24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 23:43
Tepco et le gouvernement japonais censurent la mort de travailleurs de Fukushima‬

Cet article est paru le 21 mars 2014 sous le titre original « Exposed: Death of Fukushima Workers Covered-Up by TEPCO and Government » sur le site nsnbc ìnternational. Christophe Lehmann nous rapporte les propos de cette journaliste indépendante, Mako Oshidori*, lors d’un colloque qui s’est tenu en Allemagne du 4 au 7 mars 2014. La censure sur les morts de certains ouvriers de la centrale de Fukushima Daiichi a déjà été dénoncée de nombreuses fois. Le témoignage courageux de Mako Oshidori est là pour nous rappeler la terrible réalité.

* Le blog de Fukushima avait déjà publié une traduction d’un article de cette journaliste (Témoignage d’un ouvrier de la centrale de Fukushima Daiichi).

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Irradiés : Tepco et le gouvernement japonais censurent

la mort de travailleurs de Fukushima

 

Christof Lehmann

 

 

Traduction française : Mimi Mato, Fukushima Diary Fr

 

La mort de nombreux travailleurs de Fukushima consécutivement à leur exposition à la radioactivité est censurée par TEPCO, l'opérateur de la centrale de Fukushima Daiichi, et par le gouvernement japonais, a déclaré une journaliste japonaise qui a enquêté sur les décès non déclarés, ajoutant avoir découvert une note de TEPCO donnant instruction aux responsables de "couper court à ses questions de manière appropriée" et que la police la suit de façon intimidante.

 

Ces inquiétantes révélations ont été faites pendant une conférence internationale sur les « effets des catastrophes nucléaires sur l'environnement naturel et la santé humaine » à proximité de la capitale financière allemande de Francfort. Selon Energy News, cette conférence du 6 mars 2014 a été co-organisée par la section allemande de l' "International Physicians for Prevention of Nuclear War" (= médecins internationaux pour la prévention contre la guerre nucléaire, IPPNW) et l'Eglise protestante de Hesse Nassau.

 

Mme Mako Oshidori, journaliste japonaise indépendante, y était présente ainsi qu'à la conférence de presse qui s'en est suivie (enregistrée sur vidéo). Mme Mako a rapporté avoir découvert une note de TEPCO par laquelle l'opérateur de Fukushima Daiichi ordonne aux responsables de « couper court à (aux questions de) Mako-chan, de manière appropriée ». Mme Mako Oshidori a fait trois ans d'études à la Faculté de médecine de l'Université des Sciences de la Vie de Tottori.

 

Mme Mako a révélé que TEPCO et le gouvernement censurent la mort de travailleurs de Fukushima et que des agents ont commencé à la suivre partout après qu'elle ait commencé à enquêter sur cette censure. Mme Mako a déclaré en particulier :

- "J'en avais entendu parler par des chercheurs de mes amis ainsi que par des fonctionnaires du gouvernement. Je vais vous montrer une photo que j'ai prise à l'insu d'un agent pour que vous voyiez à quel type de surveillance je fais allusion. Quand je parle à quelqu'un, un agent de police publique du gouvernement central s'approche très près, essayant d'écouter ma conversation ..."

- "Je voudrais parler de mon interview avec un infirmier qui travaillait à (la centrale nucléaire de) Fukushima Daiichi après l'accident ... Il était infirmier à Fukushima Daiichi en 2012. Il a arrêté de travailler pour TEPCO en 2013 et c'est à ce moment-là que je l'ai interviewé ..."

- "Jusqu'à maintenant plusieurs travailleurs de la centrale sont morts mais seuls les décès de ceux morts pendant leur travail sont rendus publics. Aucun de ceux morts brutalement alors qu'ils n'étaient pas au travail, le week-end ou la nuit par exemple, n'est rapporté ..."

- "En plus de ça ils ne sont pas comptabilisés dans le nombre de décès des travailleurs. Par exemple, il y a des travailleurs qui finissent leur contrat de travail après avoir été fortement irradiés, genre 50, 60 ou 70 milli-sieverts, ils finissent par en mourir un mois plus tard mais aucun d'eux n'est ni signalé, ni pris en compte au bilan des morts. C'est ça la réalité pour les travailleurs des centrales nucléaires."

 

Les révélations choquantes de Mme Mako Oshidori au cours de cette conférence de presse de IPPNW corroborent des rapports antérieurs sur le mépris criminel de TEPCO envers la sécurité et les vies humaines.

 

En octobre 2013, M. Michel Chossudovsky, directeur du "Centre for Research on Globalisation" basé au Canada, avait signalé que la coordination à plusieurs milliards de dollars de l'opération de décontamination de Fukushima repose sur le crime organisé japonais, les yakusas, activement impliqués dans le recrutement de personnel « spécialisé » dans les tâches dangereuses.

 

Selon de nombreux autres rapports, un des plus importants pré-requis particuliers pour obtenir un emploi à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi est d'être au chômage, pauvre et dans une situation ne laissant pas d'autre choix que d'accepter un emploi sous-payé et à haut risque.

 

Fin 2013, le parlement japonais a adopté une nouvelle loi visant à pénaliser la publication non autorisée d'informations sur la centrale nucléaire dévastée avec des peines allant jusqu'à dix ans d'emprisonnement. Le témoignage de Mako Oshidori sur sa surveillance d'intimidation ajoute à cette loi une perspective alarmante pour la liberté de la presse et la sécurité des journalistes japonais.

 

Ch / L - nsnbc 21/03/2014
 

Source : http://nsnbc.me/2014/03/21/exposed-death-of-fukushima-workers-covered-up-by-tepco-and-government/

 

Vidéo de la conférence de Mako Oshidiri (en japonais) : http://www.ustream.tv/recorded/44578623

 

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Qui est Christof Lehmann ?

Né en 1958 en Allemagne de l'Ouest, Christof Lehmann a été conseiller de Yasser Arafat pour la recherche en psycho-traumatologie pour les survivants du massacre de Sabra Chatila en 1982. Après son doctorat en psychologie clinique en 1986, il a été conseiller de Joshua Nkomo sur l'impact de la torture et le trauma psychologique sur la solution des conflits et la réconciliation au Zimbabwe de 1986 à 1990, puis conseiller de Nelson Mandela sur la politique sociale, la santé publique mentale et l'effet des traumatismes psychologiques sur la paix et la réconciliation de 1994 à 1997. En 2011, il a commencé à écrire des articles pour contribuer à briser ce qu'il perçoit comme « L'embargo sur la vérité » en créant un WebMedia indépendant : http://nsnbc.me, nsnbc signifiant « news network and broadcasting collective ».

(sources : The 4th Media et nsnbc)

 

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Sur le même sujet :

 

Les premiers morts dus à la catastrophe de Fukushima

Les disparus de Fukushima

Fukushima zéro morts etc.

Who counts the number of the dead workers of the Fukushima?

Des SDF recrutés pour nettoyer Fukushima

 

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Pétition de soutien à la journaliste Mako Oshidori   :

http://www.mesopinions.com/petition/medias/soutien-journaliste-mako-oshidori/11746

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Publié par Pierre Fetet - dans Au Japon
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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 22:57
Fukushima 3 ans après : le Japon peine à sortir la tête de l’eau

Rares sont les personnes comme David Boilley qui connaissent aussi bien la situation post-Fukushima, tant à la centrale nucléaire détruite qu'au Japon en général. C'est pourquoi la synthèse qui suit, parue à l'origine le 5 mars sur le site de l'ACRO, est précieuse. Trois ans après le début de la catastrophe, rien n'est réglé et les problèmes s'accumulent. La décontamination des sols reste inefficace et, pour la centrale, la gestion de l'eau reste le problème majeur .

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Fukushima 3 ans après :

le Japon peine à sortir la tête de l’eau

 

David Boilley

 

Le gouvernement japonais s’apprête, pour la première fois, à lever l’ordre d’évacuer dans le hameau de Miyakoji à Tamura à partir du 1er avril 2014. Il y avait 358 âmes (117 familles) avant la catastrophe et les travaux de décontamination sont officiellement terminés depuis juin 2013. Les habitants peuvent rentrer pour réparer leur maison, et même dormir sur place s’ils le souhaitent.

Cependant, la décontamination n’a eu lieu qu’à proximité des habitations et lieux de vie. Dès que l’on s’éloigne un peu de ces îlots où le gouvernement souhaite que les populations reviennent s’installer, les niveaux de radioactivité restent élevés. Le gouvernement a pourtant dépensé des sommes folles à cette fin. Dans les territoires évacués, ce sont les majors du BTP, sans aucune expérience spécifique, qui ont remporté les marchés et qui sous-traitent le travail. Au plus bas du mille-feuilles de la sous-traitance, les salaires ont été ponctionnés à chaque niveau et les conditions de travail sont souvent déplorables. Outre l’embauche de SDF qui a défrayé la chronique, le ministère du travail a relevé des infractions à la législation du travail dans 40% des cas.

La pénurie de main d’œuvre n’arrange pas les choses. Il n’y a pas de solution pour les déchets radioactifs engendrés qui s’accumulent partout dans des sacs en plastique en attendant mieux. Des entreprises ont été prises sur le fait alors qu’elles rejetaient des déchets dans les rivières ou un peu plus loin dans la forêt.

Cela étant, même en travaillant correctement, force est de constater que, comme autour de Tchernobyl, la décontamination à grande ampleur est simplement impossible. Il y a 70% de montagne et de forêt dans la province de Fukushima.

Les habitants sont partagés quant à leur retour à Miyakoji. Certains espèrent que les entreprises du bâtiment seront moins hésitantes à venir y travailler. D’autres sont contents pour l’agriculture : trois familles ont repris les cultures et espèrent que cette décision leur permettra de lutter contre les « rumeurs néfastes ».

