10 novembre 2015 2 10 /11 /novembre /2015 11:16
Il est temps de se résoudre à un « retrait honorable » du projet Tokyo 2020 vu la situation à Fukushima

Il faut tout annuler : L’ancien ambassadeur du Japon en Suisse, Mitsuhei Murata, a récemment suggéré que le Japon devrait se résoudre à un « retrait honorable » de son projet d’accueillir les Jeux olympiques de 2020, en raison de l’imprévisibilité de la situation à la centrale nucléaire dévastée de Fukushima n°1. (photo ci-contre : KYODO)

 

Il est temps de se résoudre à un « retrait honorable »

du projet Tokyo 2020 vu la situation à Fukushima

 

Brian VICTORIA

  

 

Article paru sous le titre original « Time has come for an ‘honorable retreat’ from Tokyo 2020 over Fukushima » le 4 novembre 2015 sur le site The Japan Times.

 

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

 

 

Lettre adressée à Toshiaki Endo, Ministre chargé des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo

 

Monsieur le Ministre,

 

Permettez-moi de débuter cette lettre en vous présentant mes condoléances les plus sincères. Mais pourquoi, me direz-vous ? Mes condoléances pour la mort de l’idée que des Jeux olympiques se déroulant sans incident à Tokyo en 2020 pourraient servir de vitrine au renouveau économique du Japon.

 

Jusqu’à présent, c’est exactement le contraire qui s’est produit : abandon des plans extrêmement coûteux du Stade national, cafouillage autour du logo olympique avec des accusations de plagiat et les gros titres des journaux prétendant que « les fiascos liés aux Jeux olympiques japonais indiquent un processus de décision dépassé et opaque. » Plus récemment encore, le ministre des Sports japonais, Hakubun Shimomura, a proposé de démissionner suite à l’affaire du stade olympique.

 

Parmi tous ces événements, l’accusation suggérant un « processus de décision dépassé et opaque » est peut-être la plus inquiétante, car elle sous-entend que les deux sérieux problèmes rencontrés jusqu’ici par les Jeux olympiques de 2020 sont de nature systémique, et non pas simplement des phénomènes exceptionnels. Si c’est le cas, il est probable que des problèmes similaires se reproduiront à l’avenir. Or combien de revers les Jeux olympiques de 2020 peuvent-ils affronter ?

 

Il convient peut-être dans ce contexte de se rappeler l’avertissement lancé au 13è siècle par Dogen, le maître Zen : « S’il y a la moindre différence au début, le résultat restera plus éloigné que le ciel de la terre. »

 

L’une des leçons que l’on peut tirer des paroles de Dogen est que pour comprendre l’embarras dans lequel on se trouve à tel ou tel moment, on doit réfléchir à la manière dont on en est arrivé là. Une fois qu’on a fait cela, le « début » devient clair : c’est la déclaration faite en 2013 par le Premier ministre Shinzo Abe au Comité international olympique pour affirmer que la situation à la centrale nucléaire de Fukushima N°1 était « sous contrôle ». Le Premier ministre allait ensuite déclarer à la Diète  « Les conséquences des substances radioactives dans les eaux avoisinantes sont limitées à une superficie de 0,3 kilomètres carrés dans l’enceinte du port de la centrale. »

 

Il suffit de voir les derniers articles décrivant des pluies torrentielles dans la région de Fukushima pour savoir que cette affirmation, si tant est qu’elle ait jamais été justifiée, n’a clairement plus aucun fondement. Tepco lui-même a admis : « Les 9 et 11 septembre, suite au typhon 18 (Etau), de fortes pluies ont provoqué des fuites d’eau du système de drainage dans la mer. » Ne parlons pas de la grande probabilité que des zones récemment décontaminées aient été recontaminées par les fortes pluies qui ramènent dans la plaine les particules radioactives déposées dans les montagnes environnantes. N’oublions pas non plus que nul ne sait où, ni dans quel état, se trouve exactement le combustible fondu des réacteurs 1, 2 et 3.

 

Malheureusement, le maître Zen Dogen n’a pas expliqué que faire quand on se trouve dans un endroit déjà très éloigné de la Terre, ou en l’occurrence, de la vérité. Par chance, l’ancien ambassadeur du Japon en Suisse, Mitsuhei Murata, a récemment proposé une solution éminemment raisonnable : Il est temps, dit-il,  d’organiser un « retrait honorable » du projet d’accueillir les Jeux olympiques de 2020, tant qu’il est encore possible de sélectionner et de préparer un site alternatif. 

 

Dans un article du Gekkan Nippon de septembre, M. Murata a étayé sa proposition en signalant un autre élément erroné dans la déclaration de M. Abe au CIO, à savoir « [Fukushima] n’a jamais causé et ne causera jamais de dégâts à Tokyo. » dans sa réponse, M. Murata énumère plusieurs incidents qui montrent que Tokyo a été affecté par les retombées radioactives de Fukushima, notamment la découverte le 23 mars 2011 que l’eau de la station d’épuration du district de Kanemachi à Tokyo contenait plus de 200 becquerels par litre d’iode radioactif, soit deux fois la limite stipulée pour les jeunes enfants dans la Loi sur la sécurité sanitaire des aliments.

 

Cependant, ce n’est pas le passé qui inquiétait surtout M. Murata, mais le présent et l’avenir. Il faisait ainsi remarquer le danger que continuent à poser les grandes quantités de barres de combustible usé suspendues dans les piscines de désactivation des réacteurs 1, 2 et 3. Contrairement aux barres de combustible du bâtiment réacteur 4 qui ont été retirées avec succès à la fin de 2014, les barres restantes ne peuvent être retirées des bâtiments réacteurs endommagés, en raison des taux de radioactivité élevés à proximité de ces réacteurs dont les cœurs ont tous subi une fusion.

 

La plus grande inquiétude de M. Murata vient d’un certain nombre de signes troublants d’une criticité récurrente dans l’un ou l’autre réacteur à Fukushima N°1. Il rappelle ainsi qu’en décembre 2014, la présence d’iode 131 et de tellurium 132 aurait été détectée dans la ville de Takasaki, dans la préfecture de Gunma. Étant donné la brièveté de la demi-vie de ces particules radioactives, leur présence ne pouvait pas s’expliquer par les fusions ayant eu lieu initialement à Fukushima.

 

M. Murata n’est pas contre les Jeux olympiques en soi, mais il les considère comme une excuse majeure pour éviter de faire ce qui devrait être fait immédiatement, c’est-à-dire faire appel aux plus grands esprits et aux meilleurs experts du monde entier et, avec le soutien inconditionnel du gouvernement japonais, faire tout ce qui est humainement possible pour s’assurer que la situation à Fukushima soit véritablement « sous contrôle ». Ceci contribuerait à garantir que l’Océan pacifique ne serve plus d’égout à ciel ouvert à la radioactivité émanant de Fukushima, et soulagerait également la souffrance et la détresse permanentes des résidents de Fukushima et de ses environs.

 

Comme le notait M. Murata dans la conclusion de son article, « le ciel et la terre ne vont pas tolérer longtemps les conduites immorales. » Compte tenu de tout ceci, Monsieur le Ministre, accepterez-vous de vous joindre à l’appel pour un « retrait honorable » ?

 

BRIAN VICTORIA
Kyoto

 

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26 octobre 2015 1 26 /10 /octobre /2015 17:14
Le Japon et les centrales nucléaires

Raphaël Hauptmann, lecteur tokyoïte du blog de Fukushima, nous fait part d’informations sur le nucléaire, en particulier de la sortie récente d’un documentaire réalisé par Hiroyuki Kawai, juriste militant pour la fermeture de toutes les centrales nucléaires du Japon.

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Centrale de Takahama, fermée en 2015 (source : AFP / Kazuhiro Nogi)

 

Selon une étude menée par l’équipe d’épidémiologistes de l’université d’Okayama dont les résultats ont été rendus publics début octobre, quatre ans après les fuites radioactives de la centrale de Fukushima, le taux d’apparition de cancers de la thyroïde chez les enfants du département de Fukushima est 50 fois plus élevé que la moyenne nationale.

 

Le lendemain du tsunami du 11 mars, les autorités décident l’évacuation dans un rayon de 10 km autour de la centrale. Les recherches de survivants dans la zone sont suspendues à ce moment, empêchant de sauver des dizaines de vies humaines.

 

Les équipes de la centrale de Fukushima ont été proches de l’abandon complet de la centrale. Le premier ministre de l’époque, M. Kan, était personnellement intervenu pour demander aux équipes d’éviter le scénario catastrophe qui aurait provoqué la chute du pays.

 

Le scénario catastrophe est une explosion de la totalité des réacteurs de Fukushima s’ils sont laissés à l’abandon, et une contamination radioactive entraînant la nécessité d’évacuation dans un périmètre de 250 km autour de la centrale, ce qui représente une population de 60 millions de personnes à évacuer, incluant la ville de Tokyo.

 

Prévision de l’évacuation de Tokyo en 2011 par le gouvernement japonais (source : Asahi Shimbun : http://ajw.asahi.com/article/0311disaster/fukushima/AJ201201070039)

Prévision de l’évacuation de Tokyo en 2011 par le gouvernement japonais (source : Asahi Shimbun : http://ajw.asahi.com/article/0311disaster/fukushima/AJ201201070039)

Au Japon, une association de 300 avocats lutte pour l’arrêt des centrales nucleaires sur tout le territoire japonais. Leur leader, M. Hiroyuki Kawai, a mené cette lutte pendant 30 ans. Leur argument : la sécurité des centrales n’est pas assurée, en considérant les risques de tremblements de terre, d’éruptions volcaniques, et la menace terroriste ou militaire. Ils ne bénéficient que d’une très faible exposition médiatique malgré la validité de leurs arguments et leur engagement altruiste, et utilisent Twitter, internet et séances de projection régionales comme vecteurs d’information. Les médias traditionnels japonais sont aujourd’hui fortement contrôlés par le gouvernement en place, la principale chaîne de télévision d’information NHK est sous la direction d’un proche du parti du premier ministre Abe. Les présentateurs trop critiques de la politique du gouvernement sont écartés sans bruits des plateaux de télévision.

 

Des rumeurs circulent sur la volonté des groupes d’extrême droite et de la droite militariste, avec à sa tête M. Abe, de maintenir la production d’énergie nucléaire pour faciliter un armement nucléaire dans le futur. Le gouvernement est en train de faire sortir de force le pays de la voie pacifique empruntée depuis l’Après Guerre et pourrait dans un futur proche renier les principes anti-bombe atomique hérités de Nagasaki et Hiroshima.

 

M. Kawai a réalisé un film documentaire, Nihon to Genpatsu (le Japon et les centrales nucléaires), diffusé du 10 octobre au 30 octobre 2015 dans une salle de cinéma du quartier de Shibuya à Tokyo. Ce malgré la qualité du documentaire qui mériterait une diffusion nationale et d’être vu par tous, apportant une vision claire des évènements de Fukushima et du fonctionnement du village nucléaire Japonais, qui a ses ramifications dans 60% des organes et administrations du pays et achète le silence des collectivités locales via des subventions.

 

Ayant expérimenté au Japon en 2011 la terreur liée aux radiations de Fukushima, je souhaite la fermeture des centrales nucléaires mondialement, pour tirer un trait sur le cauchemard éveillé qu’est le nucléaire, et faire progresser notre société. C’est notre mission d’éviter les catastrophes qui peuvent menacer l’espèce humaine d’extinction.

 

 

Le 14 avril 2015, un jugement de tribunal est rendu et donne victoire à Kawai-sensei pour la fermeture de la centrale nucléaire de Takahama, qui permet de protéger du risque nucléaire la région du lac Biwa, de Kyoto et Nara. C’est la première fois dans l’histoire du Japon qu’une centrale est arrêtée par décision juridique.

 

M. Kawai n’a pas peur et poursuit son combat de toutes ses forces, parce que sa lutte est juste. Il sait que la résistance de ses ennemis est un combat perdu d’avance et son objectif actuel est de retarder la remise en route des centrales japonaises jusqu’au moment où le transfert vers les energies renouvelables sera devenu une évidence. L’ancien premier ministre Koizumi est engagé à ses côtés pour la sortie du nucléaire et le transfert vers les énergies renouvelables.

 

Tokyo, Octobre 2015

Raphaël Hauptmann

 

Le Japon et les centrales nucléaires

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En savoir plus

Hiroyuki Kawai est né en 1944 dans l'ancienne colonie japonaise de la Mandchourie au nord-est de la Chine. Après des études à l’Université de Tokyo, il a commencé à pratiquer le droit en 1970 comme avocat. Aujourd'hui, il est président de Sakura Kyodo Law Offices à Tokyo. Après l'accident nucléaire de Tchernobyl, M. Kawai fit connaissance avec Jinzaburo Takagi, qui est l'un des fondateurs du Centre d'information citoyen sur le nucléaire (CNIC), et a acquis la conviction que les centrales nucléaires sont le plus grand destructeur de l'environnement. En coopération avec un ami avocat Yuichi Kaido, expert de premier plan dans les poursuites contre les centrales nucléaires, M. Kawai a commencé à se battre pour fermer les centrales nucléaires par les tribunaux en s’impliquant personnellement dans des poursuites contre la centrale nucléaire d’Hamaoka dans la préfecture de Shizuoka et contre le projet de la centrale nucléaire d’Ohma dans la préfecture d'Aomori.
Après le 11 mars 2011, M. Kawai est devenu encore plus actif dans les activités anti-nucléaires. Persuadé que le Japon doit s’orienter vers une société indépendante de la production d'énergie nucléaire, il a créé le Réseau national des conseillers juridiques dans les affaires contre les centrales nucléaires, qui a intenté des poursuites contre presque toutes les centrales nucléaires au Japon. Il conduit également le groupe de conseil pour les actionnaires de Tokyo Electric Power Company (TEPCO), qui réclament réparation de 5500 milliards de yens, la plus grande demande d'indemnisation dans l'histoire japonaise. Il est également l’avocat représentant un groupe de 14 716 plaignants qui poursuit en pénal les présumés contrevenants, dont les dirigeants de TEPCO, concernant la catastrophe nucléaire de Fukushima et les dommages qui en résultent.

Son adversaire actuel est le village nucléaire japonais. Il le définit comme une structure informelle gigantesque à but lucratif occupant 60% à 70% de l'économie japonaise, qui comprend non seulement les compagnies d'électricité, mais aussi des entreprises générales de construction, des banques, des entreprises commerciales, des fabricants, des entreprises de communication de masse, des chercheurs et des politiciens. (source : CNIC)

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Raphaël Hauptmann, Français expatrié de 36 ans, vit au Japon depuis novembre 2007 et travaille dans des filiales de groupes industriels. Il souhaite contribuer au débat libre sur le sujet du nucléaire et apporter un point de vue local sur la perception de la situation au Japon.

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19 octobre 2015 1 19 /10 /octobre /2015 13:26
Fukushima, bilan d’une situation sanitaire inquiétante

Avec ce nouvel article, la chercheuse Cécile Asanuma-Brice fait le point sur la dernière enquête épidémiologique concernant l’exposition à de faibles doses de radioactivité et sur les recherches médicales menées à Fukushima après l’explosion de la centrale en mars 2011. Sans surprise – ce n'est la première étude sur le sujet – il est confirmé que les faibles doses de radioactivité augmentent le risque de mort par leucémie. On apprend également qu'une étude scientifique japonaise confirme un taux des cancers de la thyroïde de 20 à 50 fois plus élevé à Fukushima que dans le reste du pays. Par ailleurs, l'article indique 64 décès d'ouvriers ayant travaillé à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi depuis 2011, alors que Tepco n’en dénombre que 14 officiellement. Malgré les évidences, les autorités et l'opérateur continuent de nier les effets sanitaires désastreux de la catastrophe de Fukushima et de l'utilisation de l'énergie nucléaire en général.

PF

 

-oOo-

 

 

Fukushima, bilan d’une situation sanitaire inquiétante

 

Cécile Asanuma-Brice

 

 

Source : http://blogs.mediapart.fr/blog/cecile-asanuma-brice/191015/fukushima-bilan-d-une-situation-sanitaire-inquietante

 

 

Tant est grand l’irrationnel en cet affaire et par-delà les contradictions qui dépassent l’entendement, simultanément à l’annonce des résultats du groupe de recherche INWORKS (Ionising radiation and risk of death from leukemia and lymphoma in radiation-monitored workers) selon lesquels le risque de mortalité par leucémie ou myélome multiple des travailleurs de centrales nucléaires après exposition à des faibles doses est désormais avéré [1], le gouvernement japonais, avec l’aval de l’AIEA [2], a relevé les doses acceptables pour les travailleurs du nucléaire de 100msv/an à 250 msv/an en cas d’urgence [3].


Pour rappel, cette même norme qui était à 20 mSv/an avant l’explosion de la centrale de Tepco - Fukushima Dai ichi a été réhaussée à 100 mSv/an après l’accident (pour les travailleurs du nucléaire) et à 20 mSv/an pour la population civile. Suite au réhaussement de la norme, lors du seul mois d’août 2015, on compte trois décès parmi les travailleurs de la centrale nucléaire de Fukushima Dai ichi, ce qui porte à 64, selon les chiffres officiels [4], le nombre de travailleurs décédés des conséquences de leur travail.

 

Devant la vivacité des prises de position concernant les conséquences sanitaires du nucléaire, nous avons jugé nécessaire de refaire un bref bilan sur le sujet, afin de poser une question des plus candides : le nucléaire est-il dangereux pour l’homme ? Où en sont les enquêtes épidémiologiques sur le sujet ? Qu’avons-nous appris des diverses recherches médicales menées à Fukushima après l’explosion de la centrale en mars 2011 ?

