20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 10:52

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 10 décembre 2013.

Traduit de l'espéranto par Ginette Martin

avec les conseils de Paul Signoret

 

Conversation de deux travailleurs de la centrale

 

M. Happy et M. Sunny travaillent dans la centrale nucléaire n°1 de Fukushima. Ils écrivent régulièrement dans leur twitter depuis le début de l'accident nucléaire. 88 000 personnes ont suivi Happy et 23 000 ont suivi Sunny. Il y a peu de temps, Happy a publié le livre "Journal du travail de réparation dans la centrale nucléaire n°1 de Fukushima."
Leur conversation se trouvait dans l'édition du dimanche du journal Akahata (le 1er décembre 2013). J'ai traduit l'article.

En une heure de travail, des ouvriers peuvent dépasser la limite du maximum annuel d’irradiation

Conversation de deux travailleurs de la centrale de Fukushima Daiichi

Question : Où étiez-vous lorsque l'accident nucléaire a eu lieu ?

 

Happy : À ce moment-là, j’étais dans l'enceinte d'un réacteur. Alors que je travaillais dans le réacteur n°3, j'ai senti une énorme poussée telle que je n’en avais jamais ressentie de semblable auparavant. On a entendu un grand fracas causé par la chute de débris au plafond. J'ai pensé que j'allais bientôt mourir ....

Sunny : Moi aussi, j'étais dans la centrale nucléaire n°1. Les voies étaient fissurées et les murs des bâtiments endommagés. De gros morceaux de béton de couleur bleue ont été propulsés un peu partout. Nous avions peur d'eux, car cette couleur est celle des détritus hautement radioactifs.

Question : J'ai entendu dire que la radioactivité est encore forte et qu'il est difficile de travailler là-bas.

 

Happy : Dans le réacteur n°4, ils ont commencé à extraire des combustibles nucléaires usés, mais pour trois autres réacteurs, ils n'ont pas de plan. On ne sait pas dans quel état sont ces produits nucléaires qui ont fondu.
Sunny : C’est surtout devant le réacteur n°3 que la radioactivité est intense, car à l'intérieur s’est produite une fusion de combustible MOX, un mélange de plutonium et d'uranium. Immédiatement après l'accident des travailleurs ont été exposés à 70 millisieverts de radioactivité pendant 3 jours.

Happy : À chaque entrée dans le réacteur n°3, un ouvrier s’expose à 1,5 millisievert de radioactivité. La limite supérieure d’exposition pour le commun des mortels étant de 1 millisievert par an, il dépasse donc cette limite au bout de trente minutes ou une heure de travail. Nous portons un masque et des vêtements de protection recouvrant entièrement le visage et le corps, de sorte que nous avons très chaud. En été, nous ne pouvons pas travailler plus d'une heure.

Sunny : Quand il pleut, des gouttelettes giclent du toit du réacteur et polluent notre corps. Certains endroits sont particulièrement pollués. Autour des tubes de ventilation, il y a tant de radioactivité que les gens pourraient y mourir. Ces tubes sont endommagés par le tremblement de terre, mais leur trop forte radioactivité interdit que l’on s’en approche.

 

Nos propositions sont rejetées par TEPCO ou sont remises à plus tard.

 

Question : Quelles sont les causes de divers problèmes rencontrés tels que panne d'électricité et fuite d'eau contaminée ?

 

Happy : Dans les centrales nucléaires n°1 de nombreuses installations sont provisoires. Vous vous souvenez de la panne d'électricité de 30 heures causée par les rats. Les bornes de connexion auraient dû être recouvertes, or celle-ci était nue. Sur le site vivent de gros rats et des serpents.

Sunny : Nous proposons que les conduites d'eau, à travers lesquelles s'écoule l'eau contaminée, soient en métal, mais TEPCO tarde à le faire, disant qu'il n'y a pas d'argent pour cela. Ces tuyaux ont été installés immédiatement après l'accident, donc si enchevêtrés qu'on ne sait pas à quoi ils sont reliés. Si une fuite se produit la nuit, on ne peut pas en connaître la cause.

Happy : Même de jour, on ne peut pas. Nous savons tous que les installations provisoires sont dangereuses, alors nous proposons à TEPCO une amélioration, mais TEPCO comprime le budget, même pour ces installations temporaires. On n’examine pas les choses d’assez près, donc tout se délabrera et il pourra s’ensuivre des accidents irréparables. Si la compagnie TEPCO a l'intention d'utiliser ces installations et ces dispositifs pendant plus de 10 ans, elle doit construire non pas du temporaire, mais du durable.

Sunny : TEPCO fait accélérer le travail, donc la qualité diminue. Lorsque nous avons construit ALPS (un appareil capable d’extraire toutes les substances radioactives sauf une) (1), le travail a été mortel. TEPCO et le gouvernement nous font nous hâter, donc nous avons accumulé les heures supplémentaires. C’est dans un tel contexte que s’est produit un très simple ratage, à savoir l'oubli d'un tapis en caoutchouc dans le système.

Happy : Depuis le début, TEPCO pensait que, si ALPS commençait à fonctionner, il n'aurait pas besoin de réservoirs pour l'eau contaminée, de sorte qu'il n'était pas prêt à continuer de construire des réservoirs. Mais le fonctionnement de ALPS n’a pas été conforme au plan, donc TEPCO a dû construire beaucoup de réservoirs en peu de temps, ce qui a rendu le travail de construction terriblement hâtif.

 

Le manque de travailleurs expérimentés a pour conséquence le manque de formation des nouveaux.

 

Question : J'ai entendu dire qu'on manque de main-d’œuvre à la centrale.

 

Sunny : Il est interdit de travailler isolément dans la centrale, mais un jour l'un des employés de TEPCO transportait seul de l'eau polluée et il a provoqué un accident.

Happy : Il manque surtout des travailleurs expérimentés, qui puissent guider un groupe. C'est le problème le plus grave, je pense. Bien sûr, auparavant il y avait aussi des nouveaux qui travaillaient, mais ils étaient guidés par des travailleurs expérimentés. Maintenant un chef de groupe a la responsabilité de 10 hommes, alors qu'il ne devrait s’occuper au plus que de cinq. Il doit leur montrer sur place (sur le lieu même du travail) et directement ce qu'ils doivent faire, or maintenant il fait cela seulement sur le papier, ce qui entraîne des bêtises chez les nouveaux.

Sunny : C’est la loi qui définit la quantité maximum d’irradiation à laquelle peut être exposé un travailleur. Les travailleurs expérimentés sont plus exposés, donc déjà un grand nombre d'entre eux ne peut plus travailler à la centrale.

Happy : Je ne pourrai plus continuer à travailler dans la 4ème ou 5ème année qui suivra mon embauche. De nombreuses entreprises ont décidé de leur propre chef de porter la limite d'exposition à 20 millisieverts. Lorsqu'un travailleur dépasse cette limite pendant le premier mois de son engagement, il ne peut plus travailler pendant les onze mois suivants. Voilà pourquoi les travailleurs expérimentés vont à une autre centrale plus sûre, ou bien ils se font embaucher pour le nettoiement de la ville. Nous pensons tous que le travail de réparation des réacteurs est important, mais nous tous devons gagner notre vie. Si de nombreux réacteurs sont remis en marche dans tout le Japon, on manquera de travailleurs à Fukushima, en particulier de travailleurs expérimentés.

Sunny : Si je dépasse la limite d’irradiation et suis licencié, personne n’assurera mon existence. Si je tombe malade en raison de l'irradiation au bout de quelques années, ni TEPCO, ni le gouvernement ne me verseront une indemnité.

Happy : Bien sûr, tu as raison. Ce qui compte le plus pour nous, c’est le travail et la santé. Les erreurs humaines sont fréquentes. La raison en est le manque de travailleurs expérimentés. Ce qui est en cause, ce n’est pas la qualité des ouvriers, mais la qualité de la gestion.

 

Salaire supplémentaire : certains reçoivent seulement 0,8 euros

 

Question : Le fait que le salaire journalier et le salaire supplémentaire pour travail dangereux sont trop bas ne pose-t-il pas un problème ?

 

Sunny : Ces salaires varient selon les entreprises. J'ai entendu dire que certaines paient seulement 100 yens (€ 0,8) ou 500 yens (4 euros) par mois pour un travail dangereux (2). TEPCO a publié, qu'il paiera de 10000 à 20000 yens, mais les sociétés sous-traitantes ne suivent pas pour l'instant.

Happy : Les gens qui travaillent dans des firmes situées au quatrième échelon de sous-traitance gagnent en moyenne 10.000 yens (€ 78) par jour. Après que le premier ministre Noda a déclaré la fin de l'accident en décembre 2011, TEPCO a baissé les salaires, prétextant que le travail n'était plus urgent.

Sunny : Les tâches sont sous-traitées d’abord par TEPCO à des firmes plus petites, qui à leur tour les sous-traitent à de plus petites, qui à leur tour, etc… ce qui fait que la somme payée par TEPCO pour les travaux dangereux ne va pas totalement aux travailleurs. Si le gouvernement veut améliorer les conditions de travail, il doit obliger TEPCO à payer directement les travailleurs.

Happy : Oui, oui, tu as raison. Celles qui recrutent des travailleurs, ce sont celles d'en bas, les très petites entreprises avec quelques employés. Le travail de réparation n'ira pas bien, si ces petites boîtes ne sont pas en bonne santé.

 

Question : Le gouvernement dit qu'il fera lui même les réparations, sans dépendre entièrement de TEPCO.

 

Happy : À présent, il y a tellement de commandants qu’on ne saurait en retenir le nombre : le Ministère de l'économie et de l'industrie, l'Autorité de régulation nucléaire et ainsi de suite. Combien de séances qui se déroulent à propos de l'eau contaminée? Qui est responsable? J’appelle ça, pour rire, un monstre à plusieurs têtes.

Sunny : L'accident n'a pas eu lieu dans les sessions, mais à Fukushima!

Happy : J’ai commencé à bavarder sur twitter afin que les gens soient informés de ce qui se passe à la centrale. L'accident de Fukushima n'est pas terminé. Par conséquent, le gouvernement n'aurait pas dû parler de remise en route de réacteurs.
Sunny : J'ai commencé à travailler ici après l'accident pour sauver mon lieu de vie, Fukushima. Ici aussi c'est toujours le chaos. Dans cette situation, je ne comprends pas pourquoi le gouvernement veut exporter des réacteurs nucléaires à l'étranger.

Happy et Sunny : A la télévision apparaissent rarement des nouvelles de Fukushima, et nous sommes souvent anxieux, parce que les gens ont déjà oublié l'accident. Souvenez-vous qu'il y a des travailleurs qui s’emploient de tout leur cœur à éviter un autre accident, une autre erreur.

_____________

 

[NDE]

(1) En fait, le système ALPS ne traite qu’une soixantaine de radionucléides sur une centaine. Pour en savoir plus, se reporter à cet article : http://gen4.fr/post/2013/03/fukushima-alps-62-sur-100.html?2013/03/fukushima-alps-62-sur-100.html

 

(2) Cette info, traduction fidèle du journal, est surprenante.

 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 08:00
Le deuxième événement

Après Les Maîtres ne vinrent plus, Ludovic Klein propose ici une courte nouvelle fantastique, onirique, et effrayante, sur ce qui continue à vivre en secret après la catastrophe.

Nouvelle également parue en juin 2013 dans l'anthologie de nouvelles Sales bêtes, aux Editions des Artistes Fous.

Illustration par Cham

Le deuxième événement

 

Ludovic Klein

 

 

Tu étais en train de vaquer à tes occupations familières, quand le premier événement eut lieu.

 

Un matin ensoleillé, caresse de chaleur sur le pelage. Nonchalance du pas dans les rues odorantes. Le monde est senteur, et toi, Shiro, le petit chat blanc, tu vis par cela. Toujours le vent change, et toujours de nouvelles sensations viennent te chatouiller le museau. Toutes directions possibles. Queue balancier, yeux mobiles ; toucher l’inconnu du nez, de la patte. Fuir, mordre si nécessaire. Nourriture, partenaire sexuel, combat, jeux et repos. La suite le jour d’après.

Mais il y a cette lueur qui envahit le ciel. Et cette chaleur insupportable qui balaie les rues, racornit les maisons, pétrifie les gens ; l’asphalte devient brûlant. Il y a quelque chose qui explose devant toi, une grande explosion lente et assourdissante, qui a pris la place des nuages, du soleil. Tout tremble. Et en cet instant, sans que tu comprennes, la langue de flammes est sur toi.

 

Tu brûles, tu es emporté dans ce feu primordial, celui issu de la désagrégation des atomes, matière, force pure. Ton poil se racornit, tu es changé en un instant en petite boule qui se consume, se consume. Tu t’effondres en cendres, comme les autres. Mais le souffle a été le plus fort : derrière toi, sur le mur, il y a une silhouette, ton ombre, soigneusement décalquée. La queue dressée, la gueule ouverte en signe d’hostilité. Tout a été reporté sur le mur. Le brasier t’a tiré le portrait, grand flash, vacillement de l’univers, transgression.