D’autres, surtout avec des enfants, demandent une décontamination plus poussée. Lors d’un retour en famille, un habitant a expliqué que ses enfants sont allés jouer dans des zones non décontaminées, sans le savoir. Il demande donc que les parents soient consultés et leur point de vue pris en compte avant de lever l’ordre d’évacuer. En vain. Sa décision est prise, il ne rentrera pas.

L'expérience conduite dans ce hameau aura valeur de test. Six autres communes devraient suivre cette année.

A Hirono, situé à une trentaine de kilomètre de la centrale, les habitants ont d’abord été confinés avant d'être encouragés à partir. Le conseil à l’évacuation a été levé 6 mois plus tard et l’indemnisation s’est arrêtée au bout d’un an, en août 2012. Pourtant peu d’habitants sont rentrés. La population de plus de 5 000 personnes avant le 11 mars 2011, est actuellement de 1 352. L’économie locale ne repart pas. De nombreux magasins, restaurants restent fermés. En revanche, environ 2 500 travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi y résident dans des dortoirs, hôtels et autres hébergements. La municipalité a donc pour projet de développer l’accueil des travailleurs. Le retour ne sera, pour le moment, autorisé que dans la partie "la moins contaminée" des territoires évacués, où l’exposition externe est inférieure à 20 millisieverts par an. Cette même limite avait été fixée pour délimiter les zones où il a été ordonné d’évacuer en avril 2011. En temps normal, la limite pour les populations est à 1 mSv/an pour l’ensemble des voies d’exposition. La valeur de 20 mSv/an en moyenne est celle pour les employés qui interviennent en zone contrôlée dans l'industrie nucléaire.

En cas d'urgence, la CIPR, qui établit les recommandations internationales en matière de radioprotection, écrit, dans sa publication 109, que le niveau de référence doit être fixé entre 20 et 100 mSv, au total ou par an. Les autorités japonaises, qui ont retenu la limite de 20 mSv/an pour déclencher l'évacuation des populations, se sont vantées d'avoir adopté la limite basse de la fourchette recommandée par la CIPR. Pourtant, le 22 avril 2011, lorsque les autorités ont ordonné l’évacuation des zones contaminées à plus de 20 mSv/an situées au-delà des 20 km, on n’était déjà plus dans la phase d'urgence.

Pour le retour, on est face à ce que la CIPR appelle une situation d’exposition existante. Il faut donc se référer à sa publication 111 qui recommande que les niveaux de référence soient fixés dans la limite basse de l'intervalle 1 - 20 mSv/an. L’ARN, l'autorité de sûreté nucléaire japonaise, dans son avis, a ajouté qu'il s'agissait d'un objectif à long terme, tout en se gardant bien de donner un calendrier.
 

Quand le gouvernement se défausse sur les populations

 

L'idée des autorités, qui n'ont pas réussi à faire baisser de façon significative les risques d’irradiation, malgré d'importantes dépenses pour tenter de décontaminer, est donc de distribuer des dosimètres et radiamètres afin que les habitants adaptent leur mode de vie de façon à réduire la dose externe reçue. Elles espèrent ainsi que les habitants arriveront à être à des niveaux proches de 1 mSv/an. En ce qui concerne les habitants qui n'ont jamais été évacués, mais qui vivent en territoire contaminé, la situation est moins claire. Ou pour ceux qui sont partis d'eux-mêmes, sans aucun soutien. Le gouvernement va-t-il distribuer les mêmes appareils de mesure ? La NRA recommande de ne pas les oublier, sans pour autant proposer le même programme.

Le gouvernement, qui a un devoir régalien de protéger les populations, se décharge ainsi de sa responsabilité. C'est malheureusement inévitable après une catastrophe nucléaire. Mais si les populations doivent prendre en charge leur radioprotection, elles doivent être aidées et soutenues, comme le rappelle la NRA. Et surtout, elles doivent pouvoir participer au processus de décision, tant au niveau individuel que collectif. Il ne doit avoir aucune discrimination entre les personnes qui décident de rentrer et celles qui décident de refaire leur vie ailleurs. L'avis de la NRA reconnaît ce droit à choisir, ce qui ne semblait pas être le cas du gouvernement qui envisageait de donner plus d'indemnités à ceux qui rentrent. Les conditions du retour doivent aussi être débattues démocratiquement.

Dans les faits, ce sont surtout les personnes âgées qui veulent retourner chez elles, alors que les familles avec enfants évitent de le faire dans la mesure du possible. Cela signifie une nouvelle organisation collective, car toute la vie sur place va s’en trouver affectée pendant longtemps.

Comme le gouvernement a refusé d'abaisser la limite d'évacuation, il ne peut pas choisir une limite plus basse maintenant pour le retour, car les personnes non évacuées ne comprendraient pas ! Il n'est plus possible de leur demander de partir sans justifier le fait d'avoir attendu 3 ans. Bref, le gouvernement avait parié sur une décontamination efficace et il est donc coincé maintenant. Les recommandations de la CIPR sont difficilement applicables, à cause de la mauvaise articulation entre la phase d'urgence et la phase post-accidentelle. Elles supposent que l’on peut faire baisser significativement la pollution radioactive.

Il y a d’autres zones où la contamination entraînerait une exposition comprise entre 20 et 50 mSv/an. Le gouvernement espère que les travaux de décontamination permettront de rabaisser les doses correspondantes sous la limite de 20 mSv pour permettre le retour des populations. Les zones où l’exposition externe dépasse les 50 mSv/an, sont pudiquement classées en zone de retour "difficile". L’accès y est interdit.
 

Impact sanitaire

 

La population a complètement perdu confiance dans la parole des autorités. Les dernières statistiques sur les cancers de la thyroïde chez les enfants inquiètent. Il y a 75 cas diagnostiqués, dont 33 confirmés après intervention chirurgicale, sur 254 000 enfants contrôlés. Au total, 375 000 enfants ont droit à une échographie de la thyroïde pour dépistage. Il y a déjà beaucoup plus de cas de cancer de la thyroïde que ce à quoi on s’attendait. Les autorités maintiennent qu'elles ne pensent pas que ce soit lié à la catastrophe nucléaire, avec toujours le même argument : à Tchernobyl, l'apparition des cancers est apparue 4 à 5 ans après la catastrophe. Mais il n'y avait pas eu un tel dépistage systématique et la découverte des cancers y a été plus tardive.

Personne ne croit ces affirmations qui se veulent rassurantes. Et si ce n’est pas la catastrophe nucléaire qui est en cause, pourquoi le gouvernement n’étend-il pas le dépistage à tout le pays ?

Trois ans après la triple catastrophe, il y a encore 267 000 réfugiés, dont 100 000 vivent dans des logements préfabriqués. Les autorités régionales de Fukushima recensent encore 136 000 réfugiés dont la vie reste difficile. De nombreuses familles sont disloquées. Quand elles vivaient à plusieurs générations sous un même toit, elles n’ont pas trouvé à se reloger ensemble. La recherche d’un nouvel emploi a aussi conduit à des séparations. Les personnes les plus fragiles payent un lourd tribut : le nombre de décès officiellement liés à l'évacuation à Fukushima est maintenant de 1 656. C'est beaucoup comparé aux deux autres provinces touchées par le tsunami : l'évacuation des côtes a entraîné 434 décès à Iwaté et 879 à Miyagi. 90% des personnes décédées à cause du stress et des mauvaises conditions de vie avaient plus de 66 ans.

La reconnaissance officielle du lien avec l'évacuation intervient quand la famille réclame une indemnisation, après validation par une commission ad-hoc. Parmi les causes de décès prématuré, il y a le manque de soin, le suicide, l'isolement... Cette procédure avait été mise en place après le séisme de 2004 à Niigata. A l’époque, il n'y a plus eu de décès post-catastrophe après un mois. Avec la catastrophe nucléaire, cela continue après presque trois années. A titre de comparaison, le séisme et tsunami ont provoqué 1 607 décès ou disparus à Fukushima et environ 18 500 sur tout le Japon.

Les populations vivant dans les territoires contaminés s’organisent pour survivre. On fait venir la nourriture de loin, on mesure la radioactivité, on fait contrôler la thyroïde par des laboratoires indépendants nouvellement créés… Le laboratoire Chikurin que l’ACRO a soutenu est bien parti. La demande d’analyse ne diminue pas.

Il a contrôlé récemment des vêtements et a trouvé un T-shirt de Fukushima avec 65 Bq/kg en césium après lavage. Il y avait 93 Bq/kg dans des vêtements de sport, toujours après lavage. La demande pour les analyses d’urine reste forte.

 

TEPCo mauvais payeur

 

TEPCo rechigne toujours à indemniser les réfugiés car cela devrait lui coûter 4 900 milliards de yens (35 milliards d'euros). Il s’agit probablement d’une estimation optimiste car la compagnie ne maîtrise pas le calendrier de retour des populations. Outre les indemnisations liées au stress à hauteur de 100 000 yens par personne et par mois (715 euros), elle compense aussi la perte de revenu qu’elle veut arrêter à partir de février 2015, sous le prétexte que le marché de l’emploi s’est amélioré. Cela va à l’encontre des instructions du comité gouvernemental qui stipule que TEPCo doit payer aussi longtemps que les revenus restent inférieurs à leur niveau d’avant la catastrophe.