 

 

Les effets épidémiologiques du nucléaire : Even INWORKS [5] doesn’t work…

 

Cette étude, menée par 13 chercheurs en épidémiologie provenant tous de laboratoires distincts, a été rendue publique en juin 2015. Son financement provient du centre de prévention et contrôle des maladies, du Ministère de la santé, du travail et du bien-être du Japon, de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté nucléaire (IRSN), d’AREVA, d’électricité de France, de l’institut national pour la sécurité et la santé (USA), du département de l’énergie américain, du service sanitaire et humanitaire des Etats-Unis, de l’université de Caroline du Nord, du ministère de la santé publique anglais. Les financements de cette recherche relèvent donc principalement d’acteurs impliqués directement dans les intérêts du microcosme nucléaire. Néanmoins, les auteurs de cette recherche précisent que les financeurs ne sont à aucun moment intervenus dans la recherche ou dans la rédaction du rapport, leur rôle s’étant limité à l’autorisation d'accès aux données. Cette étude a consisté à suivre non moins de 308 297 travailleurs employés dans un équipement nucléaire depuis au moins un an, pour la France : par la Commission d’Energie Atomique (CEA), AREVA Nuclear Cycle, ou l’entreprise nationale d’électricité (EDF) ; les départements de l’énergie et de la défense pour les USA ; et pour l’Angleterre, les employés de l’industrie nucléaire inscrits au registre national des travailleurs de la radioactivité [6]. La méthode utilisée pour suivre l’état de santé des travailleurs a été la régression de Poisson, ou modèle linéaire de fonctions logarithmiques, qui permet de quantifier les associations entre la dose absorbée par la moelle épinière, et le taux de mortalité par leucémie, lymphoma (tumeurs qui se développent sur les cellules lymphatiques) ou myélome multiple. Jusqu’à présent les données dont nous disposions provenaient essentiellement de la radiothérapie. On avait par exemple démontré que l’exposition annuelle à des doses de radiations ionisantes était passée de 0,5 mGy par personne en 1982 à 3,0 mGy par personne en 2006 aux Etats-Unis. Ce phénomène a été observé dans la plupart des pays à revenus élevés. D’autres données avaient été accumulées via le suivi épidémiologique des survivants des deux bombes atomiques larguées par les Etats-Unis à Hiroshima et Nagasaki en août 1945. Leur analyse a permis de démontrer le lien de cause à effet entre l’exposition à des radiations ionisantes et le développement de leucémie. Mais ces résultats ne concernaient que l’exposition à des niveaux élevés de radiation. Les auteurs n’évoquent pas les bases de données effectuées et analysées après Tchernobyl. L’étude menée par l’équipe de chercheurs de INWORKS quant à elle, prouve la corrélation entre le risque de mort par leucémie et l’exposition à de faibles doses de radiation, via un suivi des individus concernés sur une période de 60 ans.

 

Risque relatif de leucémie – à l'exclusion de la leucémie lymphoïde chronique – associée à 2 ans de dose cumulée pour la moelle osseuse rouge (source : http://www.thelancet.com/journals/lanhae/article/PIIS2352-3026%2815%2900094-0/fulltext)

Risque relatif de leucémie – à l'exclusion de la leucémie lymphoïde chronique – associée à 2 ans de dose cumulée pour la moelle osseuse rouge (source : http://www.thelancet.com/journals/lanhae/article/PIIS2352-3026%2815%2900094-0/fulltext)

La raison au service du devoir de soumission

 

Mais puisque rien n’arrête ceux qui vont se servir à la boucherie ALARA (As Low As Reasonably Achievable – aussi bas que raisonnablement possible) [7], c’est moins d’évidences épidémiologiques que de « raison » dont nos vies dépendraient. Ainsi, la démagogie en la matière aurait depuis peu remplacé le terme de victime par celui de « personnes affectées » dans ses documents. Ce changement de terminologie, notamment dans les rapports de l’ICRP [8] n’est pas sans conséquence car l’affect, est, en psychologie, ce qui est opposé à l’intellect, et en cela, induirait des comportements qui ne seraient pas rationnellement fondés. En psychologie, l’affectivité est opposée à la cognition, soit aux capacités d’un raisonnement rationnel bien que cette approche dichotomique tende à se nuancer au cours du temps. En outre, l’utilisation du terme d’affect ici renvoie au discours d’une peur irrationnelle d’un danger mal connu (le nucléaire) qui serait à l’origine d’une radio-phobie. Récemment, l’ICRP s’accorde à dire que ce terme de « radio-phobie » dont elle était l’auteur, est déplacé. Il serait, selon leur nouveau discours, normal que les personnes aient peur car elles seraient dans la méconnaissance. Il s’agirait donc de mettre en place un système d’éducation afin de remédier à l’ignorance régnante. Cette logique est néanmoins en contradiction avec celle développée par les mêmes personnes pour appliquer le principe ALARA, soit : « nous ne savons pas, scientifiquement, quels effets sanitaires ont les faibles niveaux de radioactivité, donc on ne peut que faire avec sur place ». Le tout sera donc de trouver la voie pour enseigner ce que l’on ne sait pas… Cela en dit long sur le poids donné à la simple communication en la matière. Par ailleurs, l’étude Inworks a désormais démontré les conséquences sanitaires concrètes des faibles doses. Ainsi, on peut se demander si la communication mise en place par l’ICRP ne relève pas de l’endoctrinement publicitaire plus que de l’information scientifiquement fondée.

 

 « Faire aussi bas que raisonnablement possible » (ALARA) signifie également, selon Jacques Lochard, que « Le droit au refuge ne peut être une des règles de la radio-protection. Nous devons accepter la situation et faire avec. » [9]. Deborah Oughton (CERAD) complète ces termes prononcés lors du symposium sur l’éthique en radio-protection par « nous devons éduquer les gens aux risques, afin de rendre ce risque plus acceptable ». Le tout est de savoir par qui ce risque devrait être accepté et pourquoi. Ces quelques extraits d’intervention choisis parmi d’autres, nous ont amené à nous interroger sur ce qui est très certainement l’une des préoccupations majeures de nos sociétés aujourd’hui, soit le fait que ceux qui effectuent la prise de risque sont rarement ceux qui reçoivent les bénéfices de cette prise de risque. En cela la situation devient inacceptable pour ceux qui en sont victimes. Cela se reflète concrètement par la détérioration de leur état psychologique et se traduit par un taux de suicide qui augmente de façon exponentielle.

 

 

Les effets psychologiques du nucléaire : un retour impossible

 

Nous avions établi un premier bilan en décembre 2014 du nombre de victimes de cette gestion aussi désastreuse que le désastre lui-même, comptabilisant 1170 décès relatifs à l’explosion de la centrale nucléaire de Tepco [10]. Les résultats d’une enquête récente menée auprès de 16 000 personnes réfugiées par l’équipe du professeur Takuya TSUJIUCHI, directeur de l’institut d’anthropologie médicale sur la reconstruction des désastres de l’université de Waseda [11], montre que plus de 40% d’entre elles sont atteintes de troubles de stress post-traumatique (PTSD). Le professeur Tsujiuchi, interviewé par la NHK le 27 mai 2015, précise que contraindre ces personnes au retour à la vie sur le lieu générateur du désordre psychologique alors même que cet environnement reste instable en raison du taux de contamination et de l’état de la centrale nucléaire en déliquescence, aurait des conséquences dramatiques. Celui-ci précise qu’à la différence des résultats des tests post-traumatiques effectués après des tremblements de terre, il ressort de cette enquête que les victimes ne sont pas confrontées à un simple stress dans la gestion de leur vie quotidienne, mais ressentent une véritable angoisse de mort face à la menace nucléaire. Selon le professeur Tsujiuchi : « aujourd’hui on fait comme si la catastrophe avait pris fin, alors que ça n’est pas le cas. On coupe l’aide au logement, puis, l’indemnité pour préjudice nerveux, puis les compensations financières pour perte de bien… il n’y aura bientôt plus d’aides au refuge. La situation est très dangereuse. »

 

Carte de la Préfecture de Fukushima et des aires de dépistage de nodules thyroïdiens de 2011 à 2013 (source : http://www.ourplanet-tv.org/files/Thyroid_Cancer_Detection_by_Ultrasound_Among.99115.pdf)

Carte de la Préfecture de Fukushima et des aires de dépistage de nodules thyroïdiens de 2011 à 2013 (source : http://www.ourplanet-tv.org/files/Thyroid_Cancer_Detection_by_Ultrasound_Among.99115.pdf)

Les enquêtes épidémiologiques à Fukushima : Il est toujours trop tôt à moins qu’il ne soit déjà trop tard…

 

Le 8 octobre 2015, lors d’une conférence de presse à Tôkyô au club des correspondants étrangers du Japon, le Professeur Toshihide TSUDA, épidémiologiste de l’université d’Okayama, spécialiste des retombées sanitaires des pollutions environnementales, exprime son désarroi quant à la manière dont les enquêtes épidémiologiques sont actuellement menées à Fukushima. L’université médicale de Fukushima ainsi que la Préfecture elle-même, deux acteurs à la tête des investigations menées depuis 2011, estiment encore aujourd’hui, qu’il est trop tôt pour tirer des conséquences sérieuses des résultats obtenus.

 

Quels sont ces résultats ?

 

Le professeur Tsuda et son équipe ont repris la totalité des données rassemblées d’octobre 2011 jusqu’en juin 2015. Soit, l’échographie de la thyroïde d’un échantillon de 370 000 personnes âgées de moins de 18 ans au moment des faits. Ils ont mené une étude comparative prenant en compte la moyenne connue de développement de cancer de la thyroïde sur l’ensemble du Japon par classe d’âge par année afin de quantifier le rapport de causes à effets entre la pollution engendrée par les isotopes qui se sont répandus dans l’atmosphère après l’explosion de la centrale et l’accroissement du nombre de cancer de la thyroïde chez les enfants de moins de 18 ans dans la région.

 

« Si l’on fait une comparaison avec la moyenne nationalement connue, on en déduit, que le taux de cancer de la thyroïde des moins de 18 ans a été multiplié par 50. Dans les endroits où le taux est naturellement faible, on trouve une multiplication par 20 fois du nombre de cancer de la thyroïde. Dans les localités (au plan national) où le taux était le plus faible, nous n’avons pas encore détecté de cas de développement de cancer de la thyroïde. »

 

Le professeur Tsuda se porte en faux face au rapport de l’organisation mondiale de la santé de 2013 qui sous-estime considérablement les conséquences sanitaires de l’explosion de la centrale de Fukushima. Selon lui, il sera bientôt trop tard pour prendre les mesures qui s’imposent face à une multiplication importante des cancers (il s’agit en particulier de cancers de la thyroïde,  de leucémies et de cancers du sein) dans les régions contaminées qui n’ont toujours pas toutes été évacuées, et dans lesquels, bien au contraire, on rappelle les familles réfugiées dites "volontaires" à revenir habiter. Le professeur Toshihide TSUDA a publié le 5 octobre 2015 les résultats de ses recherches dans la revue internationale Epydemiology [12] et les exposera à l’Institut des systèmes complexes (CNRS) à Paris le 9 novembre prochain.

 

 


[1] Ionising radiation and risk of death from leukemia and lymphoma in radiation-monitored workers (INWORKS) : an International cohort study, Klervi Leuraud, David B Richardson, Elisabeth Cardis, Robert D Daniels, Michael Gillies, Jacqueline A O’Hagan, Ghassan B Hamra, Richard Haylock, Dominique Laurier, Monika Moissonnier, Mary K Schubauer-Berigan, Isabelle Thierry-Chef, Ausrele Kesminiene, 22 juin 2015.

 

[2] Agence Internationale à l’Energie Atomique

 

[3] NHK News, 25 Juillet 2015. 緊急時の被ばく線量 上限引き上げ案を審

Nikkei, 15 août 2015, 原発作業員の被曝限度上げ、緊急時250ミリシーベルトに 規制

http://www.nikkei.com/article/DGXLASDG08H1Q_Y5A700C1CR0000/

 

[4] Journal Nikkan Gendai du 26 août 2015 :

http://www.nikkan-gendai.com/articles/view/news/163113

 

[5] Ionising radiation and risk of death from leukemia and lymphoma in radiation-monitored workers

 

[6] dixit : National Registry for Radiation Workers in the UK.

 

[7] Principe de précaution en matière de radio-protection lorsqu’il y a incertitude sur la relation dose-effet.

 

[8] Commission internationale de Protection Radiologique. Symposium 2-3 juin 2015 à l’Université Médicale de Fukushima : workshop sur les questions d’éthique dans le domaine de la radio-protection, organisé par l’université médicale de Fukushima et l’ICRP

 

[9] Prononcé en anglais : « The right of refuge could not be one of radio-protection rules. We have to accept situation and deal with ». Ibid.

 

[10] Cécile Asanuma-Brice (2014) : Beyond reality: The management of migratory flows in a nuclear catastrophe by a pro-nuclear State, Japan Focus, nov. (en anglais)

 

[11] Waseda Institute of Medical Anthropology on Disaster Reconstruction

 

[12]http://journals.lww.com/epidem/Abstract/publishahead/Thyroid_Cancer_Detection_by_Ultrasound_Among.99115.aspx

 

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Source illustration d’entête : Daily News (Santana/AP)

 

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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 06:53
Comment réarranger  les chaises-longues sur le Titanic nucléaire

Article paru sous le titre original « Rearranging the deck chairs on the nuclear Titanic » le 19 septembre 2015 sur le site du Japan Times

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Auteur : Jeff Kingston

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Traduction française : Fukushima is still news

Le bilan de l’accident nucléaire de 2011 à Fukushima récemment publié par l’Agence internationale de l’énergie atomique n’offre pas une lecture réjouissante et tombe à pic pour nous rappeler pourquoi le redémarrage de la centrale nucléaire de Sendai (dans la province de Kyushu) n’est pas une bonne idée.

 

Quand un organisme de promotion de l’énergie nucléaire présente, à de multiples reprises, de sévères critiques de l’affligeante culture de la sécurité nucléaire du Japon et expose la médiocrité  des mesures d’urgence et des protocoles de gestion des catastrophes, il est temps de se demander si les choses ont réellement changé dans les cinq dernières années, et si c’est une bonne idée de redémarrer les réacteurs nucléaires japonais quels qu’ils soient.


En 2012, le gouvernement a mis en place un nouvel organisme de surveillance de la sécurité nucléaire, l’Autorité de régulation nucléaire (NRA en anglais) et il prétend aujourd’hui que le Japon utilise les critères de sécurité les plus stricts du monde. Mais est-ce bien vrai ? Et est-ce vraiment important ?


Pour David Lochbaum, co-auteur de “Fukushima: The Story of a Nuclear Disaster,”un livre paru l’an dernier et le meilleur que j’aie pu lire sur la fusion des réacteurs, les dernières réformes ne sont qu’une manière de « réarranger les chaises-longues sur le Titanic nucléaire ». Lochbaum n’accorde aucune crédibilité à l’allégation du Japon qui veut que ses normes soient les plus strictes du monde.

 

« J’aimerais encore mieux acheter le pont de Brooklyn, » ironise Lochbaum. « Qu’aurait dit le Japon de ses normes de sécurité le 10 mars 2011 ? Aurait-il admis que ses normes de sécurité n’étaient qu’au 23è rang mondial, mais que ce niveau de protection était suffisant pour les citoyens japonais ? 

« Tout cela n’est que gesticulations sans valeur.  Aucun organisme de régulation quelque soit le pays ne concèderait publiquement ne pas avoir ce qu’il y a de mieux au monde en matière de normes. »


Si la NRA avait existé avant Fukushima, Lochbaum est d’avis que la catastrophe aurait démontré l’insuffisance de cet organisme.


« La NRA aurait été éclatée et ses attributions déléguées à diverses agences gouvernementales, » dit-il.


Mais à l’époque, la responsabilité et l’autorité en matière de sûreté nucléaire étaient divisées entre plusieurs agences et le gouvernement a décidé de concentrer tous les pouvoirs entre les mains de la NRA. Et c’est ce qu’il appelle une solution.


« Les catastrophes sont une mauvaise chose et nécessitent des changements, » dit Lochbaum. « On en oublie que les changements ne résolvent en rien les problèmes sous-jacents. »


Cependant, parmi ceux qui « réarrangent les chaises longues nucléaires », le Japon n’est pas le seul pays à brandir un simulacre d’amélioration de la sécurité. Lochbaum rappelle comme exemple l’incident qui a eu lieu en 2008 en Pennsylvanie.


« Quand on a découvert que des responsables sécurité sous traitants dormaient pendant leur  temps de travail à la centrale nucléaire de Peach Bottom, le directeur a licencié le sous-traitant et conservé les responsables sécurité, » rappelle-t-il. « C’était grosso modo le même groupe de personnes mais avec un logo différent sur leur uniforme. Mais la différence de logo avait en quelque sorte « résolu » le problème et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. »

 

L’histoire est pertinente puisque la plupart des employés de la NRA travaillaient auparavant pour l’Agence de sûreté nucléaire et industrielle qui a été tant décriée. La médiocrité du système de surveillance et les défaillances du système de sécurité qui ont été reprochés à l’Agence étaient dus à l’emprise réglementaire et à son attitude de servilité envers les opérateurs.


« C’est plus pratique de blâmer l’emprise réglementaire pour le désastre de Fukushima que de chercher la vérité,» indique  Lochbaum . «  Mais je ne connais aucun réacteur au monde, de quelque type que ce soit, qui aurait pu survivre au double impact du séisme et du tsunami qui a terrassé la centrale. » Et pourtant, ce n’est pas rassurant de savoir, comme le dit Lochbaum, que « le type et les procédures de fonctionnement de Fukushima ne sont pas radicalement différents de ceux qu’on trouve ailleurs dans le monde. »


Le rapport de l’AIEA et Lochbaum insistent tous deux sur la nécessité d’une défense en profondeur, c’est-à-dire de plusieurs niveaux d’infrastructures de sécurité, d’équipements et de redondance, pour réduire les possibilités d’accident nucléaire.


