12 août 2013 1 12 /08 /août /2013 20:14

La deuxième partie de l’article de Mako Oshidori expose les grandes inquiétudes du témoin de Fukushima Daiichi : la présence du shroud en morceaux dans la piscine de stockage de matériel du réacteur n°4, la grande radioactivité dégagée par le réacteur n°2 et la forte incertitude sur la faisabilité d’une intervention humaine en cas de problème au n°2. Dans cette entrevue, le travailleur rapporte également qu’il n’y a eu ni explosion, ni fusion à l’unité n°2. Il va sans dire que ces propos n’engagent que lui. A notre connaissance, Tepco a annoncé une explosion au niveau de la piscine torique en mars 2011, puis s’est rétracté 7 mois plus tard. Quant à la fusion du cœur du n°2, celle-ci a également été reconnue par l’opérateur. Si effectivement il n’y a eu ni fusion, ni explosion pour le n°2, alors il faudrait en conclure que l’enceinte de confinement a été ouverte par le tremblement de terre. Mais comme on ne peut rien savoir pour l’instant, il est tout à fait normal que les plus grandes craintes de cet ouvrier se portent sur le n°2 car du coup Tepco et ses employés subissent les caprices du monstre plus qu’ils ne maîtrisent la situation.

 

Shroud du réacteur n°3 de Fukushima Daiichi lors de son remplacement à la fin des années 90 (source Toshiba)

Shroud du réacteur n°3 de Fukushima Daiichi lors de son remplacement à la fin des années 90 (source Toshiba)

 

L’histoire incroyable d’un travailleur de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi (suite)

 

par Mako Oshidori

 

 

Extrait de l’article #57 de “Datsutte miru?” paru dans Magazine 9

Traduction anglaise : Naoko Miyajima (sur le site Daily Noborder)

Traduction française : Odile Girard (du blog Fukushima-is-still-news)

 

 

Lien vers la première partie

 

 

Le problème du réacteur n°4 n’est pas seulement sa piscine !

 

T : Pour ce qui est de la gestion de l’accident, TEPCO a tendance à dissimuler les problèmes dont on entend parler. Aucun plan à long terme n’est mis en place pour le démantèlement de la centrale ; ce qui se fait, c’est plutôt un plan confus qui ne sert qu’à embobiner le public. Tout ce qui n’est pas sous les feux de l’actualité est simplement laissé de côté.

 

On parle de la piscine de combustible usagé de la piscine n°4, n’est-ce pas ? Des stratégies et des plans ont rapidement été mis en place pour faire face à ce problème, mais je pense que la piscine de combustible usagé n’est pas le seul problème qui menace le réacteur n°4.

 

De l’autre côté du puits du réacteur, en face de la piscine de combustible usagé, il y a une piscine de stockage de matériel (DSP). Ce DSP n’est pas utilisé quand le réacteur est en opération. Mais quand le séisme a frappé, le réacteur n°4 était en phase d’inspection périodique. Juste avant le séisme, quand l’enveloppe du cœur (shroud) a été retirée du puits du réacteur, il a été coupé sous l’eau et mis dans le DSP. Le DSP du réacteur n°4 contient donc un grand nombre de fragments du shroud hautement radioactifs.

 

[Un « shroud » est une plaque d’acier cylindrique fixée à l’intérieur de la cuve du réacteur. Il entoure les assemblages de combustible nucléaire et les barres de contrôle. Il sert également de partition pour sécuriser le flux d’eau de refroidissement dans un réacteur. Il peut atteindre 7 mètres de haut, 4,5 mètres de large et peser 35 tonnes. Etant donné que ce shroud est à l’intérieur du réacteur quand les barres de combustible atteignent le niveau de criticité, il contient inévitablement une forte dose de radiation. C’est le shroud qui se trouve dans le DSP qui est en face de la piscine de combustible irradié du réacteur 4.]


T : Le DSP est plein d’eau et comme vous le savez, il contient l’enveloppe et tout un tas d’équipements. La résistance sismique du DSP était estimée à un an. Maintenant que le bâtiment du réacteur a été affaibli par l’explosion, je me demande avec inquiétude ce qu’il va advenir du DSP.