Quant à ses propres employés qui ont retrouvé à se loger, elle a suspendu les indemnités liées au stress reçues par tous les membres de la famille et a même réclamé le remboursement de celles déjà versées ! Ainsi, une famille avec deux enfants, qui vivait dans une zone maintenant classée en « retour difficile », a eu droit, comme les autres habitants de ces régions, de demander une somme forfaitaire correspondant à 5 années d'indemnisation à partir de juin 2002 afin de les aider à refaire leur vie. Elle a reçu 24 millions de yens. Puis TEPCo a envoyé une demande de remboursement de plus de 30 millions de yens (214 000 euros) sous le prétexte que cette famille avait trouvé à se reloger à partir de l'été 2011. Elle n'est donc plus considérée comme "évacuée". Les autres résidents non employés par TEPCo, originaires des mêmes zones, n'ont pas reçu de demande remboursement. Pourtant, les familles des travailleurs de TEPCo souffrent autant que les autres. Elles ont des frais similaires pour racheter ce qui a été abandonné lors de l'évacuation : meubles, vêtements...

Au 31 décembre 2013, ils étaient 31 383 travailleurs à être passés sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Une grande majorité sont des sous-traitants : 800 compagnies y interviennent. Les nombreux niveaux de sous-traitance, les mauvaises payes, les conditions de travail très difficiles, font qu'il est difficile de trouver une main d'œuvre qualifiée et motivée. Avec les nombreux chantiers de décontamination, 50 000 travailleurs sont concernés. Il y a 25% plus d'offres d'emploi que de demandes à Fukushima. La pègre japonaise en profite parfois pour le recouvrement de dettes : les victimes sont forcées de travailler à la centrale ou dans la décontamination et une partie du salaire est confisqué.

 

L’eau reste le cauchemar de TEPCo

 

A la centrale de Fukushima daï-ichi, trois ans après la fusion de trois cœurs de réacteur nucléaire, l’accident le plus grave, l’eau reste le principal cauchemar de TEPCo. Elle doit arroser continuellement les combustibles fondus pour éviter qu’ils ne se remettent à chauffer et dispersent des gaz et aérosols radioactifs.

L’eau de refroidissement, après s’être fortement contaminée au contact des combustibles, s’écoule de la cuve et de l’enceinte de confinement, percées, dans les sous-sols inondés. Elle rejoint ensuite les sous-sols des bâtiments réacteur, turbine et toutes les galeries souterraines.

TEPCo avait creusé la falaise pour mettre ses réacteurs au niveau de la mer. Cela lui a été fatal. Les sous-sols sont sur le passage des écoulements souterrains. Avant la catastrophe, la compagnie devait pomper 1 000 m3 d’eau souterraine par jour pour éviter les infiltrations. Maintenant, 400 m3 pénètrent chaque jour dans les sous-sols et se mélangent à l’eau contaminée. TEPCo doit pomper cette eau et la mettre dans des cuves pour éviter qu’elle ne se déverse directement en mer. Les cuves s’accumulent et la place vient à manquer. Les 600 autres mètres cube quotidiens s’écoulent en mer. TEPCo estime, à la louche, que la moitié se contamine au passage. Et c’est comme cela depuis les premiers jours de la catastrophe, même s’il a fallu attendre l’été 2013 pour que la compagnie et les autorités japonaises admettent l’évidence.

Par conséquence, la contamination de l’eau des nappes phréatiques atteint des records : jusqu’à 3,1 millions de becquerels par litre en bêta total dans le puits 1-16. Ces données sont récentes car TEPCo se trompait depuis le début sur la mesure de la radioactivité quand la contamination s’élevait : ses détecteurs saturaient et sous-estimaient la pollution ! Elle a découvert l’erreur de débutant durant l’été 2013 mais ne l’a rendue publique qu’au tout début 2014. L’autorité de régulation nucléaire (ARN) a tancé la compagnie car les résultats de mesure sont à la base de la prise de décision. De telles erreurs sont simplement inadmissibles.

Du côté des cuves, l’inquiétude demeure : 750 d’entre elles, construites à la va-vite avec des joints bon marché – la compagnie rogne sur tous les budgets car elle est en faillite – ne tiendront pas longtemps. Durant l’été 2013, l’une d’entre elle a fui pendant un mois avant que TEPCo ne s’en rende compte. Elle a perdu 300 m3 d’eau très fortement contaminée qui a pollué les sols, la nappe phréatique et atteint l’océan.

Un muret de 30 cm entourait la dalle sur laquelle repose les cuves afin de retenir les fuites éventuelles. Mais comme l’eau de pluie s’y accumulait, les vannes d’écoulement étaient maintenues ouvertes. Cela ne servait donc à rien !

Depuis, toutes les vannes ont été fermées, les contrôles renforcés, l’eau de pluie accumulée est contrôlée avant d’être rejetée. En cas de dépassement des limites, elle est stockée. Ces nouvelles mesures n’ont pas empêché une nouvelle fuite en février 2014. 100 m3 d’eau fortement contaminée ont débordé.

L’eau contaminée est allée dans une cuve déjà pleine, qui a débordé, au lieu d’aller dans la cuve à remplir. Trois vannes de transfert, qui auraient dû être fermées, étaient ouvertes. La jauge de la cuve à remplir ne montrait aucune arrivée d’eau. Et une alarme a été ignorée. Il a fallu 9 heures, suite à cette accumulation d’erreurs humaines, pour découvrir la fuite.

Les cuves continuent d’être construites au rythme d’une tous les deux jours. Outre le manque de place, la radioactivité bêta induit un rayonnement X qui peut entraîner une multiplication par 8 du débit de dose par endroits. Il n’était pas pris en compte avant que TEPCo ne se fasse rappeler à l’ordre par l’Autorité de Régulation Nucléaire.

TEPCo est à la peine avec sa nouvelle station de traitement des eaux contaminées ALPS, supposée retirer 62 radioéléments et résoudre ses problèmes. L'unité, initialement prévue pour septembre 2012, est toujours en cours de test. Elle devrait avoir une performance de 750 m3 par jour, mais la réalité est plus proche de 560 m3 par jour à cause des nombreux arrêts de maintenance et de contrôle. Elle génère aussi d’énormes quantités de déchets radioactifs pour lesquels il n’y a pas de solution.

Elle ne retire pas le tritium. Les 400 000 tonnes (ou m3) d’eau contaminée dans les cuves contiennent 817 TBq (817 000 milliards de becquerels) de tritium. Il y aurait aussi 58 TBq dans les sous-sols des bâtiments réacteur et turbine. Cela fait donc un total de 875 TBq. Comme l'autorisation de rejet annuelle pour la centrale avec 6 réacteurs est de 22 TBq, le stock de tritium représente donc 40 années de rejets au maximum autorisé. Même si la station de traitement ALPS devait marcher, TEPCo devra revoir à la hausse ses autorisations de rejet si elle veut se débarrasser de l’eau traitée dans l’océan. Ce n'est pas gagné.

Les travaux de démantèlement avancent pour le réacteur n°4 où des êtres humains peuvent y travailler. Ce ne sera pas le cas pour les trois autres réacteurs où il y a eu une fusion du cœur. Les risques d’irradiation y sont trop élevés. Le retrait des combustibles de la piscine va bon train et devrait être terminé cette année, à l’exception de 3 assemblages endommagés bien avant la catastrophe. TEPCo ne sait pas comment s’y prendre. Dans la piscine du réacteur n°1, ce sont 70 assemblages sur 292 qui sont endommagés, soit presque le quart.

Les deux autres réacteurs non accidentés de la centrale, les n° 5 et 6, ont été finalement mis à l’arrêt définitif par TEPCo, sur ordre du premier ministre. Quant aux 4 réacteurs de la centrale de Fukushima daï-ni, située à 12 km plus au Sud, leur sort n’est pas encore officiellement fixé, bien qu’ils ne redémarreront jamais. Les autorités locales ont été claires à ce sujet.

 

Toujours zéro réacteur en fonctionnement

 

C’est un secret de polichinelle : une partie importante des 48 réacteurs nucléaires restant ne redémarrera jamais, même si aucune autre compagnie ne s’est encore résignée à décider l’arrêt définitif. Un nouveau référentiel de sûreté est en place depuis le 8 juillet 2013 et il n’y a eu que 17 demandes d’autorisation de redémarrage pour le moment. Plusieurs se sont déjà fait retoquer. Les autres sont toujours à l’instruction. Les investissements pour les remettre aux nouvelles normes sont massifs. Le quotidien Asahi est arrivé à la somme de 1 620 milliards de yens (12 milliards d'euros).

Il n’y a pas que les réacteurs qui posent problème : les nouvelles règles imposent un plan d’évacuation pour toute la population dans un rayon de 30 km. De nombreuses communes ne sont pas prêtes. En attendant, tout le parc japonais, qui produisait 30% de l’électricité du pays, est arrêté sans que personne ne puisse donner de date de redémarrage.

La catastrophe vient à peine de commencer. Le Japon n’est pas près de sortir la tête de l’eau. L’ACRO, qui suit au jour le jour les évènements sur son site Internet, peut en témoigner : il ne s’est pas encore passé un jour sans que la presse japonaise ne parle de l’accident nucléaire et de ses conséquences. Peu de sujets de société peuvent se targuer d’un tel impact. Des citoyens ont dû prendre les choses en main. En s’emparant de la mesure de la radioactivité, ils ont obligé les autorités et les producteurs à s’y mettre aussi et ont généralisé les contrôles. Les cartes de la pollution sont maintenant bien établies et il n’y a plus de scandale alimentaire dû à la vente d’aliments dépassant les normes. En revanche, le processus décisionnel est toujours verrouillé. Il est indispensable de démocratiser les choix relatifs à la protection des populations.

TEPCo, quant à elle, a prétendu avoir tiré les leçons de la catastrophe et amélioré sa culture de sûreté. Elle se targue d’être à nouveau en mesure d’exploiter des réacteurs nucléaires à sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa (Niigata). Celle-là même qui avait été fortement secouée en 2007. Pourtant, les erreurs grossières sur la mesure de la radioactivité ou sur la gestion de l’eau contaminée à Fukushima montrent que c’est loin d’être cas. Personne n’a songé à lui interdire d’exploiter du nucléaire, comme on retire le permis à un chauffard.
 