Une défense en profondeur dépend de multiples barrières qui limitent les risques, mais Lochbaum énumère toutes les barrières qui n’ont pas joué leur rôle à Fukushima : arrêt de l’électricité hors site, arrêt de l’électricité sur le site même, des générateurs de secours sur le site qui n’ont pas pu être mis en route à temps, un mur de protection anti-tsunami pas assez haut, etc.

 

« Si une seule de ces barrières avait fonctionné, il n’y aurait pas eu de Fukushima, » insiste Lochbaum. « Il n’y a tout simplement pas eu suffisamment de “ et si ?”, ce que l’AIEA décrit comme « un manque de remise en question des systèmes de sécurité existants. »
 

L’AIEA sous-entend que parce qu’ils ne s’étaient pas préparés au pire et qu’ils s’appuyaient sur des scénarios probabilistes fondés sur des hypothèses démesurément optimistes, les instances de réglementation japonaises et les opérateurs de centrales ont négligé leur devoir. Le risque est bien là que la NRA, en vantant son nouveau système de sécurité, soit une fois encore en train d’alimenter le mythe de la sécurité.

« Quand nos hypothèses sont bonnes, les “critères les plus stricts” ont belle allure, » explique Lochbaum. «Mais quand nous nous trompons, c’est la faute de l’emprise réglementaire, d’une centralisation ou d’une décentralisation excessives dans la gestion, ou n’importe quelle excuse bidon. »

 

La NRA va continuer en grande partie à s’appuyer sur les déclarations et les autocontrôles des opérateurs pour garantir le respect de la réglementation. Étant donné que, de leur propre aveu, tous les producteurs d’énergie ont triché sur les données concernant les réparations et la maintenance, pourquoi leur ferait-on confiance aujourd’hui ?  

 

La centrale nucléaire de Sendai, dans la préfecture de Kagoshima, a été relancée cette année (Photo : REUTERS).

La centrale nucléaire de Sendai, dans la préfecture de Kagoshima, a été relancée cette année (Photo : REUTERS).

Lochbaum note également les incohérences énormes entre les évaluations de sécurité de la Commission de réglementation nucléaire américaine (la NRC) et celles des opérateurs. Il compare les objectifs de sécurité à des limites de vitesse pour le nucléaire, mais celles-ci n’ont aucun sens puisque les radars du gouvernement et les compteurs de vitesse des opérateurs sont complètement incontrôlables. Le résultat le plus concordant est une vitesse de 110 miles par heure au compteur du radar, alors que l’opérateur affirme avoir respecté la limite de vitesse de 55 miles. Mais dans une autre centrale, celle de Watts Bar dans le Tennessee, « le compteur nucléaire affichait 55 miles/heure quand le radar de la NRC affichait le chiffre accablant de 42 853 miles/heure ! ».


La conclusion de Lochbaum est que les modèles d’évaluation de risques « ne peuvent servir qu’à raconter des histoires amusantes et à perdre son temps de manière improductive tant que leurs résultats sont si loin de coïncider. Quand l’évaluation des risques présente un facteur de différence de 2 à 800, il est impossible de prendre des décisions qui tiennent véritablement compte des risques. Il ne s’agit plus de décision informée, mais de décision dé-formée. »

 

Il ne faut pas non plus attendre de miracles des tests de résistance appliqués aux réacteurs japonais ou d’autres mesures comme l’allongement de la hauteur des murs anti-tsunami, de la durée des batteries et autres améliorations marginales.


« Individuellement et collectivement, (tout cela) sert un peu de garde-fous et réduit la probabilité qu’une mauvaise hypothèse ne déclenche une autre catastrophe nucléaire, » fait remarquer Lochbaum. »  Mais tant que les barrières protectrices seront le résultat de suppositions sans avoir recours au “et si ?”, des catastrophes nucléaires continueront à se produire. »


L’AIEA affirme que le laxisme n’a pas sa place dans la sécurité nucléaire, mais n’interpelle pas le Japon sur une faille flagrante dans son système de préparation aux catastrophes. Elle expose en détail la nécessité de mettre en place un système d’évacuation d’urgence, des entraînements et des exercices adaptés, mais dans la réglementation actuelle, cette responsabilité revient aux villes qui hébergent les centrales, ce qui excède leurs capacités limitées, en particulier depuis que le périmètre de la zone d’évacuation autour des centrales est passé à 30 km. Les simulations d’évacuation fondées sur des conjectures optimistes montrent bien que la population vivant dans la zone d’évacuation sera exposée à d’importantes doses de radiation parce que les réseaux de transport seront saturés. Et si l’on prend en compte le risque d’une éruption volcanique qui déposerait une épaisse couche de cendres et d’un tsunami concomitant qui dévasterait les routes côtières, l’évacuation serait catastrophique.

 

Le Titanic lui aussi était mal préparé à évacuer les passagers, parce qu’il avait omis d’imaginer l’inimaginable et donc mal géré le risque. Il semble que les enseignements de Fukushima sont eux aussi ignorés : on préfère escamoter les risques et espérer pouvoir improviser de façon inspirée. Il y a donc bien lieu pour les citoyens japonais d’aller en justice pour bloquer le redémarrage des réacteurs et pour des juges courageux de résister aux pressions du village nucléaire et de prendre le parti du bon sens.

 

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12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 22:23

Citation de la source :

Watanabe, Y. et al., Morphological defects in native Japanese fir trees around the Fukushima Daiichi Nuclear Power Plant. Sci. Rep. 5, 13232; doi: 10.1038/srep13232 (2015).

Auteurs : Yoshito Watanabe1,*, San’ei Ichikawa2,*, Masahide Kubota2, Junko Hoshino3, Yoshihisa Kubota1, Kouichi Maruyama1, Shoichi Fuma1, Isao Kawaguchi1, Vasyl I. Yoschenko4 & Satoshi Yoshida1

Publication reçue le 23 février 2015 - Validée le 20 juillet 2015 - Publiée le 28 août 2015

Publication sous licence libre, rapport scientifique sur le site nature.com, lien-source :

http://www.nature.com/articles/srep13232

Traduction : Evelyne Genoulaz

1Fukushima Project Headquarters, National Institute of Radiological Sciences, Chiba 2638555, Japan. 2Japan Wildlife Research Centre, Tokyo 1308606, Japan. 3Tokyo College of Environment, Tokyo 1308606, Japan. 4Institute of Environmental Radioactivity, Fukushima University, Fukushima 9601296, Japan. *These authors contributed equally to this work. Correspondence and requests for materials should be addressed to Y.W. (email: y_nabe @ nirs.go.jp)

 

 

-oOo-

 

 

Après laccident à la centrale nucléaire n°1 de Fukushima Daiichi [F1NPP] en mars 2011, on a porté beaucoup d’attention aux conséquences biologiques du relâchement de radionucléides dans son proche environnement. Notre recherche s’est intéressée aux modifications dans la morphologie du sapin japonais, un conifère japonais présent à l’état naturel de façon endémique, sur des sites proches de la centrale. Nous avons pu observer sur les populations de sapins japonais poussant près de la centrale une augmentation de défauts morphologiques significative, concernant des suppressions de rameaux de tête sur l’axe principal, par comparaison avec une population de référence située loin de la centrale. La fréquence de ces défauts a pu être  mise en correspondance avec les niveaux de contamination des sites d’observation. Une augmentation significative de la suppression des rameaux de tête a pu être observée dans ceux dont l’élongation s’est produite postérieurement au printemps 2012, soit une année après l’accident. Nos résultats conduisent à la conclusion que la contamination par des radionucléides aurait contribué à des déficiences dans la morphologie des sapins japonais situés dans une zone proche de la centrale.

 

Au cours de l’accident à la centrale nucléaire n°1 de Fukushima Daiichi en mars 2011, des radionucléides relâchés dans l’atmosphère contaminèrent la zone environnante (1-2). Depuis l’accident, on a porté beaucoup d’attention aux conséquences biologiques d’une contamination par ces radionucléides. Afin de rechercher des changements biologiques opérés dans l’environnement, divers organismes présents à l’état sauvage dans les environs de la centrale et susceptibles d’être des indicateurs, ont fait l’objet d’observations, comme les singes japonais (3), les papillons Lycaneid ou encore les pucerons à galle de l’Epinette [gall-forming aphid] . Néanmoins, la poursuite d’études  sur des organismes sensibles au rayonnement, nous permettrait de mieux nourrir les conclusions, s’agissant de savoir si la contamination radioactive résultant de l’accident à la centrale eut un impact biologique sur l’environnement.

Au sujet de la biosurveillance quant à la contamination radioactive du moins, il a été prouvé que les conifères sont des indicateurs intéressants en raison de leur radiosensibilité élevée, comme l’a révélé voilà quelques décennies une étude de terrain utilisant des équipements à rayonnement gamma (6-9). C’est ainsi qu’on a conclu à des dommages sur deux conifères suite à l’accident nucléaire de Tchernobyl de 1986 : deux essences locales, le Pin sylvestre (Pinus sylvestris) et l’Epinette de Norvège (Picea abies) ont été atteintes, dans les zones contaminées par la radioactivité, de dommages biologiques caractérisés (10-12). En situation expérimentale comme en situation post-accidentelle, on a mis en évidence que des modifications de morphologie, en particulier dans le branchage de l’axe principal, furent les réponses radiosensibles des conifères les plus fréquemment observées (6-12).

 

Figure 1 - Schéma du sapin japonais en janvier 2015

Figure 1 - Schéma du sapin japonais en janvier 2015

Des conifères poussent dans une zone hautement contaminée par la radioactivité suite à l’accident à F1NPP, dont le sapin japonais (Abies firma) en est l’une des essences la plus naturellement répandue. A la différence des autres espèces de conifères, les populations de jeunes sapins japonais sont abondantes, en vertu d’une caractéristique propre à cette essence qui est de croître  même à l’ombre du couvert forestier. Or, la petite taille des arbres jeunes présente l’intérêt de faciliter l’observation de changements morphologiques sur l’arbre entier. De plus, la régularité de la croissance du sapin japonais sur une année permet de déterminer les changements année après année, et ce sur un certain nombre d’années. Pour notre étude, nous avons utilisé ce sapin du Japon comme un indicateur dans la recherche de l’impact environnemental de la contamination radiologique provoquée par l’accident F1NPP. Nous nous sommes intéressés aux modifications morphologiques des rameaux de tête dans les cinq dernières années, sur un territoire hautement contaminé situé aux alentours de F1NPP. Notre étude a porté, en janvier 2015, sur l’observation de trois sites (S1, S2 et S3) situés à des distances différentes de la centrale et présentant des niveaux de contamination différents. Ces sites se trouvent dans « l’Aire 3 » c’est-à-dire là où le retour des résidents est différé sur le long terme (Ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie). D’autres sapins japonais ont également été étudiés sur un site-témoin faiblement contaminé (S4), au sud-ouest de F1NPP.

 

Figure 2 - Carte montrant les sites d’observation. [Autres précisions : se reporter à la carte figurant dans l’article-source]

Figure 2 - Carte montrant les sites d’observation. [Autres précisions : se reporter à la carte figurant dans l’article-source]

Tableau 1 - Les sites d’observation des sapins en janvier 2015

Tableau 1 - Les sites d’observation des sapins en janvier 2015

LES RESULTATS

 

La plupart des sapins japonais ayant poussé à l’état naturel présentent un schéma de ramification monopodial typique, avec un tronc pourvu d’un axe principal unique (Fig. 3 B, C), tandis que certains  arbres présentent des défauts morphologiques sur l’axe principal du tronc (Fig.3 B, C).

 

Quel que fut le site de croissance, ces défauts sont caractérisés par une branchure irrégulière au niveau des verticilles [note : groupe de plus de deux feuilles, pousses…qui naissent au même niveau sur la tige, en anneau] de l’axe principal, avec la suppression distincte du rameau directeur qui habituellement fait une élongation à la verticale pour former l’axe principal.

 

L’espace laissé par ce rameau manquant a été comblé par les branches latérales demeurantes, qui ont poussé vers le haut ou bien maintenu leur position à l’horizontale (Fig. 3C).

Figure 3 - Indication des défauts morphologiques des sapins japonais. Les flèches indiquent la position des pousses de tête supprimées.  (A) arbre normal (S3) ; (B) arbre défectueux (fourche verticale, S1) ; (C) arbre défectueux (fourche horizontale, S2).

Figure 3 - Indication des défauts morphologiques des sapins japonais. Les flèches indiquent la position des pousses de tête supprimées. (A) arbre normal (S3) ; (B) arbre défectueux (fourche verticale, S1) ; (C) arbre défectueux (fourche horizontale, S2).

La fréquence des défauts morphologiques sur l’axe principal fut globalement variable sur les  différents sites d’observation S1, S2 et S3, mais elle fut significativement plus élevée dans chacun de ces sites en comparaison du témoin S4 (NDLT - test chi carré, cf. chiffres de l’article d’origine en lien…).

Cette fréquence se trouva en correspondance avec des débits de dose ambiante sur les sites observés, qui représentent des niveaux de contamination locale par les radionucléides (S1 > S2 > S3 > S4, Tableau 1).

Nous avons observé en S1 une fréquence élevée de défauts, où 125 des 128 arbres ont  présenté des défauts de branchage sur leur axe principal.

 

Figure 4 - Fréquence relative des modifications constatées sur l’axe principal de sapins japonais sur différents sites. On a dénombré les défauts par l’observation de 5 verticilles annuels à partir de la cime des arbres. On a exclu de l’examen les arbres présentant une carence en rameau directeur ou des rameaux directeurs morts dans leurs verticilles inférieurs ; ce pourquoi il y a une différence entre le nombre d’arbres observés pour leurs défauts (n : indiqué dans ce schéma) et le nombre total d’arbres observés (Tableau 1) […]

Figure 4 - Fréquence relative des modifications constatées sur l’axe principal de sapins japonais sur différents sites. On a dénombré les défauts par l’observation de 5 verticilles annuels à partir de la cime des arbres. On a exclu de l’examen les arbres présentant une carence en rameau directeur ou des rameaux directeurs morts dans leurs verticilles inférieurs ; ce pourquoi il y a une différence entre le nombre d’arbres observés pour leurs défauts (n : indiqué dans ce schéma) et le nombre total d’arbres observés (Tableau 1) […]

Nous avons analysé un à un les défauts de branchage de l’axe principal, pour chacun des verticilles  par année (Fig.5).

En comparaison des rameaux de l’année 2010, qui furent générés avant l’accident Daiichi, la fréquence de la suppression du rameau de tête a augmenté dans une proportion significative sur les rameaux qui ont poussé après 2012 (sites S1 et S3), ou après 2013 (site S2).

 

Cette fréquence a connu un pic en ce qui concerne les verticilles de l’année 2013, puis elle a eu tendance à décroître pour les verticilles de 2014, sur chacun des sites d’observation.

Les modèles de variation dans les séries des verticilles annuels ont été similaires sur les trois sites observés, tandis qu’on n’a observé  aucune variation selon l’année sur le site-témoin, S4.

Ces résultats indiquent que la suppression des tiges directrices s’est produite le plus souvent dans le cas des verticilles dont l’élongation provient des bourgeons terminaux d’hiver au début de la saison 2012-2013.

 

Figure 5 - Fréquence relative de la suppression des tiges de tête sur les verticilles annuels de l’axe principal dans les sapins japonais sur les différents sites. Les suppressions ont été dénombrées à l’observation de 5 ramifications annuelles à partir de la cime de l’arbre. Les années correspondent au moment où les rameaux ont crû au printemps. (Fig. 1). Ceux des arbres ayant des tiges de tête supprimées ou mortes lors des années antérieures ont été écartés de l’observation ; ce qui explique que le nombre des arbres (n : reporté sur le graphique) décroît d’une année sur l’autre [etc, cf doc-source].

Figure 5 - Fréquence relative de la suppression des tiges de tête sur les verticilles annuels de l’axe principal dans les sapins japonais sur les différents sites. Les suppressions ont été dénombrées à l’observation de 5 ramifications annuelles à partir de la cime de l’arbre. Les années correspondent au moment où les rameaux ont crû au printemps. (Fig. 1). Ceux des arbres ayant des tiges de tête supprimées ou mortes lors des années antérieures ont été écartés de l’observation ; ce qui explique que le nombre des arbres (n : reporté sur le graphique) décroît d’une année sur l’autre [etc, cf doc-source].

En dépit de l’augmentation significative de la fréquence de suppression des pousses de tête sur les  verticilles annuels autour de l’année 2013 dans les sites d’observation S1-S3, le nombre des  branches latérales élongées à partir de ces mêmes verticilles n’a pas montré de variation annuelle qui pût être mise en correspondance avec la fréquence de suppression des tiges de tête (Fig.6).

Il n’y a pas eu de différence dans le nombre de branches latérales au sein des rameaux annuels, y compris en S1 (one-way ANOVA, p = 0,84), où la fréquence de suppression des pousses de tête connut la variation la plus intense, en comparaison des autres sites d’observation (Fig. 5).

 

D’un autre côté, il y a eu une variation annuelle significative du nombre de branches latérales en S2, S3 et S4 [one-way ANOVA, cf. chiffres dans l’article-source…]. Néanmoins, les schémas des variations annuelles n’ont pu être rapprochés de la fréquence de variation des tiges directrices manquantes. Ce qui signifie que la suppression des tiges directrices s’est produite indépendamment de la modification du nombre des branches latérales élongées au niveau des verticilles.

 

Figure 6 - Nombre de ramifications latérales sur les verticilles annuels de l’axe principal des sapins japonais sur les différents sites. Les suppressions ont été dénombrées à l’observation de 5 ramifications annuelles à partir de la cime de l’arbre. Les années correspondent au moment où les rameaux ont crû au printemps. (Fig. 1). Ceux des arbres ayant des tiges de tête supprimées ou mortes lors des années antérieures ont été écartés de l’observation ; ce qui explique que le nombre des arbres (n : reporté sur le graphique) décroît d’une année sur l’autre (etc., cf. doc-source).

