27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 18:33

Quand le bâtiment réacteur n°3 de Fukushima Daiichi a explosé le 14 mars 2011, il y avait 566 assemblages dans la piscine de refroidissement : 514 de combustible usé et 52 de combustible neuf. Depuis, ces 100 tonnes de combustible sont restées une menace dans un bâtiment déstructuré, malgré l’habillage récent, sans enceinte de confinement. Avec quelques années de retard par rapport aux prévisions, Tepco vient de commencer à retirer ces assemblages pour les transférer dans la piscine commune du site.

 

Or, malgré tous ses efforts de communication, Tepco n’a jamais expliqué la succession d’explosions qui ont eu lieu en 2011 dans ce bâtiment réacteur n°3 en provoquant l’émoi du monde entier. L’opérateur n’a pas plus montré l’état des combustibles de la piscine de refroidissement, sinon par de rares photos prises à quelques endroits de la piscine. C’est pourquoi il est intéressant de suivre l’évolution de ce transfert d’assemblages, opération qui est programmée pour durer deux ans.

 

PF

 

Ecorché du réacteur 3 (capture vidéo + légendes)

Ecorché du réacteur 3 (capture vidéo + légendes)

Comme pour le réacteur 4, Tepco a reconstruit une toiture sur le bâtiment détruit en 2011 et a installé de nouveaux équipements permettant le transfert : une machine de chargement de combustible qui transfère les assemblages et une grue sur pont roulant qui transporte les conteneurs du niveau 5 au niveau du sol.

 

Un crochet au bout d’un long bras permet de sortir chaque assemblage de son logement dans les paniers. Sept assemblages de combustible neuf ont été gérés du 15 au 23 avril 2019 ; ils ont été placés un à un dans un conteneur de transport à l'aide de la machine de chargement de combustible. Ce conteneur est un grand fût cylindrique blindé de plomb. Une fois chargé, il est fermé, sorti de la piscine et chargé sur un camion qui le mène à la piscine commune. Là, il est plongé dans l’eau, ouvert, et les assemblages sont placés dans un panier.

 

Ce transfert va prendre beaucoup de temps car le bâtiment réacteur 3 est encore fortement radioactif et tout se fait à distance avec des grues radiocommandées. Or ces manipulations nécessitent une très grande attention car tout se joue au millimètre ; il faut éviter tout choc ou précipitation. Voici une série de captures d’écran tirées d’une vidéo de Tepco montrant les différentes phases.

 

Vue aérienne du réacteur 3 côté est (capture vidéo)

Vue aérienne du réacteur 3 côté est (capture vidéo)

Le bâtiment réacteur 3 vu du sol (capture vidéo Tepco)

Le bâtiment réacteur 3 vu du sol (capture vidéo Tepco)

Les opérateurs travaillent à 500 m de distance de la piscine (capture vidéo Tepco). Il faut dire qu’il ne fait pas bon rester trop longtemps au bord de cette piscine où l’on enregistre toujours, malgré le nettoyage et la protection de l‘eau, une dose de plus de 700 µSv/h.

Les opérateurs travaillent à 500 m de distance de la piscine (capture vidéo Tepco). Il faut dire qu’il ne fait pas bon rester trop longtemps au bord de cette piscine où l’on enregistre toujours, malgré le nettoyage et la protection de l‘eau, une dose de plus de 700 µSv/h.

Prise de mesure au bord de la piscine du BR3 (capture vidéo Tepco)

Prise de mesure au bord de la piscine du BR3 (capture vidéo Tepco)

Matériel de chargement de combustible et de transfert de conteneur (capture vidéo Tepco)

Matériel de chargement de combustible et de transfert de conteneur (capture vidéo Tepco)

Vue 1 de la piscine de combustible (capture vidéo Tepco)

Vue 1 de la piscine de combustible (capture vidéo Tepco)

Vue 2 de la piscine de combustible (capture vidéo Tepco)

Vue 2 de la piscine de combustible (capture vidéo Tepco)

Vue 3 de la piscine de combustible (capture vidéo Tepco)

Vue 3 de la piscine de combustible (capture vidéo Tepco)

Vue 4 de la piscine de combustible (capture vidéo Tepco)

Vue 4 de la piscine de combustible (capture vidéo Tepco)

Un assemblage de combustible neuf est sorti de son panier (capture vidéo Tepco)

Un assemblage de combustible neuf est sorti de son panier (capture vidéo Tepco)

On remarque qu’il existe des dépôts solides clairs en forme de gouttes collés sur les parois extérieures du panier dont la taille varie entre 2 et 8 cm. Le site Simply Info estime qu’il s’agit de la même substance dont on a constaté visuellement la présence dans l’enceinte de confinement sous la cuve du réacteur en 2015. Simply Info explique qu’il pourrait s’agir d’éclaboussures de matière ressemblant à de la pierre ponce qui aurait pu se former avec la fonte du béton du fond de l’enceinte de confinement lors du melt-through. Cette hypothèse de formation de rhyolithe est intéressante ; toutefois, on imagine mal quel trajet auraient pu prendre ces éclaboussures entre le fond de l’enceinte de confinement et la piscine de combustible, alors que l’on a constaté que les dalles antimissiles surmontant de puits de cuve étaient restées en place.

 

Assemblage placé dans le conteneur de transfert dans la piscine de combustible du réacteur 3 (capture vidéo Tepco)

Assemblage placé dans le conteneur de transfert dans la piscine de combustible du réacteur 3 (capture vidéo Tepco)

On remarque deux choses sur cette image de l’assemblage : 1. Sa base a une couleur noire puis une couleur grise différente de la couleur générale de l’enveloppe. Ces différences de couleur sont également visibles sur une autre image au moment de la sortie du conteneur d’un autre assemblage. Une hypothèse est que ce niveau noir corresponde à un niveau de vase en fond de piscine qui pourrait provenir de résidus qui sont tombés dans la piscine le jour de l’explosion ; on se souvient que le nuage provoqué par l’explosion principale était très sombre et que beaucoup de choses avaient atterri dans la piscine, dont la machine de chargement de combustible.

 

2. L’assemblage a subi une corrosion : on remarque deux trous. Etant donné qu’il s’agit d’assemblages de combustible neuf, on peut se demander de quelle manière ils ont pu être détériorés. Tepco nous donnera peut-être un jour une explication.

 

Le conteneur est visible au fond de la piscine ; le bras porte un assemblage (capture vidéo Tepco).

Le conteneur est visible au fond de la piscine ; le bras porte un assemblage (capture vidéo Tepco).

La grue sort le conteneur de la piscine du réacteur 3 (capture vidéo Tepco).

La grue sort le conteneur de la piscine du réacteur 3 (capture vidéo Tepco).

Le conteneur est transféré à l’extérieur (capture vidéo Tepco).

Le conteneur est transféré à l’extérieur (capture vidéo Tepco).

Le camion portant le conteneur s’approche de la piscine commune (capture vidéo aérienne Kyodo news).

Le camion portant le conteneur s’approche de la piscine commune (capture vidéo aérienne Kyodo news).

Le conteneur est placé dans la piscine commune (capture vidéo Tepco).

Le conteneur est placé dans la piscine commune (capture vidéo Tepco).

Machine de chargement de la piscine commune (capture vidéo Tepco).

Machine de chargement de la piscine commune (capture vidéo Tepco).

Piscine commune  et bras de la machine de chargement (capture vidéo Tepco).

Piscine commune et bras de la machine de chargement (capture vidéo Tepco).

Assemblage retiré du conteneur de transfert dans la piscine commune (capture vidéo Tepco)

Assemblage retiré du conteneur de transfert dans la piscine commune (capture vidéo Tepco)

Le septième assemblage est rangé dans un panier de la piscine commune (capture vidéo Tepco).

Le septième assemblage est rangé dans un panier de la piscine commune (capture vidéo Tepco).

Vue de la piscine commune (capture vidéo Tepco).

Vue de la piscine commune (capture vidéo Tepco).

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12 mai 2019 7 12 /05 /mai /2019 08:40

Lors d’un débat après le film « Fukushima, le couvercle du soleil », une personne n’a pas voulu me croire quand j’affirmais que j’avais eu connaissance que des lycéens avaient visité la centrale de Fukushima Daiichi et étaient passés en bus devant les réacteurs. J’ai été surpris par cette réaction de déni à laquelle je ne m’attendais pas ; c’est pourquoi j’écris cet article : pour répondre à cet homme incrédule. Peut-être vous non plus, vous ne m’auriez pas cru ? Heureusement, j’avais été tellement choqué en voyant cette vidéo que je l’avais enregistrée. Je suis donc à même de vous le prouver.

Voici donc une vidéo montrant un voyage d’étude de lycéens de différents pays, dont la France. Ce reportage a été diffusé le 16 août 2018 par la chaîne japonaise TBS News. À 5:15, après que le bus des lycéens soit passé devant le réacteur n°4, un guide parle en japonais. Une traductrice poursuit : « Maintenant, c’est 10 microsieverts » ; « et ça va augmenter très vite » ; cela veut dire : on va passer devant le réacteur n° 3…  Fait et dit : « maintenant, c’est 70 ».

On voit bien la manipulation : aucun jeune dans le bus ne semble montrer la moindre inquiétude. Pourtant, 70 µSv/h, ce n’est pas anodin. Pourquoi imposer ça à des enfants ? Pourquoi leur faire croire qu’ils ne risquent rien ? Sinon pour aller répandre la bonne parole rassurante aux quatre coins de la planète ? Fukushima, on maîtrise, ce n’est plus dangereux, on peut même y faire du tourisme nucléaire et ne prendre qu’une dose de 0,01 mSv. La propagande pour des JO propres est bien en cours, sur tous les fronts. « La façon la plus simple de partager cette expérience, c’est tout simplement de la raconter, d’expliquer ce que nous, on a vu, que ce soit à nos amis, à nos parents », explique Adèle, du lycée Notre-Dame de Boulogne-Billancourt, à la fin du reportage.

 

Au Japon, on utilise également les enfants pour faire croire à la population que la pollution radioactive n’est pas un problème sanitaire : il n’est pas rare, toujours dans un intérêt collectif, de faire participer des élèves à la décontamination, comme ces collégiens et lycéens qui avaient participé en 2015 au nettoyage de la route nationale 6 en t-shirt alors que cette route était interdite jusque-là pour cause de forte contamination radioactive.

 

En 1978, quand l’Amoco Cadiz s’était échoué sur les côtes de Bretagne, on m’avait proposé de participer à un voyage pour démazouter les plages. J’avais tout de suite dit oui. Quand on est adolescent, on ne réfléchit pas beaucoup. Sauf si on est informé. Je n’ai jamais été informé des risques que représentait l’inhalation de gaz toxiques émis par le pétrole brut. J’y suis allé car je voulais aider, et puis l’idée d’un voyage en Bretagne était plaisante également. Les nausées, les maux de tête, c’était normal, on le supportait. Et puis de toute manière, on avait des gants, des bottes et des cirés, on était protégé. Du moins on le croyait. Je pense que pour ces jeunes lycéens que l’on emmène à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, c’est encore pire. Car les adultes qui les encadrent, les proviseurs qui organisent, les parents qui autorisent n’ont aucune excuse. Ils savent tous que la radioactivité est dangereuse et que la poussière est porteuse de microparticules radioactives. Alors pourquoi emmènent-ils des enfants dans des zones contaminées, au plus près du monstre qui a créé cette catastrophe ? Je ne comprends pas.

 

Que des journalistes prennent le risque de visiter la centrale, pourquoi pas ? Ils sont adultes et ont les capacités de connaître les dangers. Pour des enfants, c'est différent. Ils sont embarqués dans un parcours scolaire dont ils ne maîtrisent pas encore le contenu. Ils ne peuvent donc pas consentir à se faire irradier et inhaler des particules radioactives en connaissance de cause car ils sont trop jeunes et leur formation à la radioprotection est limitée au discours officiel franco-japonais. En effet, ces voyages font partie d’une formation à la radioprotection qui comprend ce questionnement : « Quels sont les effets des rayonnements ionisants sur la santé et comment évalue-t-on le risque aux faibles doses ? » Le message est donc clair : les faibles doses, ce n’est pas dangereux ; la preuve, on peut vous faire visiter une centrale nucléaire fraichement accidentée…

 

Pourtant, plusieurs études scientifiques ont déjà démontré que les faibles doses étaient dangereuses, et spécialement pour les enfants. Alors j’écris cet article également pour ces adolescents, j’espère qu’il parviendra jusqu’à eux. J’espère qu’ils liront les conclusions des études qui ne seront pas diffusées durant leur formation. J’espère que leurs parents les liront aussi et qu’ils prendront connaissance des témoignages d’autres parents.

 

Pierre Fetet

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Formation à la radioprotection :

Les faibles doses radioactives sont dangereuses

Quelques études scientifiques qui le montrent

Alice M. Stewart, Effets sur la santé de l'irradiation par des doses faibles, septembre 1982

 

Collectif IndependentWHO, Actes du Forum Scientifique et Citoyen de la Radioprotection : de Tchernobyl à Fukushima, Genève, mai 2012

 

Hisako Sakiyama, Évaluation du risque des faibles doses de radioactivité au Japon, mars 2013

 

Joseph Mangano, Janette Sherman, Christopher Busby, “Changes in confirmed plus borderline cases of congenital hypothyroidism in California as a function of environmental fallout from the Fukushima nuclear meltdown”, Open Journal of Pediatrics, 3, 370-376, décembre 2013

 

Elias Flockerzi, Stefanie Schanz, Claudia E. Rübelow, “Even low doses of radiation lead to DNA damage accumulation in lung tissue according to the genetically-defined DNA repair capacity”, Radiotherapy & Oncology, vol. 111, issue 2, 212-218, mai 2014

 

Klervi Leuraud, David B Richardson, Prof Elisabeth Cardis, Robert D Daniels, Michael Gillies, Jacqueline A O'Hagan, et al., “Ionising radiation and risk of death from leukaemia and lymphoma in radiation-monitored workers (INWORKS): an international cohort study”, The Lancet, Vol. 2, Issue 7,  juillet 2015

 

 

Formation aux parents :

Protégez vos enfants

Témoignages de parents japonais

- témoignages de mères de Fukushima

- témoignage de Aya Marumori

- témoignage de Yoko Shimosawa

- témoignage de Ruiko Muto

 

 

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Établissements français impliqués dans la formation à la radioprotection :

- Lycée Notre-Dame (Boulogne-Billancourt)

- Lycée Nelson Mandela (Audincourt)

- Lycée Bois d'amour (Poitiers)

- Lycée Louis de Broglie (Marly-le-Roi)

- Lycée Paul Vincensini (Bastia)

- Lycée Aliénor d'Aquitaine (Poitiers)

- Lycée Simone Weil (Dijon)

- Lycée Clémenceau (Nantes)

- Lycée Europe (Dunkerque)

- Lycée Giocante de Casabianca (Bastia)

- Lycée Carnot (Dijon)

- Lycée Thomas Hélye (Cherbourg)

- Lycée Métiers Nature (Coutances)

- Institut Saint-Lô (Agneaux)

 

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MàJ 18/05/19

 

Les rencontres internationales de lycéens pour visiter le site Fukushima-Daiichi sont encouragées par l’association CEPN (CEA, EDF, AREVA-ORANO et IRSN) pour rendre acceptable des accidents majeurs nucléaires. Dans la vidéo, dans l'autocar qui emmène les lycéens, on aperçoit Ryogo Hayano, professeur de physique à l’université de Tokyo.