 

La ville est détruite.

 

Mais les électrons vibrent encore. La silhouette noircie se détache, tombe à terre. Un rayon de soleil la disperse, comme du vent sur un pissenlit.

La ville reste dans le noir. Obscurité qui dure, grande plaine vide, émaciée, sous la nuit ; les cris des survivants. « À boire, à boire ». Les visages ont fondu. Les corps sont couverts de plaques noires, impossibles à gratter même au couteau. La cité a été aplatie, réduite à l’état de crêpe ; sur le fleuve flottent des cadavres. On erre, vidé, récuré à la soude, les pas comme des aiguilles. Douleur égale au ciel, écrasement.

 

Petit à petit... Combien de temps ça prend ? Des mois, des années. La ville se reconstruit. On a enterré, on a pleuré, on a été endeuillé. Mais il y a d’autres nécessités sur cette terre triste. Survivre, se remettre debout, réapprendre. Ne pas lâcher. Et puis la lumière revient : la nuit se peuple. Les échoppes de nouilles sont les premières. Petits groupes électrogènes. Le soir, le cuisinier voit dans la lueur de sa lampe à arc affluer tous les chats du quartier. Parmi eux, un fauve comme il n’en a jamais vu : une pelure vibrante, en mouvement, chaque poil indépendant, comme mû par l’électricité statique. Il semble continuer de brûler intérieurement. Il a la même expression crispée. Il ne mange pas les restes donnés généreusement par le cuistot fourbu.

Puis l’éclairage revient. On souffle : on n’est plus tout seuls sous la voûte des étoiles. La grande ville se repeuple, allons, ce n’était qu’une épreuve, on se serre les coudes, et on travaille à reconstruire. Les voitures, les trams, les néons, ça recommence à grésiller. Avec acharnement, pied de nez, on peut le faire.

Mais dans les recoins mal éclairés, il y a ce contour de chat qui s’épaissit de nuit en nuit. Certains l’ont déjà vu : un chat, un chat, ici, vous n’avez pas vu ? On s’interroge, il a été aperçu, juste un frisson, fatigue peut-être ?

Mais ce n’est pas comme au début, il ne se laisse pas approcher. Il s’est fait timide.

Et pourtant, il revient sans cesse se dorer à la lumière des lampadaires. Présence discrète et toutefois indispensable. Ouvrant leur porte, les habitants lui laissent une tranche de lard, un reste de poisson. Mais il n’y touche pas. Il se contente de sauter de mur en mur, il les traverse, drôle de petit être en fil de fer bariolé, néon tordu, passager de la brique, du papier, du bois, du béton : toutes les surfaces sont poreuses pour ce félin désincarné. Il devient légende, plaisante légende, lorsque les marchands matérialistes de toutes sortes ont envahi l’espace.

Ça s’agrandit. Des résidences succèdent aux résidences. Comme les séismes sont nombreux, on construit ; puis on rase, et on reconstruit. Papier mâché contre le remous de la terre. Mais ça brille de plus en plus : enseignes, pancartes, avertissements, achetez, STOP, feux, traversez, cigarettes, MANGEZ, distorsion, festival de couleurs, le chat se régale, les orchidées de lumière trouent la nuit, répliques modestes et maîtrisées de la fleur atomique qui a tout ravagé, il y a de cela des années. Mais le spectre reconnaît, de manière confuse et sensible, la même vibration, la même force dans les lumières de la ville. La déperdition permanente d’atomes comme foudre et sang urbain, irriguant de ses veines toute l’activité humaine.

Le temps a passé. Le chat devient de plus en plus brillant : il s’est nourri des paillettes, des halos, des fanaux. Quand la nuit tombe, du corps bulbeux et inerte des lampadaires, sortent des chrysalides de lumière, et le chat insaisissable vient s’y attarder, s’y réchauffer. Il est diffusé dans toute la ville maintenant, on jurerait l’avoir vu partout, il est devenu un organe, ou alors la partie pour le tout, une énigme, tapie dans les ténèbres, devenant un continent de fibres la nuit. Ça palpite, ça danse, dans son cœur immatériel.

 

Et puis, un beau jour, tant d’années plus tard, la terre tremble, une usine explose au nord, tout le courant est coupé. D’un seul coup, la ville se retrouve dans l’obscurité la plus complète. Les plus vieux des enfants de vieux se souviennent de quelque chose : il y eut un instant tel, dans l’histoire de la cité. Mais tout le monde a déjà oublié la grande plaine réduite à néant par le feu nucléaire, les anatomies constellées de chéloïdes, l’énorme brûlure, déferlante de suie et d’horreur qui avait avalé la ville d’un seul coup, il y a de cela des décennies, presque un siècle, on plisse les yeux en tâchant de se rappeler.

 

Mais ce que l’on voit, c’est au milieu de la ville, comme une bouche de flammes en mouvement, un chat, gigantesque, chaque poil est une mèche de canon, son cœur est un creuset de combustion, ses yeux sont les opales de la nuit, il respire, et à chaque inspiration, le temps semble défaillir. Il a grandi, il a aspiré toute la chaleur électrique. Car lui n’a pas oublié ; et vous, vous vous retrouvez coi, devant l’effondrement programmé, ô combien programmé, la date butoir contre laquelle est venue comme prévu se briser la vague de tous vos efforts et plaisirs :


Et ouvrant une gueule de lave comme un four, d’un coup de mâchoire, il les engloutit tous.  

 

 

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Publié par Ludovic Klein - dans Fictions sur Fukushima
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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 13:38

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 9 décembre 2013.

Traduit de l'espéranto par Paul Signoret

 

 

Dangereuse est la « Loi pour la protection de secrets spécifiques »

 

Le 6 décembre une « Loi pour la protection de secrets spécifiques » a été approuvée par le parti au pouvoir, le Parti Libéral Démocratique (LDP) et par le parti allié Koomeï. Cette loi autorise désormais les ministres à définir des « choses à ne pas divulguer », dans quatre domaines – la défense, la diplomatie, le terrorisme et l’espionnage – en tant que « secrets spécifiques ».

 

La presque totalité des médias, journalistes, chercheurs, avocats, écrivains, organisations pacifistes et féministes, ainsi que plus de la moitié des gens ayant répondu à une enquête, ont exprimé une opinion défavorable à cette loi, car on ne sait pas, de façon claire, ce que recouvre le mot "secret" et que même la liste de ces secrets restera un secret. Tous craignent que le gouvernement, et donc la police, n’aient le pouvoir d’entraver à leur guise le libre exercice de l’action des citoyens, et que, à la faveur de cette loi, ne s’instaure à nouveau une société sans liberté et qu’enfin n’éclate une guerre, comme cela s’était produit avec le deuxième conflit mondial.

 

Pourtant, le secrétaire général de LDP, Ishiba, a écrit dans son twitter, que les démonstrations bruyantes, organisées tous les jours autour du Parlement, ressemblent à une action terroriste. Ce qui montre clairement que même des manifestations pacifiques pourront désormais être interdites, et leurs participants arrêtés.

 

Ayant ses raisons, le gouvernement a insisté pour que soit approuvée cette loi. Le premier ministre Abe, entend faire du Japon “un pays ordinaire, qui a le droit de faire la guerre et qui de fait peut la faire, sur ordre des USA”. Cet homme est très dangereux, mais en décembre dernier le peuple japonais, trop désillusionné par le précédent gouvernement de Parti Démocratique, a voté pour le LPD, et donc pour cet homme.

Manifestation contre la Loi pour la protection des secrets

Manifestation contre la Loi pour la protection des secrets

Cette loi a trait également aux affaires nucléaires. Elle permettra au gouvernement de déclarer certaines informations relatives au nucléaire comme étant secrets spécifiques, car il importe de protéger les centrales contre les terroristes et les espions et parce que le nucléaire a un rapport étroit avec la diplomatie et la défense du Japon. À présent déjà, le gouvernement et TEPCO tentent de dissimuler le plus possible de choses au public, et donc, si cette loi s’applique, nous cesserons d’être informés. Il leur sera possible de passer sous silence un accident grave suivi d’effluences d’eau polluée, et ainsi laissés dans l’ignorance nous pourrons alors être exposés à des radiations nucléaires au risque de notre vie.

 

Le nucléaire ne doit pas relever du secret

 

Le 11 novembre 2013, dans le journal Fukushima-Minpoo a paru un article concernant M. Naka Yukiteru, un ingénieur de 72 ans, qui depuis quarante ans s’occupe de centrales nucléaires. En voici la traduction :

 

Sa compagnie compte quarante employés, dont quatre travaillaient à la centrale nucléaire n°1 de Fukushima au moment de l’accident.

Le gouvernement dit qu’appartiendront aux “secrets spécifiques” les plans de surveillance des centrales, mais non le plan de construction des réacteurs, ni les informations relatives aux accidents. Toutefois beaucoup craignent qu’à l’avenir un nombre de renseignements de plus en plus grand ne relève du secret spécifique.

M. Naka confie : « Avant l’accident nucléaire de Fukushima, émettre un doute sur la sécurité des centrales relevait du tabou, si bien que sont nés, d’une part le mythe concernant la sécurité et d’autre part l’habitude de dissimuler accidents et problèmes, et au bout du compte la catastrophe est arrivée. ».

 

Au cours des travaux, les employés voient les accidents et ont connaissance des problèmes. « Si la loi définit ce qui touche au nucléaire comme secret, les ingénieurs et les ouvriers auront peur, si bien qu’ils ne pourront pas dire la vérité des choses, ce qui par voie de conséquence portera atteinte à la sécurité. Or les gens ont le droit d’avoir, sur tout ce qui touche au nucléaire, des informations fiables, car celles-ci concernent directement la vie. ».

 

Selon la loi, si des fonctionnaires publics et des membres des compagnies concernées révèlent un secret, ils seront condamnés à une peine maximale de dix ans de travail obligatoire. Or à l’heure actuelle, dans la centrale n°1, beaucoup de gens s’emploient de tout leur cœur à la réparation du site. « Il y a, parmi eux, de nombreux jeunes gens de Fukushima même, qui se sont donné pour mission de reconstruire leur ville. Je redoute qu’ils ne perdent cette forte motivation, si à l’avenir on les suspecte de vouloir « révéler des secrets ».

 

Dans sa compagnie, des employés de plus en plus nombreux ont déjà dépassé la limite de la norme d’exposition aux radiations et travaillent donc dans un autre secteur. « Déjà, dans la centrale, la main d’œuvre manque et par suite le niveau technique s’est abaissé. Or avoir des travailleurs est le problème majeur de l’industrie nucléaire. Si la loi nous ligote, le recrutement deviendra encore plus difficile. ».

 

Et il ajoute que le moyen de lutte le plus efficace contre les terroristes est de renforcer les clôtures, d’installer des caméras de vidéosurveillance, des détecteurs de métaux, etc « Cette loi peut avoir une incidence sur le plan de démantèlement de la centrale n°1 et aussi sur la remise en marche de réacteurs. Aussi devons-nous en poursuivre la discussion. ».

 

Hélas, en dépit des craintes et du souhait de M. Naka, la loi a été approuvée sans une discussion approfondie. Le 6 décembre 2013 est peut-être le jour où le Japon s’est mis en marche vers sa perte, en ce qui concerne la démocratie et la sécurité des centrales nucléaires.

 

Suppression de la « Suppression des centrales nucléaires »

 

Le même jour, le 6 décembre 2013, le Ministère de l’Économie et de l’Industrie a rendu public un plan drastique, relatif au nouveau projet énergétique. Après l’accident nucléaire de 2011, le gouvernement, alors aux mains du Parti Démocratique, avait décidé la suppression de tous les réacteurs d’ici à 2040. Mais après la victoire éclatante, en décembre dernier, de son parti, le Parti Libéral Démocratique, le premier ministre Abe déclara sans tarder son intention de remettre en question la politique énergétique du précédent gouvernement.

Ce nouveau plan énergétique peut se résumer ainsi :

« Grâce à l’énergie nucléaire on peut produire de façon stable et efficace, une électricité dont le prix de revient est bas et varie peu, et de surcroît le fonctionnement des centrales se fait sans émission de gaz à effet de serre. Ces raisons font que le nucléaire est une très importante source d’énergie de base, qui assure un système stable de livraison et de consommation d’énergie. »

« Sur la base d’un fonctionnement hautement sécurisé des centrales, le Japon continuera à utiliser l’énergie nucléaire. »

 

Le gouvernement et le monde industriel sont complètement stupides. Ils n’ont tiré aucune leçon de Fukushima. Ils continuent à croire et à nous faire croire que l’électricité produite par énergie nucléaire est bon marché et que sa production ne nuit pas à l’environnement. Ils n’apportent aucune réponse à notre question : Comment se débarrasser des déchets nucléaires ? Si l’actuel gouvernement se maintient, un deuxième Fukushima pourra se produire, et même dans le cas contraire, le Japon va devenir un pays inhabitable, où des montagnes de dangereux déchets seront une menace pour la vie.