Figure 6 - Nombre de ramifications latérales sur les verticilles annuels de l’axe principal des sapins japonais sur les différents sites. Les suppressions ont été dénombrées à l’observation de 5 ramifications annuelles à partir de la cime de l’arbre. Les années correspondent au moment où les rameaux ont crû au printemps. (Fig. 1). Ceux des arbres ayant des tiges de tête supprimées ou mortes lors des années antérieures ont été écartés de l’observation ; ce qui explique que le nombre des arbres (n : reporté sur le graphique) décroît d’une année sur l’autre (etc., cf. doc-source).

Des différences dans le développement des rameaux directeurs et des ramifications latérales ont aussi été observées en examinant en détail les rameaux défectueux. Sur chacun des sites, les tiges directrices supprimées n’ont laissé aucune marque sur les branches latérales normales (Fig. 7A).

Des structures semblables ont également été observées sur les bourgeons d’hiver de 2015 au sommet de l’axe principal, où des bourgeons latéraux normaux avec une suppression totale des bourgeons apicaux ont parfois pu être observés (Fig. 7B).

Ces observations démontrent que la suppression des pousses de tête résulte vraisemblablement de la suppression des bourgeons apicaux à un stade précoce de leur développement, indépendamment de la formation des bourgeons latéraux.

 

Figure 7 - Indication de la pousse de tête et du bourgeon apical supprimés sur une branche principale des sapins japonais. Les flèches indiquent la position de la pousse de tête supprimée (A). Rameau annuel de 2013 (S1),  (B) : bourgeons d’hiver de 2015 à l’apex de l’axe principal (S1).

Figure 7 - Indication de la pousse de tête et du bourgeon apical supprimés sur une branche principale des sapins japonais. Les flèches indiquent la position de la pousse de tête supprimée (A). Rameau annuel de 2013 (S1), (B) : bourgeons d’hiver de 2015 à l’apex de l’axe principal (S1).

 

DISCUSSION

 

Dans cette étude, un accroissement significatif des déficiences morphologiques a été mis en évidence sur les populations de sapins japonais poussant sur les sols près de F1NPP.

 

Leur occurence est en correspondance avec un niveau de contamination radioactive représenté par le débit de dose ambiante de chacun des sites, suggérant que ces défauts pourraient être imputables à une exposition à la radiation ionisante provenant des radionucléides qui furent relâchés après l’accident.

 

D’un autre côté, une destruction de pousses de tête a aussi pu être observée sur le site témoin dans une plus faible mesure, ce qui indique que ces défauts n’ont pas été spécifiques à la radiation, mais universels. La destruction des pousses de tête sur le site témoin est apparue de façon aléatoire sur les rameaux annuels et non pas une année plutôt que l’autre. Mieux encore, même sur les sites fortement contaminés, une faible fréquence de défauts a pu être observée avant l’accident de F1NPP en 2011. Ces résultats ont suggéré que les défauts ont pu aussi apparaître indépendamment d’une exposition à la radioactivité.

 

Des défauts similaires au niveau de l’axe principal ont été rapportés concernant de nombreuses essences de conifères cultivées dans des plantations, qui comprennent la séparation du tronc en deux branches ou davantage, de taille semblable, ce qu’on appelle un défaut de fourche (14, 15, 16, 17). Les défauts de fourche peuvent avoir pour origine le bris de la branche directrice en raison d’un dommage accidentel, comme un oiseau qui s’y perche, l’attaque d’un animal, un fort vent, ou des maladies pathogènes, ou encore un stress environnemental comme le gel (14). Des études plus anciennes ont montré que chez le Pin tordu (ou Pin de Murray - Pinus contorta), les défauts de fourche pouvaient également être causés par un contrôle physiologique de la dominance apicale même en l’absence de dommages mécaniques (14, 15). Dans notre étude, les défauts de fourche qui ont été observés sur les sapins japonais étaient identiques à ceux des autres essences de conifères.

 

Relativement aux effets de la radioactivité, il a été rapporté la destruction des pousses de tête dans les Pins sylvestres qui furent exposés de façon chronique à la radiation, dans une zone contaminée tout près de la centrale nucléaire de Tchernobyl (11). Les arbres qui présentaient des défauts de fourche avec la destruction des rameaux de tête annuels formaient parfois des canopées buissonnantes sans aucun axe principal. Une autre étude a montré que les pins sylvestres à Tchernobyl ont eu pour caractéristique la disparition du tronc unique au profit de deux troncs ou davantage, ou de branches, en correspondance avec un débit estimé de dose reçue pendant le développement des bourgeons apicaux (12).

 

Bien que les défauts des pins proches de la centrale nucléaire de Tchernobyl ne fussent pas tous identiques à ceux qui furent observés sur les sapins japonais dans la zone proche de F1NPP, cette information semble appuyer la thèse d’une corrélation entre les modifications morphologiques des sapins japonais et une exposition chronique à la radioactivité provenant du relâchement de radionucléides.

 

En dépit de la correspondance entre les défauts des sapins japonais et le niveau de la contamination radioactive, on dispose de peu d’information biologique pour soutenir la thèse que les fréquences accrues des modifications morphologiques fussent causées par la radioactivité relâchée après l’accident de F1NPP. Même si le dommage intervenu au stade initial de la formation du bourgeon apical semble la cause primordiale de la suppression des rameaux de tête, il y a un laps de temps de deux ans entre 2011 —l’année où le niveau de radioactivité dans l’environnement fut le plus élevé — et 2013 —l’année présentant la fréquence en défauts la plus élevée— qui demeure sans explication.

 

Par conséquent, il convient de rechercher au niveau des cellules et des tissus, les procédés  impliqués dans la suppression des rameaux de tête, relativement au développement des bourgeons latéraux et apicaux des conifères.

 

Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, un certain nombre de facteurs peuvent être responsables de l’accroissement des fréquences en défauts observées dans la morphologie des populations de sapins japonais près de F1NPP et, à ce jour, on n’a pas fait la preuve qu’un quelconque facteur isolé soit la cause unique de ces augmentations.

 

Néanmoins, une corrélation positive a pu être observée entre les débits de dose ambiante et les fréquences de défauts dans la morphologie, et ces fréquences ont augmenté après l’accident à F1NPP alors qu’elles étaient beaucoup plus basses avant l’accident, induisant qu’entre plusieurs facteurs potentiels d’augmentation des fréquences en défauts morphologiques, la radiation ionisante fut le plus probable.

 

Afin de confirmer ce postulat, il serait pertinent d’évaluer les niveaux de dose dans les sapins japonais dans les champs contaminés de Fukushima, et l’on devrait étudier dans des installations nucléaires, sur cette essence, les effets de l’irradiation à long terme.

 

 

 

[NDLT : Pour des précisions complémentaires sur les conditions de l’étude, merci de vous reporter à l’annexe du texte de la source].

 

-oOo-

 

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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 19:42

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(partie précédente)

 

 

4.2. Hypothèse d’une explosion de vapeur

 

4.2.1. Eléments favorables

 

- Les conditions nécessaires à une explosion de vapeur sont là : le cœur a commencé à fondre 24 heures plus tôt. Sans aucun refroidissement, un corium s’était formé et remplissait le fond de la cuve. Malgré l’injection d’eau douce, puis d’eau de mer, la fonte du cœur (« meltdown ») a bien eu lieu. L'injection d'eau de mer a commencé le lundi 13 mars 2011 à 13h12. Deux heures plus tard, malgré l'addition d'eau, le niveau d'eau dans la cuve du réacteur n'avait pas augmenté, ce qui laisse penser qu'il y avait déjà une fuite et que l’eau descendait directement dans le fond de l’enceinte de confinement où l’eau a pu s’accumuler. Si le fond de cuve a lâché, le corium a pu tomber dans cette eau et provoquer une explosion de vapeur.

- Les éléments observés démontrent qu’une explosion a eu lieu à l’intérieur de l’enceinte de confinement : déformation du puits de cuve au niveau du joint avec la piscine d’équipement, déformation de la vanne entre le puits de cuve et la piscine de combustible, déplacement de la porte d’accès de l’enceinte de confinement, et peut-être aussi explosion des condenseurs sous l’effet de la pression.

 

4.2.2. Eléments défavorables

 

- Selon la coupe du réacteur, il existe un puits de drainage au fond de l’enceinte de confinement (« equipment drain sump »). Si cette installation était en état, l’eau a pu être évacuée par ce conduit et de ce fait, en l’absence de masse d’eau, une explosion de vapeur n’a pas pu se produire. Toutefois, cette évacuation a pu aussi être bouchée par du corium puisque c’est cette matière qui est arrivée en premier en fond d’enceinte de confinement après avoir percé la cuve. C’est cette hypothèse qui est privilégiée par Tepco en 2011, comme le montre le schéma suivant : puisard rempli de corium.

 

Fig. 97 : Pour exemple, représentation du corium du BR1 remplissant le puisard  (Evaluation de Tepco en décembre 2011)

Fig. 97 : Pour exemple, représentation du corium du BR1 remplissant le puisard (Evaluation de Tepco en décembre 2011)

4.3. Hypothèse d’une explosion de zirconium

 

4.3.1. Eléments favorables

 

- Les conditions pour une explosion de zirconium sont réunies : d’une part le métal zirconium est là en abondance : il sert à envelopper les 34 524 crayons de combustible installés dans le réacteur. D’autre part, la chaleur est là : le combustible commence à être découvert le 13 mars 2011 vers 9h10 et donc l’eau ne joue plus son rôle de refroidissement.

- Le zirconium est au contact d’un hydroxyde de métal alcalin, le césium. Quand les gaines se fissurent, le césium, produit de fission, se libère et s’oxyde au contact de l’eau. Le césium ou l’oxyde de césium peuvent se transformer en hydroxyde de césium qui peut déclencher une explosion au contact du zirconium.

 

4.3.2. Eléments défavorables

 

- Le zirconium n’est pas pur donc il n’est pas censé réagir de la même manière. Les gaines de combustible sont en effet composées d’un alliage dénommé le zircaloy fait de zirconium (98 %) et de divers métaux (principalement de l’étain, mais aussi du chrome, du fer, du nickel, du hafnium)

- Le zirconium ne se présente pas sous forme de poudre ou de granulés mélangés à l'air dans un réacteur.

- Le zirconium est surtout connu pour produire de l’hydrogène en abondance au contact de l’eau quand la température monte et qu’il s’oxyde. Il favorise ainsi les explosions d’hydrogène plus qu’il n’explose lui-même.

 

4.4. Hypothèse d’une explosion due à un accident de criticité instantanée dans la piscine de combustible

 

4.4.1. Eléments favorables

 

- La vidéo montre que la première explosion se situe dans l’angle sud-est du BR3, là où se trouve la piscine de combustible.

- La photo aérienne du BR3 montre qu’il y a eu une explosion à l’endroit de la piscine.

- La double poutre n° 5, la seule à avoir été désolidarisée entièrement de la toiture, se trouvait juste au-dessus de la piscine de combustible

- Cette explosion a produit une forte chaleur qui a tordu les poutrelles métalliques du toit.

- Le nuage 3a, qui initie la grande explosion verticale, se situe exactement au-dessus de la piscine de combustible.

- Le nuage qui est propulsé à 300 mètres d’altitude n’a pas pu être guidé par les murs du BR3 car ceux-ci étaient déjà détruits par la première explosion. Les murs de la piscine de combustible d’une profondeur de 11,80 mètres ont pu jouer ce rôle.

- La machine de réapprovisionnement en combustible qui était positionnée sur la piscine a été projetée en l’air sous l’effet d’une explosion provenant d’en dessous d’elle et est retombée dans la piscine.

- L’endroit le plus chaud de la piscine le 20 mars 2011 correspond à l’emplacement supposé de l’explosion, c’est-à-dire là où il y a eu le moins de retombée de matériel (effet cratère).

- Tepco n’a jamais diffusé de photos des assemblages de la piscine à l’endroit le plus chaud.

- Des morceaux de combustible nucléaire ont été trouvés près du BR2 et jusqu’à plusieurs kilomètres de la centrale de Fukushima Daiichi.

- Des poussières de combustible de Fukushima ont été retrouvées partout dans le monde : de l'uranium à Hawaii et sur la côte ouest des Etats-Unis, du plutonium sur place mais aussi en Lituanie, de l'américium en Nouvelle Angleterre et sur la Côte Est.

- De la poussière noire qui se forme au sol près de la centrale de Fukushima est composée de produits de fission dont les césiums 134 et 137 et le radium 226.

 

4.4.2. Eléments défavorables

 

- Les photos de l’intérieur de la piscine montrent certains des assemblages de combustible intacts. Comment une telle explosion aurait-elle pu laisser du combustible au fond de la piscine sans l’endommager ?

 

4.4.3. Elément indifférent

 

- Un des arguments d’Arnie Gundersen en faveur d’une explosion de criticité pour le BR3 est que celle-ci a produit une détonation, donc avec une onde de choc supersonique. Nous ne voyons pas en quoi cette information est un argument car l’hydrogène peut aussi produire une détonation (8). L’explosion d’hydrogène du BR1 a par exemple bel et bien produit une onde de choc supersonique. Cet argument n’est donc pas à conserver.

 

(8) Pour ceux qui s’intéressent à la combustion de l’hydrogène, se reporter au rapport EUR9689  de la Commission des Communautés Européennes, Eléments pour un guide de sécurité « hydrogène » , paru en 1985, chapitre II « Risques caractéristiques présentés par l’hydrogène », et en particulier le paragraphe 6.1.8 sur la détonation.

 

 

5. Conclusions prenant en compte les faits et les critiques

 

Tout d’abord, il faut s’en tenir aux faits avérés.

 

5.1. Il s’est produit plusieurs explosions

 

Il faut se rendre à l’évidence qu’on ne peut pas expliquer « l’explosion » du BR3 de manière simpliste comme voudrait l’imposer la version officielle depuis 4 ans. L’analyse de l’évènement démontre qu’il y a eu plusieurs phases visibles qui impliquent l’existence de plusieurs explosions en l’espace d’une demi-seconde :

- Phase 1 (instant T) : explosion principalement sur le côté sud-est avec destruction du toit

- Phase 2 (T + 0,0334 s) : production d’une flamme jaune-orange sur le côté sud-est

- Phase 3 (T + 0,0668) : destruction du toit et des murs de l’angle nord-ouest

- Phase 4 (T + 0,33  s) : formation d’un nuage au-dessus de la piscine de combustible

- Phase 5 (T + 0,43 s) : formation d’un nuage au-dessus du côté nord-ouest

 

5.1.1. Une explosion s’est produite dans la piscine de combustible

 

Nous avons vu dans le chapitre 4.4 qu’il y avait 12 éléments favorables à l’explosion de la piscine de combustible contre 1 défavorable. S’il fallait ne retenir qu’un seul élément favorable, c’est que du combustible nucléaire a été retrouvé à l’extérieur de la centrale. Comme le puits de cuve est resté fermé, ce combustible ne peut pas provenir du réacteur. Il provient donc de la piscine de combustible. Comme personne ne l’en a extrait, il s’est donc bien produit une explosion dans la piscine de combustible qui a projeté certains éléments à l’extérieur.

 

L’hydrogène n’ayant pas pu exploser dans l’eau de la piscine car il lui faut de l’oxygène gazeux, l’explosion ne peut s’expliquer que par un accident de criticité.

Ce n’est pas la première fois qu’un accident de criticité se produit avec du combustible nucléaire. Depuis 1945, l’IRSN en a recensés 39 qui sont survenus sur des réacteurs de recherche et sur des assemblages critiques dans des laboratoires.

Les accidents de criticité les plus courants durent un certain temps, jusqu’à ce que les conditions de la réaction en chaîne ne soient plus réunies. Par exemple, l’accident de Tokaï Mura (Japon, 1999) a duré 20 heures. Dans le cas de l’explosion de la piscine du BR3, Arnie Gundersen parle de criticité instantanée. C'est-à-dire que les conditions nécessaires à la réaction en chaîne ne durent qu’un instant. Mais cet instant suffit à provoquer une énergie phénoménale vu l’importance de la masse de combustible mise en jeu (97 tonnes). Le journal officiel donne la définition de la criticité instantanée : « Criticité qui serait atteinte sous l'action des seuls neutrons instantanés et conduirait à une situation accidentelle grave ».

On peut se demander pour quelle raison cet accident a pu se produire dans une piscine de combustible dont la géométrie a été étudiée pour que cela n’arrive pas. Comme tous les accidents, plusieurs facteurs ont probablement joué. Tout d’abord, il est possible que le « re-racking » ait été utilisé, c’est-à-dire un réarrangement des paniers, plus serré que celui prévu par les concepteurs, ce qui permet de stocker plus de combustible. Tepco a-t-il usé de cette pratique ? Les plans fournis par l’opérateur ne sont pas très clairs. L’un d’entre eux montre des caisses (fig. 87b, plan 2) dans un espace qui semble vide sur les autres.  

 

 

Fig. 98 : Contradiction de deux plans de Tepco concernant la piscine du BR3

Fig. 98 : Contradiction de deux plans de Tepco concernant la piscine du BR3

Le deuxième facteur est la nature du MOX, combustible qui contient un mélange d’oxydes d’uranium et de plutonium non prévu initialement pour être utilisé dans ce réacteur. Ce combustible est plus instable que celui à l’uranium simple. Un troisième facteur a pu jouer également : une explosion d’hydrogène aurait provoqué une pression sur l’eau et les barres de combustible, ce qui aurait soit modifié leur géométrie initiale, soit favorisé une réaction en chaîne par la compression des bulles de vapeur.

 

Immédiatement après cette explosion, à notre connaissance, aucune photo ne montre de panache de vapeur sortir de la piscine de combustible, comme si elle avait perdu une grande partie de son eau. Pour comparaison, la piscine du BR4 a longtemps émis un panache de vapeur, indiquant que le combustible continuait à se refroidir en faisant évaporer son eau de refroidissement. Après l’explosion du BR3, l’inquiétude était forte pour sa piscine de combustible qui devait être impérativement arrosée. Les opérations de largage d’eau par hélicoptère ont commencé dès le 18 mars 2011.

