000 vivent dans des logements préfabriqués. Les autorités régionales de Fukushima recensent encore 136 000 réfugiés dont la vie reste difficile. De nombreuses familles sont disloquées. Quand elles vivaient à plusieurs générations sous un même toit, elles n’ont pas trouvé à se reloger ensemble. La recherche d’un nouvel emploi a aussi conduit à des séparations. Les personnes les plus fragiles payent un lourd tribut : le nombre de décès officiellement liés à l'évacuation à Fukushima est maintenant de 1 656. C'est beaucoup comparé aux deux autres provinces touchées par le tsunami : l'évacuation des côtes a entraîné 434 décès à Iwaté et 879 à Miyagi. 90% des personnes décédées à cause du stress et des mauvaises conditions de vie avaient plus de 66 ans.

La reconnaissance officielle du lien avec l'évacuation intervient quand la famille réclame une indemnisation, après validation par une commission ad-hoc. Parmi les causes de décès prématuré, il y a le manque de soin, le suicide, l'isolement... Cette procédure avait été mise en place après le séisme de 2004 à Niigata. A l’époque, il n'y a plus eu de décès post-catastrophe après un mois. Avec la catastrophe nucléaire, cela continue après presque trois années. A titre de comparaison, le séisme et tsunami ont provoqué 1 607 décès ou disparus à Fukushima et environ 18 500 sur tout le Japon.

Les populations vivant dans les territoires contaminés s’organisent pour survivre. On fait venir la nourriture de loin, on mesure la radioactivité, on fait contrôler la thyroïde par des laboratoires indépendants nouvellement créés… Le laboratoire Chikurin que l’ACRO a soutenu est bien parti. La demande d’analyse ne diminue pas.

Il a contrôlé récemment des vêtements et a trouvé un T-shirt de Fukushima avec 65 Bq/kg en césium après lavage. Il y avait 93 Bq/kg dans des vêtements de sport, toujours après lavage. La demande pour les analyses d’urine reste forte.

 

TEPCo mauvais payeur

 

TEPCo rechigne toujours à indemniser les réfugiés car cela devrait lui coûter 4 900 milliards de yens (35 milliards d'euros). Il s’agit probablement d’une estimation optimiste car la compagnie ne maîtrise pas le calendrier de retour des populations. Outre les indemnisations liées au stress à hauteur de 100 000 yens par personne et par mois (715 euros), elle compense aussi la perte de revenu qu’elle veut arrêter à partir de février 2015, sous le prétexte que le marché de l’emploi s’est amélioré. Cela va à l’encontre des instructions du comité gouvernemental qui stipule que TEPCo doit payer aussi longtemps que les revenus restent inférieurs à leur niveau d’avant la catastrophe.

Quant à ses propres employés qui ont retrouvé à se loger, elle a suspendu les indemnités liées au stress reçues par tous les membres de la famille et a même réclamé le remboursement de celles déjà versées ! Ainsi, une famille avec deux enfants, qui vivait dans une zone maintenant classée en « retour difficile », a eu droit, comme les autres habitants de ces régions, de demander une somme forfaitaire correspondant à 5 années d'indemnisation à partir de juin 2002 afin de les aider à refaire leur vie. Elle a reçu 24 millions de yens. Puis TEPCo a envoyé une demande de remboursement de plus de 30 millions de yens (214 000 euros) sous le prétexte que cette famille avait trouvé à se reloger à partir de l'été 2011. Elle n'est donc plus considérée comme "évacuée". Les autres résidents non employés par TEPCo, originaires des mêmes zones, n'ont pas reçu de demande remboursement. Pourtant, les familles des travailleurs de TEPCo souffrent autant que les autres. Elles ont des frais similaires pour racheter ce qui a été abandonné lors de l'évacuation : meubles, vêtements...

Au 31 décembre 2013, ils étaient 31 383 travailleurs à être passés sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Une grande majorité sont des sous-traitants : 800 compagnies y interviennent. Les nombreux niveaux de sous-traitance, les mauvaises payes, les conditions de travail très difficiles, font qu'il est difficile de trouver une main d'œuvre qualifiée et motivée. Avec les nombreux chantiers de décontamination, 50 000 travailleurs sont concernés. Il y a 25% plus d'offres d'emploi que de demandes à Fukushima. La pègre japonaise en profite parfois pour le recouvrement de dettes : les victimes sont forcées de travailler à la centrale ou dans la décontamination et une partie du salaire est confisqué.