 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 11:08
Aux travailleurs de Fukushima

Le blog de Fukushima participe et s’associe à la démarche de Kna pour envoyer et diffuser un message de remerciement et de soutien aux travailleurs de Fukushima. La photo qui illustre ce message montre deux ouvriers qui avaient été envoyés sur le réacteur 4 après son explosion et qui travaillaient au niveau de la vanne entre la piscine de désactivation et le drywell. Que sont devenus ces héros anonymes ? Depuis, la vidéo dont est extrait ce cliché a disparu d’internet. En revanche, une avalanche de très beaux clichés et vidéos de matériel flambant neuf a lieu depuis que Tepco a commencé le retrait de combustible de cette même piscine. Ca s’appelle de la com. Je veux rappeler qu’il n’y a pas que des vidéos qui disparaissent, il y a aussi des travailleurs, je les ai appelés les disparus de Fukushima. Deux ans après, on n’a jamais eu de nouvelles d’eux. Je voudrais encore une fois leur rendre hommage.

PF

_______________

 

 

Aux travailleurs de Fukushima.
Ceux des premiers instants, les plus terribles de la catastrophe nucléaire.
Ceux qui chaque jour continuent de se battre contre la situation qui s'aggrave.
Ceux qui devront les remplacer, pendant de nombreuses années.
A leur famille et à leurs proches.

 

Voici un message de reconnaissance et de sympathie qui vient de France.

 

Si vous ne pouvez pas compter sur vos employeurs et dirigeants pour vous traiter correctement, vous n'êtes pas pour autant seuls, déconsidérés, face aux problèmes difficilement surmontables que vous devez affronter.

 

Même si c'est une faible consolation, à des milliers de kilomètres, des inconnus, des gens ordinaires comme vous, sont avec vous en pensée et vous remercient du fond du cœur pour votre courage et votre volonté.

 

Vous êtes des gens importants, qui méritez le respect, de par les responsabilités qui reposent sur vos épaules, et en raison de ce que vous accomplissez sans vraiment recevoir en retour reconnaissance ni gratifications.

 

On ne peut pas en vouloir à l'ouvrier qui a débranché le mauvais tuyau, appuyé sur le mauvais bouton ou fait déborder un réservoir, à cause d'un manque de formation, d'instructions précises, ou de moyens de contrôle.

 

On ne peut pas en vouloir au travailleur qui perd le moral, car il est aux prises avec des conditions de travail difficiles et périlleuses.

 

Des gens comme nous, qui sont de votre côté, qui comptent sur vous, qui vous offrent leur confiance et leur soutien moral, qui ne vous oublient pas, il y en a des milliers, et même sûrement des millions à travers le monde.

 

Nous ne vous connaissons pas, mais nous sommes des êtres humains comme vous, des citoyens de la Terre. Nous connaissons la difficulté de votre situation, et si nous ne pouvons pas faire grand-chose pour vous, nous tenons à vous dire merci pour ce que vous faites, merci pour les risques que vous prenez pour nous tous. Nous sommes avec vous.

 

Merci aux "Fukushima 50" et à toutes les personnes courageuses, qui depuis le premier jour de la catastrophe n'ont pas hésité à mettre leur vie en danger pour éviter qu'une situation encore plus grave ne se produise.

 

Merci à toutes les personnes dont on ne parlera jamais, qui chaque jour à leur niveau, participent à la tâche colossale de juguler le péril radioactif à la centrale nucléaire de Fukushima.

 

Notre soutien moral et nos pensées vont vers vous et vos familles, et vers les proches des victimes qui ont laissé leur santé ou leur vie dans ce combat.

 

Merci de diffuser ce message à travers le monde !

 

Japonais

福島原発で働く皆さんへ

http://goo.gl/re5822

Allemand

An die Arbeiter im Atomkraftwerk Fukushima

http://goo.gl/0LtHXo

Anglais

To the workers of Fukushima

http://goo.gl/zCEpg0

Espagnol

A los trabajadores de Fukushima

http://goo.gl/nNukUA

Espéranto

Al la laboristoj de Fukushima

http://goo.gl/JBp9MF

Français

Aux travailleurs de Fukushima

http://goo.gl/br0Mi2

Italien

Ai lavoratori di Fukushima

http://goo.gl/7XOmX8

Néerlandais

Aan de werknemers van Fukushima

http://goo.gl/rOMnfB

Portugais

Aos trabalhadores de Fukushima

http://goo.gl/B1E3i1

Russe

Работникам на Фукусиме

http://goo.gl/s3wGze

Je serais très heureux que d'autres personnes ou d'autres groupes reprennent cette idée, et expriment aussi leur soutien à ceux qui luttent sur le champ de bataille de Fukushima, pour nous tous.

Diffusez ce message sur votre site ou blog, contactez-nous pour le traduire dans d'autres langues et pour figurer dans la liste des participants.
Rédigez votre propre message de réconfort si vous préférez, et diffusez-le également.

Vous pouvez également écrire un courrier traditionnel, voici l'adresse postale de la "base-arrière" des travailleurs au J-Village. Elle comporte en japonais la mention " A l'attention des travailleurs de Fukushima". Le plus simple sera probablement de l'imprimer directement ou de la coller sur l'enveloppe.
Pensez que la majorité des destinataires ne lisent que le japonais. Mais il y a des dessins, des symboles, qui n'ont pas besoin de mots pour êtres compris.

〒979-0513福島県双葉郡楢葉町大字山田岡字美シ森8番Jヴィレッジ内
福島復興公社
福島第一原発の作業員の皆様へ

Fukushima Revitalization Headquarters at J-Village
8, Utsukushi-mori, Yamada-oka aza
Naraha-machi oaza, Futaba-gun
979-0513, Fukushima
Japan

Le tarif d'affranchissement est de 0,95€ pour une lettre de 20 g et 1,75€ pour 50 g. Il existe aussi des enveloppes pré-affranchies pour l'Asie, un peu plus chères mais bénéficiant semble-t-il d'un meilleur traitement. Renseignez-vous auprès de votre bureau de poste.

Si nous sommes assez à relayer et démultiplier ce mouvement de soutien fraternel, si assez de médias s'en font l'écho, alors peut-être que cela incitera le Japon à faire un geste en faveur de ces hommes courageux.

Kna Blog

 

En France quand il y aura un accident nucléaire, ce sera le même traitement pour les salariés du nucléaire. La plupart sont déjà considérés comme de la chair à neutron. Voir le dossier sur le scandale de la sous-traitance dans les centrales nucléaires.

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Publié par Pierre Fetet - dans Au Japon
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29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 10:02

Alors que les officiels japonais commencent à peine à reconnaitre que tous les évacués de la zone interdite de Fukushima ne pourront peut-être pas rentrer chez eux, Chris Busby publie un article qui rappelle les dangers de la vie en secteur contaminé. Il dénonce encore une fois les mensonges des scientifiques pro-nucléaires sur la soi-disant innocuité des faibles doses, avec l’exemple d’une étude sur les bébés californiens…

Tout le monde n’aura pas la chance de retourner vivre en enfer

 

C’est désormais officiel. Toutes les personnes évacuées de la zone interdite autour de la centrale nucléaire de Fukushima ne pourront pas rentrer chez elles. Ce sont les autorités japonaises qui le disent. On croit rêver, mais c’est pourtant vrai… Jusqu’à présent, les officiels affirmaient que les réfugiés pourraient un jour rentrer chez eux et reprendre leur vie d’avant la catastrophe... On attend avec impatience les traditionnelles courbettes de la part des officiels qui ne manqueront pas de s’excuser d’avoir échoué dans leur impossible mission de décontamination, mais qui, dès que les caméras seront coupées, continueront de priver les enfants de la préfecture de Fukushima du minimum de solidarité nationale qui aurait pu garantir la préservation de leur santé.

Le déni permanent du risque radioactif

 

La préfecture de Fukushima offre des examens médicaux aux enfants âgés de moins de 18 ans au moment des explosions de la centrale.

Car pendant que l’on fait semblant de s’excuser de ne pouvoir ramener tout le monde au bercail, des centaines de milliers de personnes vivent toujours en zone fortement contaminée dans la préfecture de Fukushima, sans aucune reconnaissance du risque qu’elles encourent. Le gouvernement japonais comme les instances internationales font la sourde oreille. Wolfang Weiss, membre de l’UNSCEAR (l’organisme des Nations-Unies chargé d’évaluer les conséquences des catastrophes nucléaires et des radiations) est même allé jusqu’à affirmer que les niveaux de radioactivité avaient été « si bas que nous n’attendons aucune hausse des cancers dans le futur pour cette population». C’était en mai dernier. En novembre, on comptait déjà 26 cas confirmés de cancer de la thyroïde chez les enfants de moins de 18 ans, ainsi que 32 cas suspects supplémentaires (289 960 enfants ont été examinés)... Dans la seule préfecture de Fukushima…

 

Mais que cela n’entame pas votre moral, le gouvernement japonais a décidé de réagir en annonçant l’ouverture d’un centre d’entrainement olympique à 15 km de la centrale. A plus de 8 000 kilomètres de là, les « faibles doses » issues de Fukushima ont laissé leurs traces dans les thyroïdes des bébés californiens. Que se passera-t-il alors, pour ceux qui grandissent à quelques dizaines de kilomètres de Fukushima Daiichi ?

 

Les faibles doses, une invention « scientifique »

 

Dans un article publié sur le site counterpunch.org, Chris Busby présente les résultats d’une étude montrant que les bébés nés en Californie ont subi les effets des retombées de Fukushima. Cette étude apporte un éclairage saisissant sur les discours rassurants des officiels japonais et des instances internationales concernant la sécurité sanitaire des personnes résidants dans les zones contaminées et plus particulièrement des enfants. Chris Busby y dénonce l’utilisation du concept de « faibles doses ».

 

L’article original est disponible ici. Vous trouverez sa traduction ci-dessous :

Michel Fernex, Wladimir Tchertkoff et Chris Busby dénonçant le mensonge des instances internationales sur les effets de la radioactivité. © Yann Forget

Michel Fernex, Wladimir Tchertkoff et Chris Busby dénonçant le mensonge des instances internationales sur les effets de la radioactivité. © Yann Forget

" Le 19 novembre 2013

 

Une menace mondiale
Les retombées de Fukushima ont endommagé les thyroïdes des bébés californiens

par CHRIS BUSBY

 

Une nouvelle étude sur les effets des petites quantités de retombées radioactives de Fukushima sur la santé des bébés nés en Californie montre un excès significatif d'hypothyroïdie causée par la contamination radioactive qui a voyagé sur 5 000 miles au-dessus du Pacifique. L'article sera publié la semaine prochaine dans la revue scientifique Open Journal of Pediatrics.

 

L'hypothyroïdie congénitale est une maladie rare mais grave qui affecte normalement environ un enfant sur 2 000, et qui exige une intervention clinique - la croissance des enfants souffrant de cette maladie est affectée s’ils ne sont pas traités. Tous les bébés nés en Californie sont suivis à la naissance pour vérifier le taux de thyréostimuline (TSH) dans le sang, car des niveaux élevés indiquent une hypothyroïdie.

 

Joe Mangano et Janette Sherman du Projet Radioactivité et Santé Publique à New York, et Christopher Busby, chercheur invité à l'Université Jacobs de Brême, ont examiné les taux d'hypothyroïdie congénitale (CH) des nouveau-nés à partir des données de l'État de Californie sur la période des explosions de Fukushima.

 

Leurs résultats sont publiés dans leur article "Changement dans les cas confirmés et limites d’hypothyroïdie congénitale en Californie, en fonction des retombées environnementales de la catastrophe nucléaire de Fukushima". Les chercheurs ont comparé les données de bébés exposés à l'iode 131 radioactif et nés entre le 17 mars et le 31 décembre 2011, avec celles de bébés non exposés nés en 2011 avant les expositions ainsi que d’autres nés en 2012.

 

Les cas confirmés d'hypothyroïdie, définis comme ceux ayant un niveau de TSH supérieur à 29 unités, ont augmenté de 21% dans le groupe de bébés qui ont été exposés à un excès d'iode radioactif dans l'utérus (*). Le même groupe d'enfants montre une augmentation de 27% des "cas limites" (**).

 

Contrairement à ce que disent de nombreux rapports, l'explosion des réacteurs et des piscines de combustible usé à Fukushima a produit des niveaux de contamination radioactive comparables aux rejets de Tchernobyl en 1986. En se basant sur les estimations du Laboratoire Norvégien de l’Air, il est possible d'estimer que plus de 250PBq (200 x 1015) d'iode 131 (d’une demi-vie de 8 jours) ont été rejetés à Fukushima.