 

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Photo d'entête : la centrale de Fukushima Daiichi en 2014 (capture d'écran webcam TBS 21/01/14)

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 17:15
Hommage au « dernier homme de Fukushima », Naoto Matsumura

Au moment où Naoto Matsumura s'apprête à témoigner en Europe de ce qu'est réellement une catastrophe nucléaire, Elyane Rejony lui rend hommage avec ce très beau texte, émouvant et profond.

 

Hommage au « dernier homme de Fukushima »

Naoto Matsumura

 

 

Le printemps arrive dans nos garrigues, le Ventoux sur l’horizon bleuit, les mésanges chantent le printemps, il fait bon sur la Terre.

Derrière les grands cyprès, Tricastin ronronne sans bruit.

 

Là-bas, à Fukushima, les cerisiers en fleurs allument leurs bourgeons, le ciel joue à sourire, et l’horizon respire.

Mais tout n’est que mensonge. Le bonheur visible n’est que malheur caché. La vie est Mort.

Tout est Mort sur les buissons verts. Tout est Mort dans l’espoir du monde.

Les flèches des radiations transpercent la matière. Chaque seconde. Par millions.

 

Les oiseaux innocents volent, dans le ciel clair, comme avant. Les cadavres d’animaux abandonnés ont séché. Toutes ces bêtes oubliées dans le maelstrom de l’horreur.

 

Naoto Matsumura, debout, face au futur perdu, est revenu vivre, seul avec les chats rescapés en quête de caresses, les chiens fidèles oubliés, les vaches aux yeux doux, les chevaux affamés ; il sourit et survit en Paradis perdu, nourrit ses frères vivants, guérit les éclopés, oubliés et tremblants ; il vit dans le dénuement, les aide à vivre, pauvres innocents, victimes autant que lui, ignorants et vivants, dans les claires solitudes de Paradis perdu

Debout, face à ceux qui nous tuent.

 

Il boit et mange la Mort, son corps est plein de Mort invisible

Derrière son beau sourire d’homme qui aime vivre, vivre, comme tous les vivants il sait.

Il sait mais il vit sa vie de résistant qui mange et boit la Mort chaque jour, souriant, avec ses petits frères aux doux regards aimants, simples êtres vivants, condamnés tous ensemble par l’Apprenti Sorcier qui joue avec le monde.

 

Il est l’humanité. L’humanité perdue par ceux qui nous tuent.

 

Il est la vie. La vie perdue par ceux qui nous tuent.

 

Il témoigne, sourit et nous le regardons.

Nous serons peut-être comme lui, un jour, en garrigues désertes, nourrissant les bêtes abandonnées, si la Mort invisible, concoctée patiemment, recouvre nos destins de son voile transparent.

 

Il nous faut vivre, vivre en résistant. Vivre malgré ceux qui nous tuent,

Ceux qui ont généré les paradis perdus

 

Naoto Matsumura, merci d’aimer la vie, autant que nous l’aimons.

 

Les flèches des radiations transpercent la matière. Chaque seconde. Par millions.

 

 

 

                                   © Elyane REJONY – Mars 2014-

                             

     

 

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Photo d’entête © Antonio Pagnotta

 

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Publié par Pierre Fetet - dans Au Japon
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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 00:51

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 23 février 2014.

traduit de l'espéranto par Paul SIGNORET

 

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Hiroshima, Nagasaki, …et Fukushima

 

On dit souvent que les Japonais, à trois reprises, ont eu à souffrir – et souffrent encore – du fait de la radioactivité : à Hiroshima, à Nagasaki et à Fukushima, or ce n’est pas exact. N’oublions pas Bikini. La présente année, 2014, est le soixantième anniversaire de Bikini : le 1er mars 1954, des bateaux de pêche japonais ont été irradiés à cause des essais, faits par les États-Unis, de la bombe à hydrogène, près de l’atoll de Bikini, dans l’Océan Pacifique.

Hiroshima, Nagasaki, … et Fukushima

En janvier 1954, un bateau de pêche, Le Cinquième Dragon Heureux, est parti du port de Yaizu, dans le département de Shizuoka. Alors que l’équipage pêchait en dehors de la zone interdite, la bombe à hydrogène a été mise à feu dans l’atoll de Bikini et des matières radioactives ont alors été projetées à une distance plus grande que celle prévue, si bien que le bateau et les marins pêcheurs ont été exposés à une forte irradiation.

 

Hiroshima, Nagasaki, … et Fukushima

M. Ōishi Matashichi, âgé alors de vingt ans et à présent octogénaire, membre de l’équipage du Cinquième Dragon Heureux raconte : “Une cendre mortelle tombait, semblable à de la neige, mais elle n’avait ni goût ni odeur. Quelques jours plus tard, sont apparues des boursouflures sur la peau des marins et leur cheveux tombaient. De retour au Japon, nous avons tous été hospitalisés. M. Kuboyama Aikichi, le radiotélégraphiste du bord est mort, victime du syndrome d’irradiation aiguë. Après ma sortie de l’hôpital, j’ai été en butte à la discrimination et aux préjugés, ainsi d’ailleurs qu’à l’envie, à cause de l’indemnité de 1 900 000 yens (soit 190 000 euros) que m’ont versée les États-Unis. J’ai décidé de vivre caché et j’ai ouvert une laverie à Tokyo.”.

Le Cinquième Dragon Heureux conservé au musée à Tokyo

Le Cinquième Dragon Heureux conservé au musée à Tokyo

Dans un premier temps, les États-Unis avait accusé le bateau de pêche d’être un navire espion, mais après la mort de M. Kuboyama et en raison de pluies radioactives sur tout le Japon, la colère de la population atteignit une telle ampleur que les États-Unis ont changé d’attitude et ont « résolu » le problème en payant une indemnité de deux millions de dollars à l’industrie de la pêche, au propriétaire du bateau et à son équipage.

 

Il y a trente ans, M. Ōishi a rompu le silence et s’est mis à donner des conférences dans tout le Japon. À ce jour, il en a fait plus de sept cents. Il répète maintenant au cours de ses conférences : “La technologie nucléaire à évolué de même que les armes nucléaires et les réacteurs nucléaires. Une radioactivité invisible influe inévitablement sur le corps humain. Vous devez le savoir.

 

Beaucoup de (vieux) Japonais savent que Le Cinquième Dragon Heureux a été victime de ces essais et que M. Kuboyama est mort, mais beaucoup ignorent que mille autres bateaux de pêche ont aussi été irradiés, tout comme le bateau de Kuboyama et que beaucoup de marins sont tombés malades et ensuite sont morts. Le gouvernement japonais a dissimulé les faits, à la demande du gouvernement américain, qui voulait faire du Japon l’une des bases importantes de sa stratégie. Il a réussi à maîtriser le mouvement, et en cette même année 1954 a été adopté le premier budget portant utilisation de l’énergie atomique. Et en 1955, la « Loi fondamentale sur l’énergie atomique », première loi relative à l’énergie nucléaire, a été approuvée.

 

Et seule une minorité de gens sait que 20 000 habitants de l’atoll Rongelap, distant de 240 kilomètres de Bikini, souffrent à présent encore des radiations dues aux essais et ne peuvent revenir dans leurs îles.

 

 M. Yamashita Masahisa, âgé de 68 ans, qui a découvert que, outre Le Cinquième Dragon Heureux, plus de mille bateaux ont eux aussi été victimes de l’essai américain, déclare : “Le gouvernement ne s’est jamais soucié de ces marins. Il estimait plus important de faire évoluer la politique énergétique initiée par l’Amérique sous le nom d’ “Usage pacifique de l’énergie atomique”, que de soigner ces victimes. Il craignait d’avoir à payer de fortes indemnités, ce qui mettrait en danger l’évolution de l’Etat. J’ai peur que la même chose se passe à Fukushima. L’avenir de Fukushima a de forts liens avec les essais de la bombe à hydrogène dans le sud du Pacifique.

(Des journaux Mainichi du 18 février 2014 et Akahata du 19 février 2014)

 

Cette affaire a eu lieu lorsque j’étais collégien. On avait alors cessé de manger du poisson, et les poissonneries avaient donc fermé. Nous avions déjà vu souvent des photos de gens irradiés, qui avaient perdu leurs cheveux et nous avions peur que notre tête aussi devienne chauve. Cependant ma colère et ma peur étaient superficielles. J’ignorais alors que la radioactivité influe sur nos gènes. En jetant un regard rétrospectif sur ma vie, je me sens heureux que mon fils et ma fille soient nés normaux, sans aucun handicap et que je puisse dire, en plaisantant ou sérieusement, que ma calvitie actuelle est due aux pluies radioactives de ce temps-là.

 

 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 00:41

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 19 février 2014.

traduit de l'espéranto par Ginette MARTIN

avec les conseils de Paul SIGNORET

 

  • Tokyo et les préfectures environnantes ont souffert d'une énorme quantité de neige
  • La compagnie d'électricité Chūbu a l'intention de remettre en service la centrale nucléaire de  Hamaoka
  • Le gouverneur de Tokyo nouvellement élu est favorable à l'énergie nucléaire

 

 

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Tokyo et les préfectures environnantes ont souffert d'une énorme quantité de neige

Ma maison au matin du 15 février

Ma maison au matin du 15 février

Il a commencé à neiger le matin du 14 février, alors j'ai renoncé à me rendre à une réunion à Tokyo. Il a continué de neiger tout le jour et toute la nuit, et lorsque je suis sorti de mon lit, le 15, la couche de neige était déjà incroyablement profonde. Il a continué de neiger, et finalement la couche a atteint 73 centimètres dans ma ville. C'est le record de ces cent vingt dernières années.