 

En ce qui concerne le seul élément défavorable, à savoir que s’il y avait eu un accident de criticité, tout le combustible aurait été endommagé, nous pensons que ce n’est pas forcément le cas. A notre connaissance, la disposition des 566 assemblages dans la piscine de combustible n’a jamais été diffusée par Tepco. Il est possible que l’accident de criticité se soit produit à un endroit où la géométrie était favorable à cet évènement et que les assemblages situés sur les côtés de la piscine, séparés par des racks vides, n’aient pas été affectés. Nous rappelons que Tepco n’a diffusé que les photos des assemblages périphériques, ce qui nous empêche de vérifier cette hypothèse.

 

Fig. 99 : Assemblages de la piscine de combustible : en rouge, la zone non documentée par Tepco (zone colorée en rouge ajoutée par l’auteur)

Fig. 99 : Assemblages de la piscine de combustible : en rouge, la zone non documentée par Tepco (zone colorée en rouge ajoutée par l’auteur)

5.1.2. Une explosion s’est produite à l’intérieur de l’enceinte de confinement

 

Plusieurs observations énoncées dans le chapitre 2 conduisent à conclure qu’une explosion s’est produite à l’intérieur de l’enceinte de confinement :

- La double porte entre la piscine de combustible et le puits de cuve a été détériorée côté puits.

- Le mur de séparation entre le puits de cuve et la piscine d’équipement s’est déboîté de son logement et a été poussé, ce qui implique que le diamètre du puits de cuve s’est élargi.

- La porte de l’enceinte de confinement du niveau 1F a été déplacée de plus d’un mètre. 

On pourrait rétorquer que c’est l’explosion de la piscine de combustible qui a provoqué ces effets. Or cela paraît peu vraisemblable car d’une part, la deuxième vanne de la porte entre la piscine de combustible et le puits de cuve a été poussée depuis le côté du puits de cuve et non pas depuis la piscine. D’autre part, l’explosion de la piscine de combustible n’a pas pu écarter le mur séparant la piscine d’équipement et le puits de cuve. Seule une explosion à l’intérieur de l’enceinte de confinement a pu élargir le diamètre du puits de cuve. Enfin, la porte inférieure de l’enceinte de confinement n’a pu être poussée que depuis l’intérieur.

- La radioactivité relevée au niveau de la dalle antimissile est très élevée : plus de 2 Sv/h en juillet 2013. Celle mesurée devant la porte de l’enceinte de confinement au niveau 1F l’est également : 0,87 Sv/h en novembre 2011.

 

Cette explosion a produit une sévère rupture de l’étanchéité de l’enceinte de confinement. On en a très bien vu les effets dans les semaines qui ont suivi les explosions avec ces importants panaches de vapeur qui s’échappaient du puits de cuve là où l’explosion avait fait des dégâts et ce débit de dose très élevé relevé par Tepco le 14 mars : 167 sieverts par heure au niveau de l’enceinte de confinement.

 

Il semble difficile qu’une explosion d’hydrogène, théorie soutenue par Tepco et le gouvernement, ait pu se produire dans l’enceinte de confinement tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’oxygène à l’intérieur. En effet, l’eau bouillante du cœur a produit de la vapeur d’eau qui a envahi l’ensemble de l’enceinte de confinement. Cette vapeur d’eau qui sort sous pression est visible sur une photo 3 minutes après l’explosion (cf. figure 38). Par ailleurs, selon une analyse de l’IRSN en 2012, « l’enceinte de confinement est remplie d’azote, un gaz inerte. A ce stade, il n’y a pas de risque ».

 

Il nous semble qu’une explosion de vapeur au sein de l’enceinte de confinement peut expliquer les dégâts observés. Suite à l’explosion qui s’est produite dans la piscine de combustible, l’onde de choc a pu secouer et fracturer la cuve fragilisée par la chaleur intense et un gros paquet de corium a pu tomber dans le fond de l’enceinte de confinement où se trouvait de l’eau. La vaporisation quasi instantanée d’une grande partie de cette masse d’eau a pu faire augmenter la pression subitement avec les dégâts que l’on connaît.

 

L’explosion de vapeur est un accident extrêmement redouté par l’industrie nucléaire et fait l’objet de nombreuses études. L’EPR, qui aurait dû être le réacteur du futur mais qu’Areva n’a pas encore réussi à construire, est sensé justement corriger cette faiblesse des réacteurs nucléaires actuels : le récupérateur de corium permettrait, en théorie, d’éviter l’explosion de vapeur.

 

Fig. 100 : Effets possibles d’une explosion dans l’enceinte de confinement du BR3

Fig. 100 : Effets possibles d’une explosion dans l’enceinte de confinement du BR3

5.1.3. Une explosion s’est produite au niveau 4F

 

Nous avons remarqué aux chapitres 2.7.3.2 que le niveau 4F a énormément souffert d’une explosion. Celle-ci ayant affecté presque tout cet étage en détruisant, entre autres, un tiers des murs extérieurs, il est probable qu’il s’agisse d’une explosion d’hydrogène. Ce gaz a pu arriver par les tuyauteries des condenseurs qui sont reliées directement à la cuve du réacteur.  Ainsi, ce système qui est sensé refroidir le réacteur en cas de panne de refroidissement, une fois son service rendu, peut devenir un vecteur de propagation de l’hydrogène dans le bâtiment et faciliter ainsi les explosions. 

 

Fig. 101 : Effets de l’explosion qui s’est produite au niveau 4F du BR3

Fig. 101 : Effets de l’explosion qui s’est produite au niveau 4F du BR3

Fig. 102 : Exemple de condenseurs, ceux du BR1 situés aussi au 4ème niveau (4F)

Fig. 102 : Exemple de condenseurs, ceux du BR1 situés aussi au 4ème niveau (4F)

5.2. Proposition de déroulement des explosions

 

Au vu des faits exposés et de leur analyse, nous proposons maintenant notre compréhension du déroulement de ces explosions qui ont eu lieu dans le BR3 de Fukushima Daiichi le 14 mars 2011.

 

- Phase 1 : De l’hydrogène s’accumule dans le niveau 4F à cause peut-être de tuyauteries défectueuses en rapport avec les condenseurs reliés directement à la cuve du réacteur, et dans les niveaux 5F-CRF à cause de la réaction zirconium-eau du fait de l’absence de refroidissement de la piscine de combustible.

 

- Phase 2 : Une explosion d’hydrogène se produit au-dessus de la piscine de combustible. L’onde de choc commence à détruire la partie la moins solide du BR3 : la toiture.

 

- Phase 3 : L’onde de choc arrive en premier dans l’angle sud-est du bâtiment, crée une grande ouverture dans le toit et laisse passer le mélange explosif à une vitesse supersonique en produisant une flamme jaune-orange.

 

- Phase 4 : Dans la direction opposée, l’onde de choc primitive augmentée de l’énergie de son rebond contre les murs de l’angle sud-est, rencontre l’angle nord-ouest quelques centièmes de secondes plus tard et le détruit.

 

- Phase 5 : Par l’intermédiaire des escaliers de service et du sas d'accès matériel, l’onde de choc provoque quasi simultanément une explosion d’hydrogène au niveau 4F, détruisant un tiers des murs extérieurs et des plafonds ; les piscines qui ont des structures renforcées ne semblent pas touchées.

 

- Phase 6 : Dans le même temps, l’explosion d’hydrogène du niveau 5F-CRF compresse les bulles de vapeur de l’eau de la piscine de combustible, le coefficient de vide devient subitement positif (9) et la réactivité de la fission nucléaire est soudainement accrue, produisant un accident de criticité instantanée.

 

- Phase 7 : La piscine de combustible subit alors un « flash boiling », une sorte d’explosion de vapeur due à l’énergie instantanée dégagée par l’accident de criticité, ce qui a pour effet d’éjecter une partie des barres de combustible à l’extérieur du BR3.

 

- Phase 8 : L’onde de choc de cette dernière explosion détache du corium, voire le fond de cuve en tout ou partie, qui tombe dans l’eau qui s’est amassée en fond d’enceinte de confinement.

 

- Phase 9 : La masse de corium d’une température de 2500 à 3000 °C vaporise instantanément une grande partie de l’eau dans laquelle elle tombe ; c’est une explosion de vapeur qui, sous la pression extrême qu’elle dégage, déforme l’enceinte dite de confinement et entraîne la perte de son étanchéité.

 

Remarque : étant donné que nous ne disposons d’aucun élément visuel de l’explosion qui s’est produite dans l’enceinte de confinement, nous ne savons pas à quel moment elle a eu lieu. Nous l’avons placée arbitrairement à la fin de la série mais elle pourrait tout aussi bien être l’élément déclencheur de la phase 2.

 

(9) En effet la compression de la vapeur la rapproche de la densité de l’eau, qui fait alors office de modérateur de neutrons lents – ceux qui sont favorables à la réaction de fission de l’uranium – ce qui accélère donc la réaction en chaîne. Dans les bulles de vapeur, les neutrons ne sont pas suffisamment ralentis, cela freine la réaction. Ces considérations sont valables dans le cas où l’eau est à la fois le modérateur et le fluide caloporteur, ce qui est le cas de tous les réacteurs de Fukushima.

 

-oOo-

 

Au terme de cette étude, nous mettons le contenu de cet article en discussion. Nous serons heureux si vous laissez des commentaires ou des critiques qui permettront d’améliorer la compréhension de ces explosions.

 

 

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21 août 2015 5 21 /08 /août /2015 09:44

Article publié en 7 parties

 

(partie précédente)

 

 

3. Les hypothèses

 

3.1. L’hypothèse de l’explosion d’hydrogène

 

La puissance et la couleur de la flamme du premier événement évoque une explosion d’hydrogène. L’explosion du BR1 le 12 mars avait également produit une flamme de même couleur, mais répartie uniformément dans tout le bâtiment.

Fig. 86 : Flamme de l’explosion d’hydrogène du BR1 le 12 mars 2011

Fig. 86 : Flamme de l’explosion d’hydrogène du BR1 le 12 mars 2011

Une explosion de ce type étant simplement le résultat de la combinaison entre de l’hydrogène et de l’oxygène, elle ne devrait donner que de l’eau et de la chaleur. On a un très bon exemple de formation d’un nuage de vapeur avec cette explosion d'hydrogène du BR1 : suite à l’explosion d’hydrogène, un nuage en forme de boule s’est formé très rapidement, est monté jusqu’à une centaine de mètres de hauteur à une vitesse supersonique de 600 m/s et a disparu complètement. Ce nuage furtif de condensation visualise en fait le déplacement de l’onde de choc.

 

Fig. 87 : Nuage en forme de boule 44 centièmes de seconde après l’explosion du BR1

Fig. 87 : Nuage en forme de boule 44 centièmes de seconde après l’explosion du BR1

Fig. 88 : A 80 centièmes de seconde, le panache a entièrement disparu, l’eau s’est évaporée presqu’instantanément.

Fig. 88 : A 80 centièmes de seconde, le panache a entièrement disparu, l’eau s’est évaporée presqu’instantanément.

Or, pour l’explosion du BR3, la nature du nuage résultant de la flamme orange (nuage 4) est incertaine. Certes le panache produit est clair au départ, mais sa couleur grise persiste et il ne disparaît pas. Il peut être constitué de vapeur d’eau, mais pas uniquement, à moins que l’hygrométrie du 14 mars n’ait pas permis une évaporation rapide du panache.

 

Le nuage noir (nuage 2) qui se forme au niveau du toit ne peut pas être considéré comme de la vapeur. Il ne peut donc pas résulter d’une explosion d’hydrogène. On peut imaginer qu’il résulte de la combustion du goudron dont était composé le toit sous l’effet de la forte chaleur provoquée par les explosions.

 

La deuxième explosion ne peut pas plus être considérée comme une explosion d’hydrogène car la première explosion a détruit les murs supérieurs du bâtiment qui a été largement éventré. Comme la deuxième explosion provoque un panache vertical de grande ampleur avec projection d’objets extrêmement lourds à plus de 200 mètres d’altitude, il est forcément guidé par un conduit vertical. Les murs du BR3 ne peuvent pas jouer ce rôle puisqu’ils ont déjà été détruits par la première explosion, donc c’est autre chose. Cinq structures à parois verticales pourraient jouer ce rôle : le sas d'accès matériel, l’enceinte de confinement, la cuve du réacteur, la piscine d’équipement et la piscine de combustible. Examinons chacune de ces hypothèses.

 

3.1.1. Le sas d'accès matériel (« equipment hatch »)

 

C'est un sas traversant tous les niveaux excepté le sous-sol permettant de faire entrer et sortir le matériel volumineux dans le bâtiment réacteur, en particulier les conteneurs de combustible nucléaire. Une partie de la charpente de la toiture reposant sur cette ouverture, il ne nous paraît pas vraisemblable que ce conduit ait pu être à l’origine de l’explosion. De plus, si l’explosion avait eu lieu dans ce conduit, il aurait détruit le mur ouest jusqu’à la base, ce qui n’est pas le cas.

 

Fig. 89 : Ouverture du sas d’accès matériel vue du ciel

Fig. 89 : Ouverture du sas d’accès matériel vue du ciel

Une autre raison que ce sas ne peut être l’origine spatiale de l’explosion est qu’il n’a pas vraiment de parois verticales, étant conçu pour communiquer avec tous les étages. Une explosion s’étant produite au niveau 4F, il a certainement dégagé une onde de choc verticale mais pas dans les proportions telles que le montre la vidéo.

Fig. 90 : Sas d’accès matériel du BR4 (Instantané d’une vidéo de visite du BR4 en juin 2011)

Fig. 90 : Sas d’accès matériel du BR4 (Instantané d’une vidéo de visite du BR4 en juin 2011)

Fig. 91 : Vue oblique du sas d’accès matériel éventré à l’ouest (capture vidéo)

Fig. 91 : Vue oblique du sas d’accès matériel éventré à l’ouest (capture vidéo)

3.1.2. L’enceinte de confinement (« dry well »)

 

Cette enceinte en forme d’ampoule est fermée par un couvercle boulonné. Elle est également surmontée du puits de cuve protégé quant à lui par trois couches de dalles antimissiles en béton armé. Selon les images du BR3 diffusées par Tepco, on sait qu’une de ces dalles a souffert car elle est surbaissée en son centre de 30 cm par rapport au niveau normal. Comme nous l’avons vu plus haut dans le paragraphe 2.7.7.1, ceci peut s’expliquer de deux manières : soit quelque chose de très lourd est tombé sur cette dalle, ce qui a provoqué son écrasement ; soit elle a été soulevée par le souffle d’une explosion située en dessous d’elle, puis est retombée à sa place en se déformant. Dans le premier cas, l’explosion verticale ne peut pas avoir comme origine l’enceinte de confinement qui reste fermée. Dans le second cas, si la dalle se soulève verticalement, elle pourrait laisser s’échapper le souffle d’une explosion verticale. Cependant, vu la puissance de cette explosion, la dalle ne se serait pas repositionnée au même endroit, elle se serait déposée sur le bord, ainsi que les huit autres dalles (il y en a 3 par couche) pour laisser passer le souffle vertical. De plus, la partie du toit qui est exactement au-dessus du puits de ravitaillement aurait aussi disparu avec le souffle, ce qui n’est pas le cas (Au contraire, c’est au centre que la charpente de la toiture a été le mieux préservée). Ou alors, si la dalle n’avait été soulevée que partiellement, le souffle aurait été oblique mais pas vertical, et n’aurait pas eu cette élévation à plusieurs centaines de mètres de hauteur. Une explosion verticale provenant directement de l’enceinte de confinement est donc à exclure. (Il est à noter que l’IRSN, dès le 19 mars 2011, estimait que la dalle antimissile située à la verticale de la cuve et de l’enceinte de confinement avait été détruite lors de l’explosion.)

 

Fig. 92 : Situation de l’enceinte de confinement dans le réacteur

Fig. 92 : Situation de l’enceinte de confinement dans le réacteur

3.1.3. La cuve du réacteur (« RPV »)

 

C’est dans cette cuve que se trouve le cœur du réacteur. Celle-ci se trouvant à l’intérieur de l’enceinte de confinement, il est impossible, pour les mêmes raisons développées dans le paragraphe précédent, que les parois de cette cuve aient joué le rôle de fût de canon vu que le souffle de l'explosion n'est pas passé par le puits de cuve.

 

Fig. 93 : Situation de la cuve du réacteur, à l’intérieur de l’enceinte de confinement

Fig. 93 : Situation de la cuve du réacteur, à l’intérieur de l’enceinte de confinement

3.1.4. La piscine d’équipement (« DSP »)

 

Cette piscine est située juste à côté du puits de cuve du réacteur, côté nord. Elle permet d’entreposer du matériel radioactif issu du réacteur durant une réparation ou un ravitaillement. Par exemple, au moment du tremblement de terre, le shroud (l’enveloppe du cœur) du réacteur n°4 était entreposé dans la piscine de matériel. Pour ce qui concerne le réacteur n°3, étant donné qu’il était en fonctionnement à ce moment-là, il est probable que cette piscine était vide de matériel. Était-elle vide d’eau également ? Si c’est le cas, pouvait-elle se remplir d’hydrogène ? Non si elle était découverte car l’hydrogène est plus léger que l’air. Oui si elle était couverte. Dans ce cas, les murs de cette piscine auraient pu jouer le rôle d’un fût de canon au moment de l’explosion de l’hydrogène. A noter que, selon les photos du BR3 deux semaines après l'explosion, la piscine de matériel était vide d'eau. A noter également que l’axe de visée du nuage n° 3 passe par le centre de cette piscine et surtout par son angle sud-ouest qui est justement celui qui a montré la plus grosse fuite provenant du puits de cuve.