 

En savoir plus en lisant d'autres articles sur le sujet :

http://www.fukushima-is-still-news.com/article-school-trips-to-fukushima-122341341.html

http://www.fukushima-is-still-news.com/2016/04/objective-and-scientific.html

http://www.fukushima-is-still-news.com/2016/11/fukushima-students-visit-plant.html

https://www.forbes.com/sites/prossermarc/2016/04/15/how-200-japanese-high-school-students-became-fukushima-fallout-scientists/#2b9ae9fa2332

https://www3.nhk.or.jp/nhkworld/en/news/editors/3/exchangetourinfukushima/index.html

https://twitter.com/TEPCO_English/status/986507156395409408

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9 avril 2019 2 09 /04 /avril /2019 19:30

 

Cet article de Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sociologie urbaine, a été publié le 11/03/2019 sur le site Géoconfluences, excepté le dernier paragraphe.

-oOo-

Après la catastrophe de Fukushima, le gouvernement japonais a fermé tous les réacteurs du pays en urgence. Aujourd'hui, le Japon poursuit la réouverture progressive de ses réacteurs, tout en envisageant un recours croissant à d'autres sources d'énergie, parmi lesquelles les énergies renouvelables, secteur dans lequel le pays accuse, comme la France, un retard important.

 

Une part réduite de nucléaire pour toujours plus d’énergie renouvelable

 

2018 fut une année clef dans le domaine de la politique énergétique au Japon. Le 3 juillet 2018, le premier ministre japonais a rendu publique le 5e plan sur l’énergie du pays, exposant les options retenues à l’horizon de 2030. La part du nucléaire sera baissée à 22 % soit une chute de 8 points comparativement à la part présente avant l’accident de Fukushima, qui était de 30 %.

Cette part du nucléaire dans le mix énergétique est actuellement beaucoup plus basse, suite à l’arrêt de la totalité des 54 réacteurs présents sur le territoire conséquemment à la catastrophe de Fukushima. Le Japon a depuis redémarré neuf d’entre eux, et planifie le redémarrage de huit autres supplémentaires, comprenant la construction de trois nouveaux réacteurs qui viendront remplacer ceux devant être fermés en raison de leur ancienneté.

Source originale : http://www.japc.co.jp/atom/atom_1-7.html

Source originale : http://www.japc.co.jp/atom/atom_1-7.html

Revenir à une part du nucléaire à 22 % implique le redémarrage de 30 réacteurs, et la construction de réacteurs neufs qui auraient pour objectif de remplacer ceux qui ne pourront être relancés en raison de leur vieillissement. Il semble bien pourtant qu’à terme, le Japon tende vers une diminution graduelle de la part de nucléaire.

Le gouvernement s’attend néanmoins à rencontrer des difficultés dans l’ouverture ou la réouverture de réacteurs, notamment pour l’obtention des accords locaux, d’autant que certaines centrales sont localisées à proximité de failles sismiques actives. Il sait qu’il devra faire face à une opposition forte de la part des citoyens et se préservait déjà de toutes remarques en spécifiant que les chiffres donnés n’étaient qu’une image de la direction vers laquelle le pays allait s’orienter (source : Asahi Shimbun, 4 juillet 2018).

Le premier ministre Abe spécifiait alors qu’il s’agissait là d’une politique de relance économique destinée à l’exportation plus que de l’ouverture d’un marché national. Mais les principaux investisseurs japonais, Hitachi et Mitsubishi, se retirent peu à peu du secteur. Dernièrement, c’est en Angleterre et en Turquie que leur participation à la construction de nouvelles centrales a été abandonnée. Les évolutions de coopérations avec la France sont également remises en cause.

Par ailleurs, la volonté de développer des possibilités de recyclage du combustible reste au point mort. La perspective de pouvoir construire une structure de recyclage des déchets usagés dans le village de Rokkasho n’a pas abouti. Le pays s’est pourtant fait rappeler à l’ordre par les États-Unis qui ont demandé au Japon de réduire sa part de plutonium, celle-ci ayant dépassé la limite critique des 47 tonnes, soit de quoi réaliser 6000 bombes atomiques du calibre de celle lancée à Nagasaki le 9 août 1945. (Yusuke Ogawa, Asahi Shimbun, 6 juillet 2018),

 

Seul le nucléaire verra son coût d’électricité augmenter

 

Madame Mika Obayashi, directrice de l’institut des énergies renouvelables, estimait lors d’une conférence à la délégation de l’Union Européenne à Tokyo en juin 2018, que désormais le développement du photovoltaïque concentre les intérêts. Le photovoltaïque représente une production de 400 GW à l’échelle de la planète. Au niveau mondial, on note la place prépondérante de la Chine (53 GW), ainsi que les progrès prometteurs du Japon qui occupe une place non négligeable, au 3e rang après la Chine et les États-Unis. La France, quant à elle, occupe la 8e place, soit l’avant dernière des dix principaux pays producteurs. L’éolien produit désormais 539,6 GW et là encore, la Chine remporte la première place, loin devant les autres pays avec une production de 188 GW, alors que les États-Unis sont au 2e rang, avec une production de 89 GW. La France est au 7e rang avec 13,8 GW et le Japon se trouve en dernière place avec 3,4 GW.

Mme Obayashi souligne que l’une des difficultés propre au Japon, pour un meilleur développement des énergies nouvelles, est liée aux problèmes de grid, d’interconnexion entre les différentes compagnies chargées de produire de l’électricité dans le pays, au nombre de dix, ainsi qu’à l’accès aux réseaux intelligents (ou smart grid, réseaux qui permettent d’ajuster les flux d’électricité aux demandes des consommateurs en temps réel) existants.

La croissance de la production des énergies renouvelables entraîne une baisse du coût des installations, par économies d’échelle. Cette baisse du coût des installations engendre, à son tour, une baisse du coût de l’électricité ainsi produite qui devrait atteindre les - 60 % en 10 ans. Une comparaison du niveau de coût de l’électricité par source de production met en évidence une chute importante du prix de l’électricité produite par le PV (Utility-scale PV, Mega-solar), dont la déflation atteindrait - 89 % en 2025. Pour les autres modes de production, la chute des prix serait de : - 67 % pour l’éolien, - 27 % pour les gaz combinés, - 8 % pour le charbon. Seul le nucléaire verra son coût d’électricité augmenter de 20 % en raison des coûts trop importants des installations, du renouvellement des mesures de sécurité suite à Fukushima, de la mise aux normes nécessaire, cumulée à l’ensemble des difficultés de gestion des déchets produits.

Au Japon, le nucléaire, déjà minoritaire avant l'accident, a été remplacé par le recours aux énergies fossiles et plus spécifiquement le gaz. La France se distingue des autres pays par la primauté donnée au nucléaire engendrant un retard notable dans le développement des énergies renouvelables.

Au Japon, le nucléaire, déjà minoritaire avant l'accident, a été remplacé par le recours aux énergies fossiles et plus spécifiquement le gaz. La France se distingue des autres pays par la primauté donnée au nucléaire engendrant un retard notable dans le développement des énergies renouvelables.

Le Japon planifie néanmoins d'agrandir son parc de centrales thermiques au charbon, détenues par les mêmes industriels que les centrales nucléaires dont les directives ne sont pas définies en fonction de priorités écologiques. Avec 46 nouvelles centrales prévues, pour un total de 20,8 GW, 14 sont en construction. Si les regards et analyses se portent sur les types de production d'énergie, un marché très lucratif, il est à noter que le problème de la consommation d'énergie ne semble pas mobiliser les esprits. C'est pourtant là que se trouve le coeur du problème : il ne peut y avoir de mode de production durable et approprié à notre niveau de consommation énergétique actuel. Les smart cities basées sur le tout électrique ne viendront qu'accroître une situation déjà criante.

 

Une France isolée dans ses choix énergétiques

 

Suite à l’accord de Paris, les différents pays engagés dans la course à l’énergie prévoient, dans leur ensemble, une réduction de la part du charbon dans la production énergétique. Le Japon est à contre-courant sur ce choix, prévoyant d’augmenter sa production. Une seule exception en la matière, la France, qui elle opte pour la fermeture de la totalité des centrales à charbon tout en minimisant le développement des autres énergies renouvelables et continue à miser sur le tout nucléaire, un mode de production qui occupe encore la très grande majorité de sa production électrique alors que l’ensemble des autres pays planifie une décroissance de leur part de nucléaire, déjà moindre. Si les risques de tsunami sont certainement limités en France, il n’en reste pas moins que les situations d’inondations dues à la montée des eaux marines en raison de la fonte des glaces, aux fortes précipitations dues au réchauffement climatique et à la sur urbanisation et la multiplication des couches bitumées excessives accroît considérablement les risques de submersion des centrales nucléaires françaises. La France est désormais le seul pays au monde qui, loin de suivre l’engouement pour les énergies renouvelables, continue à développer le nucléaire et décide la recapitalisation d’Orano, groupe qui a succédé à Areva dont la dette légendaire n’aura jamais été épanchée. En pleine période de tensions sociales, le gouvernement français fait néanmoins le choix d’aggraver son déficit public de 2,5 milliards d’euros, coût de la recapitalisation d’Orano.

 

Cécile Asanuma-Brice
Chercheuse en sociologie urbaine, Maison franco-japonaise Tokyo UMIFRE 19-CNRS / Laboratoire CLERSE, Université Lille 1

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8 mars 2019 5 08 /03 /mars /2019 19:08

Fukushima huit ans après

Un article du Dr Alex Rosen, président de l'IPPNW*, paru sous le titre original 15-faches Risiko für Schilddrüsenkrebs, 8 Jahre Fukushima, traduit par Yveline Girard et diffusé avec l'autorisation de l'auteur.

 

Ce mois de mars marque le huitième anniversaire de la catastrophe de Fukushima. Les enfants nés l’année de la fusion des réacteurs fréquentent aujourd’hui l’école primaire, tandis que de nombreux enfants et adolescents qui, à cette époque, ont ingéré de l’iode radioactif en respirant ou dans leur alimentation, ont atteint l’âge adulte. Beaucoup de temps a passé depuis les images bouleversantes des explosions dans les réacteurs de Fukushima Dai-ichi en mars 2011. Le sujet a à peu près disparu de la conscience publique, et au Japon, de plus en plus de gens voudraient étouffer les événements de cette époque et leurs conséquences. Et pourtant la catastrophe se poursuit.

Légende de la photo ci-dessus : la mère de Ayoto rassemble tous les documents concernant les examens de son fils et son irradiation (Photo de Ian Thomas Ash)

Jour après jour, de l’eau contaminée en provenance des bâtiments ayant abrité les réacteurs endommagés est déversée dans l’océan et dans les nappes phréatiques. Encore récemment, l’exploitant Tepco a été contraint d’admettre avoir trompé le gouvernement et l’opinion publique sur l’état réel de l’eau contaminée stockée sur le terrain des centrales et ce, des années durant. Contrairement aux allégations de l’entreprise selon lesquelles cette eau n’aurait plus contenu que du Tritium, les autorités japonaises ont constaté que 750 000 tonnes d’eau sur les 890 000 dépassent de cent fois le seuil maximal autorisé par l’État et qu’elles contiennent aussi une forte concentration d’isotopes radioactifs comme le strontium-90. Dans certains échantillons analysés par les autorités, la concentration de strontium-90 était 20 000 fois supérieure au maximum autorisé. Or, peu de temps auparavant, TEPCO avait fait part de son projet de déverser l’eau contaminée dans le Pacifique. Pour l’instant, ces nouvelles révélations ont mis un terme à ce plan.

Pendant ce temps, depuis la catastrophe, des villages entiers et des quartiers de zones urbanisées ont été nettoyés des retombées radioactives au prix d’un difficile travail de fourmi. Cependant, les régions boisées et montagneuses du nord-est du Japon, largement inaccessibles, représentent un réservoir incontrôlable de particules radioactives. Chaque tempête, chaque inondation, chaque incendie de forêt et chaque envol de pollens peut recouvrir de Césium 137 des territoires déjà décontaminés. C’est ainsi que de nombreuses localités, qui selon le gouvernement japonais pro-nucléaire devraient être repeuplées depuis longtemps, présentent des niveaux de radiation accrus. Et par voie de conséquence, les gens n’y retournent pas. Plus de 50 000 personnes sur les 200 000 déplacées initialement vivent aujourd’hui encore, huit ans après le début de la catastrophe, dans des foyers de réfugiés ou dans des hébergements de fortune. Et l’état prévoit de leur couper les aides. Ainsi le gouvernement pense-t-il les contraindre à retourner rapidement à l’endroit où ils vivaient. La commission des droits de l’homme de l’ONU s’est vue dans l’obligation d’examiner la situation de ces déplacés.