 

L’eau reste le cauchemar de TEPCo

 

A la centrale de Fukushima daï-ichi, trois ans après la fusion de trois cœurs de réacteur nucléaire, l’accident le plus grave, l’eau reste le principal cauchemar de TEPCo. Elle doit arroser continuellement les combustibles fondus pour éviter qu’ils ne se remettent à chauffer et dispersent des gaz et aérosols radioactifs.

L’eau de refroidissement, après s’être fortement contaminée au contact des combustibles, s’écoule de la cuve et de l’enceinte de confinement, percées, dans les sous-sols inondés. Elle rejoint ensuite les sous-sols des bâtiments réacteur, turbine et toutes les galeries souterraines.

TEPCo avait creusé la falaise pour mettre ses réacteurs au niveau de la mer. Cela lui a été fatal. Les sous-sols sont sur le passage des écoulements souterrains. Avant la catastrophe, la compagnie devait pomper 1 000 m3 d’eau souterraine par jour pour éviter les infiltrations. Maintenant, 400 m3 pénètrent chaque jour dans les sous-sols et se mélangent à l’eau contaminée. TEPCo doit pomper cette eau et la mettre dans des cuves pour éviter qu’elle ne se déverse directement en mer. Les cuves s’accumulent et la place vient à manquer. Les 600 autres mètres cube quotidiens s’écoulent en mer. TEPCo estime, à la louche, que la moitié se contamine au passage. Et c’est comme cela depuis les premiers jours de la catastrophe, même s’il a fallu attendre l’été 2013 pour que la compagnie et les autorités japonaises admettent l’évidence.

Par conséquence, la contamination de l’eau des nappes phréatiques atteint des records : jusqu’à 3,1 millions de becquerels par litre en bêta total dans le puits 1-16. Ces données sont récentes car TEPCo se trompait depuis le début sur la mesure de la radioactivité quand la contamination s’élevait : ses détecteurs saturaient et sous-estimaient la pollution ! Elle a découvert l’erreur de débutant durant l’été 2013 mais ne l’a rendue publique qu’au tout début 2014. L’autorité de régulation nucléaire (ARN) a tancé la compagnie car les résultats de mesure sont à la base de la prise de décision. De telles erreurs sont simplement inadmissibles.

Du côté des cuves, l’inquiétude demeure : 750 d’entre elles, construites à la va-vite avec des joints bon marché – la compagnie rogne sur tous les budgets car elle est en faillite – ne tiendront pas longtemps. Durant l’été 2013, l’une d’entre elle a fui pendant un mois avant que TEPCo ne s’en rende compte. Elle a perdu 300 m3 d’eau très fortement contaminée qui a pollué les sols, la nappe phréatique et atteint l’océan.

Un muret de 30 cm entourait la dalle sur laquelle repose les cuves afin de retenir les fuites éventuelles. Mais comme l’eau de pluie s’y accumulait, les vannes d’écoulement étaient maintenues ouvertes. Cela ne servait donc à rien !

Depuis, toutes les vannes ont été fermées, les contrôles renforcés, l’eau de pluie accumulée est contrôlée avant d’être rejetée. En cas de dépassement des limites, elle est stockée. Ces nouvelles mesures n’ont pas empêché une nouvelle fuite en février 2014. 100 m3 d’eau fortement contaminée ont débordé.

L’eau contaminée est allée dans une cuve déjà pleine, qui a débordé, au lieu d’aller dans la cuve à remplir. Trois vannes de transfert, qui auraient dû être fermées, étaient ouvertes. La jauge de la cuve à remplir ne montrait aucune arrivée d’eau. Et une alarme a été ignorée. Il a fallu 9 heures, suite à cette accumulation d’erreurs humaines, pour découvrir la fuite.

Les cuves continuent d’être construites au rythme d’une tous les deux jours. Outre le manque de place, la radioactivité bêta induit un rayonnement X qui peut entraîner une multiplication par 8 du débit de dose par endroits. Il n’était pas pris en compte avant que TEPCo ne se fasse rappeler à l’ordre par l’Autorité de Régulation Nucléaire.