 

Habituellement, à Tokyo et dans les préfectures environnantes qui bordent l'océan Pacifique, il neige rarement. Donc nous n'étions pas prêts à affronter autant de neige. A cause de cette chute de neige, quelques dizaines de personnes sont mortes, de nombreux villages ont été et sont encore isolés et les transports ne fonctionnaient pas, si bien que les marchandises manquaient dans les magasins. C'est le monde agricole qui souffre beaucoup. Des serres ont été brisées et tous les légumes sont devenus invendables. L'association agricole de ma préfecture de Gunma dit que l'agriculture de Gunma est au bord de l'effondrement à cause des énormes dégâts.

 

En été et en automne, les typhons attaquent souvent notre région, mais les dégâts sont limités. Cependant cette fois-ci, il a beaucoup neigé et dans toute la région, si bien que les dommages ont été énormes. Lors du séisme et du tsunami en 2011,  un ami polonais m’a écrit que le Japon est un pays à plaindre, puisqu'il souffre de tremblements de terre, tsunamis, éruptions, typhons, accidents nucléaires. Il a oublié de citer la neige, or la neige est un problème important dans les régions à neige, elle tue plus de 50 personnes chaque année. Cette fois-ci, elle a sévi dans les régions habituellement indemnes. Vraiment le Japon est un pays à plaindre !

 

 

La compagnie d'électricité Chūbu a l'intention de remettre en service la centrale nucléaire de  Hamaoka

 

 

Pour rendre le Japon encore plus pitoyable, la compagnie d'électricité Chūbu ( Chūbu Elektric Power Company, CEPCO) a demandé le 14 février à l'Autorité de Régulation Nucléaire la remise en service du réacteur nucléaire n°4 de Hamaoka. CEPCO construit maintenant des digues anti-tsunami de 22 mètres de hauteur pour les réacteurs n°3 et 4, ainsi que d'autres installations et équipements, et elle dit que le réacteur n°4 sera prêt pour sa remise en route.

 

Cette centrale nucléaire de Hamaoka est située sur une zone où un énorme séisme est prévisible, et autour de la centrale vivent 960 000 personnes dans 11 villes. Immédiatement après l'accident nucléaire de Fukushima, les gens craignaient un autre très grand séisme sous la centrale, et le premier ministre de l'époque avait ordonné (à juste titre) l'arrêt de celle-ci.

Rapport de HORI Yasuo du 19 février 2014

Légende :

Dans les zones concentriques, du plus plus foncé au plus clair :

- tous mourraient

- la moitié des gens mourraient

- seraient très gravement atteints

- seraient gravement atteints

Beaucoup disent que cette centrale de Hamaoka n'aurait pas dû être construite. Certainement la société a présenté de faux documents au gouvernement et a fait approuver la construction. Par conséquent, même si CEPCO pouvait rendre la centrale "parfaitement sûre", elle ne pourrait jamais être complètement sûre, car elle est située à un endroit si dangereux que personne ne sait ce qui va se passer quand ce terrible tremblement de terre surviendra.

Rapport de HORI Yasuo du 19 février 2014

La compagnie CEPCO ne dépend pas beaucoup de l'énergie nucléaire, donc elle pourrait très facilement s’en passer. Pourquoi insiste-t-elle sur la remise en route ? Pourquoi n'a-t-elle pas le courage d'être la première des sept compagnies détentrices de réacteurs à abandonner tous les siens ? Certes, la remise en fonctionnement du réacteur de Hamaoka inquiètera encore davantage les Japonais et très certainement rendra le Japon encore plus à plaindre à cause d'un accident possible.

 

 

 

Le gouverneur de Tokyo nouvellement élu est favorable à l'énergie nucléaire


    L'élection du gouverneur de Tokyo a eu lieu le 9 février, et M. Masuzoe Yōitchi a gagné, avec le soutien du Parti Libéral Démocratique, qui a l'intention de promouvoir une politique pro-nucléaire. Les candidats respectifs ont obtenu les résultats suivants:

 

Masuzoe :       2112978 (43,04%)

Utsunomiya :   982594 (20,18%)

Hosokawa:      956063 (19,64%)

Tamogami:      610865 (12.55%)

 

Masuzoe et Tamogami sont pour l'énergie nucléaire, et Utsunomiya et Hosokawa sont contre. Il semble donc que plus de la moitié des habitants de Tokyo ont oublié l'accident nucléaire de Fukushima et ont à nouveau envie de profiter de la vie moderne, en utilisant à tout va l’électricité issue des réacteurs nucléaires. Le Parti Libéral Démocratique est heureux de la victoire de Masuzoe et poussera à la remise en service de nombreux réacteurs.

 

Nous ne pouvons pas empêcher les cataclysmes naturels, mais pourquoi les hommes eux-mêmes créent-ils des catastrophes comme les accidents nucléaires et les guerres ?

 

 

 

 

 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 11:14
Le cœur sous la cloche

Après Les Maîtres ne vinrent plus et Le deuxième événement, Ludovic Klein propose ici un petit aperçu de la vie des enfants dans les zones contaminées. Comme une expérience limite de privation sensorielle...

Illustration Cyril Buzon

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Le cœur sous la cloche

 

Ludovic Klein

 

A tous ceux qui se reconnaîtront.

 

La petite fille marche sur la route goudronnée. C’est le début du printemps. Il y a un peu de vent, qui secoue les hautes herbes inaccessibles.

 

Elle a 8 ans, habite à la campagne. Elle va à l’école. Elle fait bien attention à marcher tout droit. Tous les 20 mètres, un adulte se tient sur la chaussée, veille à ce que les écoliers suivent bien la route, et ne s’éloignent pas du bas-côté. Ils disent aux enfants : « allez allez allez, on avance, un, deux, on suit bien la ligne ». Tous les adultes ont des casquettes, des gants blancs, et des bottes de chantier. Il n’y a aucune chance de s’égarer, de toute facon : le chemin est balisé, on a placé des plots routiers tous les 10 mètres, à gauche, et à droite. On a également tracé à la peinture deux lignes blanches pour figurer un couloir.

 

Les autres écoliers, devant et derrière l’enfant, avancent en file indienne, leur gros cartable sur le dos, leur bob jaune sur la tête. La plupart des enfants sont un peu trop gros pour leur âge. La petite fille aussi.

 

Une fois, elle avait demandé à ses parents :

- Pourquoi on doit mettre ce chapeau jaune ? »

Papa avait ignoré la question. Maman avait répondu :

- C’est parce qu’en hiver, les jours sont plus courts. Quand tu rentres de l’école, c’est déjà la nuit. C’est dangereux, avec les voitures. Mais le jaune se voit mieux quand il fait noir. C’est pour ça. C’est plus sûr.

- Mais on doit le porter même la journée ? Même en été ?

- Ça marche aussi le jour. Et puis, comme ça, on est sûr de ne pas oublier. Donc obéis bien à la maîtresse, et garde toujours ton chapeau sur la tête, pour que les voitures te voient bien et t’évitent. Fais-y attention. C’est important.

 

Le vent doucement souffle, s’attarde sur les pointes des graminées. Sur la gauche, le champ se balance mollement, comme une fourrure de chien qui s’ébroue. Et d’un seul coup, la bourrasque survient. Les bobs jaunes se soulèvent, mais ne quittent pas les cheveux : les jugulaires retiennent le couvre-chef. Seul le chapeau de la petite fille est emporté par le vent : il n’y a pas d’élastique. Comme un papillon couleur safran, il volète au-dessus de la route, et plonge dans les roseaux, à gauche, de l’autre côté.

 

La petite fille ne réfléchit plus. Oubliant toutes les consignes, elle s’élance. Elle franchit la ligne blanche entre deux plots, traverse la chaussée. L’adulte le plus proche fait : « NON ! N’y va pas !» Mais elle entre déjà dans les roseaux, s’y enfonce. Elle ignore les innombrables panneaux et leurs symboles de mise en garde. L’homme la poursuit. Il tend la main. Il crie encore : « NON ! Reviens ! » La petite comprend qu’elle est allée trop loin. Elle ne devrait pas être là. Le danger s’y cache, invisible. Mais elle sent la caresse des tiges sur ses joues, la mollesse de la boue sous ses souliers. C’est frais sur la peau, et visqueux sous la semelle. Ça sent. Ça sent la terre. L’enfant fait un pas et son pied s’enfonce. La vase lui arrive jusqu’aux chevilles. Elle manque de tomber, se rattrape, sent son jouet électronique porté en pendentif rebondir contre sa poitrine. Elle parvient à se saisir de son chapeau à terre, le serre contre sa poitrine. Aussitôt, deux mains rudes s’abattent sur ses épaules. On la force à se retourner. Elle tombe nez à nez avec un visage d’adulte ridé, plissé, convulsé, rougeoyant.

« Je t’ai DIT... »

La main s’abat. De toute sa force, l’homme se met à gifler la petite fille.

 

***

 

La veille, un dimanche, alors que comme toujours elle était enfermée à la maison, elle avait décidé de découper son chapeau aux ciseaux.

 

Le dimanche, c’était prison. Interdiction de sortir. Par conséquent, l’enfant passait la journée à manger des cochonneries en regardant la télé. Tout en regardant les dessins animés, elle se grattait sans cesse, elle remuait, elle se rongeait les ongles. Et de temps en temps, elle prenait un peigne à cheveux, et se labourait la peau du bras avec, conscienceusement. Dans le sens du poil, dans le sens inverse. Dans le sens du poil, dans le sens inverse. Encore. Les stries rouges finissent par saigner. Elle doit mettre des habits à manches longues, alors : il faut cacher.