 

166 cas de cancers avérés, 38 enfants en attente d’opération

Que les radiations provoquent des problèmes de santé n’est nulle part aussi évident que dans l’augmentation des cas de cancers de la thyroïde. Depuis 2011, on examine tous les deux ans la thyroïde des personnes qui avaient moins de 18 ans au moment de la fusion des réacteurs nucléaires. La première série de dépistages a eu lieu de 2011 à 2014, la deuxième de 2014 à 2016, la troisième de 2016 à 2018, la quatrième, en cours, à partir de 2018. Tandis que l’exploitation des données de la première série est terminée, celle des deuxième, troisième, et quatrième surtout est encore incomplète. Néanmoins il est déjà possible de tirer des conclusions à partir des résultats disponibles. Alors que ces examens avaient été effectués à l’origine pour rassurer les populations sur les conséquences de l’accident, ils ont en fait mis en évidence des résultats inquiétants.

Selon les données du Registre du Cancer Japonais, le taux d’incidence (le nombre de nouveaux cas par an) des cancers thyroïdiens chez l’enfant avant la catastrophe était d’environ 0,35 pour 100 000 enfants. Avec une population de 360 000 enfants dans la préfecture de Fukushima le nombre attendu de nouveaux cas serait donc de 1 seulement par an, c'est-à-dire 8 depuis le début de l’accident à la centrale, en mars 2011.

Or, dans cet intervalle de temps, des biopsies de la thyroïde à l’aiguille fine ont révélé des cellules cancéreuses chez 205 enfants. 167 de ces enfants ont dû être opérés entretemps en raison du développement extrêmement rapide de la tumeur, de la présence de métastases ou de la menace sur des organes vitaux. Dans 166 cas, le diagnostic histologique de carcinome thyroïdien a été confirmé, un seul cas de tumeur bénigne a été constaté. Trente-huit enfants sont encore en attente d’opération. Ces chiffres s’appuient sur les dernières publications de l’Université de Médecine de Fukushima (FMU) en date du 27 décembre 2018, qui prennent en compte tous les résultats d’examen disponibles à la fin septembre 2018.

La FMU a également déclaré dans sa dernière publication que parmi les 217 513 enfants ayant subi des tests complets (soit 64,6% des 336 669 enfants concernés), 141 275 (soit 65%) présentaient des nodules ou des kystes sur la thyroïde. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est le nombre de pathologies détectées chez des enfants qui lors des examens précédents ne présentaient encore aucun symptôme inquiétant : chez 22 108 enfants (10%°), on a détecté dans la troisième série de dépistages des kystes et des nodules qui n’existaient pas lors de la deuxième série. Chez 135 d’entre eux, la taille des nodules dépassait 5 mm, et les kystes 20 mm, si bien que des examens complémentaires ont été nécessaires.

Par ailleurs, chez 577 enfants présentant des kystes ou des nodules de petite taille lors du deuxième dépistage, leur croissance a été telle que des examens plus poussés ont été nécessaires également.

Chez 54 des enfants présentant des résultats anormaux, des biopsies à l’aiguille fine ont été effectuées. Dans 18 cas, un cancer a été suspecté. Treize enfants ont été opérés depuis et le diagnostic de carcinome thyroïdien a été confirmé.

Ainsi, depuis l’an passé, dans le troisième dépistage, 5 cas confirmés de cancers et 6 suspicions de cancer se sont ajoutés aux cas précédents. Trente-cinq pour cent des données de ce troisième dépistage n’ont pas encore été exploitées, si bien qu’on ne peut pas encore en tirer de conclusions définitives.

 

Un effet de dépistage ?

Du côté du lobby nucléaire, on essaie toujours de rapporter le nombre élevé de cancers de la thyroïde à Fukushima à ce qu’on appelle l’effet de dépistage. Cet argument aurait encore pu passer pour les 101 cas de cancers de la première série de dépistages, mais il ne vaut plus pour la deuxième ni la troisième série. Les cas qui ont été détectés alors sont forcément nouveaux. Si l’on considère exclusivement les cas de cancers de la thyroïde qui ont été détectés lors de la deuxième et de la troisième série de dépistages, on en arrive au nombre total de 65 nouveaux cas (52 pour la deuxième série et 13 pour la troisième). Pour une population étudiée de 270 000 enfants et un intervalle de 4,5  années (d’avril 2014 à septembre 2018), cela représente une incidence d’environ 5,3 nouveaux cas de cancers de la thyroïde pour 100 000 personnes qui avaient moins de 18 ans au moment de la fusion des réacteurs. Comme cela a déjà été expliqué plus haut, le taux habituel de ce cancer est de 0,35% pour 100 000 au Japon. Dans la préfecture de Fukushima le taux de nouveaux cas de cancer est par conséquent plus de quinze fois supérieur à la moyenne du Japon. Autrement dit : les personnes qui étaient enfants à Fukushima lorsque l’explosion a eu lieu ont un risque 15 fois plus élevé que les autres de développer un cancer de la thyroïde. Ce résultat est extrêmement significatif et ne peut en aucun cas être expliqué ou relativisé par l’effet de dépistage.

Il faut de surcroît considérer qu’en même temps, plus de 87 000 enfants de la population ayant fait l’objet des examens à l’origine sont sortis de l’étude, qu’un tiers des données de la troisième série de dépistages n’est pas encore connu et que tous les cas de cancers qui sont décelés et traités en dehors des hôpitaux officiels ne sont pas pris en compte dans les statistiques, si bien que le nombre réel de cas est certainement bien plus élevé.

 

Le cancer de la thyroïde : une affection banale ?

Au vu de cette évolution préoccupante, il est bon de rappeler que le cancer de la thyroïde, en dépit de perspectives thérapeutiques relativement bonnes, n’est pas une maladie anodine, quoi qu’en dise le lobby nucléaire. Il peut entraîner d’importantes conséquences pour la qualité de vie des malades et leur état de santé. Une opération de la thyroïde comporte des risques importants, les patients et les patientes doivent prendre des médicaments à vie, se soumettre régulièrement à des analyses de sang, et vivent constamment dans l’angoisse de la récidive. Selon une étude de la fondation japonaise pour le soutien aux enfants malades du cancer de la thyroïde, 10% des patients et patientes opérés ont déjà connu une récidive, c'est-à-dire qu’ils ont développé de nouvelles tumeurs cancéreuses, qui ont dû être de nouveau opérées. Dans la préfecture de Fukushima, le cancer a récidivé au bout de peu d’années chez 8 des 84 enfants soignés pour cancer.

 

Répartition géographique des cas de cancer de la thyroïde

L’an dernier déjà nous avions indiqué que la répartition géographique des cas de cancers de la thyroïde chez les enfants coïncidait avec le degré de contamination à l’iode radioactif-131 dans les différentes régions de la préfecture : www.ippnw.de/commonFiles/pdfs/Atomenergie/Fukushima/SD_Artikel_Fukushima_Maerz_2018.pdf

Le taux le plus bas relevé, 7,7 suspicions de cancer après biopsie pour 100 000 enfants par an, se retrouvait dans la région de Aizu, la moins contaminée par les particules radioactives. Avec 9,9 cas pour 100 000 on trouvait ensuite la partie de Hamadori, également peu contaminée par les radiations. Le taux était plus élevé (13,4 cas pour 100 000 par an) à Nakadori qui fut plus contaminé, le taux le plus élevé étant constaté dans les 13 localités les plus contaminées tout autour de la centrale (21,4 cas pour 100 000 par an). Les incidences de cette étude ne concernent pas seulement des cas avérés après opération, mais aussi les suspicions de cancer après biopsie, raison pour laquelle ils sont supérieurs aux chiffres cités plus haut.

 

Des tentatives pour vider l’étude de tout sens

Ces données semblent gêner les responsables de la FMU. Il est vrai qu’elles contredisent la thèse soutenue depuis le début de la catastrophe nucléaire selon laquelle les multiples fusions des cœurs n’auraient provoqué aucune augmentation des cancers. Depuis le début, la FMU subit de fortes pressions de la part d’un gouvernement central pro-nucléaire et de la puissante industrie nucléaire du pays. La FMU reçoit aussi des soutiens financiers et logistiques du lobby international de l’atome, en l’occurrence l’AIEA. Tout ceci remet en cause l’indépendance scientifique de la FMU.

Déjà l’an dernier, nous avions attiré l’attention sur le fait que la FMU elle-même faisait tout pour faire capoter les études sur les affections de la thyroïde. C’est ainsi que contrairement à ce qui était prévu initialement et qui avait été annoncé, à partir de l’âge de 25 ans, les examens n’auront plus lieu tous les deux ans mais seulement tous les cinq ans. Par ailleurs, on a appris que des collaborateurs de la FMU passaient dans les écoles pour informer les enfants de leur droit à refuser les examens et de leur droit à l’ignorance. Depuis peu est apparue sur les formulaires l’option « Opt-out », c'est-à-dire la possibilité de sortir de l’étude. C’est tout à fait remarquable, dans la mesure où la participation a toujours été volontaire et que, d’ores et déjà, 20 à 30% des enfants ne font pas partie des cohortes se soumettant aux examens. Les critiques soulignent aussi qu’à partir de 18 ans, les frais d’examen ne seront pas assumés par les pouvoirs publics mais supportés par les patients et leurs familles. On peut supposer que les efforts de la FMU visent à diminuer le taux de participation aux examens et, à long terme, de faire perdre toute valeur à l’étude en déformant les résultats des tests, un résultat qui ne serait pas pour déplaire à l’industrie nucléaire du Japon.

Il faut également souligner de nouveau que les chiffres de la FMU ne représentent qu’une partie des maladies survenues en réalité. Celle-ci ne prend pas en compte les autres affections liées aux radiations hormis les cancers de la thyroïde, pas plus qu’elle ne s’intéresse aux affections atteignant les personnes âgées de plus de 18 ans au moment de la fusion des cœurs, celles qui n’étaient pas enregistrés dans la préfecture de Fukushima à ce moment-là, celles qui ont déménagé depuis ou qui pour des raisons personnelles n’ont pas pris part aux dépistages. Un autre fait qui montre comment les statistiques officielles sont manipulées, c’est le refus de prendre en considération les cas de cancers de la thyroïde diagnostiqués en dehors des hôpitaux appartenant à la FMU. Au début 2017, la famille d’un enfant victime d’un cancer de la thyroïde a dénoncé publiquement que le cas de son enfant n’était pas inclus dans les données officielles de la FMU. Les responsables de l’étude ont soutenu que le diagnostic de l’enfant n’avait pas été posé par eux, mais par une clinique partenaire à laquelle le jeune garçon avait été adressé pour confirmer le diagnostic et suivre le traitement. Le fait que le garçon ait vécu à Fukushima au moment de l’accident nucléaire, qu’il ait pris part au dépistage de la FMU et qu’il ait dû être opéré suite à un cancer de la thyroïde nouvellement diagnostiqué, tout cela n’a pas été considéré comme pertinent par les responsables de l’étude.

Fin décembre, un autre cas de cancer thyroïdien, qui ne figurait pas parmi les statistiques officielles de la FMU, a été signalé. Le patient vivait certes dans la préfecture de Fukushima au moment de la fusion des cœurs et il avait participé au premier dépistage de l’Université ; mais comme il avait été évacué de sa ville natale, Koriyama, le diagnostic de cancer de la thyroïde et l’opération ont eu lieu en-dehors de la préfecture et, de ce fait, n’ont pas été inclus dans les statistiques officielles.

Combien d’autres cas de cancers thyroïdiens touchant des enfants n’ont pas été signalés, combien de cas se sont déclarés en-dehors de la préfecture ou chez des personnes qui au moment de l’accident avaient déjà plus de 18 ans, tout cela n’a jamais fait l’objet de la moindre recherche scientifique et on peut présumer qu’on ne le saura jamais.

 

Le droit à la santé

Nous observons à Fukushima une hausse significative des taux de nouveaux cas de cancer de la thyroïde chez les enfants et en même temps, en raison de la dépendance particulière des responsables de l’étude vis-à-vis du lobby nucléaire et du biais restrictif de l’étude, ces chiffres sont vraisemblablement systématiquement sous-estimés.

En outre, on peut s’attendre à une augmentation d’autres sortes de cancer et d’autres maladies provoquées ou aggravées par les radiations ionisantes. Les tests de la FMU sur la thyroïde constituent les seuls tests en série à même de donner des résultats pertinents sur les conséquences sanitaires de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Et ils risquent en l’état actuel des choses d’être manipulés par les partisans de l’énergie nucléaire.

Les habitants de Fukushima et les Japonais ont un droit inaliénable à la santé et à une vie dans un environnement sain. Dans ce contexte, les tests thyroïdiens chez les enfants ne bénéficient pas seulement aux patients dont les cancers sont détectés de manière précoce et qui peuvent ainsi être soignés, mais à toute la population qui a subi les effets des radiations libérées lors de l‘accident. La poursuite des tests thyroïdiens dans le respect des règles et leur suivi scientifique sont donc d’intérêt général et ne doivent en aucun cas être entravés par des motifs politiques ou économiques.
 

Dr. Alex Rosen,  président de l'IPPNW

 

Sources : Proceedings of the 33rd Prefectural Oversight Committee Meeting for Fukushima Health Management Survey, December 27th, 2018
https://www.pref.fukushima.lg.jp/site/portal/kenkocyosa-kentoiinkai-33.html
NHK: Thyroid cancer relapses in some Fukushima children. 01.03.2018.
https://www3.nhk.or.jp/nhkworld/en/news/20180301_24
Sheldrick A, Tsukimori O. "Fukushima nuclear plant owner apologizes for still-radioactive water".
Reuters, 11.10.2018.
https://www.reuters.com/article/us-japan-disaster-nuclear-water/fukushima-nuclear-plant-owner-apologizes-for-still-radioactive-water-idUSKCN1ML15N

* L’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (en anglais : International Physicians for the Prevention of Nuclear War, IPPNW), est une organisation internationale pacifiste de médecins qui s’engagent pour le désarmement nucléaire. Créée en 1980, l’organisation obtient le prix Unesco de l’éducation pour la paix en 1984 et le prix Nobel de la Paix en 1985 pour son « important et compétent travail d’information », qui améliora la conscience mondiale sur les conséquences d’une guerre nucléaire et le syndrome d’irradiation aiguë.
L’organisation regroupe près de 150 000 membres dans plus de 50 pays.
Le site de l’IPPNW Europe : http://www.ippnw.eu/fr/accueil.html

Celui de l’IPPNW Allemagne : https://www.ippnw.de/

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En savoir plus

 

Article d’Akio Matsumura du site « Finding the missing link » (2019)

Huit ans plus tard, Fukushima pose encore des problèmes sanitaires pour les enfants

 

Article du blog Vivre après Fukushima (2018)

Fukushima, 7 ans après : 159 cas de cancer thyroïdien confirmés et 35 enfants en attente d’une opération

 

Dossier IPPNW (2016)

Vivre 5 ans avec Fukushima : résumé des effets sanitaires de la catastrophe nucléaire

 

Vidéo de Kna (2013)

Enfants de Fukushima et problèmes de thyroïde

 

Article du blog de Fukushima (2012)

Problèmes de thyroïde à Fukushima : une population cobaye

 

Article du blog de Fukushima (2011)

Les effets de la catastrophe de Fukushima sur la santé

 

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2 mars 2019 6 02 /03 /mars /2019 10:14

Voici des informations sur le Japon nucléaire transmises par Kolin Kobayashi, président de l’association Echo Echanges et correspondant du "Days Japan" à Paris. Selon lui, la préparation des JO de Tokyo est en train de faire oublier Fukushima alors que la centrale de Daiichi est toujours en état d’urgence. Vous pourrez le rencontrer dans toute la France lors de débats organisés autour du film de Futoshi Sato « Fukushima, le couvercle du soleil » (voir les dates et lieux dans l’agenda).