TEPCo est à la peine avec sa nouvelle station de traitement des eaux contaminées ALPS, supposée retirer 62 radioéléments et résoudre ses problèmes. L'unité, initialement prévue pour septembre 2012, est toujours en cours de test. Elle devrait avoir une performance de 750 m3 par jour, mais la réalité est plus proche de 560 m3 par jour à cause des nombreux arrêts de maintenance et de contrôle. Elle génère aussi d’énormes quantités de déchets radioactifs pour lesquels il n’y a pas de solution.

Elle ne retire pas le tritium. Les 400 000 tonnes (ou m3) d’eau contaminée dans les cuves contiennent 817 TBq (817 000 milliards de becquerels) de tritium. Il y aurait aussi 58 TBq dans les sous-sols des bâtiments réacteur et turbine. Cela fait donc un total de 875 TBq. Comme l'autorisation de rejet annuelle pour la centrale avec 6 réacteurs est de 22 TBq, le stock de tritium représente donc 40 années de rejets au maximum autorisé. Même si la station de traitement ALPS devait marcher, TEPCo devra revoir à la hausse ses autorisations de rejet si elle veut se débarrasser de l’eau traitée dans l’océan. Ce n'est pas gagné.

Les travaux de démantèlement avancent pour le réacteur n°4 où des êtres humains peuvent y travailler. Ce ne sera pas le cas pour les trois autres réacteurs où il y a eu une fusion du cœur. Les risques d’irradiation y sont trop élevés. Le retrait des combustibles de la piscine va bon train et devrait être terminé cette année, à l’exception de 3 assemblages endommagés bien avant la catastrophe. TEPCo ne sait pas comment s’y prendre. Dans la piscine du réacteur n°1, ce sont 70 assemblages sur 292 qui sont endommagés, soit presque le quart.

Les deux autres réacteurs non accidentés de la centrale, les n° 5 et 6, ont été finalement mis à l’arrêt définitif par TEPCo, sur ordre du premier ministre. Quant aux 4 réacteurs de la centrale de Fukushima daï-ni, située à 12 km plus au Sud, leur sort n’est pas encore officiellement fixé, bien qu’ils ne redémarreront jamais. Les autorités locales ont été claires à ce sujet.

 

Toujours zéro réacteur en fonctionnement

 

C’est un secret de polichinelle : une partie importante des 48 réacteurs nucléaires restant ne redémarrera jamais, même si aucune autre compagnie ne s’est encore résignée à décider l’arrêt définitif. Un nouveau référentiel de sûreté est en place depuis le 8 juillet 2013 et il n’y a eu que 17 demandes d’autorisation de redémarrage pour le moment. Plusieurs se sont déjà fait retoquer. Les autres sont toujours à l’instruction. Les investissements pour les remettre aux nouvelles normes sont massifs. Le quotidien Asahi est arrivé à la somme de 1 620 milliards de yens (12 milliards d'euros).

Il n’y a pas que les réacteurs qui posent problème : les nouvelles règles imposent un plan d’évacuation pour toute la population dans un rayon de 30 km. De nombreuses communes ne sont pas prêtes. En attendant, tout le parc japonais, qui produisait 30% de l’électricité du pays, est arrêté sans que personne ne puisse donner de date de redémarrage.

La catastrophe vient à peine de commencer. Le Japon n’est pas près de sortir la tête de l’eau. L’ACRO, qui suit au jour le jour les évènements sur son site Internet, peut en témoigner : il ne s’est pas encore passé un jour sans que la presse japonaise ne parle de l’accident nucléaire et de ses conséquences. Peu de sujets de société peuvent se targuer d’un tel impact. Des citoyens ont dû prendre les choses en main. En s’emparant de la mesure de la radioactivité, ils ont obligé les autorités et les producteurs à s’y mettre aussi et ont généralisé les contrôles. Les cartes de la pollution sont maintenant bien établies et il n’y a plus de scandale alimentaire dû à la vente d’aliments dépassant les normes. En revanche, le processus décisionnel est toujours verrouillé. Il est indispensable de démocratiser les choix relatifs à la protection des populations.