 

Ceci est également prévu si l’on compare les estimations de césium 137 avec les rejets d’iode 131 rejetés à Tchernobyl, des quantités qui ont causé l'épidémie de cancers de la thyroïde de la Biélorussie, de l’Ukraine et de certaines parties de la République de Russie.

 

Nous y reviendrons plus tard. A Fukushima, les vents ont de manière générale poussé l'iode radioactif et les autres radionucléides volatils vers la mer, vers l'océan Pacifique. Le voyage de 5 000 miles jusqu’à la côte Ouest des Etats-Unis laisse beaucoup de temps pour la dispersion et la dilution. Néanmoins, de petites quantités d'iode 131 ont été mesurées dans le lait, provoquant l'inquiétude générale.

 

Les autorités ont minimisé les risques en se basant sur le fait que les "doses" étaient très faibles ; beaucoup plus faibles que le fond radioactif naturel. L'Université de Berkeley a mesuré de l’iode 131 dans l'eau de pluie du 18 au 28  mars 2011, date après laquelle les niveaux ont diminué. Si nous supposons que les mères buvaient 1 litre d'eau de pluie par jour pendant cette période (bien sûr, elles ne l'ont pas fait), le modèle actuel de risque radioactif de la Commission Internationale de Protection Radiologique (CIPR) calcule une dose absorbée par la thyroïde des adultes de 23 microsieverts, moins de 1/100ème de la "dose" de fond radioactif annuel. Le fœtus est plus sensible (environ 10 fois plus, selon le CIPR) mais il est exposé à moins que cela car il est peut-être 100 fois plus petit.

 

Donc, cette constatation est un exemple de plus pour dire que le modèle de risque radioactif actuel, utilisé par les gouvernements de tous les pays, est massivement inadapté pour prédire le préjudice de l'exposition des radionucléides internes ou pour expliquer des observations claires.

 

On a refusé que la catastrophe de Fukushima puisse être une cause potentielle d'effets sur la santé, même au Japon, et encore moins aussi loin qu’en Californie. Et sur ​​quelle base ? Parce que la «dose» est trop faible.

 

C'est le mantra scandé par l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA), l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS, en grande partie la même équipe) et le Comité Scientifique des Nations Unies sur les Effets des Rayonnements Ionisants (UNSCEAR). Et n'oublions pas tous les scientifiques nucléaires qui s'abattirent sur ​​Fukushima avec leurs conférences internationales et leurs présentations apaisantes.

 

On a entendu ce chant après Tchernobyl, après les leucémies infantiles des sites nucléaires, dans les cas concernant les vétérans d’essai nucléaire atmosphérique, et dans toutes les autres situations évidentes qui, dans n'importe quel domaine scientifique impartial, auraient depuis longtemps balayé la conviction que les expositions internes de bas niveau ne sont pas dangereuses.

 

Mais ce concept de «dose» qui s’adapte à tout est le navire en perdition de l'industrie nucléaire. Il offre un paravent essentiel pour l'utilisation des armes à l'uranium, que ce soient les bombes à fission ou les munitions à l'uranium appauvri, pour le développement de centrales nucléaires comme Hinkley Point, pour l'enfouissement des déchets radioactifs dans des décharges au centre de l’Angleterre, pour les rejets de plutonium en mer d'Irlande provenant de Sellafield (où il dérive jusqu’au rivage et provoque une augmentation des cancers sur les côtes du pays de Galles et d’Irlande) et, plus récemment, pour le déni des gouvernements britanniques des excès de cancers parmi les vétérans des essais nucléaires.

 

Cette nouvelle étude n'est pas la première à attirer l'attention sur la sensibilité de l'enfant à naître aux produits de fission internes. En 2009, j'ai utilisé les données qui m’ont été fournies quand j'étais membre de la Commission d'Examen des Risques des Rayonnements des Emetteurs Internes (CERRIE) du gouvernement britannique pour réaliser une méta-analyse des taux de leucémie infantile dans cinq pays d'Europe : Angleterre et Pays de Galles, Allemagne, Grèce, et Biélorussie.

 

Il y avait eu une augmentation inattendue et statistiquement significative des leucémies infantiles (0-1 ans) chez les enfants qui étaient dans l'utérus (le corps entier ayant été suivi) pendant l’augmentation des niveaux de césium 137 de Tchernobyl. L'intérêt de cette étude (comme l'étude de la TSH) est que, contrairement aux  leucémies infantiles de Sellafield, il n'y a vraiment aucune autre explication possible.

 

C'était la faible "dose" de césium 137 qui a causé les leucémies. Et la corrélation dose-réponse n'est pas une ligne droite : l'effet avec une "dose" très faible était supérieur à celui de la "dose" très élevée. Sans doute parce qu’avec les doses élevées les bébés ont péri dans l'utérus et ne pouvaient pas, par conséquent, développer une leucémie. J'ai publié les résultats et attiré l'attention sur l'échec du modèle de la CIPR dans le International Journal of Environment and Public Health  en 2009.

 

J'ai publié un article sur cette preuve par la leucémie infantile de l'échec du modèle de risque dans Energie et Environnement en 2000, et je l’ai également présentée la même année à la conférence de l'Organisation Mondiale de la Santé à Kiev. C'est là que j'ai vraiment affronté pour la première fois le renversement de la science déployé par les chefs de l'AIEA et de l'UNSCEAR. La conférence a été filmée par Wladimir Tchertkoff et vous pouvez voir son excellent documentaire, qui été fait pour la télévision suisse, Mensonges Atomiques (titre original : Atomic Lies), réédité en 2004 en Controverses Nucléaires (lien vers Youtube, documentaire sous-titré en français, visible en 5 parties - titre original : Nuclear Controversies, lien vers Youtube, 51 minutes, sous-titrage en anglais).

 

Ce que font ces gens, c’est de rejeter tout élément de preuve d'une augmentation des taux de cancer ou de toute autre maladie en opposant que "les doses étaient trop faibles". De cette façon, la réalité est dissipée. Mais que signifie cette quantité de "dose"? Il s'agit d'une simple quantité physique, qui représente l'absorption de l'énergie du rayonnement. Un Sievert de rayonnement gamma correspond à une Joule par kilogramme de tissu vivant.

 

Cela pourrait fonctionner pour le rayonnement externe. Mais cela ne fonctionne pas pour les expositions internes à des éléments radioactifs qui peuvent produire d'énormes effets sur l'ADN cellulaire à de faibles "doses" moyennes. C'est comme comparer le fait de se réchauffer devant un feu avec le fait de manger un charbon ardent. Ou comme comparer un coup de poing avec un coup de couteau. La même dose, la même énergie. Des effets très différents…

 

Cette escroquerie de la "dose" a été utilisée pour rejeter les effets réels depuis son invention en 1952 pour faire face aux risques liés aux expositions dues au développement des armes nucléaires et aux essais. Pour ceux qui veulent creuser plus profondément dans la science, il y a un chapitre récent que j’ai écrit dans le livre  New Research Directions in DNA Repair [Nouvelles orientations de la recherche pour la réparation de l’ADN].

 

Les cas les plus inquiétants de la sensibilité du fœtus à la radioactivité sont les études de sex-ratio de Hagen Scherb, un biostatisticien allemand et membre du Comité Européen sur les Risques Radologiques (CERI). Avec sa collègue Christina Voigt, il a publié une série d'articles montrant un changement soudain dans le sex-ratio des nouveau-nés après divers incidents d'exposition à la radioactivité.

 

Le sex-ratio - c’est-à-dire le nombre de garçons nés pour 1 000 filles - est un indicateur bien accepté pour les dommages génétiques, et les perturbations dans le ratio normal de 1 050 (garçons pour 1 000 filles) sont dues à la mort avant la naissance d’individus touchés par la radioactivité, d'un sexe ou de l'autre selon que le père (le sperme) ou de la mère (œuf) a été plus exposé.

 

Nous avons trouvé un tel effet (plus de filles) dans notre étude de Falloujah, en Irak, où il y avait une exposition à des armes à l'uranium. Mais Scherb et Voigt ont étudié les grandes catastrophes, Tchernobyl, les retombées des essais d'armes nucléaires, la proximité de sites nucléaires dans les données de nombreux pays du monde. C’est un ensemble de données énormes.

 

Ils estiment que des millions de bébés ont été tués par ces expositions discrètes aux rayonnements internes. Le projet nucléaire militaire est responsable d'un très grand nombre de décès. Dans les années à venir, je crois que cela finira par être considéré comme le plus grand scandale de santé publique de l'histoire humaine.

 

Bien entendu, l'exposition à l’iode radioactif est associée au cancer de la thyroïde chez les enfants. Il y a eu une forte hausse du cancer de la thyroïde en Biélorussie, en Ukraine et en  République de Russie après Tchernobyl. La situation à Fukushima semble devoir y faire écho, bien que les autorités affirment qu'il n'y aura pas d'effet.

 

Notre article rapporte 44 cas de cancer de la thyroïde confirmés dans la classe des 0-18 ans dans la préfecture de Fukushima pour les six derniers mois (un chiffre qui a augmenté depuis à 53). Dans l’article sur l'hypothyroïdie, nous discutons des 44 cas relativement à la population et calculons que cela représente un excès de 80 fois, sur la base des données nationales d’avant les rejets d'iode de Fukushima.

 

Cela pose un sérieux défi pour le Dr Wolfgang Weiss de l'ONU et de l'OMS, qui a déclaré l'année dernière qu’aucun cancer de la thyroïde ne pourrait résulter de la catastrophe de Fukushima car les "doses étaient trop faibles". Comment explique-t-il l'augmentation de 80 fois dans cette situation normalement rare ?

 

Ou plutôt, quand admettra-t-il que l'ensemble du modèle scientifique qui sous-tend son point de vue est frauduleux ? Et que le rayonnement nucléaire est - grosso modo – 1 000 fois plus dangereux pour la santé humaine qu’il ne le prétend ?

 

Chris Busby


Pour les statisticiens :
* RR 1,21, IC 95% 1,04 à 1,42, p = .013
** RR 1,27, IC 95% 1,2 à 1,35, p = 0,00000001.
"

Modification du 29.11.2013 à 10h21

L'étude citée par Chris Busby vient d'être publiée dans l'Open Journal of Pediatrics.

Vous pouvez la télécharger en cliquant sur le lien suivant : article de Jospeh Mangano, Janette Sherman et Christopher Busby sur les effets de Fukushima sur les cas d'hypothyroïdie chez les bébés nés en Californie.

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Publié par Cécile Monnier - dans En France et ailleurs
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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 14:32
Dans quel état de santé sont les gens à Fukushima ?

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 13 novembre 2013.

traduit de l'espéranto par Paul Signoret

  • Dans quel état de santé sont les gens à Fukushima ?
  • Les suicides et les "morts consécutives" se multiplient.

Dans quel état de santé sont les gens à Fukushima ?

 

J’ai récemment reçu un coup de fil de Madame H, qui me priait de lui prêter de l’argent. Avant la catastrophe, elle habitait dans le village  de Tōni, dépendant de la ville de Kamaishi, dans le département de Iwate et gagnait suffisamment bien sa vie, mais sa maison a été détruite par le tsunami si bien qu’elle et son mari ont perdu leur travail de pêche. Son fils souffre de troubles psychiques consécutifs au choc provoqué par le raz-de-marée. En raison de l’état de leur enfant, ils ont décidé de s’installer dans la ville de Marioka, chef-lieu du département de Iwate, pour y commencer une nouvelle vie. Mais la vie à Marioka n’est pas aussi facile qu’ils l’avaient imaginée. Son mari a commencé à travailler dans une compagnie, mais son salaire n’est pas assez élevé pour couvrir leurs dépenses. Elle aussi avait pris un travail, mais elle n’a pas pu s’intégrer à l’atelier et a dû très vite renoncer. Son fils est entré dans une école secondaire privée en 2012, mais lui non plus n’a pas réussi à bien s’adapter et à présent il ne peut plus la fréquenter.

Je suppose qu’après la catastrophe les sinistrés disposaient d’une certaine épargne, mais maintenant, deux ans et huit mois plus tard, celle-ci est presque totalement épuisée, et pourtant ils ne voient luire aucun espoir d’avenir et ils sont confrontés à toujours plus de difficultés. Je traiterai aujourd’hui de l’état des victimes de Fukushima qui, du fait de l’accident nucléaire, ont une vie plus difficile.

 

Le nombre d’enfants maltraités augmente

Dans l’ensemble du pays, les cas de mauvais traitements à enfants ont atteint le nombre de 66 807 en 2012, mais leur croissance est particulièrement forte à Fukushima : 311 cas (52 de plus qu’en 2011)

M. Tōno Kaoru, qui vient en aide aux mères célibataires, analyse ainsi la situation :

« Un nombre assez important de personnes ont perdu l’espoir, à cause de la catastrophe et certaines mères célibataires, occupant des logements provisoires, refusent la responsabilité de prendre soin de leurs enfants ».