Carte des 54 réacteurs du Japon en activité en mars 2011. Les réacteurs entourés en rouge sont ceux qui sont en activité actuellement (d'après une carte de l'OCDE de 2010, actualisée par le blog de Fukushima)

Carte des 54 réacteurs du Japon en activité en mars 2011. Les réacteurs entourés en rouge sont ceux qui sont en activité actuellement (d'après une carte de l'OCDE de 2010, actualisée par le blog de Fukushima)

Le nucléaire civil au Japon, Fukushima

 

 

Chiffres 

Nombre total de centrales : 19 centrales

Nombre total de réacteurs : 54 réacteurs actifs avant Fukushima.

Nombre de fermetures décidées : 21 réacteurs

Nombre de  réacteurs redémarrés : 9 au 1er déc 2018 (Ikata, Sendaï, Takahama, Ooi, Genkaï)

Nombre de réacteurs passés au contrôle de la nouvelle norme : 9

Nombre de réacteurs en construction : 3 (Oma, Totsu, Shimané)

 

L’Arrêt total de toutes les centrales :

Zéro réacteur pendant presque deux ans entre mai 2012 et août 2015. Pendant cette période, le Japon a utilisé des centrales de charbon et de fuel, mais l'augmentation de consommation de charbon n'a pas dépassé 10 %. Le gaz naturel +9 %

La part du l'électronucléaire avant Fukushima : 30 %

L'augmentation de production solaire : 45 milliards KWh qui dépasserait celle de l’électronucléaire (17 milliards).

 

Les préoccupations avant la 8ème année (le 11 mars 2019) de la catastrophe de Fukushima

L'accident continue et on est toujours sous l'état d'urgence. On ne réussit pas encore à confiner la radioactivité.

 

Retour des habitants

Depuis le printemps de 2017, les zones de préparation de l'ouverture sont ouvertes et le gouvernement et le département de Fukushima préconisent de faire retourner les habitants dans leurs zones contaminées. M. Shunichi Tanaka, ancien président de la commission de régulation nucléaire, originaire de Fukushima, s'installe à Iitaté pour montrer qu'il n'y a pas de risque radioactif. La commune de Iitaté (40-50 km Nord-Ouest de Fukushima-Daiichi) est un lieu stratégique à la fois pour les pronucléaires qui voudraient effacer ce mauvais souvenir de Mars 2011 et les antinucléaires qui voudraient démontrer qu'il peut y avoir une contamination importante même si on est éloigné de 40 km. Les villageois n'ont pas été informés que leur village a été massivement contaminé. Un mois plus tard, tous les résidents ont été évacués.

Les lobbys japonais et français travaillent de conserve pour accréditer le mythe de la sécurité face à la radioactivité, dans la continuité du projet Ethos en Belarus, pour faire revenir les habitants.

La propagande des lobbys japonais et français prévoit d'organiser un voyage d'études au Japon avec les lycéens internationaux, y compris les lycéens français, à  Fukushima et aussi au site de Fukushima-Daiichi, pour persuader que la radioactivité n'est pas très grave. Une propagande organisée par les scientifiques japonais et français liés à la sphère Ethos du lobby international.

 

Rejet de l'eau contaminée dans l'océan Pacifique :

La quantité des eaux contaminées dépasse aujourd'hui 1 120 000 tonnes avec plus de 1000 réservoirs. La limite de la marge du stockage dans le site de Fukushima sera atteinte dans deux ans.

On constate que ces eaux contiennent non seulement plus de 1000 billions de Bq en total de tritium mais aussi du césium 137 et 134 et du strontium. TEPCO et les autorités japonaises préconisent d'en rejeter dans l'Océan Pacifique. Ils ont organisé trois auditions publiques au cours desquelles les habitants et surtout les pêcheurs se sont montrés farouchement opposés à cette solution. La commission citoyenne du nucléaire (organisation associative des scientifiques indépendants) préconise d'en stocker dans les grands réservoirs pour 100 ans. Pour le moment la décision est suspendue.

 

Réutilisation des terres contaminées :

Le recyclage des déchets de moins de 8000 Bq/kg est autorisé.

Après les travaux de décontamination, les déchets contaminés sont stockés dans les sacs plastiques  et il y a aujourd'hui 16 millions 50 000 sacs : 1100 dépôts temporaires, 137 000 dépôts sur les lieux. Dans les communes d'Okuma et Futaba, on construit les deux sites de stockage intermédiaire qui doivent recevoir finalement 22 millions de sacs jusqu'en 2020. Pour éviter que le nombre de stockage augmente, les autorités japonaises autorisent de recycler/réutiliser les terres contaminées de moins de 8000 Bq/kg.

Le PDG de Veolia a déclaré qu'il a l'intention de faire un commerce de déchets en exportant vers le Japon ceux de France de moins de 8000 Bq/kg.

 

Suppression des indicateurs publics de dosimétrie :

Le département de Fukushima voudrait supprimer les indicateurs de dosimétrie publics. Il y a des auditions publiques et là aussi, les habitants s'opposent à cette décision.

 

JO de Tokyo :

La situation créée par la préparation des JO de Tokyo est terrifiante. Elle est en train de faire oublier Fukushima. La banalisation de la radioactivité et la propagande éthosienne. Il faudrait informer le public et le comité des JO français de la réalité de la contamination.

 

Les conséquences sanitaires :

A Minami-Soma, dans le département de Fukushima, d'après les statistiques* locales de l'hôpital municipal, le nombre des cas de cancers de la thyroïde est 29 fois supérieur au niveau d'avant l'accident, les cas de leucémie 10,8 fois, de cancers du poumon 4,2 fois, de cancers d'enfants 4 fois, de pneumonie 3,98 fois.

 

*Cela ne représente pas la situation globale du département de Fukushima, mais c'est significatif.

 

Kolin Kobayashi

 

 

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En savoir plus sur l’état de la centrale de Fukushima Daiichi en 2019

 

Catastrophe nucléaire de Fukushima : chiffres clé pour le huitième anniversaire (Dossier de l’ACRO)

 

2019 - Annual Report - Fukushima 8th Anniversary (Dossier de Simply Info - The Fukushima Project)

 

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Màj le 07/03/19

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1 décembre 2018 6 01 /12 /décembre /2018 22:16

Deux études scientifiques conduites "sur le terrain" au Japon, pourraient-elles (indirectement) plaider contre le retour forcé en zone contaminée ?

Le Mainichi les présente brièvement mais assez précisément.

Deux macaques japonais dans la ville de Fukushima, préfecture de Fukushima (photo : Fumiharu Konno, de l'équipe de recherche de Shinichi Hayama)

Deux macaques japonais dans la ville de Fukushima, préfecture de Fukushima (photo : Fumiharu Konno, de l'équipe de recherche de Shinichi Hayama)

Les macaques de Fukushima

1) 18 macaques sauvages ont été capturés qui vivaient à moins de 40 km de la centrale Daiichi, dans une zone située dans le Nord-Est de la Préfecture de Fukushima et incluant les villes de Minamisoma et Namie.
Une équipe dirigée par Manabu FUKUMOTO (professeur émérite du département de Pathologie de l'Université du Tohoku) a constaté des anomalies dans leur formule sanguine, en particulier dans les cellules de la moelle osseuse qui produisent les plaquettes, par comparaison avec d'autres singes vivant dans d'autres zones. [NDR : c'est donc une étude "cas-témoins"].
Les chercheurs ont en outre constaté une forte diminution de certains composés sanguins chez les individus "exposés quotidiennement à une irradiation interne" [les faibles doses]. Leur hypothèse, c'est que les singes ont dû ingérer "des substances contaminées au radiocésium provenant de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, par exemple l'écorce d'arbres".
L'équipe du prof. Fukumoto a produit une estimation de la dose de rayonnement en Césium présente dans les muscles des primates ; Fukumoto exprime auprès du journal :
" Il faut mener des recherches à long terme pour voir si ces anomalies auront un effet sur la santé des singes".

 

2) Au même moment, l'équipe de l'expert en zoologie de la faune Shinichi HAYAMA, Professeur à l'Université des Sciences de la Vie et des Sciences vétérinaires du Japon, a étudié les fœtus de singes en gestation.
Chaque année, de 2008 à 2016, le gouvernement municipal de Fukushima capturait des singes afin de contrôler l'évolution de la population...L'équipe de Hayama a examiné 62 fœtus capturés au moment de la crise 3.11. Leurs conclusions : par comparaison avec ceux d'avant le 11 mars 2011, ces fœtus présentent une tête plus petite et un développement de l'ensemble de leur corps, retardé. En notant que le régime alimentaire des mères n'a pas changé (avant/après 3.11) les chercheurs concluent que "l'exposition des mères singes au rayonnement a pu avoir eu un effet sur leur fœtus".
Hayama note cependant que "les singes de Fukushima ont sans doute été exposés à de fortes doses de radioactivité à un niveau sans équivalent rapporté aux humains, étant donné que les singes ont consommé des aliments contaminés et vivent près du sol, où les doses de radioactivité étaient élevées"...

 

3) Les macaques au Japon ne sont pas étudiés, à l'inverse d'autres animaux ou plantes, dans l'enquête en cours du Ministère de l'Environnement, pour l'observation des effets de la radioactivité suite à la catastrophe nucléaire ; or, 5 associations universitaires viennent de demander qu'ils soient inclus dans cette enquête, au nombre desquelles la Primate Society of Japan, (PSJ) dont le président, Masayuki Nakamichi, affirme auprès du Mainichi :

"Il est absolument crucial, et pour le reste du monde aussi, de mener des recherches sur les effets à long terme de l'exposition à la radioactivité des macaques japonais".

 

D’après THE MAINICHI, 25/11/2018 - Effects of suspected radiation exposure seen in Fukushima wild monkeys: researchers

 

 

_______________________________

En savoir plus…

 

Etudes sur les singes

Haematological analysis of Japanese macaques (Macaca fuscata) in the area affected by the Fukushima Daiichi Nuclear Power Plant accident

Small head size and delayed body weight growth in wild Japanese monkey fetuses after the Fukushima Daiichi nuclear disaster

 

Article du blog de Fukushima

Fukushima : conséquences de la radioactivité sur la faune

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11 mars 2018 7 11 /03 /mars /2018 21:25
(Image satellite mars 2011)

Si vous voulez aller vers des choses positives, je vous y encourage. Cultivez vos passions, mangez sainement, évitez les personnes toxiques, soyez optimistes, profitez des petits bonheurs de chaque jour, faites-vous plaisir. Mais si vous n’êtes pas en forme en ce moment, ne lisez pas cet article, ne fréquentez pas ce blog, car il donne la vérité toute crue sur Fukushima et le nucléaire en général, des choses dont on entend peu parler malgré leur gravité. En créant ce blog il y a sept ans, je ne visais pas autre chose que de présenter des infos qui ont du mal à circuler. Car elles dérangent, elles ne vont pas dans le sens que l’on aimerait, elles font mal, elles interrogent, elles remettent en question des connaissances que l’on croyait acquises. Car le nucléaire, qui a été présenté à l’origine comme la solution à tous les problèmes de la terre, est un enfer. Un enfer pour les populations civiles qui ont subi le feu nucléaire en 1945, un enfer pour les gens contaminés dans et autour des mines d’uranium, un enfer pour les populations malades sur d’immenses territoires suite aux essais atmosphériques et aux catastrophes nucléaires, sans que l’OMS ne s’en occupe, un enfer pour les gens qui ont des cancers à cause du fait qu'ils vivent près d’une centrale nucléaire prétendument propre, un enfer pour les milliers de travailleurs de Tepco qui « gèrent » au mieux les ruines de la centrale de Fukushima Daiichi, un enfer pour les réfugiés nucléaires que le gouvernement japonais incite à revenir vivre dans des territoires contaminés.

Voilà sept ans que la catastrophe de Fukushima a eu lieu, sept ans de malheurs que les auteurs de ce blog vous ont contés. Et pourtant, la catastrophe ne fait que commencer. Car la pollution nucléaire se compte en centaines, en milliers, en millions d’années selon les radionucléides. Il faudra faire avec désormais. C’est pourquoi, si l’on veut penser un tant soit peu aux générations futures, il est important de sortir du nucléaire pour arrêter de produire des déchets dont on ne sait que faire et surtout, avant qu’une nouvelle catastrophe, possiblement fatale pour l’avenir de l’humanité, ne se produise.

Pierre Fetet

Le nombre de cancers de la thyroïde augmente sans cesse

 

La seule enquête épidémiologique existante au Japon en rapport avec la catastrophe nucléaire de Fukushima concerne un diagnostic réalisé pour environ 380 000 jeunes, mineurs au moment de la catastrophe. Avant 2011, l’incidence du cancer de la thyroïde des enfants au Japon était de 0,35 cas par an pour 100 000 enfants ; un seul nouveau cas de cancer de la thyroïde de l’enfant chaque année devait donc advenir dans la préfecture de Fukushima. Or, à ce jour, 160 cas de cancer thyroïdien sont confirmés et 35 enfants sont en attente d’une opération. Malgré ce résultat significatif, l’Université de Médecine de Fukushima affirme que la catastrophe nucléaire de Fukushima n’a pas eu d’influence sur l’augmentation des cancers de la thyroïde des enfants. Cherchez l’erreur.