TEPCo, quant à elle, a prétendu avoir tiré les leçons de la catastrophe et amélioré sa culture de sûreté. Elle se targue d’être à nouveau en mesure d’exploiter des réacteurs nucléaires à sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa (Niigata). Celle-là même qui avait été fortement secouée en 2007. Pourtant, les erreurs grossières sur la mesure de la radioactivité ou sur la gestion de l’eau contaminée à Fukushima montrent que c’est loin d’être cas. Personne n’a songé à lui interdire d’exploiter du nucléaire, comme on retire le permis à un chauffard.
 

 

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Photo d'entête : la centrale de Fukushima Daiichi en 2014 (capture d'écran webcam TBS 21/01/14)

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 17:15
Hommage au « dernier homme de Fukushima », Naoto Matsumura

Au moment où Naoto Matsumura s'apprête à témoigner en Europe de ce qu'est réellement une catastrophe nucléaire, Elyane Rejony lui rend hommage avec ce très beau texte, émouvant et profond.

 

Hommage au « dernier homme de Fukushima »

Naoto Matsumura

 

 

Le printemps arrive dans nos garrigues, le Ventoux sur l’horizon bleuit, les mésanges chantent le printemps, il fait bon sur la Terre.

Derrière les grands cyprès, Tricastin ronronne sans bruit.

 

Là-bas, à Fukushima, les cerisiers en fleurs allument leurs bourgeons, le ciel joue à sourire, et l’horizon respire.

Mais tout n’est que mensonge. Le bonheur visible n’est que malheur caché. La vie est Mort.

Tout est Mort sur les buissons verts. Tout est Mort dans l’espoir du monde.

Les flèches des radiations transpercent la matière. Chaque seconde. Par millions.

 

Les oiseaux innocents volent, dans le ciel clair, comme avant. Les cadavres d’animaux abandonnés ont séché. Toutes ces bêtes oubliées dans le maelstrom de l’horreur.

 

Naoto Matsumura, debout, face au futur perdu, est revenu vivre, seul avec les chats rescapés en quête de caresses, les chiens fidèles oubliés, les vaches aux yeux doux, les chevaux affamés ; il sourit et survit en Paradis perdu, nourrit ses frères vivants, guérit les éclopés, oubliés et tremblants ; il vit dans le dénuement, les aide à vivre, pauvres innocents, victimes autant que lui, ignorants et vivants, dans les claires solitudes de Paradis perdu

Debout, face à ceux qui nous tuent.

 

Il boit et mange la Mort, son corps est plein de Mort invisible

Derrière son beau sourire d’homme qui aime vivre, vivre, comme tous les vivants il sait.

Il sait mais il vit sa vie de résistant qui mange et boit la Mort chaque jour, souriant, avec ses petits frères aux doux regards aimants, simples êtres vivants, condamnés tous ensemble par l’Apprenti Sorcier qui joue avec le monde.

 

Il est l’humanité. L’humanité perdue par ceux qui nous tuent.

 

Il est la vie. La vie perdue par ceux qui nous tuent.

 

Il témoigne, sourit et nous le regardons.

Nous serons peut-être comme lui, un jour, en garrigues désertes, nourrissant les bêtes abandonnées, si la Mort invisible, concoctée patiemment, recouvre nos destins de son voile transparent.

 

Il nous faut vivre, vivre en résistant. Vivre malgré ceux qui nous tuent,

Ceux qui ont généré les paradis perdus

 

Naoto Matsumura, merci d’aimer la vie, autant que nous l’aimons.

 

Les flèches des radiations transpercent la matière. Chaque seconde. Par millions.

 

 

 

                                   © Elyane REJONY – Mars 2014-

                             

     

 

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Photo d’entête © Antonio Pagnotta

 

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 12:32

Akio Matsumura, ancien diplomate japonais, explique pourquoi selon lui l’élection au poste de gouverneur de Tokyo, qui doit avoir lieu le 9 février, est un enjeu qui concerne le monde entier.

Le nucléaire est finalement au centre du débat électoral (les candidats ont dû se positionner dès le départ pour ou contre le nucléaire) : parce que le Japon doit accueillir les Jeux olympiques de 2020 et qu’il a pris ainsi la responsabilité d’assurer en plus de celle de ses propres habitants, la sécurité des athlètes et des spectateurs étrangers, il ne peut continuer à ignorer ce qui se passe à Fukushima.