 

Mais des fois, ça ne suffit plus ; et donc elle décide de détruire le matériel. Comme ça, par désœuvrement, le cœur exaspéré. La petite fille ainsi avait découpé l’élastique en petits morceaux, et avait commencé à entailler le chapeau. Elle voulait le réduire en miettes, méthodiquement. Bout d’étoffe que l’on doit chérir – symbole de sûreté, encore de l’obéissance, la tête serrée, enserrée, étouffée. Non. Plus jamais.

 

Maman était entrée à ce moment-là, aux premiers coups de ciseaux. L’adulte avait crié très fort : « MAIS QU’EST-CE QUI NE VA PAS AVEC TOI ? ». Presqu’aussitôt, elle avait regretté de s’être laissée emporter. Elle s’était excusée. « Tu comprends, Maman est si malheureuse, pourquoi tu dois en rajouter ? » La mère avait commencé à pleurer sans bruit : les paupières battantes, les larmes sortant les unes après les autres, à la queu leu leu, comme la file des écoliers sur le chemin de l’école. Maman essuyait ses pleurs tantôt avec le gras de la paume, tantôt d’un revers de la main. Des tics nerveux lui travaillaient fréquemment le visage. Il n’y avait rien à faire. Maman pleurait tout le temps. Plus tard, Papa était rentré et n’avait rien dit. Comme d’habitude.

 

***

 

La gamine avait beaucoup hurlé. Elle s’était roulé par terre, souillant ses vêtements de boue, pendant que l’homme avait essayé de la tirer en arrière. Il lui avait arraché le devant de sa chemise, les boutons avaient volé avant de disparaître dans la vase.

 

Plus tard, il s’était présenté devant les parents, la mine basse, la casquette entre les doigts. Il s’était identifié comme le pompiste de la station-service, à la sortie du village. Il était venu à la maison avec la petite fille, qui après son coup d’éclat s’était logiquement trouvée dispensée d’école. L’infirmière scolaire s’était contentée de passer un scanner sur son corps. Les souliers étaient fichus car tachés de boue. On lui avait donné des chaussons. Et puis on lui avait prêté un autre chapeau.

 

Dans la salle de séjour, l’écolière sanglotait avec gravité, les pieds dans ses pantoufles. Son agresseur, devant sa tasse de thé froid, fixait le sol. Il n’arrêtait plus de s’excuser. Il transmettait sa honte aux parents. « Je m’excuse, je n’aurais jamais dû gifler votre fille... Elle ne devait pas aller là-bas... C’était dangereux... Une zone interdite... Je me suis emporté... J’avais peur... Je suis impardonnable... » Papa et Maman, figés, souriant bêtement par convention, ne savaient que dire.L’homme avait certes frappé leur fille chérie, mais il avait dans le même temps tenté de la protéger. Le cas présentait une contradiction trop profonde. Le pompiste avait l’air sincère dans ses regrets. Il pleurait presque, s’embrouillait, serrait les poings. Il était clair que lui aussi était constamment habité par une mer de tension. Les parents lui firent des reproches, mais n’osèrent pas l’accabler. Ils finirent par l’assurer de leur compréhension, même si la réponse avait été « excessive ». Ils avaient déjà décidé, implicitement, de ne plus jamais aller chercher de l’essence à la station-service à la sortie du village, de peur de le croiser encore. De toute façon, cinq mois plus tard, il se suiciderait.

 

L’homme s’en fut enfin, non sans avoir multiplié les excuses, à l’infini. Ce n’est qu’à ce moment que Papa se décida enfin à gronder la petite :

- Non mais petite sotte, tu ne l’as pas volé. Qu’est-ce qu’on t’a appris ? De bien suivre le chemin tracé, de ne jamais dévier, de ne pas aller se promener toute seule dans la nature. De toujours demander la permission pour toucher les plantes et les cailloux. Tu dois TOUJOURS demander. Pourquoi tu es partie comme ca ? C’est irresponsable. Ce n’est pas ce qu’on t’a appris. Il y a des règles, et elles doivent être respectées pour ta propre sécurité. Alors, pourquoi ? Pourquoi vouloir inquiéter tes parents ? »

 

Les pleurs enfantins redoublèrent. L’humiliation n’avait pas l’air de vouloir se terminer. La petite fille aurait aimé dire à ses parents et au monsieur qu’elle avait couru après son chapeau comme pour racheter sa mauvaise action de la veille, pour bien montrer que son bob, malgré tout, comptait pour elle... Qu’elle était une bonne petite fille. Qu’elle regrettait d’avoir abîmé son couvre-chef. Elle ne voulait pas qu’on l’accuse de l’avoir perdu exprès. C’était plus important que tout. Plus que la zone interdite. C’était impossible d’expliquer tout ça d’un seul coup. Alors elle gardait le silence, le visage en feu, des sillons de larmes jusqu’à la bouche, parfois jusqu’au menton.

 

Maman soupire. Désemparée, elle regarde Papa,. Celui-ci ne dit rien. Cela fait des années que son visage est un masque, ses expressions figées, son maintien raide. Il n’y a plus grand-chose qui transperce. Ou même qui vive. Papa avait décidé de rester sur place après l’accident. Même si cela voulait dire vivre avec la peur, apprendre à sa propre fille à éviter les zones interdites, à se contrôler en permanence. Et à porter un compteur, à ne jamais s’en séparer. Apprendre à sa fille à toujours demander, avant de faire quoi que ce soit : « Maman, est-ce que je peux toucher la pierre ? Maman, est-ce que je peux toucher la feuille ? Est-ce que je peux aller dehors ? Est-ce que je peux toucher le petit chien ? » Il fallait scanner tout ce qu’elle approchait. La gamine restait là, les yeux écartés, attendant que ses parents vérifient avec le compteur qu’il n’y avait pas de danger. Pour le plus petit objet de la vie quotidienne, c’était la vérification permanente. Il fallait quêter l’approbation des adultes pour interagir avec l’environnement. Le monde se résumait à une série de comptes, une vie scrutative, soupesée, mesurée.

 

Il y a eu un temps où tout cela n’était pas nécessaire. Il y a longtemps. Il y a eu ce jour où l’univers s’est cassé. La petite fille ne s’en souvient plus, de cette vie du temps passé, elle était trop jeune : oublié ce temps jadis, où tout était à disposition, gratuit, libre, offert. Elle, elle a toujours vécu dans le mince couloir de ses possibilités. Elle a constamment habité dans la non-vie. Sa limite ? Elle étend la main, bouge les doigts. Elle peut presque la toucher, la cloche de verre qui la protège du monde. Mais le monde n’a pas attendu sagement dehors : il a défoncé le verre, est rentrée en elle, l’a infusée. La gamine est rongée. Elle le devine. Le ver du poison est dans ses entrailles. Grignotement muet, invisible, des termites. Pourtant, tout le monde a l’air de croire que la cloche est étanche. Tout le monde regarde ailleurs, pour ne pas voir les infiltrations du poison. Tout le monde a peur.

 

***

 

La petite mange en silence. Ses parents aussi. Elle ne dit rien. Ses joues la cuisent encore. Là-bas, dans le champ, le pompiste était devenu comme fou, l’avait frappée à pleines mains, l’avait secouée, déchiré son habit. Mais c’était pour la protéger. La retirer du champ, le plus vite possible. Les plantes, c’est le danger. L’herbe, c’est le danger. La pluie, c’est le danger. La gadoue, c’est le danger. L’eau, c’est le danger. La montagne, c’est le danger. La mer, c’est le danger. La forêt, c’est le danger. Les animaux, c’est le danger. La nature, c’est le danger. Une fois intégré tout cela, on peut tenter de sortir dehors. On peut tenter de survivre. Mais si on baisse sa garde un instant : on s’expose, on se met sous les crocs. C’est invisible, c’est dans l’air, c’est dans le ciel. C’est dans la feuille, l’écorce, la flaque d’eau. C’est tapi. Et quand on va trop loin, ça se referme sur nous. On ne voit rien, on ne sent rien. Et pourtant, ça rentre à l’intérieur. C’est une combustion lente de flammes froides, invisibles. Le compteur, protection dérisoire, ne fait que comptabiliser les assauts. Il faut toujours, toujours, contrôler les gestes, sa vie, ses pensées, de A à Z. Pas de faille, être sur le qui-vive. Penser sécurité, rester sur le bitume, rester sur la ligne, le chemin, la direction, même si cela veut dire terminer la journée épuisée nerveusement, cobaye d’une expérience limite de privation sensorielle. Le petit corps est moulu, le dos est une plaque de métal, les muscles sont atrocement courbaturés et la bouche est desséchée, épaissie.

 

***

 

C’est l’heure de dormir.

 

La petite fille se met en pyjama. Elle coule dans son lit, ferme les yeux. Elle sombre aussitôt dans un sommeil lourd, dans une inconscience de pourceau repu. Elle tourbillonne dans un érèbe poisseux, visqueux, opaque. Ses nerfs sont sectionnés, un à un, méthodiquement, aux ciseaux. Elle se sent devenir une poupée de chair, une poupée de chair de 8 ans, sans ongles, sans doigts, sans dents, sans langue, sans cheveux. Sans épiderme, sans sensation. Ses orbites sont vides. Les organes sortent du ventre comme des cailloux. L’enfant se vide, perd son sang, son eau, sa peau devient transparente. Le monde l’écrase. Son coeur est devenu une poche de lait froide. Elle est absolument seule et glacée. Elle se tient debout, fantôme brillant dans la nuit.

 

***

 

Quand elle se réveille le lendemain matin, le matelas est tout mouillé. Comme chaque nuit, elle s’est pissée dessus. Comme chaque matin, la première inspiration lui brûle les poumons. Elle reste allongée un long moment, lestée, incapable de bouger, l’entrejambe irritée. Enfin, son premier geste est de prendre son compteur électronique posé sur sa table de nuit et de le mettre autour du cou. Le pendentif, contre sa poitrine, est son deuxième cœur. Le talisman de protection contre les esprits. Le talisman qui arrête le monde et le temps. Elle reprend conscience de sa cloche de verre.