Répartition géographique des cas de cancers de la thyroïde

Répartition géographique des cas de cancers de la thyroïde

Pour en savoir plus, je vous encourage à lire l’étude réalisée par le Dr Alex Rosen, médecin, président de l’IPPNW-Allemagne (International Physicians for the Prevention of Nuclear War) et publiée le 7 mars 2018

Lien vers la traduction française de l’étude détaillée,

éditée dans le site de Georges Magnier, Vivre après Fukushima

 

La pollution due aux rejets de mars 2011 s’est répandue sur des centaines de km²

 

On retrouve autour de la centrale et jusqu’à des centaines de kilomètres de la centrale du combustible usé prisonnier de billes de verre microscopiques. Les plus petites de ces particules, insolubles, sont très légères et peuvent voyager avec le vent. On peut donc les inhaler. Une fois logées dans des poumons, elles sont piégées à vie et peuvent alors provoquer des cancers.

On ne connaît pas bien le processus de création de ces microbilles qui ont été rejetées dans l’atmosphère en mars 2011, mais elles existent et posent un véritable problème sanitaire. Mais les autorités ne tiennent pas compte de cette pollution. L’incitation au retour des populations dans les territoires contaminés n’est basée que sur la dose ambiante et jamais sur la pollution effective du sol ou les matières en suspension dans l’atmosphère. D'où l'intérêt des mesures des taux de radioactivité par les citoyens eux-mêmes.

Sept ans de malheur nucléaire à Fukushima

Pour en apprendre davantage sur les billes de verre au césium, il faut lire l’article de Cécile Brice publié dans son blog Japosphère le 7 mars 2018 :

Billes de césium à Fukushima, incertitude scientifique contre certitude politique

 

Nous avions déjà évoqué cette information en février 2016 avec cet article :

Un nouveau produit dérivé de la fusion des cœurs a été découvert au loin de la centrale de Fukushima Daiichi

A propos de la pollution et des doses mesurées différemment par les autorités et la population, je vous invite à vous reporter au site Nos Voisins Lointains 3.11 qui suit de près ce dossier et publie les cartes citoyennes :

Le public devrait-il être autorisé à voir la carte de la radio-contamination ?

Dernière carte de la pollution radioactive effeectuée par des citoyens pour Tomioka

Dernière carte de la pollution radioactive effeectuée par des citoyens pour Tomioka

Le retour douloureux de la population en terre radioactive

 

Le retour de la population en terres contaminées se fait dans la douleur. Douleur de familles séparées, douleur du danger de contamination, douleur de ne jamais pouvoir retrouver le cadre d’avant la catastrophe, douleur d’un avenir incertain. Deux camps s’affrontent, les optimistes qui veulent le retour de toute la population en niant les risques pour la santé, et puis les lucides qui savent que la décontamination n’est pas possible (retour des radio-éléments par la poussière venant des forêts) et ne souhaitent pas prendre de risque, en particulier pour les enfants.

 

Je vous propose de regarder ce petit film (4 min 41) diffusé par Greenpeace le 9 mars 2018. C’est le témoignage poignant de Mme Kanno, une ancienne habitante de Tsushima, dans la région de Namie.

Lisez également cet autre témoignage du 11 mars 2018 de Ruiko MUTO, appartenant au groupe « Femmes de Fukushima contre le nucléaire », déléguée de la partie plaignante au procès pénal intenté contre les dirigeants de TEPCO. (traduction française: yosomono-net France)

 

 

Lien vers le message de Ruiko Muto : Message à toutes les personnes dans le monde qui continuent de se préoccuper de Fukushima

La centrale nucléaire de Fukushima Daiichi n’est pas sous contrôle

 

On parle tellement peu de la centrale de Fukushima Daiichi que l’on finit par croire, avec le temps, que les Japonais ont réglé tous les problèmes. D’autant plus que les jeux olympiques se tiendront à Tokyo en 2020, avec certaines épreuves prévues à 19 km de la centrale de Fukushima Daiichi.

8000 ouvriers travaillent sur site pour s’occuper de la maintenance des installations de refroidissement des piscines et des réacteurs, pour le stockage de l’eau contaminée et son traitement, pour réaliser les opérations de prospection à l’intérieur des réacteurs afin d’assurer le démantèlement futur des installations. Par exemple, une couverture vient d’être terminée pour le réacteur n°3, l’objectif étant de vider le combustible de la piscine dans les deux prochaines années.

 

La nouvelle couverture du réacteur 3 en forme de cylindre vient d'être terminée (photo Tepco)

La nouvelle couverture du réacteur 3 en forme de cylindre vient d'être terminée (photo Tepco)

On a également construit un mur de glace souterrain de 1,5 km qui entoure les quatre réacteurs accidentés. Mais l’Autorité de Régulation Nucléaire japonaise doute sérieusement de l’efficacité de cette technique qui, de surcroit, coûte très cher : 265 millions d’euros pour la construction de l’installation et une facture de 8 millions d’euros par an pour l’électricité consommée pour maintenir le mur gelé… De l’eau contaminée continue donc de couler sous la centrale pour rejoindre la nappe phréatique qui rejoint l’océan Pacifique.  

Prière à la centrale de Fukushima Daiichi le 11 mars 2018 (photo Tepco)

Prière à la centrale de Fukushima Daiichi le 11 mars 2018 (photo Tepco)

Aujourd’hui, le problème de l’eau contaminée n’est donc pas réglé. Plus d’un million de tonnes d’eau radioactive est stockée sur site. La seule solution envisagée par le gouvernement est de la rejeter en mer après traitement, bien qu’on ne réussisse pas à la décontaminer entièrement (seule une soixantaine de radionucléides sont traités sur une centaine).

Dire que la centrale est sous contrôle est donc évidemment exagéré. On ne sait pas quoi faire de l’eau contaminée et on n’a pas encore inventé les techniques pour démanteler les réacteurs en milieu létal. On a bien trouvé où étaient passés les coriums de certains réacteurs, mais on ne sait pas encore avec certitude où ils se sont arrêtés.

 

Pour l’état de la centrale de Fukushima Daiichi, je vous conseille la lecture d’un article très détaillé sur le site L’ACROnique de Fukushima le 8 mars 2018 :

Chiffres clés pour le septième anniversaire

 

Et également, si vous lisez l’anglais, le rapport annuel sur Fukushima, daté du 11 mars 2018, de SimplyInfo.org, site qui suit la catastrophe nucléaire depuis sept ans :

Lire le rapport annuel sur Fukushima

 

 

Une communication incomplète en France

 

J’ai regardé le reportage présenté par Elise Lucet dans Envoyé Spécial le 8 mars 2018, « Fukushima, retour à la vie ». J’ai cru presque me trouver devant un reportage payé par le gouvernement japonais ! En effet, les réalisateurs Pierre Monégier, David da Meda et Emmanuel Lejeune ont fait le choix de présenter le retour de la population dans des territoires contaminés comme une chose envisageable. Mis à part quelques mentions courtes du danger de la radioactivité, le reportage montre 5 exemples de personnes retournant au pays, dont une qui hésite encore mais vient de faire reconstruire sa maison.

 

Elise Lucet présente le reportage : « A Naraha, une des villes évacuées en urgence, on entend à nouveau les rires des enfants dans les écoles, les paysans ont repris leur travail, l’espoir revient doucement à une dizaine de kilomètres de la centrale ». Et la phrase célèbre du pronucléaire Shinzo Abé, devant le comité olympique le 7 septembre 2013 à Buenos Aires pour obtenir les JO, me revient en écho : « Aujourd'hui, sous le ciel bleu de Fukushima, des enfants jouent au ballon et regardent vers l'avenir. »

 

Dans le reportage, pas de témoignage de personnes qui choisissent de ne pas revenir alors qu’ils sont majoritaires… Certes, cela peut être un choix d’attaque du sujet, mais alors il aurait fallu rééquilibrer le propos en apportant des informations. J’ai une impression très mitigée, moi qui suis au courant du danger des faibles doses. Mais pour le commun des auditeurs, quelle impression aura-t-il au final ? Voir un agriculteur qui n’a plus peur de la pluie contaminée, voir une collégienne très contente de retourner dans son collège, voir trois femmes très contentes de créer des poupées pour repeupler le village, voir un pêcheur heureux de pêcher des poissons contaminés en dessous de la norme de 25 Bq/kg, voir un musicien chanter une très jolie chanson sur sa terre natale, voir une école maternelle avec des petits dans un environnement éducatif flambant neuf : toutes les images sont là pour redonner espoir à n’importe qui, même à Elise Lucet, alors que ces gens vivent en territoire contaminé, à quelques kilomètres d’une centrale qui a explosé 4 fois en mars 2011.

 

On espère pour ces enfants que la terre n'est pas contaminée (capture d'écran reportage d'Envoyé spécial)

On espère pour ces enfants que la terre n'est pas contaminée (capture d'écran reportage d'Envoyé spécial)

L'eau de la commune de Naraha est-elle potable quand on sait que les boues du fond du réservoir d’alimentation font plusieurs dizaines de milliers de Bq/kg ? Une question sur la potabilité de l'eau aurait été intéressante. Engager des enfants dans la replantation d’arbres, « pour semer les graines du futur », en leur faisant creuser des trous dans la terre, sans masque, ce n’est pas correct de la part des adultes qui organisent cet évènement. La voix off précise : « La radioactivité est encore 20 fois supérieure au taux recommandé ailleurs dans le monde » mais en même temps, on voit l’image d’un poste de surveillance de la radioactivité montrant 0,105 µSv/h, ce qui indique une radioactivité normale ! Manifestement, les journalistes ne se sont pas formés aux mesures de la radioactivité. Du coup l’info est contradictoire. Ils ne savent pas que ces postes de surveillance cachent des défauts : nettoyés soigneusement chaque jour, la radioactivité y est moindre qu’ailleurs. Et souvent ils sont souvent truqués pour montrer une radioactivité moindre.

A propos de la collégienne Yuka : « Ici au moins, personne ne la traite de pestiférée. » Ça voudrait dire qu’il vaut mieux être contaminé que réfugié ?

La voix off prétend aussi : « Les rivières se lavent peu à peu des contaminations » : c’est faux, il aurait fallu présenter les études de cumul de radioactivité dans les sédiments. Ils auraient appris qu’il existe un point chaud dans la baie de Tokyo par exemple.

Toujours la voix off : « Les forêts n’ont toujours pas été décontaminées », comme si cela était possible ! Puis le prêtre Ousami balaie sans masque la poussière de son temple contaminé. Pas de commentaire sur la possibilité qu’il inhale du combustible.

 

La voix off continue : « Les derniers nés représentent les écoliers qui manquent toujours à l’appel dans les classes de Naraha… L’avenir de Naraha dépend de ceux qui ne sont pas encore revenus… Naraha, leur Furusato à eux, s’est donné trois ans pour se débarrasser des fantômes du passé, les remplacer par de nouveaux écoliers, des fermiers, des pêcheurs, de quoi s’assurer peut-être un avenir, après le plus grave accident nucléaire de l’histoire.

Telle est la conclusion de ce reportage qui me laisse extrêmement perplexe et insatisfait. Est-ce conscient ou inconscient, ces journalistes ont réussi à faire passer le message criminel du programme Ethos à Fukushima : les populations peuvent revenir dans les territoires contaminés, regardez, c’est possible ! N’est-ce pas formidable cet espoir de renaissance ?

 

Photo de la classe maternelle. Les poupées représentent les absents. (capture d'écran reportage Envoyé spécial)

Photo de la classe maternelle. Les poupées représentent les absents. (capture d'écran reportage Envoyé spécial)

Pour conclure, un dernier lien pour contrebalancer ce reportage éthosien, c’est une contribution d’Hisako Sakiyama, directrice de recherche à l'Institut National des Sciences Radiologiques du Japon qui faisait le point en 2013 sur les dangers des faibles doses

Hisako Sakiyama - Evaluation du risque des faibles doses de radioactivité au Japon

 

 

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 23:23
Toru Takeda (photo Michael Holtz / CSM)

La levée des ordres d’évacuation dans les zones contaminées par la radioactivité suite à la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima Daiichi, qui a commencé le 31 mars dernier, est l’une des décisions gouvernementales qui ont marqué l’année fiscale 2017 au Japon, et mobilisé les protestations des victimes, car à bientôt un an, il faut noter que cette “politique du retour” a concerné des zones se rapprochant de plus en plus de la centrale, présentant un niveau de dose de radioactivité allant jusqu’à 50 mSv/an ! en outre, le débit de dose jusqu’à 20 mSv/an a été déclaré “sans risque sanitaire”! Rappelons que c’est le maximum autorisé en France pour les travailleurs du nucléaire.

A l’approche de la date des Olympiades, les autorités veulent maintenant supprimer les aides au logement pour certains évacués, qui n’auront d’autre alternative que de rentrer vivre en zone contaminée...

Mais la résistance s’organise, comme à Yonezawa.

Evelyne Genoulaz

 

-oOo-

 

Source : article de Michael Holtz, avec la collaboration de Takehito Kambayashi. Japan wants Fukushima evacuees to go home. They're not so sure. Paru le 21 février 2018 in “Christian Science Monitor” - YONEZAWA, JAPAN.

Traduction : Evelyne Genoulaz

 

-oOo-

160 000 résidents environ ont quitté leur foyer en 2011, après qu’un séisme puis un tsunami causèrent la pire catastrophe nucléaire depuis Tchernobyl. Aujourd’hui, le gouvernement prétend que beaucoup d’entre eux ne risquent rien à retourner vivre chez eux. Mais il va devoir regagner la confiance des résidents.

 

Toru Takeda n’a qu’un mot à la bouche pour évoquer les avantages comme les inconvénients de la vie à Yonezawa : la neige. Cette ville, située en montagne à 150 miles au nord de Tokyo, se retrouve tous les hivers engloutie sous plusieurs mètres de neige. Il y neige tant, que plusieurs rues sont équipées de systèmes qui projettent sous le sol de l’eau chaude afin de les maintenir praticables.