 

Quand il a été question de retirer les barres de combustible irradié de la piscine, il a été suggéré que les matériaux contenus dans le DSP soient également enlevés, mais la suggestion a été rejetée, parce que  « nous n’avons pas le budget nécessaire pour ça ; ce qui inquiète le public actuellement,  c’est la piscine de combustible usagé. » 

 

–Oh non ! Je me demande combien de temps le DSP va être capable de tenir…

 

T : La couverture du réacteur n°1 a  été terminée, mais là encore, cela s’est passé de façon typique. Le couvercle n’est pas démontable. En fin de compte, les opérations de démantèlement vont se faire à l’intérieur du bâtiment du réacteur et je me demande comment la couverture pourra être retirée… Je pense que cela va demander un énorme travail. La couverture a été mise en place comme mesure d’urgence pour « réduire les émissions de substances radioactives dans l’atmosphère et donc calmer les inquiétudes du public à propos des rayonnements. »

 

Plus j’entends ce qui se passe, plus je suis déçu. J’ai commencé à comprendre pourquoi la fuite d’eau salée d’une citerne de stockage souterraine n’est qu’un incident assez mineur.

 

        -  Et si la situation du réacteur n°2 empire ?

 

T : Oui le problème de la citerne de stockage souterraine est vraiment assez peu important, parce que la source de tous les problèmes n’est ni la pollution radioactive, ni le système de refroidissement, mais les bâtiments des réacteurs et les réacteurs eux-mêmes. Comment les réacteurs 1, 2, 3 et 4 vont-ils être démolis et comment va-t-on pouvoir s’en débarrasser ? À présent, le fait est que personne ne peut pénétrer à l’intérieur. Par comparaison, les ouvriers qui travaillent sur le site ont le sentiment que les problèmes externes aux bâtiments, comme le tableau de distribution recouvert de métal ou la citerne de stockage souterraine sont plutôt anodins, même s’ils constituent aussi de sérieux problèmes.

 

– Dans ce cas, quel est le problème le plus grave ?

 

 T : C’est sans aucun doute le réacteur n°2.

 

Le professeur à l’Université de Tokyo : C’est bien ce que je pensais ! Même pour les chercheurs, la situation du réacteur n°2 dépasse tout ce qu’on peut imaginer.

 

T : Pour ce qui est du réacteur n°2, personne ne sait exactement ce qui s’y passe ou ce qui s’est passé juste après le séisme. On a pu simuler jusqu’à un certain point l’explosion des réacteurs 1 et 3. À partir de certains paramètres, on pouvait prédire la réaction initiale et ce qui allait suivre.

 

Mais nous n’avons aucune idée de la situation du réacteur n°2. Pourquoi est-ce qu’il a eu de tels rejets de substances radioactives alors qu’il n’y avait pas eu explosion ? Que se passe t-il avec les barres de combustible ? Certains paramètres indiquent qu’il n’y a pas eu fusion des barres de combustible.

 

Le professeur à l’Université de Tokyo : Je suis d’accord ; il semble que le combustible n’ait pas traversé la cuve du réacteur.

 

T : Mais dans ce cas, pourquoi y a t-il eu de tels rejets de substances radioactives à l’extérieur du bâtiment ? Personne n’a de réponse !

 

 [Les quantités de substances radioactives émises par le réacteur n°2 sont largement plus élevées que celles provenant des réacteurs 1 et 3 !]

 

T : La condition dans laquelle se trouvait le réacteur n°2 juste après le séisme ne peut pas être estimée. Dans le même temps, les taux de radioactivité dans le bâtiment du réacteur n°2 sont remarquablement élevés.

 

Je vais donner un autre exemple extrême. Admettons que la situation empire au point qu’il devienne impossible d’arroser les réacteurs avec de l’eau pour les refroidir. Pour ce qui est des réacteurs 1, 3 et 4,  un commando spécialisé et prêt à s’exposer aux risques des rayonnements peut toujours entrer dans les bâtiments et accomplir le travail nécessaire.

 

Mais dans le cas du réacteur n°2, le taux de radioactivité est tellement élevé dans la plupart des bâtiments que même un commando bien préparé risquerait fort de mourir avant de pouvoir mener à bien sa mission.