 

Fig. 94 : Piscine d’équipement vide le 27 mars 2011 (cavité en bas à gauche)

Fig. 94 : Piscine d’équipement vide le 27 mars 2011 (cavité en bas à gauche)

Fig. 95 : Localisation des piscines de combustible et d’équipement

Fig. 95 : Localisation des piscines de combustible et d’équipement

3.1.5. La piscine de combustible (« SFP »)

 

Cette piscine se trouve également à côté du puits de cuve du réacteur, positionnée du côté sud symétriquement à la piscine de matériel. Elle permet d’entreposer du combustible usé à proximité du réacteur sans sortir les assemblages de l’eau, ce qui met les travailleurs à l’abri des rayonnements. Si elle est restée pleine d'eau, elle n’a pas pu se remplir d’hydrogène et jouer le rôle d’un fût de canon pour ce type d’explosion. Si une grande partie de son eau s’est évaporée suite à l’arrêt de son refroidissement, l’hydrogène a pu remplir la piscine tout en remplissant l’ensemble du bâtiment réacteur car l’hydrogène est plus léger que l’air. Dans ce cas, les parois de la piscine ont pu jouer ce rôle de conduit avec une profondeur de près de 8 m au-dessus des racks. Dans le cas d’un accident de criticité, les parois ont pu jouer le même rôle, que la piscine soit remplie d’eau ou pas, comme nous l’exposons dans le chapitre suivant.

 

 

3.2. L’hypothèse d'un accident de criticité instantanée de la piscine de combustible

 

Dans le cas où il ne s’agit pas d’une explosion d’hydrogène mais d’une réaction de criticité, la piscine de combustible peut aussi remplir ce rôle de fût de canon, ses quatre murs guidant l’onde de choc produite par l’événement. Cette hypothèse est défendue par au moins trois ingénieurs nucléaires, le Japonais Setsuo Fujiwara, ancien inspecteur au JNES (Japan Nuclear Energy Safety Organization), le scientifique britannique Christopher Busby,  et l'Etatsunien Arnie Gundersen, ancien cadre de l'industrie de l’énergie nucléaire.

 

Étant donné que l'enceinte de confinement n'a pas explosé, Arnie Gundersen s'appuie sur le fait que du combustible a été retrouvé à plus de 3 km des réacteurs (5) pour émettre l'hypothèse que ces fragments proviennent de la piscine de combustible, et donc que celle-ci a explosé. Il pense également que l'uranium trouvé à Hawaii et sur la côte ouest des Etats-Unis, le plutonium trouvé sur place, et l'américium trouvé en Nouvelle Angleterre, sur la Côte Est, sont des résidus provenant de cette explosion atmosphérique (6).

 

(5) En juin 2013, on a retrouvé aussi des débris fortement radioactifs à 20 km de la centrale, dans le lit asséché d'une rivière de Nahara. Il est fort probable que ces fragments provenaient de l'explosion du BR3. Pour comparaison, la portée d'un canon puissant peut dépasser 40 à 60 km.

 

(6) On a également retrouvé du plutonium de Fukushima en Lithuanie, selon G. Lujanienė, S. Byčenkienė, PP Povinec et M. Gera qui ont réalisé une étude environnementale co-organisée par le Centre pour les sciences physiques et de la technologie de Vilnius (Lituanie) et la Faculté de Mathématiques, Physique et Informatique de Bratislava (Slovaquie).

 

 

Il compare les explosions du BR1 et du BR3 en disant que l’explosion du BR1 est une déflagration et que celle du BR3 est une détonation, ce qui signerait une explosion due à un accident de criticité.

 

Il affirme aussi que la couleur noire du panache de fumée (nuage 3) indique qu'il était composé d'uranium et de plutonium volatilisé et que, sous la forme d’aérosol, ces radionucléides pouvaient voyager très loin.

 

Selon son hypothèse, l'explosion aurait commencé avec une réaction oxygène-hydrogène. Immédiatement après, cette réaction aurait créé une onde de choc suffisante pour déformer les barres de combustible nucléaire, ce qui aurait produit une réaction nucléaire et la détonation (« une divergence prompte qu’on pourrait comparer à une sorte de micro-explosion nucléaire », selon la physicienne Dominique Leglu), suivie d’un panache de fumée noire et l'éjection des gravats irradiés.

 

Setsuo Fujiwara explique les choses d'une manière un peu différente. Selon lui, il y a eu une explosion d'hydrogène au-dessus de la surface de l'eau dans la piscine de combustible, et en raison de la pression délivrée par cette explosion, les « vides », c'est-à-dire les bulles de vapeur, ont été compressés dans l'eau bouillante. Comme le coefficient modérateur (7) est devenu subitement positif, la réactivité de la fission nucléaire a été soudainement accrue, produisant un accident de criticité instantanée.

 

(7) Le coefficient modérateur est aussi appelé le « coefficient de vide » :
- S’il est négatif : effet auto-stabilisant de la réaction nucléaire. Si la puissance neutronique augmente, le flux de chaleur augmente, et la densité du fluide diminue vu la production de vapeur, et comme  la densité de ce modérateur diminue, on observe une diminution de la puissance.
- S’il est positif : emballement, par l’effet inverse  du processus décrit ci-dessus.

 

 

L'hypothèse soutenue par ces ingénieurs serait facile à prouver ou à réfuter si la composition du nuage radioactif était diffusée. En effet, le ratio de deux isotopes du Xénon pourrait donner la signature d'un accident de criticité. Mais ces informations seraient tenues secrètes par l'armée américaine. Une autre manière de connaître la composition du panache serait de rendre public les mesures effectuées par le réseau TICEN (60 laboratoires dans le monde) mais ces analyses sont censurées par les Etats qui ont signé le Traité d'Interdiction Complète des Essais Nucléaires.

 

 

3.3. L’hypothèse de l’explosion de zirconium

 

Une troisième hypothèse a été énoncée par Trifouillax sur son site Gen4 en octobre 2011. Ce site regretté n'existe plus aujourd'hui dans sa version originale mais on peut en retrouver certains articles dans des sauvegardes. Cette hypothèse envisage une explosion au sein des assemblages eux-mêmes due à l'utilisation de l'alliage de Zirconium (Zircaloy) qui assure le gainage des assemblages de crayons de combustible. Cette matière, selon Gen4, a la particularité de présenter « un pouvoir explosif équivalent à celui de la nitroglycérine » et supporte très mal les températures supérieures à 300° C. La fiche internationale de sécurité chimique consacrée au Zirconium confirme que ce métal est très instable dans certaines conditions : quand il est chauffé, il réagit violemment avec les oxydants, le borax et le tétrachlorure de carbone ; il peut aussi provoquer une explosion en présence d'hydroxydes de métaux alcalins, ou s'il se présente sous forme de poudre ou de granulés mélangés à l'air. Il peut ainsi s'enflammer spontanément en présence d'oxygène ou d'eau une fois la température de 1000°C atteinte. C'est pourtant ce métal qui a été choisi par l'industrie nucléaire pour fabriquer les gaines de combustible car il a des propriétés de perméabilité neutronique très intéressantes.

 

Avant l'explosion du 14 mars 2011, la piscine de désactivation du BR3 avait perdu une partie de son eau et le combustible avait fortement chauffé ; l'hypothèse d'une explosion de zirconium est donc envisageable, surtout en présence du métal alcalin qu'est le césium (produit de fission).

 

Même si l'hypothèse d'une explosion de zirconium n'a jamais été retenue jusqu'à maintenant, l'industrie nucléaire reconnaît la dangerosité de ce métal qui, en s'oxydant, a l'inconvénient majeur de produire de l'hydrogène en abondance s'il est porté à une température dépassant les 800°C. Ce fameux métal est ainsi officiellement mis en cause dans l’origine des explosions d’hydrogène des bâtiments réacteurs 1 et 2 de Fukushima Daiichi. Il peut aussi provoquer des « feux de piscine » où les barres de combustible pourraient brûler tels des cierges magiques (pyrophoricité) et libérer les produits de fission dans l'atmosphère, comme l'explique Robert Alvarez, ancien conseiller principal au Département de l'Énergie américain.

 

 

3.4. L’hypothèse de l’explosion de vapeur

 

La première personne à évoquer une explosion de vapeur est le directeur de la centrale, Masao Yushida. Il s'écrie, juste après l’événement : « QG ! QG ! C’est affreux ! L’unité 3 a explosé maintenant. Je pense que c’est probablement la vapeur. » Mais rapidement on lui fait comprendre qu'il doit s'aligner avec la version officielle de l'explosion d'hydrogène.

 

Le principal défenseur de cette hypothèse s'appelle Ian Goddard. Sur son site internet, ce chroniqueur d’investigation explique dans le détail comment il interprète les événements. Sa démonstration a été traduite en français dans cet article déjà publié sur ce blog, le lecteur s'y reportera pour en prendre connaissance : Unité 3 de Fukushima : la théorie de l’explosion de vapeur

 

Pour résumer, Ian Goddard estime que la première explosion est produite par l’hydrogène et que la seconde est une explosion de vapeur qui se produit au sein de l’enceinte de confinement au moment où le corium tombe dans le fond rempli d’eau. Il suppose que la pression est telle qu’elle fait éclater le couvercle de l’enceinte de confinement et soulève les dalles antimissiles puis s’échappe à l’extérieur produisant le panache de 300 mètres de hauteur.

 

Nous ne sommes pas d’accord avec certains éléments de l’enquête de Ian Goddard. Tout d’abord, celui-ci prétend qu’il y a trois panaches de vapeur s’échappant du puits de cuve. Pourtant, les photos dont il se sert n’en montrent que deux.

 

Fig. 96 : Photos des panaches utilisés par Ian Goddard

Fig. 96 : Photos des panaches utilisés par Ian Goddard

Pour confirmer l’existence d’un troisième panache, il se sert d’une part de la photo infrarouge du 20 mars 2011 que nous avons étudiée plus haut mais en décalant l’ouverture du puits de cuve, et d’autre part en considérant quelques lueurs sur la vidéo de l’explosion comme des flammes. Pour notre part, nous interprétons ces lueurs sur la gauche comme des reflets de la flamme principale sur des poutres blanches de la cheminée d’évent et nous ne considérons ainsi comme fait avéré que la flamme visible au sud-est.

 

Par ailleurs, son interprétation de l’explosion présentée sous forme d’animation ne tient pas compte du fait que les dalles antimissiles sont restées en place. A sa décharge, quand il a développé son hypothèse en 2011, ce fait n’était pas encore connu. Impossible donc de faire un panache vertical avec les dalles en place. La probabilité pour que 9 dalles antimissiles se soulèvent et se replacent exactement où elles étaient à l’origine est quasi nulle. Donc nous ne pouvons pas conserver cette hypothèse d’origine du nuage n° 3.

 

Cela étant, les explosions et les dégâts étant multiples et complexes, nous n’excluons pas la possibilité d’une explosion de vapeur.

 

 

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17 août 2015 1 17 /08 /août /2015 06:01

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2.7.7. La surface technique

 

La surface technique correspond à la totalité du sol du niveau 5F. C'est là où les ouvriers travaillent pour le chargement ou le déchargement du combustible et pour faire les opérations de maintenance. Suite aux explosions, le sol était entièrement recouvert de décombres. Durant les années 2013 et 2014, des opérations de déblaiement du BR3 ont été entreprises jusqu'à ce que l'ensemble de la surface technique soit nettoyée. Voici en photo l'évolution des travaux qui ont tous été faits à distance avec grues télécommandées tellement ce bâtiment est radioactif.

 

Fig. 66 : Evolution du nettoyage de la surface technique du BR3

Fig. 66 : Evolution du nettoyage de la surface technique du BR3

2.7.7.1. Les dalles antimissiles

 

Les dernières photos de 2014 ont dévoilé les dalles antimissiles qui recouvrent le puits de cuve. Elles sont formées de 9 dalles de béton armé réparties sur 3 niveaux. Chaque niveau de dalles a une forme circulaire dont voici les diamètres : niveau supérieur : 11,80 m ; niveau médian : 11,50 m ; niveau inférieur : 11,30 m.  La masse de l’ensemble de ces dalles est comprise entre 350 et 400 tonnes.

 

Fig. 67 : Localisation des dalles qui bouchent le puits de cuve

Fig. 67 : Localisation des dalles qui bouchent le puits de cuve

Fig. 68 : Exemple de dalles antimissiles : celles démontées du BR4

Fig. 68 : Exemple de dalles antimissiles : celles démontées du BR4

La dalle centrale supérieure du BR3 s’est anormalement affaissée de 30 cm en son centre, ce qui signifie qu'elle a subi un choc extrêmement important, plus important en tout cas que ce qui était attendu à sa conception (4). Il existe deux manières d'expliquer cette fracture au centre de la dalle : soit elle a reçu un objet extrêmement lourd ou avec une vitesse rapide, soit elle s'est soulevée et est retombée sur elle-même, se fracturant sous son propre poids. Il est possible que ce soit le pont roulant qui ait détérioré cette dalle en tombant dessus.

Tepco fournit une coupe des 3 couches ; il est impossible de connaître l'état des deux couches inférieures que l'opérateur représente intactes en pointillés.

Fig. 69 : Etat des dalles antimissiles (source Tepco)

Fig. 69 : Etat des dalles antimissiles (source Tepco)

Fig. 70 : Affaissement de la dalle centrale

Fig. 70 : Affaissement de la dalle centrale

(4) Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le terme « antimissile » ne se rapporte pas à une protection antiaérienne. Ce terme, utilisé en France, fait référence à la possibilité de la remontée subite des tiges de commande des barres de contrôle (qui sont dans la partie supérieure de la cuve dans les réacteurs français). En janvier 1961, un accident au réacteur américain SL-1 en Idaho a conduit un ouvrier à être transpercé par une barre de contrôle. La menace des « missiles » est donc interne au réacteur. Ces dalles sont appelées en anglais « concrete shield plug ».

 

2.7.7.2. Les déformations du niveau technique

 

Le sol de la surface technique a disparu en plusieurs endroits, ce qui conduit à penser qu'une explosion s'est produite au niveau 4F, voire plus bas. La zone la plus détruite est le côté nord-ouest. Une partie du sol du niveau 5F, en forme de carré, a également été soufflée à l'est de la piscine d'équipement. Il ne reste en place que le ferraillage.

Fig. 71 : Les détériorations de la surface technique

Fig. 71 : Les détériorations de la surface technique

Au niveau du joint entre le sol et la paroi séparant la piscine d'équipement et le puits de cuve (angle sud-ouest de la piscine d'équipement), on constate une déformation de la structure : il existe un espace d'environ 12 cm alors que pour le joint similaire symétrique dans l'angle sud-est de la piscine d'équipement, l'espace visible est de l'ordre de 1,5 cm. Cette différence est importante dans une installation nucléaire où l'étanchéité absolue est la règle. De fait, l'élément supérieur de la paroi est visiblement sorti de sa cavité d'accroche et a été poussé vers la piscine d’équipement. Cette déformation signe la perte de confinement du réacteur nucléaire. Depuis les explosions, on signale régulièrement de la vapeur s’échappant par cette ouverture.

 

Fig. 72 : L'élément supérieur de la paroi, séparant la piscine d’équipement et le puits de cuve, est sorti de sa cavité.

Fig. 72 : L'élément supérieur de la paroi, séparant la piscine d’équipement et le puits de cuve, est sorti de sa cavité.

Une autre conséquence des explosions est apparente dans la photo de la surface technique de 2014. Celle-ci montre en plan le canal situé entre le puits de cuve et la piscine de combustible. Ce canal est fermé par un élément emboîté et par deux vannes parallèles formant une porte. Or la deuxième vanne s'est décrochée de son support côté puits. Si les deux vannes avaient été détériorées, l'eau de la piscine se serait déversée dans le puits de cuve.

 

Fig. 73 : Double porte-vanne en bon état (piscine du BR4)

Fig. 73 : Double porte-vanne en bon état (piscine du BR4)

Fig. 74 : Coupe et plan d’une porte vanne (Document Tepco)

Fig. 74 : Coupe et plan d’une porte vanne (Document Tepco)

Fig. 75 : Etat de la porte-vanne du BR3 : un des deux éléments a été déformé.

Fig. 75 : Etat de la porte-vanne du BR3 : un des deux éléments a été déformé.

2.7.7.3. Le pont roulant

 

Le pont roulant est une structure rectangulaire métallique qui fait la largeur du bâtiment. Il repose sur deux rails situés sur les côtés est et ouest, à 8 m au-dessus de la surface technique (niveau CRF). Il supporte un chariot à palan qui permet de manœuvrer les éléments lourds du réacteur et les conteneurs à combustible.

 

Fig. 76 : Exemple de pont roulant : celui flambant neuf  du BR4

Fig. 76 : Exemple de pont roulant : celui flambant neuf du BR4

Lors des explosions du BR3, la façade ouest s'étant volatilisée, le pont roulant de plusieurs dizaines de tonnes est tombé quasiment à la verticale de là où il était, et s'est retrouvé sur la surface technique au-dessus du puits de cuve. En tombant sur le puits, il a peut-être endommagé la dalle antimissile.

 

Fig. 77 : Le pont roulant du BR3 en 2011 après l’explosion et en 2014 après déblaiement

Fig. 77 : Le pont roulant du BR3 en 2011 après l’explosion et en 2014 après déblaiement

Selon la photo (Fig. 67), il ne repose pas exactement à l'horizontal car sous le pont se trouvent des cabines techniques pour le grutier et la mécanique. De ce fait, la partie sud est légèrement surélevée, mais Tepco n'a pas fourni de photo de ce côté montrant les cabines écrasées.

 

Fig. 78 : Vision du pont roulant côté ouest après l’explosion

Fig. 78 : Vision du pont roulant côté ouest après l’explosion

On observe également deux trous béants dans le pont roulant. Nous estimons le diamètre du trou situé au nord à 3,50 m. On voit distinctement que la tôle a été repliée vers l'extérieur. Il est possible que ces trous aient été provoqués par la projection d'objets qui étaient en dessous du pont roulant avant que celui-ci ne tombe au sol, ce qui supposerait que le souffle de l'explosion provenait du bas. Une autre hypothèse est que ces trous sont la conséquence de fuites gazeuses radioactives provenant des joints des dalles antimissiles.