M. Matsumura est convaincu que la victoire de Hosokawa à cette élection changerait complètement la donne et que cette élection est pour le Japon une occasion absolument unique de remettre en cause le nucléaire et de prendre un tournant (énergétique) décisif.

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Les Jeux olympiques nucléaires :

l’élection de Tokyo entre crise et opportunité

 

Akio Matsumura

 

 

Article original d’Akio Matsumura paru le 15 janvier 2014 sur le site Finding the missing link.

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

Read in English or 日本語.

 

 

 

Depuis l’accident de Fukushima, j’ai présenté l’avis de plusieurs scientifiques éminents sur la catastrophe de Fukushima et nous avons reçu de nombreuses réponses avisées de la part d’experts issus de divers domaines. Je voudrais remercier ici nos amis d’avoir traduit systématiquement ce travail en français, en espagnol, en japonais et en allemand, une tâche difficile qui nous amené des milliers de nouveaux lecteurs. La conjonction de nos efforts nous a fait gagner une forte crédibilité internationale et a contribué à attirer sur ces problèmes l’attention urgente qu’ils méritent.

 

Au cours de ces trois dernières années, j’ai commencé à comprendre l’énergie nucléaire et comment  les risques très lourds qu’elle engendre – 10 000 ans de dégâts environnementaux – dépassent ce que la plupart d’entre nous sont prêts à trouver acceptable.

 

Le mois prochain, la population japonaise a l’opportunité de remettre en question une fois encore la sécurité de Fukushima. Une élection spéciale destinée à choisir le gouverneur de Tokyo doit avoir lieu le 9 février. C’est une élection que le monde entier va suivre et commenter et qui comprend des discussions sérieuses sur la question de l’énergie. Les candidats se sont déjà prononcés pour ou contre l’énergie nucléaire.

 

Pourquoi l’élection d’un gouverneur devrait-elle avoir une importance internationale ? Tout simplement parce que Tokyo a l’honneur et la responsabilité d’accueillir les Jeux olympiques d’été de 2020.

La tour de Tokyo

La tour de Tokyo

Dans les semaines à venir, le débat électoral va rouvrir la question de la crise incessante de Fukushima et de la sûreté de l’énergie nucléaire. Et il est bon de passer en revue les leçons tirées du drame de mars 2011 et de la catastrophe qui s’en est suivie.

 

  1. Nous avons réalisé quelque chose de très simple : toute machine potentiellement dangereuse doit absolument disposer d’un “bouton d’arrêt” d’urgence qui permette de tout arrêter complètement. Mais les réacteurs nucléaires n’en ont pas, parce qu’on ne peut pas arrêter la radioactivité et par conséquent le combustible irradié continue à dégager de dangereuses quantités de chaleur pendant de nombreuses années après l’arrêt de la centrale.

 

  1. Pendant que les centrales nucléaires génèrent de l’électricité, elles produisent également en masse d’énormes quantités de poisons radioactifs qui resteront dangereux durant des siècles après l’arrêt définitif des centrales. Et ces poisons sont capables de contaminer la nourriture et l’eau longtemps après avoir été émis dans l’environnement.

 

  1. L’eau utilisée pour refroidir un réacteur endommagé est contaminée par la radioactivité. Comme le refroidissement doit se poursuivre pendant des années, le volume d’eau contaminée n’arrête pas croître et il est presque impossible de l’empêcher de se disséminer dans l’environnement ; ce problème touche tout particulièrement les eaux souterraines.

 

  1. Au Japon, nous n’avons pas, pour disposer des déchets radioactifs à long terme, de site qui soit suffisamment isolé de l’environnement pour garantir la sécurité pendant 100 000 ans. Nous n’avons pas non plus de lieu de stockage intermédiaire pour entreposer provisoirement et en toute sécurité les déchets radioactifs pendant cent ou deux cents ans.

 

  1. Le Japon ne sera pas en mesure de démanteler complètement les réacteurs nucléaires de Fukushima et d’en retirer les cœurs radioactifs avant au moins 50 ans. Pendant tout ce temps, les émissions de radioactivité pourront continuer à empoisonner l’atmosphère, le sol et les eaux souterraines, tandis que l’eau contaminée continuera à se déverser dans l’Océan Pacifique.