 

   – Je n’ai jamais imaginé que la situation puisse être aussi grave.

 

T : Maintenant vous comprenez bien pourquoi je ne peux pas m’empêcher de penser que des travaux à l’extérieur des bâtiments, que ce soit le tableau de distribution ou la citerne de stockage souterraine, sont plutôt mineurs. On ne peut pas éviter d’être exposé aux rayonnements, mais au moins on peut intervenir dans ces endroits.

 

********************

 

ADDENDUM

 

Le niveau 7 dans cette catastrophe nucléaire est toujours d’actualité. La gestion actuelle de l’accident a peu de chance d’apporter des solutions. Si TEPCO ne renonce pas rapidement à avoir la mainmise sur la centrale de Fukushima Daiichi, le Japon risque de se trouver à nouveau dans une situation extrêmement critique. C’est le message que je voudrais que vous fassiez circuler. Ce sont les paroles du travailleur interviewé.

 

J’ai transmis ce message à “Iwaki no Shoki Hibaku wo Tsuikyu Suru Mama no Kai” (Association des mères pour le suivi de l’exposition aux radiations pour les enfants en bas âge).

 

Les mères : «  Comme on s’y attendait, l’annonce de l’arrêt à froid des réacteurs était prématurée. Il n’existe aucun plan spécifique pour évacuer rapidement les enfants si une autre catastrophe  frappe la centrale de Fuksuhima Daiichi.

Le rôle d’Iwaki est de soutenir les efforts de rétablissement après l’accident nucléaire. Mais s’il arrive quelque chose, nous exigeons que les enfants soient évacués immédiatement.

 

Tant que l’accident de la centrale reste classé au niveau 7, les membres d’Iwaki doivent faire très attention et envisager plusieurs solutions. La sécurité des ouvriers, l’évacuation des enfants et la sécurité du Japon sont pour nous des problèmes d’égale importance. »

 

********************

 

Post-Addendum

 

L’eau, de plus en plus contaminée, sera éventuellement déversée dans l’océan, après avoir été nettoyée autant que possible des substances radioactives qu’elle contient par le Système ALPS, un système de nettoyage multi-nucléides. 

 

À la fin de 2011, j’ai reçu un coup de téléphone d’un autre ouvrier du site annonçant : « Le système ALPS a commencé à fonctionner ! J’ai entendu dire que l’eau contaminée serait déchargée dans l’océan une fois que les substances radioactives auront été filtrées autant que faire se peut grâce au système ALPS. »

 

J’ai peu après posé une  question à ce sujet au cours d’une conférence de presse conjointe, mais M. Matsumoto, porte-parle de TEPCO, m’a répondu « Il n’existe aucun plan de ce genre. » J’ai eu l’impression que TEPCO n’avait tout simplement pas le courage de dire qu’ils étaient sur le point de déverser l’eau nettoyée avec le système ALPS dans la mer. Depuis on ne parle plus de la question d’une opération de test et le temps passe.

 

T: En fait le système n’a été mis en opération que partiellement puis abandonné pendant toute une année. Je pense que c’est parce que l’utilisation éventuelle en pratique du système ALPS a suscité de grandes craintes. On a certainement craint que le système ne déraille.

 

Quoi qu’il en soit, le système de nettoyage multi-nucléides n’est même pas en mesure de filtrer le tritium !!

 

Tout ceci est l’histoire racontée par un des ouvriers de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Son message : les conséquences de l’accident de la centrale sont loin d’être résolues et on peut s’attendre à ce que la situation aille en empirant. Il vous invite à anticiper et à faire tous les efforts possibles pour changer tout le pays et la société. 

 

[Extraits de “Datsutte miru?” dans Magazine 9.]

 

 

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Publié par Pierre Fetet - dans Au Japon
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commentaires

babelouest 14/08/2013 05:39

Pour résumer, si solution il y a, elle est politique. Or aujourd'hui, la politique est dominée par la finance qui pense profit avant sécurité d'investissement, et sécurité d'investissement avant sécurité des personnes, et sécurité des personnes avant avenir de la planète.