M. Kanbé Shinitshi, qui s’occupe de tels enfants dans le département de Fukushima dit : « Les parents qui maltraitent leurs enfants, vivaient déjà auparavant en désaccord ou logeaient séparément. Le stress et l’inquiétude engendrés par la catastrophe et l’accident nucléaire les pousse dans la voie de la maltraitance. Il y a certainement davantage de tels parents que ne l’indiquent les rapports. ».

(paru dans le journal Mainitshi du 28 juillet 2013)

 

La capacité sportive des élèves s’est amoindrie

Le département de Fukushima vient de publier les résultats d’une enquête ayant trait à la force corporelle et à la capacité sportive des élèves. Selon cette enquête, c’est surtout le niveau des garçons qui a baissé. Le professeur Ogawa Hiroshi de l’université de Fukushima a déclaré : « La diminution de la capacité sportive conduit à l’habitude de ne plus faire de sport et, par suite, à l’obésité et à la maladie. ». Dans le département, on a interdit aux enfants de jouer longtemps à l’extérieur.

(paru dans le journal Fukushima-Minpō du 13 juillet 2013)

  

Dans le jardin d’enfants de la ville de Nihonmatsu, département de Fukushima, se trouve un dosimètre mesurant la radioactivité de l’aire de jeux. Le taux actuel est de 0,166 microsieverts/h (la limite supérieure « sûre » étant de 0,23 µSv/h)), mais la ville ordonne, que les enfants ne jouent pas à l’extérieur plus de trente minutes par jour. Le directeur du jardin d’enfants dit : « Je veux que les enfants puissent librement jouer sur l’aire de jeux. »

(paru dans le journal Fukushima-Minpō du 11 juillet 2013)

 

Au cours de la réunion pédagogique qui a suivi l’accident nucléaire, un enseignant a déclaré : « Les élèves semblent en forme, mais en fait, fréquentant une école provisoire et logeant dans une maison petite et provisoire, ils souffrent d’un grand stress. » Un autre a dit : « Les conditions permettant aux élèves un développement humain convenable ont disparu. Certains d’entre eux répètent : "Nous sommes des enfants à jeter, bons pour la poubelle !" ou bien ils s’en prennent à leurs parents en disant : " Pourquoi donc tu ne travailles pas, idiot de père ? "

(paru dans le journal Akahata du 29 juillet 2013)

 

Les suicides et les “morts consécutives”se multiplient

 

Suicides

2011: 10 suicides

2012: 13

2013 de janvier à août : 15

Total : 38 (hommes : 24, femmes : 14)

Par âge: de 20 à 29ans : 5

de 30 à 39 ans : 2

de 40 à 49 ans : 1

de 50 à 59 ans : 12

de 60 à 69 ans : 7

de 70 à 79 ans : 3

de 80 ans         : 8

Mme Narui Kanae, psychologue, livre cette analyse : « Plus le temps passe, plus les réfugiés souffrent psychiquement de l’accident nucléaire. Ils ont leur maison mais ne peuvent y revenir, c’est pourquoi ils ne cessent d’hésiter, ne pouvant ni y renoncer, ni commencer une nouvelle vie. En voyant leur maison pourrir, leur stress s’accroît. Les suicides pourraient se multiplier. »

 

Morts consécutives à l’accident nucléaire

Dans Fukushima 1599 personnes sont mortes à cause du tsunami. Depuis, 1459 autres décès en rapport avec l’accident nucléaire se sont produits. En 2011, après la catastrophe, 761 sont morts à cause de circonstances et de conditions de vie désastreuses, or les décès actuels sont dus au désespoir. Le professeur Takagi Ryūsuke de l’université de Iwaki-Meisei affirme: « Les victimes vivent depuis bientôt deux ans et demi hors de leur foyer, sans aucune perspective d’avenir, ce qui influe de façon néfaste sur leur corps et leur esprit. ».

Dans une telle situation, le nombre de ceux qui veulent entrer à l’hôpital se multiplie également. Sans travail, sans foyer, sans espoir beaucoup vieillissent rapidement et tombent malades.

(paru dans le journal Fukushima-Minpō du 17 août, du 12 septembre et du 13 octobre 2013)

 

Aux Philippines, vient de se produire une grande catastrophe. Là-bas, les gens sont beaucoup plus pauvres que les Japonais et le gouvernement n’est pas aussi bien organisé que celui du Japon, donc il y aura beaucoup de victimes qui souffriront comme celles de Fukushima.

Pardon pour ce triste rapport, mais il s’agit là de faits auxquels nous devons faire face.

 

(Source photo entête)

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Publié par Ginette Martin
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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 12:11
Comment les oiseaux vivent-ils à Fukushima?

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 12 novembre 2013.

Traduit de l'espéranto par Ginette Martin

avec les conseils de Paul Signoret

  • Comment les oiseaux vivent-ils à Fukushima?
  • Les rats règnent dans les villes désertées

Comment les oiseaux vivent-ils à Fukushima?

 

Je suis membre de la Société des oiseaux sauvages, qui agit pour la protection des oiseaux. Je n’en suis pas un membre très assidu : je me contente de payer la cotisation et de lire les organes de presse. C’est ainsi que j’ai eu connaissance d’une information concernant les oiseaux à Fukushima. En voici la traduction :

 

La faune a changé

Du fait de l’accident nucléaire, les habitants se sont réfugiés dans d’autres villes et ne peuvent donc plus entretenir leurs champs. Il y pousse de mauvaises herbes. Les hirondelles ont disparu, alors qu’apparaissent faisans et alouettes, qui aiment nicher dans les herbages. Sangliers et singes hantent les alentours des maisons désertées. Les animaux sauvages accroissent leur territoire. Ils vivent sous l’influence de la radioactivité.

 

Des nids sont pollués

Le Ministère de l’environnement a mesuré la quantité de radioactivité présente dans des nids d’hirondelles trouvés dans les villes de Ōkuma et de Namie, situées à proximité de la centrale nucléaire n°1 de Fukushima, et a détecté un maximum de 1,4 million de becquerels de césium radioactif par kilogramme (Bq/kg). La Société a, de son côté, trouvé 1,3 million de Bq/kg dans des nids de mésanges.

 

* En avril 2012, le gouvernement a fixé de la façon suivante les limites supérieures de la quantité de becquerels tolérable dans les aliments :


Aliments en général (céréales, légumes, viande, œufs, poissons) : 100 becquerels/kg
Lait : 50 becquerels/kg
Eau potable : 10 becquerels/kg
Aliments pour bébés : 10 becquerels/kg

 

Les aliments sont pollués

Dans la colonie d’aigrettes de Fukushima, on a détecté en moyenne un maximum de 157 Bq/kg dans la nourriture que leurs parents donnent aux oisillons, telle que grenouilles et loches. Les matières radioactives entrent dans le cycle du système écologique et y deviennent de plus en plus denses.

 

Pollution interne de l’organisme des oiseaux sauvages

Dans le corps de deux mésanges trouvées mortes dans la forêt de Fukushima, on a détecté 730 Bq/kg de césium. Et dans celui d’une hirondelle, 181 Bq/kg du même césium. Une partie de l’avifaune est déjà contaminée par la radioactivité.

 

Des hirondelles tachées de blanc font leur apparition

Dans le village de Iitate et dans la ville de Minami-Sōma, on a trouvé des hirondelles avec des taches blanches sur la gorge. On dit qu’un phénomène semblable s’est produit à Tchernobyl.

Des taches blanches sur la partie brune de la gorge

Des taches blanches sur la partie brune de la gorge

L’Association prévoit, que l’impact de l’accident nucléaire se fera sentir longtemps sur les oiseaux sauvages et elle sollicite le concours de ses membres afin d’en poursuivre l’étude. (Fin du premier rapport)

 

Les rats règnent dans les villes désertées

 

« Qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir. S’il attrape les rats, c’est un bon chat. », disait Deng Xiaoping, célèbre dirigeant de la Chine des années 1980. Mais au Japon, aucun chat n’attrape des rats car, dans la vie quotidienne, nous ne n’en rencontrons jamais. Pourtant ils sont bien quelque part, où ils vivent cachés.

 

Dans les villages et dans les villes désertés des alentours de la centrale nucléaire de Fukushima, presque toutes les maisons sont infestées de rats. M. Ishida Kine, âgé de 75 ans, dit tristement : « Je n’ai plus la volonté de nettoyer ma maison. » Quand il revient chez lui, il trouve à chaque fois les pièces souillées d’excréments noirs de rats. Ceux-ci défèquent partout, rongent les literies et les meubles. Au début, il utilisait de la mort-aux-rats, mais il n’obtenait aucun résultat, aussi maintenant ne fait-il plus rien pour s’en défendre. Tous les habitants sont logés à la même enseigne et perdent de plus en plus le désir de revenir chez eux, en voyant dans quel état déplorable se trouve leur foyer aimé.

 

Les villes veulent chasser les rats, mais elles manquent d’expérience dans ce domaine car, avant l’accident, rares étaient les apparitions de ces rongeurs. Les fonctionnaires municipaux déclarent : « Nous devons trouver le moyen de dératiser efficacement. Si les gens renonçaient à revenir chez eux à cause de ces rats, ce serait vraiment grave. La ville disparaîtrait. » Pourtant, jusqu’à présent, ils n’ont pas réussi. Un professionnel affirme : « Sangliers et rats se sont déjà tellement répandus, qu’il sera impossible de les exterminer. »

(paru dans le journal Fukushima Minpō, le 23 octobre 2013)

 

Les habitants ont le droit de revenir dans leur maison pour nettoyer et ranger leur intérieur, mais de moins en moins de gens le font, car ils ont perdu tout espoir. Auparavant, le gouvernement avait l’intention de ramener chez eux tous les habitants, après avoir dépollué les alentours, mais maintenant il s’apprête à décider que ceux qui logeaient dans des endroits devenus trop pollués ne pourront plus revenir. Les rats l’aident en cela, en dissuadant de façon très efficace les anciens occupants des lieux. Grâce aux rats, le gouvernement va pouvoir économiser l’argent de la dépollution.

 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 11:45
Miko Tsukamoto témoigne de la tragédie de Fukushima

Miko Tsukamoto vivait dans la ville d'Iwaki, à 42 km de la centrale de Fukushima Daiichi, avec son mari et ses deux enfants. Après avoir longtemps hésité, elle a décidé de déménager avec sa famille à KitaKyusyu, dans la préfecture de Fukuoka. Elle est depuis très engagée dans une association qui tente d'enseigner aux résidents les notions élémentaires pour se protéger de la radioactivité.

Dans une vidéo mise en ligne à la fin du mois d'octobre, elle dénonce les informations erronées diffusées par les autorités et par les médias. Elle témoigne surtout de son ignorance passée et de la nécessité de s'informer et d'agir pour protéger ses enfants.

Des informations officielles erronées

 

Depuis le début de la catastrophe qui a affecté la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, les autorités japonaises n'ont eu de cesse de minimiser les répercussions pour les populations, en faisant croire que la vie en territoire contaminée était possible. Les réfugiés qui ont du fuir la zone d'exclusion sont d'ailleurs maintenus dans l'illusion d'un retour prochain, empêchant la plupart d'entre eux de reconstruire une vie ou du moins un foyer digne de ce nom. Pour ceux qui vivent dans les zones les plus contaminées, aucune compensation financière n'est prévue et le Fukushima Collective Evacuation Trial n'a toujours pas réussi à obtenir justice devant les tribunaux japonais.

Relevé de radioactivité dans un parc de Fukushima : la mesure officielle indique 0,186 μSv/h alors que le Radex enregistre 0,49 μSv/h.

 

Dans ce contexte, il est toujours extrêmement difficile pour ceux qui souhaitent se protéger d'obtenir des informations fiables. Les mesures de radioactivité officielles sont régulièrement suspectées d'être minimisées pour rassurer artificiellement la population.

 

La semaine dernière encore, une jeune maman postait un article sur le site Internet de l'association World Network For Saving Children From Radiation pour dénoncer les écarts entre les mesures de radioactivité officielles et ses propres mesures dans les parcs de la ville de Fukushima.

La connaissance comme seul moyen de protéger ses enfants

 

Face à ce constat, de nombreux citoyens japonais se sont organisés pour procéder à leurs propres mesures de radioactivité, comme par exemple pour analyser la nourriture au sein de laboratoires citoyens. D'autres se regroupent en associations pour apprendre et aider leurs concitoyens à trouver les informations nécessaires pour se protéger efficacement. Face à la perte de légitimité d'une grande partie des autorités politiques, mais aussi médicales (rappelons que le Professeur Shunichi Yamashita, président de l'Association Japonaise de la Thyroïde et Conseiller de la préfecture de Fukushima pour les risques radioactifs, considère que les gens qui sourient sont moins affectés par les radiations), les citoyens japonais n'ont d'autres ressources que d'apprendre par eux-mêmes.