 

Fig. 79 : Positionnement du pont roulant sur le puits de cuve

Fig. 79 : Positionnement du pont roulant sur le puits de cuve

Fig. 80 : Deux trous visibles sur le pont roulant (Capture de vidéo)

Fig. 80 : Deux trous visibles sur le pont roulant (Capture de vidéo)

Un objet blanc est visible également sous la partie sud du pont roulant. Il se trouve quasiment au milieu de la dalle antimissile centrale. Il est probable que l’affaissement de cette dalle ait été provoqué par la présence de cet objet où s’est concentrée la masse du pont roulant lors de sa chute.

 

2.7.8. La porte de l’enceinte de confinement (« equipment hatch »)

 

Il existe un passage à la base de l’enceinte de confinement bouché par une grosse porte blindée dénommée en anglais « shield plug ». En France, on l’appelle aussi « tampon d’accès matériel ». C’est une porte de visite qui permet d’apporter des équipements et de contrôler le matériel situé sous la cuve durant les périodes de maintenance. Or, il se trouve que cette porte-bouchon de plusieurs tonnes fermant ce passage s’est déplacée : l’inspection de cet équipement en avril 2012 a montré que la porte était ouverte (vidéo). Certes, la porte se déplace habituellement sur des rails sans difficulté, mais il est totalement anormal de la trouver ouverte alors que sa fermeture assure l’étanchéité de l’enceinte de confinement quand le réacteur est en marche. Il y a donc eu un évènement qui a provoqué son ouverture. Soit une secousse particulièrement violente du séisme, soit une pression ou un choc extrêmement puissant provenant de l’intérieur de l’enceinte. A priori, nous rejetons la première hypothèse car les centrales nucléaires japonaises sont justement prévues pour résister aux tremblements de terre.

 

Fig. 81 : Exemple de portes d’enceinte de confinement fermée (à gauche) et ouverte (à droite)

Fig. 81 : Exemple de portes d’enceinte de confinement fermée (à gauche) et ouverte (à droite)

Fig. 82 : Document Tepco montrant que la porte s’est déplacée de plus d’un mètre

Fig. 82 : Document Tepco montrant que la porte s’est déplacée de plus d’un mètre

2.8. La radioactivité mesurée au BR3

 

Tepco a fourni plusieurs relevés de radioactivité. La première information d’importance est que l’explosion du BR3 a provoqué une pollution énorme. Tepco a annoncé avoir mesuré le 14 mars 2011 au niveau de l’enceinte de confinement un débit de dose de 167 Sv/h.

 

Plus tard, en novembre 2011, il a diffusé les mesures effectuées devant la porte de l’enceinte de confinement. La plus élevée a donné 870 mSv/h. Une autre mesure est également évoquée au niveau d’une fuite d’eau : 1300 mSv/h.

 

Fig. 83 : Localisation et relevé des mesures à la porte de l’enceinte de confinement

Fig. 83 : Localisation et relevé des mesures à la porte de l’enceinte de confinement

Enfin, le 24 juillet 2013, Tepco a relevé des valeurs très élevées au niveau de la dalle antimissile recouvrant le puits de cuve, à la verticale du réacteur : de 137 à 2170 mSv/h, ce qui prouve que l’enceinte ne joue plus son rôle de confinement.

 

Fig. 84 : Localisation et relevé des mesures sur la dalle antimissile

Fig. 84 : Localisation et relevé des mesures sur la dalle antimissile

2.9. La poussière noire

 

Suite aux évènements de mars 2011, il a été remarqué de nombreuses fois que de la poussière noire se déposait en divers endroits dans les 20 km autour de la centrale. Ce dépôt est particulièrement visible sur l’asphalte des routes et a la particularité d’être très radioactif. Plusieurs analyses ont été faites déterminant que cette poussière est un agglomérat de particules radioactives qui proviennent du combustible nucléaire de Fukushima Daiichi. Les éléments Césium 134, Césium 137, Radium 226 et divers produits de fission ont été repérés, ce qui fait de cette poussière un élément de preuve que les explosions du réacteur n°3 ont répandu du combustible nucléaire dans l’atmosphère sous forme de fines particules. En se déplaçant avec l’eau ou le vent, celles-ci finissent par s’agglomérer car leurs rayonnements alpha et bêta sont électriquement chargés.

 

Fig. 85 : Exemple de poussière noire à Minamisoma en 2012

Fig. 85 : Exemple de poussière noire à Minamisoma en 2012

2.10. Le son des explosions

 

Des vidéos de l’explosion du réacteur 3 sont apparues sur Youtube avec une bande son rapportant trois détonations en l’espace de quelques secondes. L’analyse de cet enregistrement montre que ce que l’on entend ne peut pas être la bande originale. En effet, le premier son de détonation arrive 2 secondes seulement après la vision de la première explosion. Cela signifierait que la caméra était à seulement environ 700 mètres de la centrale, ce qui n’est pas possible vu l’angle de vue. La vidéo originale, sans zoom, montre un paysage qu’il n’est possible de voir qu’en altitude et à plusieurs kilomètres de là. Nous avons estimé dans un article passé qu’une caméra d’observation se situait à 17 km à vol d’oiseau sur une montagne au sud-ouest de la centrale. Pour cette caméra par exemple, si un enregistrement de l’explosion avait eu lieu, l’onde sonore n’aurait dû arriver au micro que 50 secondes plus tard.

Autre incohérence allant dans le même sens : si l’on synchronise le son de la première détonation à la vision du premier flash, les deux autres détonations ne correspondent à aucun évènement visible dans cette vidéo.

Nous considérons donc qu’il ne faut pas tenir compte de cet enregistrement qui est très certainement un faux.

 

 

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13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 07:48

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2.7.5. Les photos infrarouges

 

Le site du ministère de la défense japonais a mis en ligne les photographies aériennes infrarouges de la centrale de Fukushima Daiichi prises du 20 mars au 26 avril 2011. Ces photos sont des documents précieux pour suivre l'évolution des températures aux différents points chauds, à savoir la piscine de combustible et les fuites du puits de cuve. Comme les photos prises entre le 11 et le 19 mars sont restées secret défense, la photo connue la plus proche de l'explosion est donc celle du 20 mars 2011. Celle-ci montre que les gaz qui sortent du puits de cuve du côté de la piscine d’équipement étaient à cette date à la température de 128°C, ce qui signifie qu'il ne s'agissait pas de vapeur d'eau ce jour-là mais de gaz radioactifs, car la vapeur d'eau ne peut pas être à cette température à la pression atmosphérique.

 

Fig. 47 : Document du ministère de la défense relevant une température de 128°C au puits de cuve le 20 mars 2011

Fig. 47 : Document du ministère de la défense relevant une température de 128°C au puits de cuve le 20 mars 2011

Avec cette même photo, en superposant la photo de la surface technique, on peut situer précisément les sources de chaleur : au sud, la piscine de combustible et au centre, les fuites du puits de cuve à ses points sensibles, à savoir les communications avec les piscines et l’espace entre les dalles.

 

Fig. 48 : Superposition de la photo infrarouge du 20 mars 2011 et d’une photo de la surface technique

Fig. 48 : Superposition de la photo infrarouge du 20 mars 2011 et d’une photo de la surface technique

Une autre photo infrarouge a été diffusée par Tepco lors d'une investigation en juillet 2013 sur la fuite donnant sur la piscine d'équipement. La situation a nettement évolué, il n’y avait pas de chaleur à l’angle de la piscine d’équipement ce jour-là. On remarque en passant sur la première photo à droite les rangées de barres encore chaudes dans la piscine de combustible, générant une température de 45°C à la surface de la piscine.

 

Fig. 49 : Photos infra-rouge de juillet 2013 : pas de température particulière à l’angle de la piscine d’équipement

Fig. 49 : Photos infra-rouge de juillet 2013 : pas de température particulière à l’angle de la piscine d’équipement

2.7.6. Les piscines

 

Deux piscines jouxtent le puits de cuve du réacteur. La surface technique de ces piscines a la particularité d'être à 30 m au-dessus de la surface du sol extérieur. Grâce à des parois démontables en plusieurs éléments et à un canal fermé par une double vanne, ces piscines peuvent être mises en relation directe avec le puits de cuve.

 

2.7.6.1. La piscine de combustible

 

Cette piscine sert à entreposer du combustible usé qui doit être refroidi durant une vingtaine de mois après avoir été sorti du cœur. Elle sert également à entreposer du combustible neuf en attendant le rechargement du cœur. D'un volume de 1425 mètres cubes, ses dimensions sont 12,2 m (longueur) x 9,9 m (largeur) x 11,80 m (profondeur).

 

Fig. 50 : La piscine du BR3 avant mars 2011. On voit également au-dessus la machine de réapprovisionnement en combustible et 8 mètres plus haut le pont roulant.

Fig. 50 : La piscine du BR3 avant mars 2011. On voit également au-dessus la machine de réapprovisionnement en combustible et 8 mètres plus haut le pont roulant.

Suite aux explosions du 14 mars, la piscine de combustible a disparu sous les décombres de poutrelles, de matériel et autres gravats, si bien qu'on a eu du mal à savoir si elle contenait encore de l'eau ou pas avant qu'on essaie de la remplir à nouveau en urgence par moyens héliportés, puis par lances d'incendie. Les premières vidéos de l'intérieur de cette piscine, diffusées en 2011, ont montré beaucoup de matériaux qui la remplissaient mais pas de combustible, les assemblages étant entièrement recouverts de débris.

 

Fig. 51 : Vue de l’angle sud-ouest de la piscine de combustible (capture de vidéo)

Fig. 51 : Vue de l’angle sud-ouest de la piscine de combustible (capture de vidéo)

Les premières photos de paniers de combustible ont été diffusées en avril 2012. On distingue un panier dont la première rangée montre des assemblages de combustible recouverts de gravats alors que la seconde est vide.

 

Fig. 52 : Panier de combustible de la piscine du BR3

Fig. 52 : Panier de combustible de la piscine du BR3

En septembre 2012, une mauvaise manœuvre d'une pince télécommandée a fait tomber une poutre métallique de 7 m de longueur dans le côté sud-ouest de la piscine.

En février 2013, Tepco a diffusé d’autres photos de paniers de combustible sous des gravats, localisés dans l’angle sud-est de la piscine.

 

Fig. 53 : Paniers de combustible (à gauche) et crochets des assemblages de combustible (à droite) de la piscine du BR3

Fig. 53 : Paniers de combustible (à gauche) et crochets des assemblages de combustible (à droite) de la piscine du BR3

Dans un document diffusé en décembre 2013, Tepco a finalement reconnu que la machine de réapprovisionnement en combustible, d'un poids de 35 tonnes, était tombée dans la piscine, ainsi que son mât de chargement (1,5 tonne) et ses rails de guidage (2,5 tonnes). Avec les autres débris divers, cela représentait une cinquantaine de tonnes de décombres qui recouvraient les paniers de combustible.

 

Fig. 54 : La machine de réapprovisionnement en combustible en état de marche avant mars 2011

Fig. 54 : La machine de réapprovisionnement en combustible en état de marche avant mars 2011

Fig. 55 : Schéma de la machine de réapprovisionnement en combustible (source METI-Tepco)

Fig. 55 : Schéma de la machine de réapprovisionnement en combustible (source METI-Tepco)

Fig. 56 : La machine de réapprovisionnement en combustible dans l’angle nord-est de la piscine

Fig. 56 : La machine de réapprovisionnement en combustible dans l’angle nord-est de la piscine

Fig. 57 : Etat d’encombrement de la piscine de combustible. En vert, la machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails (source Tepco)

Fig. 57 : Etat d’encombrement de la piscine de combustible. En vert, la machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails (source Tepco)

Fig. 58 : La machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails reposant sur le combustible (plan Tepco)

Fig. 58 : La machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails reposant sur le combustible (plan Tepco)

En 2014, Tepco a diffusé un document faisant le point sur les investigations dans la piscine de combustible du BR3 en 2013 et 2014. Il montre un certain nombre de photos mais les débris empêchent de voir le combustible.

 

Fig. 59 : Investigations de Tepco dans la piscine de combustible du BR3 en 2013 et 2014

Fig. 59 : Investigations de Tepco dans la piscine de combustible du BR3 en 2013 et 2014

Qu’est-il arrivé à la machine de réapprovisionnement en combustible pour se retrouver au final dans la piscine ? La seule possibilité pour la faire sortir de ses rails parallèles longeant les bords de la piscine et du puits de cuve est qu’elle a été projetée en l’air avec les rails perpendiculaires qui la supportaient. Au moment de l’accident, cette machine n’était pas située sur le puits de cuve, sinon elle aurait été écrasée par le pont roulant. Elle était donc placée sur la piscine – car ses rails ne peuvent la conduire ailleurs – puis a été projetée en l’air sous l’effet d’une explosion provenant d’en dessous d’elle et est retombée dans la piscine.

 

Le 2 août 2015, Tepco a procédé au retrait de cet équipement lourd, à l’aide de trois grues télécommandées. La vidéo et les documents diffusés par Tepco montrent une armature un peu différente de celle des figures 54 et 55. Il est possible que la machine ait été remplacée par une autre avant 2011, ou alors simplement qu’elle a été déformée par sa chute.

 

 

Fig. 60 : La machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails reposant sur le combustible (schéma de profil JAIF)

Fig. 60 : La machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails reposant sur le combustible (schéma de profil JAIF)

Fig. 61 : Retrait de la machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails (plan et coupe Tepco)

Fig. 61 : Retrait de la machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails (plan et coupe Tepco)

Fig. 62 : Retrait de la machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails (photo Tepco)

Fig. 62 : Retrait de la machine de réapprovisionnement en combustible et ses rails (photo Tepco)

Les schémas montrent que la machine était encore attachée à son rail de guidage du côté est, ou qu’elle a été poussée de ce côté-là. Le rail de guidage du côté ouest est quant à lui tombé dans le fond de la piscine, suivi par le reste de la structure.

 

Suite à l’enlèvement de cette structure, Tepco a cherché à voir l’état des assemblages de combustible qui étaient placés en dessous et jusqu’alors inaccessibles. La caméra a permis de constater que 4 poignées d’assemblage étaient pliées.

 

Fig. 63 : Photos de quelques assemblages prises après l’enlèvement de la machine de réapprovisionnement en combustible

Fig. 63 : Photos de quelques assemblages prises après l’enlèvement de la machine de réapprovisionnement en combustible

2.7.6.2. La piscine d'équipement

 

Avec ses 8 mètres de profondeur, cette piscine est moins importante que la piscine de combustible. Elle sert à entreposer de manière provisoire des équipements radioactifs lors des opérations de maintenance du réacteur. Les premières images de cette piscine la montrent vide. Dans l’image suivante par exemple, on distingue parfaitement trois éléments horizontaux et une partie du quatrième qui la séparent du puits de cuve. Le fait que les joints soient de couleur sombre indique qu'il n'y a plus d'étanchéité et que les gaz peuvent passer.

 

Fig. 64 : Photo de la piscine d’équipement vide le 27 mars 2011

Fig. 64 : Photo de la piscine d’équipement vide le 27 mars 2011

Fig. 65 : Piscine d’équipement vue du haut en 2014

Fig. 65 : Piscine d’équipement vue du haut en 2014

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11 août 2015 2 11 /08 /août /2015 16:16

par Christopher Busby

 

 

Source : Article publié le 06/08/2015 dans le site rt.com

(http://www.rt.com/op-edge/311731-hiroshima-nagasaki-anniversary-atomic/)

sous le titre original “Hiroshima’s horrors prove nuclear wars not 'winnable'”

 

Traduction : Javale Gola, avec l’autorisation de l’auteur

 

Hiroshima après la bombe atomique américaine. Seconde Guerre mondiale (1938-1945). © RIA Novosti / RIA Novosti

Hiroshima après la bombe atomique américaine. Seconde Guerre mondiale (1938-1945). © RIA Novosti / RIA Novosti

 

En ce 70ème anniversaire du bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki, fleurissent les articles pour tenter d’analyser la signification historique, philosophique, scientifique, sociale ou encore la question de santé publique liées à cet événement (je l’appelle toujours « ce crime de guerre »).

 

On peut extrapoler dans le temps au sujet des bombardements, en commençant par les retombées des essais dans l’atmosphère, puis Tchernobyl enfin la toute récente contamination au Japon après Fukushima.

 

Aujourd’hui, l’analyse des risques sanitaires issue des bombes-A sur le Japon consiste en une distorsion habile, qui sert la promotion du développement de l’armement et de l’énergie nucléaires.

Hiroshima et Nagasaki, ce n’est pas seulement quelques tableaux historiques sur lesquels il s’agirait de verser des larmes de crocodile, ou des objets de débats socio-historiques. Elles sont là aujourd’hui, par leur présence spectrale, dans toutes les entreprises de manipulation ou les chiffres absurdes des agences internationales contre les risques liés à la radioactivité ou des scientifiques de l’industrie nucléaire, qui publient des travaux propres à poursuivre le relâchement légitime dans l’environnement, de ces mêmes substances mortelles qui ont émergé pour la première fois en 1945.

 

Je défends en ce moment-même la cause des vétérans des Essais Atomiques Britanniques à la Cour Royale de Justice à Londres. Elle ramène au modèle erroné concernant la radioactivité et les risques pour la santé, qui provient de « l’étude Lifespan » faite sur les survivants de la bombe A au Japon. Cette modélisation, de l’ICRP (Commission Internationale pour la Protection Radiologique) est utilisée à la Cour par le Ministère de la Défense pour dénier sa responsabilité dans les cancers des vétérans des essais nucléaires et les maladies congénitales de leurs enfants et petits-enfants.