 

Monsieur Takeda a fini par s’habituer à ces monceaux de neige et aux embarras qui vont avec. Les retards des trains. Le ralentissement du trafic routier. Le pelletage. Il ne neige pas autant dans la ville de Fukushima, d’où il vient, qui se trouve à une heure de route de là par beau temps.

 

Mais la neige présente des avantages certains quand elle fond. « Ici la terre est riche parce que la neige fond petit-à-petit » m’a dit un jour Takeda au cours d’un dîner au centre-ville de Yonezawa. Il est persuadé que ce dégel perlé inscrit les fruits et les légumes qu’on cultive dans la région au nombre des plus savoureux du Japon. Puis il boit une gorgée de café et ajoute d’un ton solennel : « dans le département de Fukushima, l’eau comme la terre demeurent toujours contaminées ».

 

Voilà bientôt sept ans, « le séisme et tsunami dans la région du Tohoku » ont frappé la côte nord-est du Japon, et provoqué des fusions à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, c’est la pire catastrophe nucléaire qu’on ait connue depuis Tchernobyl. Le démantèlement devrait coûter 200 millions d’euros et prendra plus de 40 ans. Malgré tout, un certain nombre des quelque 160 000 évacués de la région ont entamé leur retour.

 

D’après le gouvernement japonais, il n’y a plus de danger, mais Takeda n’en est pas convaincu. Sa confiance dans les autorités a été ébranlée par la réponse hasardeuse qui a été donnée aux suites des fusions. Il accueille désormais avec circonspection les informations émanant des agences de régulation ou des compagnies d’exploitation, sans parler de tout ce qu’on entend de l’état prétendument « sain » des aliments ou, bien évidemment, à propos des centrales nucléaires. Savoir si le gouvernement sera capable de restaurer la confiance de Takeda_ et avec lui, celle de milliers d’autres_ c’est l’enjeu préalable à la revitalisation des bourgs et des villes du département de Fukushima.

 

« Nous ne croyons plus ce que nous dit le gouvernement » affirme Takeda, en parlant pour lui mais aussi au nom de sa femme, de sa fille et d’une vingtaine d’autres évacués dont il sait qu’ils ont refusé de quitter la ville de Yonezawa. « Je ferai tout ce qu’il sera possible de faire et tout mon possible pour y rester » déclare-t-il. Y compris aller devant les tribunaux.

 

Un homme investi d’une mission

 

Tout a commencé en mars dernier, lorsque le gouvernement de la Préfecture de Fukushima a mis fin aux aides inconditionnelles au relogement dont bénéficiaient pas moins de 27 000 personnes qui avaient quitté des zones non désignées comme zones d’évacuation forcée _ au nombre desquelles il y avait Takeda et beaucoup d’autres réfugiés à Yonezawa. Placés devant cette alternative : ou bien le retour dans un lieu dont ils craignaient qu’il fût toujours dangereux d’y vivre ; ou alors, le paiement du loyer, alors que beaucoup d’entre eux n‘en avaient pas les moyens, ils n’ont choisi ni l’un ni l’autre. Ils sont restés dans leur appartement tout en refusant d’en payer le loyer. L’agence du logement public a toléré cette situation quelque temps. Puis en septembre, elle a engagé une poursuite d’expulsion à l’encontre de ceux qu’on appelle les évacués volontaires (1), qui ont aussitôt réagi en levant pour réponse, un bataillon d’avocats.

 

« Les auteurs de la catastrophe, ce sont le gouvernement japonais et TEPCO, observe Takeda, en faisant référence à la Compagnie d’Electricité de Tokyo, l’opérateur de la centrale de Fukushima Daiichi. Ils doivent avoir l’obligation de payer ».

 

Takeda, un retraité de 77 ans, était professeur d’anglais dans un lycée et dès son arrivée à Yonezawa en avril 2011, il est devenu de facto le représentant de la communauté des évacués dans cette ville. Il organise des rencontres à caractère social et rencontre régulièrement les autorités municipales. Sa femme et lui ont même monté un centre d’apprentissage pour les enfants des évacués, dans leur modeste trois-pièces. Il a fermé au bout de deux ans et désormais Takeda consacre tout son temps libre à la bataille judiciaire. Il se démène pour lever les fonds nécessaires à la mobilisation de divers avocats.

 

« Le gouvernement m’a dans le nez, dit-il. Si ce n’était pas pour me suivre, les évacués seraient déjà retournés au pays ».

 

Tandis que la procédure suit son cours à Yonezawa, d’autres victimes ont déjà obtenu gain de cause. C’est ainsi qu’en octobre, une cour de district de Fukushima a condamné le gouvernement japonais et TEPCO à dédommager d’un montant global de 4,4 millions de dollars, un groupe d’environ 2 900 personnes. C’est la troisième fois qu’une cour condamne la Compagnie pour avoir négligé de prendre les mesures utiles à la prévention des fusions.

 

« Ce qui alimente la défiance »

 

La ville de Yonezawa, située à 60 miles au nord-ouest de la centrale de Fukushima Daiichi, accueillit jusqu’à près de 3 900 évacués du département de Fukushima. Il n’y demeure aujourd’hui qu’à peine 500 d’entre eux, selon les registres officiels. D’aucuns sont retournés chez eux suite à des difficultés d’ordre pécuniaire, d’autres parce qu’ils pensent qu’on ne court plus aucun risque, mais beaucoup d’entre eux ont renoncé au retour. Dans une enquête conduite en avril dernier par la préfecture de Fukushima, 80% des évacués volontaires qui vivent dans d’autres départements du Japon ont indiqué qu’ils n’avaient pas l’intention de retourner chez eux.

 

Le gouvernement a fait une grosse campagne pour dissiper les dernières réticences. Mais de l’avis de Shaun Bernie, un senior spécialisé en nucléaire chez Greenpeace, les autorités ont minimisé le potentiel risque sanitaire en raison de la pression qui s’exerçait sur elles, pour présenter la situation sous un jour favorable. A la veille en effet des Olympiades 2020, le Premier Ministre Shinzo Abe tient à tenir sa promesse que la restauration de Fukushima est « sous contrôle ». (2)

 

« Il n’est pas politiquement recevable pour le gouvernement d’avoir des zones qui demeurent inhabitables, commente Monsieur Burnie. Cela crée l’impression qu’une catastrophe nucléaire est susceptible de détruire des communautés entières pour longtemps”.(3)

Etant donné l’empressement du gouvernement à revitaliser Fukushima, il prend le risque d’amplifier encore la défiance de ses concitoyens, et de fragiliser le respect de l’autorité qui est, comme on sait, une particularité profondément ancrée dans la société japonaise. Une enquête de Pew a montré en 2017 que si 57% des Japonais ont toute confiance dans leur gouvernement pour travailler au mieux des intérêts de la nation, 6% tout au plus d’entre eux prêtent attention aux propositions des chefs de file des partis politiques.

 

[…]

 

Pour l’heure, le gouvernement semble déterminé à supprimer bientôt les aides au logement pour les évacués. Il prévoit de les retirer à 5 000 foyers d’ici mars 2019. Des groupes de défense sont en train de faire pression pour qu’il fasse marche arrière. Dans une motion écrite qu’ils ont portée devant le Conseil des Droits de l’Homme auprès des Nations Unies le 2 février, Greenpeace et Human Rights Now – une organisation tokyoïte non gouvernementale – ont appelé le gouvernement à « procurer à tous les évacués de Fukushima les aides au logement qui leur sont nécessaires, y compris à ceux qui ont évacué depuis d’autres zones que celles désignées par le gouvernement, aussi longtemps que de besoin, afin de leur permettre de choisir en toute liberté l’endroit où ils souhaitent résider, sans devoir céder à la pression et retourner vivre malgré eux dans des zones qui mettent en danger leur santé ou leur vie ».

 

Si le gouvernement du Japon en venait à suivre cette recommandation, l’affaire portée devant les tribunaux à Yonezawa resterait sans suite. Takeda dit que ce serait une belle fin mais pour l’heure et sans attendre de savoir si le gouvernement révisera son plan, il s’affaire à préparer sa prochaine audience à la cour le 20 mars prochain.

 

« Je n’ai plus beaucoup de temps devant moi » dit Takeda. « Je ne peux pas retourner chez moi ».

 

 

 

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Notes de la traductrice

 

(1) - Eux se disent “auto-évacués” car ils ont évacué par mesure de précaution , alors que leur lieu de résidence était hors des zones désignées par les autorités comme “d’évacuation forcée”.

 

(2) A Buenos Aires en septembre 2013, Shinzo Abe a porté, devant le CIO, la candidature du Japon pour l’organisation des Jeux Olympiques à l’été 2020, en prononçant : “je vous fais le serment que la situation est sous contrôle. Il n’y a pas eu d’effet [de la catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi] à Tokyo et il n’y en aura pas”.

Or, rien n’était alors “sous contrôle” à la centrale et le Premier Ministre lui-même reconnaîtra plus tard qu’il avait menti pour obtenir les Jeux...Aujourd’hui, 7 ans après le 11 mars 2011, rien n’est davantage “sous contrôle”.

 

(3) Force est de constater que ce n’est pas qu’“une impression” mais la stricte réalité.

 

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20 janvier 2018 6 20 /01 /janvier /2018 18:24

Une nouvelle investigation a été réalisée dans l’enceinte de confinement du réacteur 2 de Fukuishima Daiichi, selon un rapport rendu public par Tepco le 19 janvier 2018. Toutefois, Tepco n’indique pas la date de l’opération. Les images et les mesures ont été prises à l'aide d'une sonde de 13 mètres munie d'une caméra et d'un dosimètre. Tepco ne diffusera les mesures de radioactivité qu’ultérieurement.

Photo : un élément d'assemblage a été trouvé

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Mise à jour importante du 25/01/2018 :

Tepco a mis en ligne après coup une vidéo de 3 min 34 de l'investigation.

Cette vidéo est plus instructive que les dernières photos diffusées. J'en ai tiré des captures d'écran où l'on voit très bien le corium qui a coulé comme de la lave sur les structures, laissant des stalactites en se solidifiant. Voir cet article spécifique :

http://www.fukushima-blog.com/2018/01/le-corium-du-reacteur-2-de-fukushima-daiichi-est-bien-visible.html

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Selon ce document, Tepco donne deux informations principales :

- Le fond entier de la base du socle du réacteur est recouvert de dépôts de types sableux et argileux.

- Certains composants d’assemblage de combustible sont tombés à la base du socle du réacteur, ils sont considérés comme des débris de combustible.

 

Comme à son habitude, Tepco n’utilise pas le mot « corium ». Il ne parle pas plus de l’environnement radioactif du lieu qui est létal (une mesure de l’année dernière à cet endroit était de 530 Sieverts) mais promet d’y revenir bientôt. Je mettrai cette page à jour quand l’information tombera.

 

Le dépôt de types sableux et argileux est ce qui se trouve au fond de l’enceinte et qui avait déjà été repéré l’année dernière autour du socle. Cette vase empêche d’avoir une vision claire du fond de l’enceinte car au moindre mouvement de la caméra, l’eau est troublée.

 

Pour la première fois, Tepco divulgue un schéma montrant l’intérieur du socle du réacteur (« pedestal » en anglais). On y voit :

- une plateforme supérieure, que l’on connaissait déjà, qui permet d’accéder aux barres de contrôle situées juste sous la cuve du réacteur. Celle-ci, selon le rapport de février 2017, est percée d’un trou de 1 mètre de diamètre. C’est la masse du corium venant de la cuve lors du meltdown qui a fait ce trou.

- une plateforme intermédiaire dont Tepco affirme qu’elle n’a pas été percée à la verticale du trou supérieur (mais le schéma ne la montre pas en entier)

- une plateforme inférieure annulaire bordant le mur du socle, dont Tepco affirme également qu’elle ne comporte pas de trou sous la zone prospectée. Mais, même remarque, le schéma n’en montre que la moitié.

Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation

Le morceau d’assemblage qui émerge très nettement d'un tas de divers matériaux est une plaque de fixation supérieure d’assemblage (« upper tie plate »). Celle-ci est surmontée d’une barre (« bail handle »), sorte de poignée permettant de déplacer l’assemblage à l’aide d’un bras articulé. Cette photo permet de déduire qu’au moins un assemblage entier a traversé la cuve, ce qui implique que la cuve a un trou d'au moins la largeur d'un assemblage (environ 50 cm). La sonde a certainement pris des photos de ce trou mais Tepco ne les diffusent pas.

 

Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Type d’élément d’assemblage que l’on a retrouvé sur la plateforme inférieure du socle du réacteur n°2.

Type d’élément d’assemblage que l’on a retrouvé sur la plateforme inférieure du socle du réacteur n°2.

Cet élément est la partie haute que l’on voit par exemple dans ces assemblages de la piscine du réacteur n°4.

Cet élément est la partie haute que l’on voit par exemple dans ces assemblages de la piscine du réacteur n°4.

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La sonde de Toshiba, lors de sa présentation à Yokohama, le 22 décembre 2017. Le bras télescopique porte une caméra panoramique.

(source phys.org)

Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
(source : https://www.toshiba-energy.com/)
(source : https://www.toshiba-energy.com/)
(source : https://www.toshiba-energy.com/)

(source : https://www.toshiba-energy.com/)

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Voici les photos de l'intérieur de l’enceinte de confinement du BR2 diffusées par Tepco le 19 janvier 2018 :

Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation

Voici quelques pages extraites du rapport à la même date, ce qui permet de localiser les vues :

Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation
Réacteur 2 de Fukushima Daiichi : nouvelle investigation

Rapport complet de Tepco du 19 janvier 2018

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A propos du combustible nucléaire des réacteurs à eau

Un document du CEA publié le 8/12/2012, en particulier le chapitre « Combustible des réacteurs à eau bouillante » p. 87-89

 

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Mise à jour du 5/02/2018

Tepco a dévoilé ses mesures de radioactivité lors de cette inspection :

Dans l'enceinte de confinement : 8 Sieverts/h au maximum, létal en une heure, mesuré près du corium.
A l'extérieur (on suppose autour de la base supportant la cuve), au niveau des fondations : 42 Sieverts/h

"TEPCO a déclaré avoir un doute sur la mesure car on n'avait pas ôté un couvercle sur l'instrument de mesure, en ajoutant ignorer pourquoi les niveaux de radiation étaient plus faibles près du corium que près des fondations".