 

Elle sait déjà qu’elle ne grandira plus.

 

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Publié par Ludovic Klein - dans Fictions sur Fukushima
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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 01:38
Naoto Matsumura : victime de Fukushima, résistant à Tepco et témoin vivant de la catastrophe nucléaire

A l’occasion du 3e anniversaire de la catastrophe de Fukushima, Naoto Matsumura, surnommé « Le dernier homme de Fukushima », arrivera à Paris le 4 mars 2014. Son périple en France durera 10 jours et le mènera de la capitale à la centrale nucléaire de Fessenheim. A chaque étape, il témoignera de ce qu’est véritablement une catastrophe nucléaire : la perte de son territoire, la disparition de sa communauté, l’abandon des animaux et du respect de la vie, la dégradation de la santé, l’exil sans retour ou la contamination forcée.

Qui aura la volonté de rencontrer Naoto Matsumura en France ? Déjà, des voix se sont fait entendre pour dénigrer son témoignage et essayer d’empêcher sa venue. Car il dérange nos petites habitudes de consommateurs tranquilles d’électricité nucléaire. Qui aura le courage de le regarder dans les yeux ? Car dans son regard rieur se trouve un miroir glaçant, celui de notre propre futur si nous ne changeons pas radicalement notre manière de produire de l’électricité. Il se peut en effet que nous ayons peur de rencontrer notre reflet de possible victime irradiée. Car Naoto Matsumura est contaminé. Est-ce pour autant qu’on doit le fuir, le cacher, le nier ? Doit-on avoir peur de serrer la main de Naoto Matsumura ? Y a-t-il de bonnes victimes (celles du tsunami) et de mauvaises victimes (celles contaminées) ? Doit-on le tenir éloigné de la société, l’enfermer dans sa zone ?

 

Pour moi, le choix est fait. C’est d’abord un homme. En tant que victime, il a droit à la reconnaissance et au respect. On lui reproche de ne pas avoir un passé de militant antinucléaire ; et alors ? Il a le droit de témoigner, et son témoignage de résistant ‒ parce qu’il a désobéi au gouvernement en refusant d’évacuer ‒ a autant de valeur que celui de ceux qui ont fui loin de Fukushima ou de ceux que les autorités obligent à rester vivre en territoire contaminé. S’il se trouve sous le feu des projecteurs, tant mieux ! Car les Français ne sont pas assez au courant de la réalité d’une catastrophe nucléaire. Ils vivent pour la plupart dans le déni du danger ou dans l’inconscience d’une catastrophe possible. « On ne peut pas faire de l’électricité autrement ! » disent-ils en cœur. Dans le même temps, on prend soin de ne pas faire référence au Japon qui a fermé la plupart de ses 51 réacteurs nucléaires depuis bientôt 3 ans…

 

Naoto vient en Europe pour dire qu’il est encore possible de choisir une autre voie que le nucléaire. Je suis heureux de pouvoir le rencontrer en France, terre fortement nucléarisée mais encore terre d’accueil, où il pourra s’exprimer librement et faire bouger, j’espère, des lignes qui semblent figées. Je remercie infiniment cet homme qui a le courage de venir parler de ces choses terrifiantes dont il est le témoin depuis 3 ans dans son pays. Je remercie aussi chaleureusement Antonio Pagnotta et Catherine Connan d’avoir osé imaginer puis réussi à concrétiser, grâce au soutien de l'ensemble des organisateurs et des associations parties prenantes, ce voyage qui s’annonce extraordinairement riche de rencontres et d’échanges.

 

Pierre Fetet

 

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- Pour soutenir financièrement ce voyage, vous pouvez soit participer en ligne, soit envoyer votre don par voie postale à l’ordre de l’association Le dernier homme de Fukushima à Fessenheim.

 

- Pour en savoir plus sur ce projet, visitez le site dédié, et en particulier sa FAQ.

 

- Pour connaître le programme du voyage de Naoto Matsumura, lisez le communiqué de presse ou le résumé des étapes ci-dessous.

 

Communiqué de presse (en cas de problème de lecture, ajouter l'extension .pdf)

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Programme du voyage de Naoto Matsumura en France

 

Naoto Matsumura sera accompagné tout au long de son périple en France par Ren Yabuki, Kazumi Goto (interprète), Catherine Connan, Pierre Fetet et Antonio Pagnotta.

 

Les étapes importantes :

 

4 mars : arrivée à Paris de Naoto Matsumura et Ren Yabuki.

 

5 mars : visites et rencontres à Paris.

 

6 mars : participation à une conférence sur Fukushima dans le 2ème arrondissement  : "Que pouvons-nous apprendre de Fukushima" > 19h-21h, salle Jean Dame, 17 rue Léopold Bellan 75002

 

7 mars : visite du site ciblé d’enfouissement des déchets radioactifs à Bure (Haute Marne) et rencontre avec des acteurs locaux de la lutte contre le projet CIGEO. 20h30 > soirée publique à Bonnet.

 

8 mars : visite des forêts vosgiennes et rencontre de militants anti-nucléaires.

 

9 mars : participation à la manifestation pour la fermeture de la centrale de Fessenheim

 

10 mars : rencontre avec des viticulteurs alsaciens, conférence et soirée de clôture de l’exposition inter-lycée (Molsheim, Obernai et Barr) des photos d’Antonio Pagnotta au lycée Schuré de Barr.

 

11 mars :   conférence de presse au Parlement Européen à Strasbourg.

 

12 mars : participation à une table ronde sur Les leçons de Fukushima à Strasbourg > 19h Institut Lebel, amphi 1, 4 rue Blaise Pascal.

 

13 mars : rencontre avec les lycéens  du lycée Théodore Deck à Guebwiller, visite d’un agriculteur bio, visite de la centrale photovoltaïque de Feldkirch, réunion publique avec les riverains de la centrale nucléaire de Fessenheim > 18h, Munchhouse.

 

14 mars : rencontre à la mairie de Fessenheim, visite chez un riverain de la centrale nucléaire, rencontre avec des agriculteurs.

 

15 mars : 19h-21h > participation à "Caméra citoyenne" sur la vallée du Florival.

 

16 mars : Visite de Wyhl et de Weisweil, dans le Baden Würtemberg, hauts lieux de la résistance antinucléaire outre-Rhin.

 

17 mars : participation à la Mahnwache de Müllheim, rencontre avec les agriculteurs allemands.

 

18 mars : conférence à la Haute École Pédagogique du canton de Vaud (Lausanne).

 

19 mars : vigie devant l’OMS à Genève avec Independant Who.

 

21 mars : retour au Japon

 

 

NB : ce programme peut être légèrement modifié en fonction de l'avancement du projet.

 

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Photo d’entête © Antonio Pagnotta

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Naoto militant (source : http://ganbarufukushima.blog.fc2.com/)

Naoto militant (source : http://ganbarufukushima.blog.fc2.com/)

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On en parle

 

Naoto Matsumura –« Le dernier homme de Fukushima »

(blog Regards croisés, 20/02/14)

 

 

 

 

Participation de Naoto Matsumura à une conférence sur Fukushima à Paris

Participation de Naoto Matsumura à une conférence sur Fukushima à Paris

Participation de Naoto Matsumura à une table ronde sur Fukushima à Strasbourg

Participation de Naoto Matsumura à une table ronde sur Fukushima à Strasbourg

Participation de Naoto Matsumura à une soirée publique sur Fukushima à Bonnet (Meuse)

Participation de Naoto Matsumura à une soirée publique sur Fukushima à Bonnet (Meuse)

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Publié par Pierre Fetet - dans En France et ailleurs
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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 23:05

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 27 janvier 2014.

traduit de l'espéranto par Paul SIGNORET

 

Ce rapport relate dans sa première partie l’existence au Japon d’un « Centre de recherche sur les couches profondes », ce qui n’est pas sans rappeler le projet CIGEO à Bure, dans la Meuse.

 

  1. À Hokkaido, on étudie une technique de conservation sécurisée des déchets nucléaires
  2. Des travailleurs quittent Fukushima
  3. Dans trente ans, dix pour cent de la population seront atteints de démence

 

 

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Rapport de HORI Yasuo

traduit de l'espéranto par Paul Signoret

Le 27 janvier 2014

 

 

Le retraitement ou la mise au rebut des déchets nucléaires pose un problème grave. Au Japon, le gouvernement a recherché des communes, qui consentiraient à recevoir des déchets, mais aucune n’a répondu à son invite, et  je pensais donc qu’on avait abandonné prospections et études à ce sujet. D’où ma surprise en découvrant un article concernant cette recherche dans le journal Fukushima-Minpo, du 12 janvier 2014. En voici la traduction :

 

À Hokkaido, on étudie une technique de conservation sécurisée des déchets nucléaires 

Un centre de recherche sur les couches profondes à Horonobe

Cent mille années seront nécessaires pour que les déchets nucléaires cessent d’être nocifs pour le corps humain. Au Japon, à présent, à Hokkaido et dans le département de Gifu, on étudie comment on pourrait conserver de tels déchets de façon sûre dans les couches profondes du sol.

 

Dans la ville de  Horonobe à Hokkaido, au “Centre de recherche sur les couches profondes”, fondé en 2001 par l’Agence Japonaise pour l’Énergie Atomique, se trouvent trois puits verticaux, profonds de 350 mètres, reliés entre eux au fond par des tunnels horizontaux.

Nous étudions le mécanisme du milieu souterrain et nous anticipons l’avenir ”, dit le chef du groupe de recherche, M. Shigeta Naotaka.