Or, la modélisation de Hiroshima prétend également que les individus exposés à la radioactivité et aux retombées de futurs « échanges » nucléaires subiraient peu de mutations génétiques en aval. En fonction de quoi les Docteurs Folamour et les généraux arguent qu’une guerre nucléaire permet de remporter la victoire, et que les effets génétiques chez les victimes qui furent exposées à l’Uranium Appauvri (DU) en Irak, en quelque sorte n’existent pas.

L’analyse bidon des résultats sur la santé à Hiroshima, met le monde entier face à un problème majeur de santé publique. Pour tenter de réfuter cette évidence grandissante, le modèle de l’ICRP a été ressorti par The Lancet  pour coïncider avec la date anniversaire de Hiroshima.

L’ensemble du sujet est présenté sous la forme de récits insensés sur les conséquences sanitaires de Hiroshima, Tchernobyl et Fukushima à travers des articles (partiellement du moins) rédigés par ceux qui tiraient les rênes du chariot de l’ICRP. L’enjeu principal est décrit avec précision dès le début :

«  Les liens entre Hiroshima, Nagasaki et Fukushima vont ainsi au-delà du symbole, puisqu’ils ont façonné les pratiques actuelles de gestion sanitaire, et les institutions qui les dirigent, de même que des réponses publiques à ces événements ».

 

Correctif : Cependant ces pratiques actuelles de gestion sanitaire sont largement erronées.

 

Un pont à Hiroshima après la bombe atomique. Une photo prise en Août 1945. © RIA Novosti / RIA Novosti

Un pont à Hiroshima après la bombe atomique. Une photo prise en Août 1945. © RIA Novosti / RIA Novosti

La guerre nucléaire

 

On a tous vu les photos de Hiroshima. La première bombe à l’Uranium 235 « Little Boy » tombée sur Hiroshima, d’une puissance d’explosion de 13 kilotonnes (13 000 tonnes de TNT, l’explosif chimique conventionnel) a aplati la ville et tué quelque 80 000 personnes dont 45 000 sont décédées dès le premier jour. Au terme de quatre mois, le nombre des victimes avoisinait les 140 000. Trois jours après Hiroshima, une bombe au Plutonium de 20 kT « Fat Man » fut larguée sur Nagasaki (Pourquoi ? Est-ce que les Etats-Unis ont pensé, peut-être, qu’on avait pu ne ne pas prêter suffisamment attention à la bombe de Hiroshima ?) . Leurs armes à toutes deux étaient majoritairement composées d’Uranium. Notez-le bien. Depuis, à partir de 1950, les recherches faites sur les survivants par l’ABCC « Atomic Bomb Casualty Commission » fondée par les Etats-Unis (puis la Fondation pour la Recherche sur les Effets de la Radioactivité) ont défini la relation entre la dose d’irradiation et le cancer.

 

En passant, rappelez-vous que la puissance explosive était de 13 kilotonnes. Si vous aimez vous faire peur, il faut acheter le fameux ouvrage de Samuel Glasstone, chimiste et physicien : The Effects of Nuclear Weapons  [les effets des armes nucléaires] . Les exemplaires les plus récents de ce livre sont accompagnés d’une incroyable petite calculette en plastique : en tournant la lunette, on peut calculer l’arc de l’explosion, le débit de dose, les dommages aux bâtiments, etc. quel que soit le format de la bombe. Les Etats-Unis ont investi des sommes considérables et beaucoup de temps à projeter ces produits au Nevada et sur les sites-tests du Pacifique afin d’obtenir ces données. Les têtes d’ogives thermonucléaires modernes, qui sont aujourd‘hui au nombre de 15 000, font environ 800 kT. Il suffirait d’une seule pour rayer de la carte pratiquement tout New York, Téhéran ou Jérusalem. Je me figure un pauvre chef de la défense civile, assis quelque part, occupé à manipuler  machinalement les degrés de ce petit bijou d ‘ « Ordinateur sur les Effets de la Bombe Nucléaire » (développé par le « Lovelace Research Institute » à Albuquerque au Nouveau Mexique) tandis qu’il attend que le sol s’effondre.

Le problème du monde en 2015, c’est que notre système économique et les relations de puissance internationales encouragent les décideurs à penser en termes de stratégies géopolitiques incluant l’utilisation d’armes nucléaires. On est confronté à des guerres potentielles pour les ressources ; face à des enjeux de production alimentaire issus du dérèglement climatique ; à des développements technologiques dans les pays qu’on a pu historiquement manipuler. Les armes nucléaires sont aujourd’hui aux mains de neuf nations dont trois d’entre elles ne sont pas signataires du traité de non-prolifération (mais pourquoi le seraient-elles ?) : l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord.

 

Les négociations en cours avec l’Iran sont qualifiées de « la plus haute importance » s’agissant d’une région où Israël a une force de dissuasion nucléaire susceptible d’écraser en une séance tous les états arabes locaux. Les Russes ont une force nucléaire massive et sont agacés sur leurs frontières en Ukraine par l’OTAN et par ceux qui contrôlent l’OTAN. Ce merdier s’est déplacé aujourd’hui jusqu'aux Etats Baltes. Je réside à Latvia et au printemps dernier j’ai aperçu un nouveau tank surmonté du drapeau de Latvia, traverser la petite ville de Ropazi située à 40 km à l’ouest de Riga non loin de chez moi. Elle était survolée chaque jour par d’énormes hélicoptères et des avions de transport, un cadeau des Etats-Unis aux habitants de Latvia. Pour quelle raison ?Les Etats de la Baltique et la Pologne enrôlent leurs armées dans la défense de la mère patrie contre une invasion des Russes. Que se passe-t-il ? Ma grand-mère aurait dit « qui sème le vent récolte la tempête ». Touchons du bois.

 

Hiroshima © US Navy / Wikipedia

Hiroshima © US Navy / Wikipedia

Aux plus hauts niveaux de la réflexion stratégique liée au bellicisme nucléaire, le décès des populations causé par les retombées d’une attaque est rapporté à la modélisation des risques qu’a faite l’ICRP. Mais le modèle de Hiroshima est une évaluation chimérique, élaborée pendant la Guerre Froide pour soutenir les Essais dans l’atmosphère.

 

Les effets observables (augmentation de la mortalité infantile, épidémie de cancers dans les années quatre-vingts) ont été passés sous silence suite à un accord conclu en 1959 entre l’Agence Internationale de l’Energie Atomique et l’Organisation Mondiale de la Santé, en vertu duquel l’AIEA, les physiciens nucléaires, les faiseurs de bombe, ceux qui nient les effets de Tchernobyl et de Fukushima, sont chargés de la Recherche sur la santé.

 

Et c’est toujours le cas aujourd’hui, comme on le voit dans l’article du Lancet . [NDLT « les effets à long terme sur la santé, de l’exposition à la radioactivité »], un article co-écrit par le physicien des particules Richard Wakeford, ex-chercheur en chef pour « British Nuclear Fuels » à Sellafield, un  représentant de l’industrie nucléaire au comité UK CERRIE, membre de l’ICRP, référent des Japonais pour ce qui concerne Fukushima, etc.

Alors que d’évidence, d’après les études réalisées sur la descendance des vétérans des essais, et sur les soldats ou la population civile exposés à l’uranium appauvri, une guerre nucléaire mettrait fin à toute vie sur terre, comme on le sait. Les vétérans des essais ont un risque que leur  progéniture soit atteinte de malformations, de facteur 10, et de facteur 9 pour leurs petits-enfants. Tout l’argent dépensé n’y pourra rien, l’issue concrète c’est globalement parlant la stérilité, des cancers et des malformations. C’est l’univers de Mad Max mais pire encore : Hollywood a bien travaillé.

 

Une évidence et des erreurs dans les études « lifespan » sur Hiroshima

 

Quand on a constaté que les cancers du sein ou les leucémies infantiles sont multipliées par deux chez les résidents sous le vent d’une centrale nucléaire, pour « un débit de dose estimé » qui est inférieur au bruit de fond, le modèle de l’ICRP vous dit que ça ne peut pas être causé par les rejets de la centrale parce que le débit de dose est trop faible. L’épidémiologiste Martin Tondel a établi en 2004 un risque accru de cancer significatif dans le nord de la Suède, après Tchernobyl. On lui a dit de la fermer parce que ses conclusions étaient impossibles : en d’autres termes, le débit de dose était trop faible. La même chose s’est produite au Bélarus et en Ukraine où mon collègue Alexey Yablokov a rassemblé une impressionnante compilation de preuves, attestées par ses pairs, d’effets épouvantables. Plus récemment, on assiste au déni, rapporté au modèle de Hiroshima, en ce qui concerne les cancers de la thyroïde dans la préfecture de Fukushima (confère ci-dessous).

 

Les investigations des groupes d’étude pour l’ABCC ont été menées en 1950. C’est-à-dire dans un délai de cinq ans pour observer éventuellement des décès parmi les individus sévèrement atteints par la radioactivité. Cette étude a concerné un groupe de « survivants en bonne santé » comme l’a démontré plus tard le Docteur Alice Stewart. Mais là n’est pas le plus grave. On a examiné environ 109 000 individus répartis en 6 groupes de dose : de 0 à 200 rad (0-2+ Gy) et deux groupes d’ « externes à la ville » (NIC), les 4 607 Premiers Entrants (NIC-EE) et 21 915 Derniers Entrants (NIC-LE). Ces groupes NIC auraient dû faire l’objet de contrôles mais ce ne fut pas le cas. En examinant les rapports on lit qu’ils ont été laissés de côté au motif d’une « trop bonne santé ». Les groupes exposés finalement retenus ont été constitués en fonction de la distance qui les séparait de la détonation.

 

© Wikipedia

© Wikipedia

Mais tous les groupes furent exposés à la radioactivité résiduelle après les bombardements. Les Etats-Unis comme ABCC l’ont nié et continuent à le nier. Tous les groupes ont subi une contamination interne quelle qu’ait été l’irradiation externe au moment de l’explosion. Son origine, ce fut la « pluie noire » qui contenait de l’Uranium 235, de l’Uranium 238 et surtout de l’Uranium 234, c’est là l’exposition manquante et elle est vraisemblablement responsable de la plupart des cancers induits chez tous les survivants. Nous savons qu’il y avait de l’Uranium parce que cela a été mesuré par les scientifiques japonais en 1983. Un document américain récemment déclassé présente un tableau des énormes quantités d’U-234 présentes dans l’Uranium enrichi qui fut utilisé dans les bombes, nom de code : Oralloy. Les nanoparticules d’Uranium de la pluie noire de Hiroshima (et Nagasaki) ont pu être inhalées par tous les groupes exposés dans les ruines de Hiroshima, des années durant après l’explosion atomique. Toutes les bombes furent constituées d’Uranium, un ratio d’environ une tonne par Mégatonne. En ce qui concerne tous les essais au Nevada, ceux des îles Marshall, du Kazakhstan, de Christmas Island, les conséquences furent identiques : les nanoparticules sont retombées et purent être inhalées par quiconque se trouvait à proximité ou à distance.

 

Pourquoi est-ce un point important ? On a conduit de nouvelles recherches sur l’Uranium. On a montré que l’Uranium cible l’ADN par affinité chimique. C’est la cause de malformations génétiques terribles, sans commune mesure avec les indications de « doses » comme l’ICRP les calcule. D’autres composants des retombées interagissent également avec l’ADN, par exemple le Strontium 90 et le Barium 140. Ceux qui ont subi une exposition : les mineurs de l’Uranium, les Vétérans de la guerre du Golfe, les Vétérans des Essais, les [victimes] civiles de l’Uranium appauvri, les travailleurs de l’Uranium Nucléaire, les personnes se trouvant sous le vent des sites nucléaires, tous souffrent de dégradations chromosomiques, de cancers, de leucémies, de problèmes cardiaques. Les travaux [?] Tout cela a été publié, ce sont les conclusions des laboratoires et des recherches théoriques qui en exposent les mécanismes. Mais dans The Lancet : rien.

 

S. L. Simon et A. Bouville, les auteurs de l’article sur les conséquences sanitaires des essais nucléaires, n’y font pas même la moindre allusion à l’Uranium, ni non plus dans leur épique Etude de 2010 sur les expositions dans les îles Marshall. Les données du site du Nevada auxquelles ils se réfèrent au fondement de leur étude, ont complètement ignoré l’Uranium. J’ai fait en 2012, pour les habitants des îles Marshall, une communication au Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies à Genève, en attaquant l’analyse de Simon et al. Dans leur article du Lancet sur les essais nucléaires, Simon et Bouville braquent le projecteur sur les effets de l’Iode. Parlons-en donc.

 

Une évidence scientifique

 

Dans la préfecture de Fukushima, des études ont établi 103 cancers de la thyroïde parmi 380 000 jeunes de 0 à 18 ans (25 à peu près sont encore en cours d’examen). L’article du Lancet de Wakeford et al. présente un excès de risque relatif rapporté à l’étude de Hiroshima, de 0,6 par Sievert (Fig. 2 p. 473). Sur la même question, la dose maximale à la thyroïde est de 18 mSv avec une médiane à 0,67 mSv.

Donc, sur les deux ans d’observation, à supposer que chaque patient ait reçu la dose maximale de 18 mSv, on devrait s’attendre à une augmentation de 0, 018 x 0,6 = 0,011 par Sievert (Fig. 2 p. 473), soit un dépassement du bruit de fond de 1,1%. Ce bruit de fond est de 1 pour 100 000 par an, ou 7,6 en deux ans pour 380 000. Donc la radioactivité devrait provoquer une augmentation de 7,7 cas (c’est-à-dire un cas supplémentaire tous les dix ans). Il y en a 103, c’est donc 95 cas de plus qu’attendu, une erreur dans la projection de l’ICRP de 95/0,14 = 678. En conclusion, il y a 678 fois davantage de cancers de la thyroïde que le modèle de l’ICRP basé sur Hiroshima ne le donne à prévoir.

 

Les gens prient pour les victimes devant le cénotaphe pour les victimes du bombardement atomique de 1945, au Peace Memorial Park à Hiroshima, le 6 Août, 2015. © Toru Hanai / Reuters

Les gens prient pour les victimes devant le cénotaphe pour les victimes du bombardement atomique de 1945, au Peace Memorial Park à Hiroshima, le 6 Août, 2015. © Toru Hanai / Reuters

Ces chiffres sont fondés sur ce qui est écrit dans The Lancet - Mais personne n’a fait le calcul. Ce qui devrait en tant que tel prouver aux autorités (et au public) que la partie est finie. Mais au lieu de faire ce calcul élémentaire, un autre article du Lancet , écrit par Geoff Watts, encense les travaux de ces mêmes personnes qui, à la Faculté de Médecine de Fukushima, sont en train de se démener pour faire savoir que les augmentations des cancers de la thyroïde ne sont pas causées par la radioactivité. En d’autres termes, une fois de plus, on accrédite les projections faites à Hiroshima, plutôt qu’une évidence qui crève les yeux. C’est une sorte d’hypnose collective (ou peut-être pas).

 

Au cas où vous trouveriez tout cela complètement délirant, au final il semble qu’il y ait un début de prise de conscience sur la question de l’irradiation interne, bien que personne n’en fasse mention dans les articles du Lancet . MELODI, l’Organisation de l’Union Européenne pour la Recherche sur la Radioactivité, a fini par passer à l’action, sous la conduite de l’IRSN, l’Agence française de protection contre la radioactivité [sic] . La question a été soulevée (par moi) à la conférence inaugurale de MELODI à Paris en 2011, mais on n’avait apparemment rien à en dire. J’ai dit qu’il semblait y avoir un problème sur l’estimation des doses relativement à l’exposition interne aux nucléides se fixant sur l’ADN, en particulier l’Uranium ; que cela était susceptible de rendre caduque le modèle du risque de Hiroshima.

 

Il existe depuis un onéreux projet de recherche européen, nommé CURE : Recherche concertée sur l’Uranium pour l’Europe. Dans leur rapport présentant son développement, les auteurs ont noté en mars 2015 : des projets collaboratifs à grande échelle seront mis en œuvre pour améliorer la caractérisation des conséquences biologiques et sur la santé, de la contamination interne par l’uranium en Europe. Par la suite, on pourrait envisager d’élargir la collaboration à d’autres pays extérieurs à l’Union européenne, d’appliquer cette approche à d’autres émetteurs internes ainsi qu’à des situations diverses d’exposition à une contamination interne, ainsi que d’élargir la réflexion à d’autres disciplines concernées par les effets de la contamination interne par les radionucléides.

 

A l’avenir on ne devrait pas se remémorer Hiroshima tant pour la destruction de sa population, que  pour ce qu’elle est l’étendard de la dissimulation épidémiologique du plus grand scandale sanitaire dans l’histoire, dont les victimes se comptent par centaines de millions - cancers, fausses-couches, décès infantiles, stérilité et à l’origine d’une instabilité génétique affectant toutes les créatures sur la Terre.

 

Espérons que la prévision erronée qu'on pourrait en sortir gagnant ne serve pas à cautionner l’échange nucléaire final.

 

______________________________________________________________________________

Les horreurs de Hiroshima sont la preuve qu’on ne sort pas vainqueur de guerres nucléaires

Christopher Busby est un expert des effets sanitaires des rayonnements ionisants. Il est qualifié en chimie physique à l'Université de Londres et du Kent, et a travaillé sur la physicochimie moléculaire des cellules vivantes pour la Fondation Wellcome. Le Professeur Busby est le secrétaire scientifique du Comité Européen sur les Risques de l'Irradiation (CERI) basé à Bruxelles et a édité plusieurs de ses publications depuis sa fondation en 1998. Il a occupé un certain nombre de postes universitaires honorifiques, y compris professeur invité à la Faculté de la Santé de l'Université de l'Ulster. Ch. Busby vit actuellement à Riga, en Lettonie. Voir aussi:

www.chrisbusbyexposed.org,

www.greenaudit.org and www.llrc.org.

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