 

L'artiste japonais 281_Anti nuke dénonce aussi le mensonge officiel qui entoure la tragédie de Fukushima.

C'est toute la force du témoignage de Miko Tsukamoto, qui vient rappeler la difficulté pour les personnes qui vivent au Japon de trouver des informations fiables. Elle témoigne aussi et surtout de la difficulté de résister à la pression sociale pour faire entendre une voie différente et affirmer ses propres positions face au discours ambiant. Dans l'introduction de son témoignage, Miko Tsukamoto précise qu'elle n'a pas pu tout dire, car la vérité est tellement dure que certains refuseraient de la croire. C'est ce qu'elle nomme "la tragédie de Fukushima" : la réalité est tellement insupportable qu'il n'est pas possible de la dire entièrement...

Vidéo du témoignage de Miko Tsukamoto

 

La vidéo est en japonais, sous-titrée en anglais. La traduction française se trouve sous la vidéo.


Le témoignage de Mme Tsukamoto est accompagné d'un texte introductif :

"J'essaie de me limiter à décrire ce que j'ai vu ou vécu personnellement, ou à ce dont j'ai parlé avec une autre personne. Donc c'est assez limité.


Honnêtement, je pourrais parler indéfiniment des problèmes de santé qui ont nécessité un traitement médical. Par exemple, je pourrais parler du cousin d'une connaissance qui a eu un bébé plusieurs mois après le séisme - ce bébé est né avec un trou dans le cœur. Ou d'une connaissance, de ma sœur et de son mari, et d'un autre parent qui ont tous eu un cancer et ont dû subir une intervention chirurgicale. Et il y a eu près de 20 «Nii-bon» l'année dernière [service célébrant les morts de l'année précédente].


Il y aurait de nombreux cas similaires à partager, mais je les omets à dessein - sinon les gens me traiteront comme si j'étais "mentalement affectée" par les radiations. Je ne peux pas en parler, même si je le voulais. C'est la tragédie de Fukushima."

Miko Tsukamoto
Réseau pour la protection des enfants du Kitakyu

Témoignage de Miko Tsukamoto, évacuée de la ville d'Iwaki

"J'ai évacué volontairement de ma ville natale d'Iwaki pour la ville de Kitakyushu en janvier dernier, à cause de la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima du 11 mars. Aujourd'hui, je voudrais parler de ce que j'ai vu, vécu et ressenti pendant les 9 mois avant mon déménagement à Kitakyushu, ainsi que de ma situation actuelle.


Je vivais dans la ville d'Iwaki, à 42 km de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Je donnais des leçons de piano et mon mari travaillait comme employé municipal. Avec nos 2 enfants et mes étudiants, nous vivions heureux. Après le 11 mars, notre vie a complètement changé .


La partie nord d'Iwaki était dans la zone des 30 kilomètres, mais le maire a créé l'expression de "rumeur nocive", et la zone d'exclusion a été étendue à notre secteur. Le niveau de rayonnement, qui était de 0,05 microsieverts par heure avant l'accident, est passé à 23 microsieverts. C'est 460 fois [le niveau normal].


Le Professeur Shunichi Yamashita de l'Université de Nagasaki a lancé une campagne de masse indiquant qu'un niveau de 100 millisieverts [par an] était sûr, et cela a été largement accepté par la télévision, les journaux, la radio, les écoles et les conférences. À l'époque, les écoles ont jugé que les activités de plein air étaient sûres, même si le niveau de radioactivité était de 0,5 microsieverts, 10 fois la valeur normale.


Comme 100 millisieverts étaient considérés comme "sûrs", les repas des écoles ont d'abord été préparés à partir de produits locaux (1 mois après l'accident). Nous avons travaillé dur pour recueillir des signatures pour annuler immédiatement la règle de la "production locale pour une consommation locale". Il a fallu attendre le deuxième semestre universitaire cependant pour que la commission scolaire reconnaisse la liberté de refuser les repas scolaires. En d'autres termes, ceux qui ont fait confiance au "principe de sécurité" ont continué à laisser leurs enfants manger les repas scolaires. Il était inutile d'essayer de discuter avec l'école ou les enseignants.


Le niveau de radioactivité extérieur n'est pas cohérent. A dix centimètres de distance, il peut varier de 2-3 microsieverts à 5 microsieverts, ce qui représente 46 fois à 100 fois le niveau de tous les jours. Ce que je n'arrivais pas à comprendre, c'est le fait que les employés municipaux et les enseignants n'ont rien fait pour protéger les enfants contre l'exposition à la radioactivité.


Maintenant, parlons du moment où la centrale nucléaire a explosé. Notre maison n'a subi que des dommages minimes du tremblement de terre du 11 mars. Mais nous n'avions plus d'eau courante dans Iwaki pendant 20 jours. Mes enfants et moi avons fait la queue pendant deux heures le lendemain pour obtenir notre approvisionnement d'eau au camion de distribution.


La première explosion a eu lieu le 12 mars. Les données que nous avons vues plus tard indiquaient 23 microsieverts, 460 fois le niveau normal. Il n'y a eu aucune annonce publique locale pour nous prévenir de rester à l'intérieur, et nous sommes restés dehors pendant 2 heures entières, ignorant l'explosion.


On nous a dit que le Japon était sûr, mais les tests sanguins ont montré que mes deux enfants et moi avons des problèmes de thyroïde, et mon fils a une pustule de 5 millimètres. De nouvelles études disent maintenant que le cancer de la thyroïde est une maladie liée au mode de vie. Si nous développons un cancer, je suspecte que l'on va nous dire que c'est à cause d'une négligence et que le gouvernement refusera d'admettre tout lien avec l'exposition à la radioactivité.


Je voulais que mes enfants aient une anthropogammamétrie [analyse de la radioactivité du corps permettant de déduire la contamination interne, aussi appelée whole body counter] immédiatement après l'explosion. Mais je n'ai pas pu trouver une seule installation qui nous admette. Certaines personnes sont allées aussi loin que Tokyo pour se faire examiner, mais n'ont pas pu obtenir leurs propres données. J'ai appelé plusieurs endroits pour vérifier, mais aucun d'eux ne fournissait les données. J'ai donc fait une enquête au sujet des tests sanguins pour vérifier l'état de la thyroïde, et j'ai été choquée d'entendre qu'il n'y aurait pas d'examens de la thyroïde en masse à Iwaki. J'ai demandé à la préfecture de Fukushima comment je pourrais obtenir des preuves sur l'endroit où nous avons été exposés aux rayonnements, et on m'a dit que "il n'y a aucun moyen".


Mon mari est employé municipal. Il a dit que s'il y avait quelque chose à savoir, il aurait un accès immédiat à ces informations. Mais personne ne nous a informé de l'explosion et mes deux enfants et moi avons été exposés à la radioactivité alors que nous étions à l'extérieur. Mon mari a traité un flot d'appels téléphoniques, même s'il n'a nulle connaissance de la radioactivité, et il a pratiquement mémorisé le contenu des documents distribués par le gouvernement.


Cinq mois après l'accident, le niveau de radioactivité annoncé par la municipalité d'Iwaki était de 0,12μSv par heure. Mais quand j'ai emprunté un compteur Geiger de l'hôtel de ville, je me suis rendu compte que c'était en fait entre 0,24 et 22,14μSv par heure. Des bénévoles ont inspecté les arbres taillés et le sol, et le niveau de radioactivité était de 20 000 Bq / kg. Après avoir vu ces chiffres de radioactivité, mon mari et moi avons tous deux convenu que le gouvernement n'allait pas pour nous protéger.


Par exemple, l'eau du robinet est "ND" [non détectable] selon le site officiel de la ville d'Iwaki. J'ai donc demandé des données sur les radionucléides tels que le strontium et le plutonium, mais on m'a refusé l'accès à ces informations détaillées sur le motif que cela pourrait "perturber les résidents". Au lieu de cela, ils nous ont donné un document expliquant que l'iode et le césium n'étaient "pas dangereux". Cela m'a rendu furieuse parce qu'ils profitaient de notre manque de connaissance.


Ma décision d'évacuer a moins à voir avec la peur des radiations qu'avec l'attitude du gouvernement et des écoles, les mesures de radioactivité que nous avons vu de nos propres yeux, et les problèmes de santé dont ma famille a commencé à souffrir : diarrhée tous les jours, saignements de nez, aphtes, excroissances anormales à l'intérieur du nez... Ce sont les symptômes que ma famille et mes amis ont commencé à ressentir après l'explosion de la centrale nucléaire. J'ai réalisé beaucoup plus tard qu'il y a des problèmes de santé autres que le cancer qui peuvent être causés par la radioactivité.


Ce que l’État annonce est différent de la réalité. L’État espère évidemment que les gens n'accepteront aucune violation de la loi, tandis que les employés publics ne font que suivre les ordres d'en haut. Le système d'information publique vise à nous tromper avec des informations déformées - rien n'est divulgué et rien n'est mis sous forme écrite, le tout pour gagner du temps.


Les écoles ne protègent pas leurs élèves, nos enfants. Ils sont impitoyables envers les parents et les tuteurs qui sont préoccupés par cette radioactivité. Si je fais un panier repas pour protéger mes enfants de l'exposition à la radioactivité, ils sont victimes d'intimidation par d'autres camarades de classe. Même lorsqu'il y a eu violence physique, l'école n'a rien fait pour réprimander les intimidateurs et leurs parents, mais a préféré m'appeler pour m'"apprendre" à ne pas réagir de façon excessive à la radioactivité.


J'ai décidé d'évacuer quand ma fille a développé une phobie scolaire. J'ai essayé de chercher des solutions pour continuer à vivre à Iwaki et j'ai envoyé de nombreuses lettres de demande au gouvernement, mais je n'ai obtenu que des réponses évasives. J'ai essayé de convaincre mes parents âgés d'évacuer, mais ils ne voulaient pas quitter leur ville natale. Mon mari pensait que c'était suffisamment sûr. Ma belle-mère refusait que nous évacuions et disait que je "dépassais les bornes". Je me suis battue contre le gouvernement, j'étais en détresse, et quand mes parents m'ont dit de considérer le bien-être des enfants d'abord, j'ai choisi d'évacuer à Kitakyushu, en laissant mon mari et mes parents âgés à Fukushima.


Comme je vous l'ai dit, ce que disent les médias et les faits sont 2 choses tout à fait différentes. L'autre jour, un rapport intermédiaire sur l'élimination des déchets industriels a été rendu public. Il déclare qu'une entreprise de Fukushima a accepté la boue et la poussière contaminée de Fukushima, Ibaraki, Yamagata et même Kanagawa. Cette société a commencé à fonctionner avant que la ville de Kitakyushu accepte de recevoir des débris, et continue de le faire maintenant. Il y a un tollé concernant l'acceptation des débris, et pourtant les substances radioactives sont incinérées sans rechigner, même s'il n'y a pas de filtre à particules fines installé.


Les médias sont préoccupés par les polluants atmosphériques PM2,5 [particules fines de moins de 2,5 micromètres de diamètre] en provenance de Chine, mais est-ce vraiment vrai ? Les usines de traitement des déchets industriels et les usines de ciment de Kitakyushu recyclent la cendre de charbon de Fukushima. Selon un document officiel de Kitakyushu, la pollution en PM2,5 a été multipliée par plus de 230 fois en avril de l'année dernière, et le niveau a souvent dépassé 100 fois durant les autres mois. Il ne fait aucun doute que la pollution provient du Kyushu ; en d'autres termes, c'est "domestique".


Ce qui est arrivé aux habitants de Fukushima va bientôt affecter tous les Japonais. Je pense que ça va commencer à cause de l'air que nous respirons et de la nourriture que nous mangeons. L'autre jour, il y avait un article dans un magazine d'information local "Donna Mamma" avec les déclarations faites par des professeurs et conférenciers d'université ainsi que par des agents administratifs qui soutiennent que le niveau de radioactivité n'est pas une menace. L'affirmation selon laquelle le niveau de radioactivité n'est pas dangereux est complètement répandue au Japon.


Alors que certains disent que la radioactivité s'est "dispersée" et que nous sommes maintenant en sécurité, les gens sont en fait en train de mourir à Fukushima. Le lendemain de la mort de mon cousin, le mari de mon amie est décédé. Je ne dis pas que tout est causé par les radiations... Mais il y a l'exemple de Tchernobyl...


L’État refuse de l'admettre. Mais nous avons le "droit de choisir" - à partir de ce que nous entendons et voyons, et en examinant les deux arguments selon lesquels la radioactivité est dangereuse ou pas.


Je n'étais pas au courant des dangers des centrales nucléaires, et c'est la raison pour laquelle je me trouve dans la situation actuelle. J'étais ignorante du fait que la radioctivité ne disparaît pas simplement et je tentais de décontaminer l'avant de ma maison - tout en inhalant de l'air contaminé.