Ce qui est étrange également, c'est que Tepco mesurait 530 Sv/h il y a un an au même endroit... Les mesures ne semblent pas pouvoir être fiable dans ce milieu extrêmement radioactif.

 

En savoir plus : copie de l'article de NHK World du 1er février 2018

High radiation detected at Fukushima plant

High radiation detected at Fukushima plant
Japan
The operator of the crippled Fukushima Daiichi nuclear power plant has released the results of its latest probe of the site.

A remote-controlled inspection of the Unit 2 reactor containment vessel last month detected a maximum of 8 sieverts per hour of radiation.

Experts say exposure to such radiation for about an hour would be fatal.

Officials from Tokyo Electric Power Company, or TEPCO, released the results on Thursday.

They said the radiation reading was taken near what appeared to be fuel debris, the term used to describe a mixture of molten fuel and broken interior parts.

The finding shows that nearly 7 years after the meltdowns, radiation levels remain so high that they present a major challenge to decommissioning work.

During the probe, 42 sieverts per hour of radiation was also detected outside the foundations of the reactor.

But officials said they have doubts about the accuracy of the reading because a cover had not been removed from the measuring instrument at the time.

They added that they don't know why radiation levels were lower near the suspected fuel debris than around the foundations.

They gave a number of possible reasons, such as that cooling water may have washed radioactive materials off the debris.

TEPCO's Chief Decommissioning Officer, Naohiro Masuda, says the company will develop debris-removal technology based on the outcome of the investigation.

 

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Article mis à jour le 05/02/2018

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25 novembre 2017 6 25 /11 /novembre /2017 00:26

Par Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sociologie urbaine, Maison franco-japonaise Tokyo UMIFRE 19-CNRS / Laboratoire CLERSE, Université Lille 1

Publication originale sur le site Géoconflence le 18/10/2017

 

L’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima 1 le 11 mars 2011 a provoqué une grave contamination radioactive contraignant des dizaines de milliers de personnes à la fuite de leur domicile. Parce qu’il prouve l’impossibilité de la gestion d’un accident nucléaire, le refuge n’est souhaité ni par les autorités nationales ayant opté pour une poursuite du nucléaire, ni par les autorités internationales. Si dans un premier temps, les autorités ont simulé l’aide au refuge, cette aide a été interrompue en avril 2017 simultanément à la réouverture à l’habitat d’une partie de l’ancienne zone d’évacuation afin de contraindre les migrants au retour à la vie dans les territoires contaminés.

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Sommaire :

 

- Un matin comme un autre

- Les effets de la résilience

- Ce nouveau séisme ravive les colères

- En dépit du bon sens, le retour dans l’ancienne zone d’évacuation organisé par les autorités prend place

- Dans les faits, où en est-on ?

- Du progrès, et de la vie : ce que les sciences sont en droit d’interroger

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Nous n’en finissons plus de compter les années de ce que l’on a trop vite appelé l’ « après » Fukushima, alors même que la situation n’a jamais cessé de se détériorer. Passer à l’après, nous le souhaitons tous, mais il semble que cette heure ne soit pas encore venue. Les problèmes insolubles sont encore bien trop nombreux sur le site de la centrale pour que l’on puisse évoquer un « après » qui suggère une situation résolue permettant un nouveau départ. Si les informations sur le sujet se font rares, ou tentent à répondre à une volonté auto-apaisante sous l’approbation financée des autorités internationales en charge de la question en propageant la formule magique du « tout va bien », dans les faits, il n’en n’est rien. Loin d’être « under control », la gestion de cette catastrophe qui s’est traduite par la destruction paysagère de 40 % du département, suit son cours, faisant preuve chaque jour de l’incapacité humaine à contenir le désastre nucléaire. Après tant d’années, les corium [1] des réacteurs 1, 2, et 3 n’ont toujours pas pu être repérés. La seule information dont nous disposons est qu’ils ne se trouvent plus dans les cuves : plus de 800 tonnes de matériaux hautement radioactifs se seraient échappées de leur habitacle pour pénétrer les nappes phréatiques. On ne peut même les localiser avec précision en raison d’un taux de radioactivité trop élevé empêchant l’être humain comme le robot de s’approcher du site. Les coriums doivent être refroidis en permanence, durant toutes ces années, par plus de 300 tonnes d’eau [2] qui viennent quotidiennement se salir au contact de la matière radioactive. Cette eau hautement contaminée est à son tour stockée dans des citernes autour des réacteurs : près d’un million de mètres cubes sont aujourd’hui entreposés. Régulièrement, les autorités japonaises annoncent avoir dû vider une partie des eaux dans la mer face à l’incapacité de stocker la totalité du liquide. Aucune solution n’a pour le moment été trouvée à ce tonneau des Danaïdes, soumis à la gestion humaine et ses erreurs. Ainsi, en décembre 2016 l’injection d’eau de refroidissement dans le réacteur 3 a été suspendue par mégarde…

Figure 1. Carte de la répartition de la contamination en Bq/m² (Source : ministère de l’Éducation et de la recherche japonais, septembre 2011. Traduction et adaptation : Cécile Asanuma-Brice, Géoconfluences, 2017.)

Figure 1. Carte de la répartition de la contamination en Bq/m² (Source : ministère de l’Éducation et de la recherche japonais, septembre 2011. Traduction et adaptation : Cécile Asanuma-Brice, Géoconfluences, 2017.)

Ce n’est donc pas sans surprise que nous observons l’ardeur des organisations internationales, ainsi que du gouvernement japonais à vouloir à tout prix faire rentrer dans leur campagne en déshérence les populations qui se sont réfugiées à la suite de l’accident nucléaire du 11 mars 2011, engendrant des vagues de migrations importantes vers le sud du pays, et plus généralement vers les zones urbanisées. Plus de six années après l’explosion de la centrale, présents plus que jamais sur ce territoire rural, les membres des institutions engagées dans le monde nucléaire[3], se lancent dans « l’humanitaire » à la défense des paysans en péril, nous vantant les bienfaits de la résilience (Asanuma-Brice, 2015), les nuisances du refuge, les méfaits sanitaires du stress face au désastre, tout en affichant une attitude agnostique face aux résultats épidémiologiques qui voient pourtant croître à plus de 184 le nombre d’enfants de moins de 18 ans ayant dû être opérés d’un cancer de la thyroïde sur un échantillon limité de 270 500 personnes[4]. Ce point, devenu tabou dans les cercles politiques et scientifiques institutionnels, est pourtant fondamental, car c’est de son évaluation que sont déterminées les politiques de protection à mettre en œuvre, ou non, en cas d’accident. Si l’explosion d’une centrale nucléaire et la dispersion des isotopes qu’elle contient n’est pas dangereuse pour la santé humaine et pour la vie dans son ensemble, alors pourquoi partir en cas d’explosion, pourquoi évacuer les populations dont on broie la vie communautaire, mais aussi à quoi bon dépenser tant d’argent à décontaminer, pourquoi avoir créer des centres de recherches spécifiques sur la radio-protection puisqu’il serait inutile de s’en protéger, et finalement pourquoi se servir de ces mêmes isotopes inoffensifs pour réaliser l’arme de destruction ultime que l’on brandit à la face du monde à chaque tension diplomatique ? Bref, nous devons rétablir de la cohérence dans nos discours et nos analyses. Si les habitants de Fukushima se sont réfugiés, ou ont été évacués (même si l’évacuation organisée par l’administration a été bien tardive) c’est qu’il y a un danger, réel, dont nous avons tous connaissance : scientifiques, militaires et citoyens, bien que cette dernière catégorie comprenne les deux précédentes.

Notre position résolument critique en tant qu’urbaniste est de proposer dans ce texte un bilan de la situation migratoire et des mesures élaborées pour la maîtrise des mouvements de population, notamment via les politiques de logements, mais également via les tentatives de relance de l’économie locale à Fukushima six années après la catastrophe. Nos analyses présentent les résultats de travaux menés sur les effets psychologiques des politiques contraignant les habitants au retour sur les territoires de l’ancienne zone d’évacuation alors que la situation est toujours instable, et nous nous interrogeons sur les motivations à l’origine de la volonté politique du retour à l’habitat dans les zones encore contaminées.

 

Voici six années que nous nous rendons chaque mois sur les lieux de la catastrophe afin de suivre au plus près les politiques de protection ou de gestion mises en œuvre par les divers organismes administratifs, mais également par les populations elles-mêmes. Ce suivi s’est traduit par des enquêtes régulières, sous forme d’interviews, dans les diverses cités de logements provisoires, auprès des associations en charge de l’accompagnement au refuge ou du suivi sanitaire, auprès des habitants, réfugiés ou non, comme des administrateurs nationaux et internationaux. Cela nous a également amené à participer à divers ateliers et symposia organisés par ces différents acteurs. Ceux-ci ont pris part aux conférences internationales que nous avons dirigées chaque année, embrassant les thèmes les plus divers relatifs à cette catastrophe.

 

Dans un premier temps, il nous faut néanmoins resituer ces analyses dans le contexte qui est le leur, soit un terrain, celui du Japon, dont l’environnement sismique reste agité et ne cessera de l’être en raison de la localisation du pays, archipel volcanique situé à la jonction entre la plaque eurasienne, la sous-plaque dite de « l’Amour » à l’ouest, celle d’Okinawa et celle du Yangze (nord/sud), la plaque Philippine au sud, la plaque Pacifique à l’est, et la plaque d’Okhotsk au nord. Une telle localisation nous amène à penser que la témérité humaine ne saurait avoir raison des séismes, qui se jouent de l’arrogance politique. 

 

 

Un matin comme un autre

 

22 novembre 2016, 6 h du matin, département de Kanagawa au sud de Tôkyô. Les murs tremblent et le plancher tangue, lentement, durant d’interminables secondes. Le commentateur chargé d’informer sur la situation dans l’unique programme qui remplacera tous les autres quelques heures durant, répète en boucle : « un tsunami arrive, fuyez vite ! Surtout fuyez ! Rappelez-vous le séisme de mars 2011 ! N’allez pas voir l’état des marées, fuyez tout de suite vers les montagnes, collines ou autre endroit suffisamment haut pour vous mettre à l’abri, fuyez ! ».

 

Gorges serrées, pendus aux téléviseurs qui diffusent en boucle des images de bords de mer sur lesquelles sont affichées en lettres capitales rouges « Tsunami ! Fuyez tout de suite! », nous prenons connaissance de la situation : un tremblement de terre de magnitude 7,3 a eu lieu à 75 km des côtes de Fukushima, enregistrant des secousses de niveau 5. Les mouvements verticaux des plaques tectoniques entrainent un risque de tsunami imminent. À 8 heures, des tsunamis de diverses hauteurs ont déjà atteint les côtes du Tohoku à Chiba, allant jusqu’à 1,4 m mesuré dans le port de Sendai, et 1 m dans chacune des deux centrales nucléaires de Fukushima. Car c’est bien là que tous les regards se fixent. Non sans raison. Environ une heure après le séisme, le système de refroidissement du bâtiment 3 de la centrale Fukushima dai 2 tombe en panne suite aux fortes secousses, selon les déclarations des autorités. Les soufflent se coupent...

 

Une heure et demie plus tard, le système est réenclenché au grand soulagement de tous.

 

 

Les effets de la résilience

 

[5] Si, durant toute la matinée du 22 novembre, les speakers et les affichages télévisuels ne cessent d’ordonner aux habitants de se réfugier, les journalistes postés sur les endroits prévus à cet effet ne sont, à notre grand étonnement, entourés que de quelques personnes. « Tous les traumatismes sont remontés avec ce tremblement de terre. La plupart des gens n’ont pas pu bouger de chez eux, comme tétanisés, envahis par le désespoir de toutes ces années où la mise en pratique du refuge est restée impossible pour la plupart d’entre nous. Les personnes âgées dans les logements provisoires ont éteint leur poste de télévision et fait comme si de rien n’était. » (Mari Suzuki, habitante d’Iwaki, département de Fukushima). La résilience prônée par les autorités nationales et internationales qui ont participé à la gestion des conséquences de l’accident nucléaire de 2011, s’est imposée, en dépit de la volonté des victimes. La population des zones polluées par la radioactivité dont les terres n’ont pas été retenues dans la zone d’évacuation, sont pour la plupart d’entre elles dans un état de dépression avancée, après cinq années de combat pour une reconnaissance de leur droit au refuge restées sans réponse. En outre, le gouvernement a annoncé la réouverture à l’habitat d’une partie de la zone d’évacuation pourtant encore instable autour de la centrale nucléaire de Fukushima Dai ichi à partir de mars 2017, engendrant, de fait, l’arrêt du versement des dédommagements mensuels utilisés par certains pour se reloger ailleurs et la fermeture des logements provisoires. Cette contrainte au retour est moralement insupportable pour les personnes qui ont reconstruit leur vie dans des communes d’accueil à l’environnement plus stable. 

 

 

Ce nouveau séisme ravive les colères

 

Hiroki Suzuki, journaliste d’une quarantaine d’années, s’est rendu aux portes de la zone d’évacuation quelques heures après le séisme. Il brandit son dosimètre qui affiche 7,09 microsievert/heure [6], alors que la moyenne naturelle dans la région était de 0,04 microsievert/heure avant l’accident. « Regardez, on nous ment. Encore, toujours... » s’exclame-t-il sans pouvoir dissimuler une rage teintée de désespoir. C’est pourtant en franchissant cette frontière de la zone d’évacuation que deux jours plutôt, le professeur Hayano de l’université de Tôkyô organisait un voyage d’inspection des travaux de la centrale et de la zone d’évacuation accompagné de treize lycéens et lycéennes, revêtus de leur simple uniforme scolaire, sans aucune protection particulière. Le séisme est survenu alors que ce voyage d'étude venait de générer une vague de mécontentements des habitants sur les réseaux sociaux. Participant à plusieurs projets publics de revitalisation de la région, dont le projet ETHOS mené avec la collaboration de l’IRSN, projet aujourd’hui à terme qui visait à enseigner aux habitants à vivre dans un environnement contaminé en vue d’une rationalisation économique de la gestion des conséquences d’un accident nucléaire, adepte de la résilience, le professeur Hayano, faisant fi des centaines de recherches épidémiologiques sur la question, estime que la peur de la radioactivité n’est pas justifiée. Ce voyage initiatique avait donc pour but de montrer aux élèves qu’ils n’étaient pas foudroyés par la radioactivité alors même qu’ils se rendraient dans les zones où l’irradiation était la plus élevée, et que la peur devait laisser place à la raison gestionnaire. Cette attitude, jugée irresponsable par de nombreux collègues du physicien, occulte les connaissances les plus fondamentales en matière de radio-protection selon lesquelles la radioactivité agit sur le corps humain, non pas de façon soudaine, mais selon un processus qui s’étend sur plusieurs années.