Comment réussir à faire changer ces priorités ? Ce qui se passe dans le moindre recoin de la centrale concerne chacun dans le monde, y compris ceux qui ne sont au courant de rien. Quelle vague de grande protestation réussira-t-elle à faire plier ce $¥$T€M€ aberrant qui pense à l'envers ? Bien entendu ce n'est pas une société privée qui peut régler cela. Au point où nous en sommes, ce n'est même pas un seul pays. Il suffit de se rappeler que la minuscule centrale de Brennilis, qui n'a pas eu d'accident, peine à se faire démonter alors qu'elle est à l'arrêt depuis 18 ans.

La pression du public doit donc être mondiale : or le plus souvent celui-ci n'est pas informé, donc ne peut pas réagir. En quelque sorte, la marmite bout, et ceux qui sont assis sur le couvercle ignorent qu'il va bientôt sauter.

Le plus cynique de la situation est bien que la plupart de ceux qui savent s'en fichent, parce que leur priorité est le Profit immédiat. Dans ces conditions, ils vont tout faire pour qu'un maximum de gens ne sachent pas, ou pensent à autre chose.

Dans ce cas, comment être un lanceur d'alerte EFFICACE ?

Trifou 13/08/2013 16:02

Bonjour à tous et chacun,

Le Shroud est réalisé en inox 316L donc un alliage de Fer, Chrome, Nickel et Molybdène ; les isotopes stables ce ces éléments s'activeront donc en Fe-55 (Fe-54 stable +1 Neutron) et 59, Cr-51, Ni-63 et Ma-56, quasiment tous émetteurs Bêta et Gamma.

http://www.toshiba.co.jp/nuclearenergy/english/maintenance/replace/shroud02.htm

http://www.aubertduval.fr/produits/tableau-des-nuances/aciers-inoxydables/metallurgie/aciers-inoxydables-austenitiques.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Activation_neutronique

http://www.irpa.net/irpa1/cdrom/VOL.1/R1_34.PDF

http://gen4.fr/post/2013/03/fukushima-produit-activation-ag-110m-ibaraki.html

Le blindage (difficile de traduire "Shroud") est donc d'autant plus irradiant (les désintégrations bêta entraînant souvent une désexcitation Gamma) qu'il me semble que la DSP (la piscine d'équipement) a souffert de la même manière que la SFP (la piscine de désactivation de combustible) puisque l'unité n°. 4 était en position "maintenance" lors de l'accident.

Il me semble me rappeler que l'opération de remplacement du Shroud avait été effectuée récemment sur l'unité n°. 4 donc ce dernier n'est peut-être pas si "activé" que la cuve réacteur qui elle, ne peut être remplacée.

L'unité n°. 4 de FD est pour moi la plus intrigante avec l'unité n°. 2, Tepco a longtemps rôdé autour de la SFP et n'a jamais réellement communiqué les résultats de l'opération de prélèvement des deux assemblages de combustible neufs effectuée en juillet 2012.

http://gen4.fr/post/2012/07/pourquoi-tepco-voulait-recuperer-rapidement-quelques-assemblages-neufs-de-la-piscine-n-4.html

Merci Pierre pour ce travail de suivi :)
Trifou

Pierre Fetet 13/08/2013 23:43

Merci Trifou pour ces précisions !
Je crois avoir lu quelque part (je dois retrouver où !) que le shroud du n°4 allait être changé. Je pense que c'est la raison pour laquelle l'ouvrier dit que le shroud a été "coupé" en morceaux. Il était en cours de démantèlement. Sinon, ils l'auraient simplement "démonté" non ?

Roland 13/08/2013 07:48

La situation incontrôlée et incontrôlable est confirmée par ce témoignage, qui renforce nos doléances;nos revendications : transfert de la gouvernance des suites de la catastrophe nucléaire, ; coopération internationale des atomistes, des naturalistes, des médecins, pour dominer les suites, qui se développent peu à peu, de la tragédie ; accompagnement des liquidateurs et des personnes contaminées. Je souhaite que la révolution des hortensias se développe, que les pressions des opinions japonaise et internationale imposent au cabinet Abe les pas indispensables.

cyrille 13/08/2013 01:01

Beaucoup de tristesse, que de souffrances. Que pouvons nous faire pour les aider?

cyrille 13/08/2013 00:33

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