Il y a des gens qui vivent à Fukushima, en ce moment. Ils disent tous :
"Nous sommes des cobayes après tout, et si nous essayons d'évacuer nous ne serons pas en mesure de gagner notre vie car il n'y a pas de compensation du gouvernement."
"Je ne veux pas perdre mon style de vie."
"Si l’État dit que c'est sans danger, alors c'est sûr."
" Beaucoup de gens sont en train de mourir , hein ?"
" Il n'y a rien que nous puissions faire, c'est inutile, alors pourquoi s'embêter ?"
"Je ferais mieux de me concentrer sur des choses positives."
Et ils continuent leur décontamination, mais les eaux usées contaminées se transforment en boue et en cendres d'incinération, qui à leur tour produisent des déchets hautement radioactifs. Les gens refusent de faire face au fait qu'ils finiront par revenir les hanter
.


La décontamination est inutile. Je l'ai essayée moi-même et je le sais. Le niveau diminue de 0,5 à 0,2, puis revient à 0,5 deux semaines plus tard. C'est la réalité. Où vont ces énormes quantités de sols pollués après la décontamination ? Si l’État voulait gérer de façon responsable les déchets, ils les auraient fait prendre en main par des entreprises d'élimination des déchets industriels ... mais là encore, ils seront recyclés en ciment, en poteries et en boues, et finiront par nous revenir.


C'est important pour nous de nous reposer et de récupérer, mais cela n'aidera personne de manière fondamentale. Je crois que la seule façon de nous en sortir est de mesurer les niveaux de radioactivité et de divulguer les faits, ce qui garantit une compensation suffisante, et ensuite permettre aux résidents de Fukushima de prendre leurs propres décisions.


Ne dispersez pas la radioactivité, mais contenez-là à l'intérieur de Fukushima. Le tombeau de mes ancêtres est à 2 kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. S'il vous plaît, laissez les déchets radioactifs là-bas. Il y a beaucoup de résidents de Fukushima qui pensent ainsi, bien qu'ils y aient des tombes d'ancêtres, des maisons ou de grandes propriétés terriennes. Mais ils sont ignorés.


En mars de cette année, je suis allé au village de Samekawa dans la préfecture de Fukushima pour arrêter la construction d'une installation expérimentale d'incinération de paille de riz, dans laquelle on a mesuré un niveau de radiation de 8 000 bq[/kq]. Une conférence de presse était prévue et tout ce que nous avions à faire était de soumettre certains papiers, mais au dernier moment, un individu qui était ostensiblement contre la construction est intervenu et nous a empêché de continuer. Un opposant s'est avéré être un partisan. C'est la réalité que j'ai vécue.


Même pendant la campagne contre l'acceptation de débris contaminés à Kitakyushu, il était convenable de s'inscrire à la manifestation, mais pas de soutenir la conclusion de l'accord sur la prévention de la pollution.


J'avais entendu dire que notre dernier espoir était une réclamation de la coopérative de pêche de Kitakyushu, mais quand nous avons demandé à voir le document officiel, j'ai découvert que la coopérative n'avait pas présenté de réclamation. Ou plutôt, la «réclamation » n'a pas été faite en termes clairs. Les manifestants se réunissaient dans le village de tente après que l'incinération des débris contaminés ait commencé, et pendant ce temps, je me rendais auprès d'un certain nombre d'associations de pêche pour leur demander de déposer une "réclamation", mais seulement 2 ont accepté de me rencontrer, et aucune d'entre elles n'a fait de réclamation.


Si seulement une seule association avait déposé une réclamation, ou si seulement 2 résidents vivant à proximité de l'incinérateur avait fait une demande d'accord sur la prévention de la pollution... Il y avait tellement de pression pour empêcher les gens de prendre de telles mesures, et moi, évacuée de Fukushima, je me sentais en situation d'échec. Après avoir vu la réalité de cette prétendue campagne de "protestation", j'ai perdu tout espoir que Fukushima ne soit jamais "sauvée".


Tout comme le mensonge éhonté qu'un filtre à particules fines peut éliminer pratiquement 100% du césium, je pense que [le gouvernement] va installer un filtre HEPA et déclarer que Fukushima est sûr, puis construire des usines d'incinération à 8 000 bq[/kg - taux de radioactivité dans les cendres d'incinération] à travers le Japon et des centrales biomasses utilisant le bois de Fukushima.


L’État a beaucoup d'argent pour empêcher les gens de poser des questions en manipulant les médias, créer une certaine «humeur» dans le pays en publiant de fausses informations, et soutenir des campagnes pour convaincre ceux qui ne sont d'accord, et "encore une fois, nous nous retrouvons sans le savoir par n'être qu'une partie du troupeau".


Ce que je crois être un véritable lien ne peut être fait en suivant aveuglément les paroles de ceux qui sont "au sommet". Au contraire, il s'agit de nous apprendre les uns aux autres ce que nous ne savons pas, en partageant l'information et en continuant d'apprendre, puis en passant cette connaissance à ceux qui nous entourent. Avec plus de courage, nous pouvons informer les associations de pêcheurs et les personnes résidant à proximité des installations d'élimination des déchets, des incinérateurs de déchets industriels et des cimenteries - établissements que l’État va tenter d'influencer et de contrôler.


De la même façon que la ville de Kitakyushu a organisé des "rencontres explicatives pour une personne" pour le président de l'association des résidents quand ils ont décidé d'accepter les débris, nous avons besoin de "sessions d'étude pour une personne" pour les résidents locaux, car c'est la seule façon de protéger nos enfants.


J'ai été trompée par les médias et cela a permis que mes enfants soient exposés aux radiations. Parce que j'étais ignorante et que je n'avais que des connaissances superficielles, je ne pouvais pas protéger mes enfants, malgré que nous ayons évacué. La seule chose que je peux faire, c'est dire aux autres ce que j'ai vécu. J'espère que cela vous aidera à faire les bons choix. Si cela est possible, apprenez et partagez avec les autres.


Ne vous trompez pas sur les faits. Les faits deviendront évidents si vous avez le courage et prenez l'initiative de penser et d'agir par vous-même.


Notre dernier espoir se trouve dans la municipalité locale. Nous devons commencer par "l'éducation de résidents", puis la formation des enseignants et des employés municipaux par des résidents informés. C'est le seul choix que nous ayons. J'ai appris de première main qu'il n'y a aucun moyen de protéger mes enfants tant que je n'agis pas, quel que soit le fardeau que cela puisse représenter.


Peu importe ce que cela me coûte de prendre soin de mes enfants, j'espère continuer à faire du mieux possible."

 

Ce texte a été traduit depuis sa version rédigée en anglais. Il s'agit donc de la traduction d'une traduction, ce qui peut entraîner de légers écarts avec l'original.

 

Vous pouvez retrouver la version écrite en japonais ici et la version écrite en anglais ici.

 

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Publié par Cécile Monnier - dans Au Japon
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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 23:05

Ludovic Klein, auteur d'un article sur le redémarrage controversé de la centrale d'Ôi, nous propose à présent une nouvelle de fiction inspirée de la catastrophe de Fukushima. En évoquant un événement peu connu de la Seconde Guerre Mondiale au Japon, il dresse, à travers souffrance animale et abandon, un pont saisissant entre le passé et le présent (nucléaire) de l'Archipel.

(Ce récit a connu en juin 2013 une première publication dans l'anthologie de nouvelles Sales Bêtes, aux Editions des Artistes Fous  . Trois autres nouvelles seront prochainement publiées sur le blog de Fukushima.) 

 

______________

 

 

Les Maîtres ne vinrent plus

 

Ludovic Klein

 

Illustration de Maniak (http://maniak.sa.free.fr)

Illustration de Maniak (http://maniak.sa.free.fr)

Le 16 août 1943, en pleine intensification de la Guerre, la Préfecture de Tokyo ordonne de mettre à mort, en toute urgence, et par tous les moyens possibles, certains animaux du zoo de Ueno, à Tokyo.

Raison officielle du projet d’abattage : la protection des habitants de Tokyo. À savoir, prévenir la panique des civils, si d’aventure une bombe de l’Armée américaine venait à détruire les cages du zoo et à libérer les animaux les plus dangereux (éléphants, lions, tigres, panthères, léopards...). Ceux-ci, affamés et furieux, pourraient errer dans la ville et attaquer les citoyens. Risque impossible à courir. D’où cette décision impérative des autorités : « mettre fin en douceur » à la vie des bêtes.

Raison cachée : des frais d’entretien animalier (nourriture, soins) trop élevés. De plus, à cette époque, les bombardements massifs sur Tokyo n’ont en réalité pas encore commencé. Si les Japonais sont soûlés de récits guerriers victorieux contre ces « démons d’anglo-américains », la vérité est que la défaite est plus précise jour après jour. La possibilité de raids aériens alliés, chargés de bombes incendiaires, est de plus en plus certaine. Par voie de conséquence, sacrifier les animaux permet de créer un « choc psychologique » qui suggère aux civils l’éventualité d’un bombardement futur. L’Armée peut ainsi, de cette manière contournée, appeler la population à la défense, sans se départir de l’habituelle rhétorique triomphaliste et martiale.

 

Recensement des bêtes :

9 ours (ours du Japon, ours polaires, ours malais)

3 lions

1 tigre

7 panthères, guépards et léopards

2 serpents (1 python et 1 crotale)

2 bisons d’Amérique

3 éléphants (John, Tonky et Hanako)

 

Méthode de mise à mort :

La strychnine est fournie par les services de l’école vétérinaire de l’Armée. Mêlée à la nourriture, elle atteint son but, la mort de l’animal, dans la plupart des cas (ours, lions, léopards). Cependant, certains pensionnaires du zoo refusent de manger les rations empoisonnées.

Des mesures directes d’exécution ont donc été mises en place. On ne se résout pas à utiliser les armes à feu, de peur de « heurter les sentiments des résidents proches du zoo ».

Le python est décapité au scalpel.

Le crotale a la tête percée d’un câble, puis est traîné par le cou avec un fil de fer chauffé à blanc. Comme cela ne suffit pas, seize heures plus tard on le garrotte solidement avec un filin. Asphyxie.

Les deux bisons sont entravés dans des filets, puis achevés à coups de marteau et de pioche dans la boîte crânienne.

Les gardiens jettent des filins autour de la gorge d’un ours japonais (affaibli par trois jours de jeûne). Ils se mettent en groupe de cinq et tirent de toutes leurs forces jusqu’à suffocation de l’animal. L’opération est répétée sur un des ours polaires, avec un câble métallique.

Un piège étrangleur à lacet a été mis dans la cage de la panthère noire. La mort par asphyxie survient au bout de 4 minutes et 30 secondes. Même protocole pour le guépard.

Différents essais ont lieu afin d’abattre les éléphants. Ils refusent les pommes de terre empoisonnées à la strychnine. Une injection létale hypodermique est envisagée, mais la peau dure des pachydermes décourage les tentatives. Les jeux de cordes, qui se sont révélés si efficaces pour les autres mises à mort, ne résistent pas à la force des éléphants.

Cependant, ils doivent mourir. Quelles que soient les réticences ou les difficultés. C’est une question de force majeure. Une nécessité de la guerre.

Alors, même si cela doit prendre des semaines, on décide de laisser les trois éléphants mourir de faim. Du jour au lendemain, les repas sont suspendus. John, Tonky et Hanako croupissent dans leurs cages, leurs stéréotypies se font plus lentes, ils finissent par se figer ; ils vacillent, et s’effondrent. Au final, leur agonie aura pris un mois.

Et puis un jour, les Maîtres ne vinrent plus...


 

***


 

Et puis un jour, les Maîtres ne vinrent plus.

Nous attendons. Patiemment. D’habitude, il y avait une interruption dans l’espace de temps entre les visites. Visite égale nourriture. Mais à présent, rien. Personne. Nous attendons. Et nous commençons à avoir faim. Dans cette vie morne et éteinte, l’absence d’un événement est déjà un événement.

À la place, la sirène : meuglement sonore dans l’air, déchirure, agitation palpable, là-bas, au-delà du champ de vision. Mais ici, rien ne change.

La nuit est tombée. Une nuit froide et glacée. Bruine. Dans l’obscurité, notre faim grandit. C’est comme un acide qui nous ronge le ventre : comme si quelque chose mord à l’intérieur. Ça grignote. Nous crions, solitaires, dans le noir. Nous nous serrons les unes contre les autres, sans comprendre. Offrant la compassion de nos peaux frottées. Les yeux humides remplis d’ombre.


 

Puis vient le matin. Une petite aube blême, interminable. La lumière n’en finit plus de s’autoinfuser. La clarté se fait enfin, mais nous ne la remarquons plus.

Ce jour-ci encore, les Maîtres ne vinrent plus. La caresse du gant sur le museau. Les bauges remplies, les bouches qui mastiquent à grand bruit. Le contact rude des pompes métalliques qui viennent empoigner les pis, les tirent, soulagent la pression des mamelles en faisant gicler le lait. Le souffle de l’Autre, à la fois grand sur ses deux pattes, et minuscule face à notre corpulence de vaches. Aucune de ces sensations familières, pas toujours agréables. Plus rien ni personne. Incompréhension.