 

Cet épisode aura marqué les esprits, car ni la situation sismique, ni le niveau de radioactivité ambiant, ni l’état de fonctionnement des centrales nucléaires (le tremblement de terre du 22 novembre l’a encore prouvé via une nouvelle panne du système de refroidissement) ne devraient permettre une telle quiétude politique. Par effet de corrélation, depuis le tremblement de terre de Nouvelle Zélande de magnitude 7,8 du 13 novembre 2016, on s’attendait à un nouveau séisme au Japon. Non par la loi des séries, mais selon l’enchaînement tectonique  observé en 2011, lorsque le tremblement de terre japonais avait été précédé de celui de Christchurch en Nouvelle-Zélande, de magnitude 6,3. Ce phénomène fut vérifié lors du tremblement de terre de Kumamoto au Sud du Japon, sur l’île de Kyûshû, le20 avril 2016, lui aussi annoncé par un séisme à Christchurch le 14 février, de magnitude 5,8. Cette combinaison de secousses est le résultat des pressions opérées par la plaque du Pacifique commune aux deux archipels.

 

Ainsi, si l’alerte au tsunami a été suspendue sur la totalité de la zone quelques heures après le séisme, la densité des répliques laisse planer une inquiétude pesante. En un peu plus d’une journée non moins de 90 répliques ont été enregistrées. Le séisme du 22 novembre 2016, suivi par une forte réplique le 24 novembre de magnitude 6,1 a été accompagné d’un nouveau séisme en Nouvelle-Zélande de magnitude 6,3 ce qui, selon le responsable de la planification de l’information sur les séismes, M. Kouji Nakamura, laisserait présager un nouveau séisme de classe 7 au Japon dans les mois suivants.

 

 

En dépit du bon sens, le retour dans l’ancienne zone d’évacuation organisé par les autorités prend place

 

Les prédictions de M. Nakamura ne se firent pas attendre. Le 26 février 2017, à 16 h 49, un nouveau séisme de force 5 fait vibrer le sol de Fukushima sans que cela ne perturbe la décision de retour programmée dès 2013, date à laquelle le gouvernement japonais établit un budget considérable, ventilé dans la totalité des ministères et destiné à développer la communication autour du risque afin d’influencer les populations au retour. En avril 2017, le gouvernement japonais rouvre à l’habitat une partie de la zone d’évacuation autour de la centrale nucléaire Daiichi, entrainant simultanément la levée des aides au logement de la population réfugiée. D’autres mesures incitatives comme l’exonération d’impôts pour ceux qui prévoient de construire des habitations neuves dans la zone sont également instaurées [7]. Suivant imperturbablement la planification élaborée plusieurs années en amont, qui par essence est déconnectée de la situation présente, et à l’étonnement des institutions internationales chargées de la gestion de la question nucléaire, pourtant engagées dans la mise en place d’un système de gestion permettant l’existence du nucléaire, le gouvernement japonais contraint la population au retour à vivre sur des zones encore parfois hautement contaminées, par l’abolition progressive de la zone d’évacuation (figure 2).

 

Figure 2. Zones interdites et zone de retour dans le département de Fukushima (Source des cartes : METI. Traduction et adaptation : Cécile Asanuma-Brice, Géoconfluences, 2017.)

Figure 2. Zones interdites et zone de retour dans le département de Fukushima (Source des cartes : METI. Traduction et adaptation : Cécile Asanuma-Brice, Géoconfluences, 2017.)

Figure 3. Réouverture du village d’Iitate. Les autorités accueillent les habitants sous un compteur affichant 0, 21 microsievert/h, avec l'interjection utilisée lorsqu’un membre de la famille rentre chez soi : « Bon retour ! » (Source de l'Image : Kyodo News)

Figure 3. Réouverture du village d’Iitate. Les autorités accueillent les habitants sous un compteur affichant 0, 21 microsievert/h, avec l'interjection utilisée lorsqu’un membre de la famille rentre chez soi : « Bon retour ! » (Source de l'Image : Kyodo News)

Dans les faits, les investissements publics pour la reconstruction ont été souvent pharaoniques pour l’édification de bâtiments surdimensionnés destinés à une population absente. Ainsi, la seule commune d’Iitate recevra un budget de 1,7 milliard d’euros pour la reconstruction des divers équipements publics. Entre 10 et 20 % seulement de la population est rentrée dans la plupart des communes, malgré les contraintes auxquelles elle doit faire face.

 

Un habitant du village d’Iitate déclarait le 19 février 2017, lors d’une conférence organisée à Fukushima par des chercheurs et les anciens habitants du village : « On nous dit qu’il n’y a pas de problème. Qu’il suffit de ne pas aller sur les “hot spots”. On ne peut ni aller en montagne, ni s'approcher des rivières, ne pas aller à droite ni à gauche... Comment voulez-vous qu’on vive ici ?!”. Un ancien membre du conseil communal, témoigne : Nous avons déménagé il y a six ans maintenant. Pourquoi devrions-nous rentrer dans un village désert où l’environnement ne nous permet pas de vivre librement et en sécurité ? » [8].

 

 

Dans les faits, où en est-on ?

 

La plupart des personnes ne s’étant pas enregistrées dans la base de données comptabilisant les réfugiés, il est difficile d’établir une cartographie exacte de la situation. Néanmoins, la carte au moment des faits permet d’établir des tendances (Asanuma-Brice, 2014). Elle faisait état de 160 000 personnes réfugiées au moment où leur nombre était le plus élevé, en mai 2012. Les habitants s’étaient principalement réfugiés dans la campagne des départements environnants (Yamagata, Niigata), ainsi que dans la capitale, Tôkyô [9].

 

 

Figure 5. Nombre de réfugiés dans le département de Fukushima et en dehors (Source : d'après les données officielles, relayées par le journal Fukushima Minpo, 3 mars 2017. Traduction-adaptation : Cécile Asanuma-Brice et Géoconfluences, 2017.)

Figure 5. Nombre de réfugiés dans le département de Fukushima et en dehors (Source : d'après les données officielles, relayées par le journal Fukushima Minpo, 3 mars 2017. Traduction-adaptation : Cécile Asanuma-Brice et Géoconfluences, 2017.)

Six ans après, les autorités estiment ce chiffre à 80 000 personnes réfugiées dont 40 000 hors du département, et 40 000 personnes déplacées à l’intérieur du département. La répartition a néanmoins quelque peu évolué car la majorité des personnes réfugiées hors du département serait désormais exclusivement localisée à Tôkyô et ces personnes seraient, pour 80 % d’entre elles, relogées dans des appartements en locatif du secteur public ou privé [10]. Ce chiffre ne comprend pas toutes les personnes pour lesquelles le statut de réfugié s’est modifié en celui de migrant, soit tous ceux, qui après six années passées hors de leur village, ont reconstruit leur vie ailleurs pour faire enregistrer administrativement leur déménagement dans une autre commune.

 

Cela nous amène à nous interroger sur la pertinence du terme de « refuge », car la plupart des personnes évacuées « volontairement » ou non, ont reconstruit leur vie, à défaut de pouvoir reconstruire leur environnement, ailleurs. Six années. Cela correspond à un cycle scolaire complet, et c’est la raison pour laquelle la plupart des familles avec enfants n’envisage plus de retourner vivre dans la zone. Ils ont… déménagé. La situation est plus lourde pour les personnes âgées.

Une partie d’entre elles ont été relogées dans les 15 561 logements provisoires construits à l’intérieur du département. Ainsi les plus de 65 ans représentaient plus de 40 % des personnes relogées dans ces cités dites « temporaires ». Pour la plupart, ces personnes ont dû accepter de déménager dans des logements publics collectifs construits à cet effet et ne sont, de fait, plus comprises dans les chiffres désignant les personnes réfugiées. Alors qu’en juillet 2012, 33 016 habitants vivaient dans ces logements provisoires, ce chiffre chute à 12 381 en février 2017, pour atteindre les taux les plus bas après avril 2017. Au 31 janvier 2017, 3 028 logements locatifs publics des 4 890 prévus initialement ont été construits dans 15 communes du département (figure 6.) 

Figure 6. Carte des logements construits pour les réfugiés dans le département de Fukushima (Source des données : Fukushima Minpo, 3 mars 2017. Traduction-adaptation : Cécile Asanuma-Brice et Géoconfluences, 2017.)

Figure 6. Carte des logements construits pour les réfugiés dans le département de Fukushima (Source des données : Fukushima Minpo, 3 mars 2017. Traduction-adaptation : Cécile Asanuma-Brice et Géoconfluences, 2017.)

Une autre partie de personnes âgées vit, depuis les faits, dans le parc locatif privé. La location d’un appartement en ville était souvent vue comme provisoire, en attendant les résultats de la gigantesque politique de décontamination publique. On a laissé ces personnes dans l’espoir durant six années, et alors que le gouvernement arrête de leur fournir les aides au logement prétendant un retour possible, quelques voyages de reconnaissance sur les lieux suffisent à éveiller leur conscience. Les paysages ont été détruits par la décontamination, les sols raclés, les arbres arrachés, des sacs de terre contaminée s’étendent à perte de vue dans les champs. La maison s’est détériorée. Les entreprises de réhabilitation de l’habitat ne sont plus là, ni aucun voisin d’ailleurs. Leurs enfants, petits-enfants, ont recommencé une nouvelle vie ailleurs et ne souhaitent pas rentrer dans un environnement qui enregistre toujours des taux élevés de contamination. Il leur est néanmoins impossible d’entretenir ces grands bâtiments de ferme seuls ; vides, lourdes, sont ces pierres, comme leurs esprits noyés dans un ultime espoir à jamais inassouvi. Ceux qui tentent le retour tombent dans une spirale dépressive qui les conduit au suicide pour une majorité d’entre eux. Un documentaire réalisé par la NHK le 9 janvier 2017 tente de tirer la sonnette d’alarme, en vain. Intitulé « Et pourtant, j’ai essayé de vivre »[11], il témoigne de la fin de vie de ces personnes, pour la plupart âgées, victimes d’un isolement qui leur sera souvent fatal. Le professeur Tsuchiuji[12], de l’université de Waseda, psychologue et directeur du laboratoire sur les situations traumatiques engendrées par les désastres avait publié les résultats d’une étude prouvant que la contrainte au retour sur ces territoires encore instables engendrerait une vague de suicides conséquente, restée sans conséquence sur la machine décisionnelle planificatrice qui avait été mise en place quatre années auparavant. Ces sacrifices humains sont acceptés par tous dans le silence d’un monde qui continue à se nucléariser.

 

 

Du progrès, et de la vie : ce que les sciences sont en droit d’interroger

 

Cela nous renvoie à une réflexion plus vaste développée par Max Weber, il y a un siècle, qui lui-même utilisait les écrits de Léon Tolstoï au sujet du sens de la mort dans nos sociétés civilisées. Selon lui, la mort, pour l’homme civilisé (Kulturmensch) ne peut avoir de sens en ce que la vie de chaque individu est constitutive d’un processus infini dont il est en quête : le progrès. Personne ne pourra donc jamais atteindre un but, une apogée, puisque le progrès est un processus infini. En cela le laps de temps fini de la vie ne constitue qu’une partie de son élan. Weber enchaîne cette réflexion avec une autre qu’il me semble fondamentale de remettre dans l’agora des sciences (humaines ou non) : « Le « progrès », comme tel, a-t-il un sens discernable dépassant la technique, de telle sorte que se mettre à son service constituerait une vocation ayant un sens ? » (Weber, 1969). Cette question formulée il y a un siècle est restée en l’état, sans réponse, nos sociétés continuant à multiplier les sacrifices humains sur l’autel de l’innovation pour un but dont l’existence n’est pas à échelle humaine.

 

Cécile ASANUMA-BRICE
chercheuse en sociologie urbaine, Maison franco-japonaise Tokyo UMIFRE 19-CNRS / Laboratoire CLERSE, Université Lille 1

 


[1] Corium : Terme technique pour désigner le cœur des réacteurs nucléaires.
[2] Données Tepco, 27 janvier 2017.
[3] L’AIEA : Agence nationale de l’Energie Atomique, le CEPN : Centre d'étude sur l'Evaluation de la Protection dans le domaine Nucléaire, ou encore l’IRSN : Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire.
[4] Selon les résultats de la commission sanitaire rendus officiels le 20 février 2017.
[5] Sur la résilience, se référer à notre article : C. Asanuma-Brice (23 novembre 2015) « De la vulnérabilité à la résilience, réflexions sur la protection en cas de désastre extrême », Revue Raison Publique.
[6] Le microsievert/heure est l’unité généralement utilisée afin de mesurer l’impact des rayonnements radioactifs sur l’homme.
[7] Journal Minpo, 18 janvier 2017
[8] Conférence sur le retour des habitants d’Iitate (Fukushima) 19.02.2017
[9] Concernant les politiques de logements mises en place après la catastrophe cf notre article : C. Asanuma-Brice (2011), « Logement social nippon, quand la notion de « public » retrouve raison », Revue Urbanisme, Nov. 2011.

[10] Enquête du 13 mars 2017, Préfecture de Fukushima
[11]
NHK, 2017
[12] Takuya Tsujiuchi Waseda Institute of Medical Anthropology on Disaster Reconstruction, « Mentak health Impact of the Fukushima Nuclear Disaster: Post-Traumatic stress and Psycho – socio – economic Factors », Fukushima Global communication Programme, working paper series, number 8, December 2015.

 

 

 

Bibliographie

Articles et publications scientifiques

 

 

Presse et publications grand-public de l'auteure

 

Source :

Cécile Asanuma-Brice, « Les migrants du nucléaire », Géoconfluences, octobre 2017.
URL : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/japon/un-autre-regard/migrants-du-nucleaire

 

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