 

  1. Parce que les centrales nucléaires soulèvent des questions de sécurité nationale, les gouvernements essaient de cacher au public le fonctionnement interne de ces centrales, y compris les défaillances et les épisodes de mauvaise gestion qui pourraient compromettre la sécurité publique.

 

  1. On sait que les effets médicaux des radiations, comme les problèmes de thyroïde, les cancers, les leucémies et les dommages génétiques, ne se révèleront qu’après plusieurs années, voire plusieurs décades. La société va donc être confrontée au fil du temps à l’apparition de toute une série de maladies radio-induites.

 

  1. L’exportation vers les pays en développement de notre technologie nucléaire, qui reste une technologie immature, augmente encore le risque de nouvelles catastrophes nucléaires incontrôlées, qui peuvent résulter non seulement de causes accidentelles mais aussi d’une guerre conventionnelle ou d’une attaque terroriste dans des régions politiquement instables.

 

  1. Tous les réacteurs nucléaires produisent en outre un élément fabriqué par l’homme, le plutonium, qui est le principal explosif nucléaire utilisé dans l’arsenal mondial des armes nucléaires. Ce plutonium persistera pendant des dizaines de milliers d’années après la fermeture du dernier réacteur.

 

Ces neuf vérités sont faciles à digérer ici, mais les opérateurs, les bureaucrates et bien des journalistes ont préféré les laisser dans l’obscurité durant ces trois dernières années. Les inquiétudes du public sont encore exacerbées par le fait qu’aucune solution satisfaisante n’est présentée pour contenir la contamination radioactive émanant des réacteurs endommagés et qu’on ne connaît pas encore – et il faudra encore cinq à dix ans avant de le savoir – le nombre d’enfants affectés par un cancer de la thyroïde ou d’autres formes de cancer.

 

La préparation des Jeux olympiques de Tokyo coïncide justement avec cette période. Il existe peu d’événements aussi prestigieux. Les Jeux représentent un énorme investissement, engageant les finances et la fierté du pays. Le Japon a ainsi prévu un budget de plus de 8 milliards de dollars et sa réputation internationale dépend d’une performance sans accrocs. L’inquiétude prioritaire du CIO et du Japon durant les candidatures était la sécurité : quel serait l’impact de Fukushima et de ses radiations sur les athlètes et les spectateurs ? Le Japon a vaincu les scrupules du CIO. Le président du CIO, Jacques Rogge, a dit au Japon : Vous avez assuré que les Jeux seraient « entre de bonnes mains ». Les informations concernant Fukushima auraient dû aboutir à une conclusion différente. J’espère que les débats liés à l’élection du gouverneur de Tokyo s’intéresseront plus sérieusement à cette question.

 

La meilleure façon de s’assurer que Fukushima ne soit pas une menace pour la sécurité des Jeux olympiques sera d’ajouter aux « bonnes mains » du Japon et du CIO celles d’experts scientifiques et d’ingénieurs internationaux. C’est cette concertation qui pourra évaluer la situation et confirmer que tout ce qui peut-être fait pour atténuer la menace de Fukushima a été identifié et que les mesures adéquates ont été prises en temps utile. Ce sera la médaille d’or la plus respectée de ces Jeux.

 

Cinq candidats sont en liste pour devenir gouverneur de Tokyo et de ses 13,2 millions d’habitants. Le prochain gouverneur de Tokyo sera dans une position absolument unique pour aider le Japon à mettre en place de nouvelles relations internationales et une nouvelle politique énergétique. Le candidat idéal devra posséder des qualités exceptionnelles : une vision à long terme, des talents de diplomate hors-pair, une compréhension claire des questions énergétiques et l’expérience du pouvoir local. À cet égard, M.Morihiro Hosokawa, ancien Premier ministre et ancien gouverneur de Kumamoto, qui est entré dans la course en début de semaine, a une longueur d’avance sur ses adversaires.

 

Je souhaite à Tokyo que les Jeux olympiques soient une réussite. Les citoyens de Tokyo peuvent prouver que c’est ce qu’ils souhaitent eux aussi, en plaçant leur confiance dans un leader capable de trouver des opportunités dans la crise actuelle.

 

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