Alors, on attend. La faim est partout : dans la glu de la terre humide. Dans chaque goulée d’air. Dans le froid et la neige qui tourbillonne. On dirait un grand vol de papillons de toutes les couleurs qui s’échappent d’une grande plaine verte, verte à s’en faire péter les dents à force de brouter. La langue à présent a pris le goût métallique de la faim. Pâte molle, serpent de chair sec, elle tape contre le palais. L’obscurité revient.

Le lendemain, pas de Maîtres.

Titubantes, nous ne pouvions plus bouger : nous étions entièrement dépendantes des Maîtres pour la nourriture, alors que nous ne demandions presque rien pour vivre, juste de sortir de cette prison, juste mettre les pieds sur de la terre vivante... Si seulement ce loquet pouvait bien pivoter : nous serions libres. Et cette liberté que nous n’avions jamais poursuivie devenait la clé de la survie, car la liberté, c’était la nourriture, la bouillie tombée divinement sur les intestins, et mâchée encore et encore, elle revient, on n’en finit jamais de la digérer avec délices. Nous avons les pieds dans notre merde, nous la léchons avec application pour y trouver le souvenir nostalgique de l’herbe.

Le lendemain, pas de Maîtres.

Nous nous agaçons mutuellement, l’œil rendu fou par le manque. Ça grimpe, ça ne s’arrête plus : nous sommes terrassées par la faiblesse, le temps devient un ennemi, un ennemi implacable. Là où nous explorions doucement les domaines de la satisfaction (le grand pré, l’herbe toujours abondante, le manger, le manger), nous avons à présent perdu la seule chose qui nous faisait exister. Nous sommes devenues tronquées, diminuées. Certaines tapent du museau contre la palissade, espérant la briser. D’autres se sont abîmées dans la contemplation interne de pâturages infinis et abondants, obsédées par l’image vivante de l’herbe, du foin frais, elles claquent des mâchoires. Bruit sec, bientôt imité. Et ce bruit nous rappelle la béance, la nourriture lointaine. Toutes nous sommes touchées, liées solidement, garrottées entre nous par notre famine insupportable.

Les hallucinations reviennent. Du foin, la chaleur qui coule dans le gosier. Absence. Froid.

Et par trouées, la colère, terrible, insondable : nous meuglons encore et encore, tentant d’extirper la bestiole qui nous dévore les tripes, de casser la mélodie fade de la faim. Les jambes sont de plus en plus faibles ; la respiration, entrecoupée.

Nous avions l’impression de nous enfoncer dans le sol. Nous tombions ; naufrage lent, vol plané interminable sur place. D’aucunes se tapaient la tête par terre. Nos meuglements redoublaient d’intensité, nous nous remplissions de nos cris solitaires, désespérés, furieux. À manger. À manger. À manger. Rampant le long d’un couloir sans fin de temps, glacées, agitées, suppliantes, nous tanguions contre la nuit. Certaines étaient déjà mortes. Nous n’avions jamais autant aimé et détesté les Maîtres, ils nous avaient abandonnées, qu’avions-nous fait, le monde est un grand cri noir, les mamelles sont des clous remplis de lait caillé, la peau se rapproche dangereusement des os, organes tourmentés, impossibilité de se tenir debout, des aiguilles dans l’estomac, la queue comme dernière corde de survie. Tout autour : des bruits de chute.


 

... Je suis restée la dernière debout.

Je passe ma dernière nuit. Je suis épuisée, la tête lourde comme les pierres, la pensée déjà revenue à l’immobilité, les sensations englouties dans l’empire énorme de la faim. Je n’ai déjà presque plus de voix. Ce n’est plus des appels à l’aide, c’est déjà une élégie, un service mortuaire ; et en même temps, mes hurlements sont la dernière preuve que je vis encore, qu’il y a encore une épine de vie, une petite étincelle qui continue de lutter, par-delà le froid intense, les frissons, les montées de bile, les yeux vitreux rendus au néant. Ma voix est le dernier crampon qui me rattache au monde : si je me tais, je meurs. Alors je meugle, de plus en plus faiblement.

Puis ma voix mourante s’éteint tout à fait. Elle avait été en fin de compte anéantie par la mastication lente et interne des milliers de dents dans ma gorge. L’équilibre me quitte. Je bascule lourdement sur le côté. Le nez dans la boue, je sens que la galaxie est un champ d’herbe, verte, fraîche, couverte de rosée, une couleur éclatante, lumière céleste qui me fait courir la peau de spasmes. Et sous mon regard extasié, je vois très nettement une masse immense élevée dans l’air pulvérulent : un Himalaya de charognes, entassement monstrueux de centaines de milliards de semblables, gros ou petit, éléphants ou musaraignes : animaux amaigris, le poil détruit, la peau malade, les yeux chassieux, harcelés par les mouches, aveugles, frappés, torturés, façonnés, à jamais crevés par la main même de l’Autre. Partout, dans cette Arche inversée, on trouve les mêmes traces, les mêmes stigmates : l’incompréhension, le regard qui se dérobe, le sang qui coule, la panique et la mort, les cris, les machines. La frénésie puis le renoncement, la vie qui fuit de partout, des pores, des yeux, de la gueule, de l’anus, du cou, ventres ouverts par les infinités des lames. Face à cette montagne de chair fermentée, lourde et odorante, je ferme mon regard et mon esprit.

Et je meurs enfin.

 

***


 

Et après.

Sous le vent qui recourbe les graminées redevenues sauvages, le ciel gris commence silencieusement à pisser. Une vaporisation plutôt qu’une pluie, à vrai dire.

Mme Morita regarde la bouverie de la ferme Tanaka. Les bêtes sont toutes mortes. Toutes. Il y a ici plusieurs dizaines de vaches. Dinosaures échoués, la gueule dans la boue, la langue jadis tirée fondue dans la terre. Elles pourrissent. C’est ce qu’est devenu Iidate-mura : une ruine, un cimetière, où la vie se retire. C’est comme cela ici, et c’est pareil ailleurs.

Un chien maladif passe honteusement sous la bruine. Abrité dans l’auvent du hangar, Mme Morita l’appelle gentiment, en patois du nord, celui-là même qui n’est plus parlé par les jeunes.

(Et maintenant, il n’y a même plus de jeunes... Une débandade généralisée devant la menace. Dans un petit nombre de villages de la région, il reste juste encore une confrérie de vieux et vieilles revenus ici pour mourir. Sur le terrain même de leurs familles. Les dernières sentinelles, le visage ravagé et le dos cassé. Un sourire de torturé au coin des lèvres, pourtant. Mme Morita est de ceux-là).

Elle pose l’écuelle par terre, en continuant d’appeler le chien. L’animal, les yeux agrandis et les pattes emmêlées, se précipite. Il mange goulûment, avec bruit. Elle passe la main dans la fourrure sale et constellée de croûtes.

Celui-là a de la chance. Il est encore vivant. On a retrouvé des dizaines de chiens crevés de faim et d’angoisse dans les maisons abandonnées : incapables de sortir. Un chien s’est presque sectionné la carotide à force de tirer sur son collier pour se libérer. Il avait la gorge à vif, charnue comme des génitoires de femme. Il avait fini par mourir, évidemment. Obscène dans sa pose mortuaire. Il y a les carcasses de chats aussi. Les griffes en sang à force de gratter la porte pour sortir. Et les milliers de bœufs, les milliers de porcs, les centaines de milliers de poussins devenus une mélasse jaunâtre dans les hangars d’élevage. Tous morts de faim et de soif, s’étant débattus jusqu’à l’extrême de leurs forces.

Tout cela, Mme Morita l’a vu. De même qu’elle a entendu les messages officiels :

C’est un cas de force majeure. Il n’y a pas d’autre choix que d’enfermer les animaux, pour les empêcher de disséminer la contamination partout. Il est strictement interdit de les toucher, ni d’ouvrir la porte de leur enclos. Pour limiter la contamination, pour la sécurité de la population, il est nécessaire de laisser les bêtes enfermées mourir en douceur. Pour préserver notre futur à tous.

Elle était venue trop tard. Évacuée à toute force lors de la catastrophe, elle n’avait décidé de se rapatrier dans sa vieille maison que des semaines après. Tous les élevages étaient à ce moment devenus des dépotoirs de charognes. Si elle était venue plus tôt... Juste un loquet à pousser, et les vies auraient été sauvées. La culpabilité lui essorait le cœur.

Alors à présent, elle préfère arpenter la Zone pour nourrir les animaux survivants. C’était toujours mieux que de se décomposer, enfermé, dans des préfabriqués mal isolés, où certains évacués, des personnes âgées comme elle, sans famille, sans maison, sans aucune perspective que le décès, attendent patiemment que le temps passe en rêvant infiniment de réunions de famille, pleines de miel et de petits-enfants, avec la léchure du vent, la caresse de l’extérieur.

Derrière, Mme Morita entend des pas. C’est le journaliste de la NHK, qui a tenu aujourd’hui à venir avec elle. En bottes blanches, sans masque, la casquette sur le crâne. Il regarde son instrument de mesure. Puis il dit à la caméra : « ici, les niveaux sont comparativement bas ».

Mme Morita a le regard qui flotte. Elle aperçoit là-bas, sur le parking abandonné, un troupeau de moutons qui circule sur l’asphalte. Elle les connaît bien. Les ovins ont été rendus à la liberté, et donc à la vie, par un éleveur plus miséricordieux que les autres, à l’heure de l’évacuation. En deux ans, aucun agneau n’a pu naître : les fausses couches monstrueuses se sont multipliées. Seule a vu le jour une petite bête chétive, incapable de tenir sur ses pattes, la fourrure comme brûlée au napalm, le museau déformé. Elle n’a pas vécu. Mme Morita l’a enterrée dans le jardin de sa maison (au niveau comparativement bas aussi). Ce jour-là, sans qu’elle sache pourquoi, elle avait longuement sangloté sur la tombe improvisée. Allons, ce n’est qu’un mouton...

La vieille dame met sa main osseuse et tordue sur le dos du chien qui finit de lécher l’écuelle. Elle le caresse gentiment. L’animal est troublé : sur sa fourrure passe le souvenir d’un temps ancien, enfoui, où l’Homme était présent, où l’animal connaissait et appréciait sa présence. Où le regard de son maître sur lui le faisait exister, vibrer au monde. Il remue la queue. Il sourit presque. Accroupie, Mme Morita lui souffle à l’oreille :

« Vis, toi. Vis. »

Les yeux de la vieille dame s’humectent. Ils sont chauds et mobiles dans le visage plissé, semblable à celui d’une tortue.


 

On entend au loin, sous la pluie, la sirène de la centrale. La terre se met à trembler un peu.


La Guerre a recommencé. Si elle a jamais cessé.

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Publié par Ludovic Klein - dans Fictions sur Fukushima
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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 09:50

« Le dernier homme de Fukushima », comme l’a dénommé Antonio Pagnotta, viendra en France en mars 2014, et plus particulièrement à Fessenheim lors des manifestations qui se tiendront sur le Rhin pour le troisième anniversaire du début de la catastrophe de Fukushima.

 

Ardent défenseur de la vie, Naoto Matsumura a choisi de rester en territoire contaminé pour ne pas abandonner les animaux laissés à eux-mêmes après l’évacuation de leurs maîtres. Aujourd’hui, il souhaite témoigner de l’horreur nucléaire directement aux Français et aux Européens, afin qu’ils saisissent réellement ce que veulent dire des mots comme « territoire contaminé », « exode », « abandon », « séparation », « désert », « désolation », « maladie », « mort », mais aussi « combat », « solidarité », « espoir ».

 

Naoto Matsumura face à la centrale de Fukushima Daiichi (© Koji Harada, agence Kyodo)

Naoto Matsumura face à la centrale de Fukushima Daiichi (© Koji Harada, agence Kyodo)

Si vous aussi, vous pensez que ce témoignage est important à faire passer dans le pays le plus nucléarisé du monde par habitant, alors je vous encourage à soutenir ce projet. Il ne se réalisera que si les organisateurs réussissent à collecter la somme de 5000 euros.

 

 

Participez à cet évènement européen en faisant un don !

 

 

Un site entièrement dédié au voyage de Naoto Matsumura en Europe a été créé. Voici ses principales entrées, n’hésitez pas à les consulter :

 

   - Qui organise ?

 

   - Pourquoi soutenir le voyage de Naoto Matsumura en France ?

 

   - Quel sera le périple de Naoto ?

 

   - Quelles sont les missions de Naoto ?

 

   - Pourquoi une collecte ?

Naoto Matsumura en juin 2013 (© Antonio Pagnotta)

Naoto Matsumura en juin 2013 (© Antonio Pagnotta)

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Publié par Pierre Fetet - dans En France et ailleurs
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