 

Nous avons commencé par descendre, en deux minutes, par un ascenseur, jusqu’à la profondeur de 140 mètres. Dans le tunnel à section en demi-cercle régnait une pénombre éclairée de lampes fluorescentes. Des portes de fer le cloisonnaient de place en place comme dans une « base secrète » de film de science-fiction. On entendait bruire des ventilateurs. En hiver, la température y est nulle, car l’air provient de l’extérieur.

Un centre de recherche sur les couches profondes à Horonobe

Sous nos pieds sourdait une eau, qui était un peu salée. Nous étions en effet sur une couche de roche sédimentaire datant de plus de deux millions d’années et qui formait  alors le fond de la mer. En témoignent les coquillages fossiles que l’on a trouvés là. “Partout dans le monde, quand on creuse un trou, de l’eau sourd. Au Japon, elle sourd à faible profondeur.” Chaque jour il en coule ainsi deux cents tonnes. En février dernier, lors d’un creusement, une énorme quantité d’eau mêlée à du gaz méthane a jailli et les ouvriers ont dû fuir. Nous avons continué à descendre jusqu’à la profondeur de deux cents cinquante mètres. Il y avait là un sismographe. Selon les enregistrements effectués, les secousses ici sont moins fortes qu’à la surface du sol.

 

Les couches géologiques au Japon sont plus récentes qu’ailleurs en raison de l’activité volcanique et sismique, « cependant le Japon n’est pas moins propice que la Finlande ou la Suède qui ont des sols plus anciens. Les difficultés à résoudre sont différentes selon les régions.», a déclaré M.  Shigeta.

L’an dernier, on a construit un tunnel en forme de huit, à une profondeur de trois cents cinquante mètres. Cette année on va commencer à y déposer à titre expérimental, dans la strate géologique datant de trois ou quatre millions d’années, un stock vitrifié de simili-déchets radioactifs. Ce sera une première au Japon.                (fin de la traduction)

 

   J’ai cherché sur Internet davantage d’informations et j’ai trouvé la page d’accueil de cette agence. On y décrivait la manière de conserver les déchets nucléaires de la façon suivante :

 

« Il y a deux cas où des déchets nucléaires pourraient menacer la vie humaine : le premier est l’apport de tels déchets vers des lieux de vie du fait d’éruptions volcaniques ou d’érosion des sols. Le second est leur transport par les eaux souterraines. Pour éviter ces risques, on cherche un endroit convenable, avec des couches de sol stables et des probabilités d’éruptions faibles, et là on construira des lieux de stockage aux protections multiples, par exemple on vitrifiera les déchets, on les enfermera dans des caisses métalliques, on les entourera d’argile et on les enfouira entre deux strates profondes.»

 

J’ai trouvé, sur le site du Parti Communiste Japonais, une information selon laquelle le gouvernement et la ville ont l’intention cachée de construire un lieu de stockage de déchets nucléaires dans Horonobe. Un chercheur, M. Kiyono Masaki, dit que la ville n’est pas un lieu opportun pour un tel stockage, car elle est située sur une faille active et son sol n’est pas stable.

 

 

Des travailleurs quittent Fukushima

 

Bien des gens craignent que la main-d’œuvre ne fasse défaut à Fukushima, en raison des chantiers pour les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020. Un article est paru sur ce thème, dans le journal Mainichi du 8 janvier 2014. En voici une traduction résumée :

 

M. Kanno Ichiro recrute des travailleurs pour la centrale nucléaire de Fukushima. Depuis que le Japon a réussi à devenir le pays hôte des prochains Jeux Olympiques, il entend souvent des ouvriers parler du travail à Tokyo. Lui les paie treize mille yens par jour (soit 95 euros), or d’après eux, à Tokyo ils gagneraient vingt et un mille yens. En octobre, cinq salariés ont quitté son entreprise pour aller s’embaucher à Tokyo.  

 

En 1997, 6,85 millions de personnes travaillaient dans la construction, mais en 2012  ils n’étaient plus que 5,03 millions. À Fukushima, ce qui est grave ce n’est pas seulement le manque de main-d’œuvre, mais c’est aussi  la médiocre qualité de celle-ci. (fin de la traduction)

 

En vue de compenser ce manque, la semaine dernière le gouvernement a lancé un plan de recrutement de travailleurs dans le continent asiatique. Beaucoup certes viendront, mais iront-ils à Fukushima et travailleront-ils  diligemment dans la dangereuse centrale radioactive ? Réparer les réacteurs endommagés est plus important qu’assurer le succès des Jeux Olympiques. Le gouvernement doit s’atteler avec plus de sérieux au problème du manque de travailleurs à Fukushima.

 

 

Dans trente ans, dix pour cent de la population seront atteints de démence.

 

Selon le professeur Kiyohara Yutaka de l’Université Kyushu, sur les cent millions de Japonais dix millions seront atteints de démence dans trente ans (1). Il se demande si un tel pays pourra fonctionner normalement.

Dans trente ans, il y aura encore beaucoup de réacteurs nucléaires, déjà hors service certes, mais qu’il faudra démonter. Et pour ce faire on aura besoin d’argent, d’électricité et de travailleurs, mais est-ce qu’un pays non normal et comptant un tel nombre de déments pourra accomplir la difficile tâche du démantèlement de ces réacteurs ?

 

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(1) NDE : suite à une question d'un lecteur, on doit préciser ici que Hori Yasuo ne fait pas de lien entre la pollution radioactive et l'augmentation des cas de démence. Les travaux de Kiyohara Yutaka portent sur les liens entre diabète et démence. 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 18:28

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 23 janvier 2014.

traduit de l'espéranto par Paul SIGNORET

 

  • Heureuse année à tous !
  • Les victimes des deux grandes catastrophes collaborent entre elles.
  • L’élection du gouverneur de Tokyo a commencé.
  • 455 villes et villages s’opposent à l’énergie nucléaire.

 

 

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Heureuse Année à tous !

Rapport de HORI Yasuo du 23 janvier 2014

Mon département se nomme Gunma, ce qui signifie “troupeau de chevaux”, et comme 2014 est l’ “Année du Cheval”, elle est donc, pour ainsi dire, l’année de mon département. La poupée-symbole de Gunma est appelée “Gunma-chan”. J’ai dessiné sur la carte ci-dessus beaucoup de petites Gunma-chans qui vous transmettent mes salutations.

 

Gunma-chan peut parler et danser, car un être humain est en elle. Ces poupées sont à présent très populaires dans tout le Japon et servent de réclame pour leur ville et leur département. Gunma-chan a obtenu la troisième place l’an dernier, dans le concours de poupées. Elle est tout à fait charmante.

 

 

Les victimes des deux grandes catastrophes collaborent entre elles

M. Kisara regarde les flammes en apportant les photos de son épouse et de son fils, à Kobe

M. Kisara regarde les flammes en apportant les photos de son épouse et de son fils, à Kobe

Le 17 janvier, à 5h 46, une cérémonie commémorative a eu lieu, dans le parc Azuma de la ville de Kobe, département de Hyogo, dans la partie ouest du Japon. Il y a dix-neuf ans, en 1995, un grand tremblement de terre s’est produit, provoquant la mort de 6343 victimes. Quatorze personnes venant de Tohoku, qui ont été et sont encore touchées par la catastrophe de 2011, ont pris part à la cérémonie.

 

L’une d’entre elles était M. Kisara Toshikatsu, âgé de 57 ans et venant du département de Miyagi, qui a perdu sa femme dans le tsunami et ensuite son fils, qui s’est suicidé en raison de souffrances psychiques causées par la catastrophe. Il était plongé dans l’inquiétude et la tristesse, mais des volontaires de Kobe l’en ont tiré. En décembre vingt personnes venues de Kobe l’ont aidé à remettre en ordre sa maison et lui ont redonné courage. Il les a remerciés et, à leur demande, il a apporté sa contribution à la cérémonie par des photos de sa femme et de son fils.

 

Il dit : “Les volontaires pour venir en aide aux villes sinistrées se raréfient. Beaucoup d’occupants de logements provisoires n’ont pas d’espoir et vivent isolés et seuls. Pourtant, le concours de bénévoles est, aujourd’hui encore, nécessaire. ”. Avec des gens de Kobe, il a engagé des démarches auprès du gouvernement afin que soient légalisés des tarifs préférentiels de transport et d’hébergement pour les volontaires venant en aide aux villes sinistrées.

(paru dans le journal Maïnichi du 17 janvier 2014)

 

 

L’élection du gouverneur de Tokyo a commencé

 

En décembre, le gouverneur de Tokio, M. Inose, a démissionné à cause d’une affaire de corruption et aujourd’hui, 23 janvier, a commencé l’élection d’un nouveau gouverneur. La première candidature au poste a été celle de M. Utsunomiya Kenji, ex-président du barreau japonais, soutenu par le Parti Communiste Japonais. Autre candidature, celle de M. Masuzoe Yoichi, ex-ministre de la Santé et du Travail, soutenu par le Parti Libéral Démocratique actuellement au pouvoir. Il y a deux ou trois semaines s’est mis soudainement sur les rangs M. Hosokawa Morihiro, âgé de  76 ans, ex-premier ministre (à gauche sur la photo), qui veut libérer le Japon de l’énergie nucléaire et que soutient M.  Koizumi Junichiro, ex-premier ministre lui aussi (à droite).

Rapport de HORI Yasuo du 23 janvier 2014

Hosokawa, qui est le descendant d’un roi féodal de Kumamoto dans l’île de Kyūshū, a été premier ministre entre août 1993 et avril 1994, s'est retiré ensuite du monde politique et s'est consacré à l’art. L’autre ex-premier ministre, Koizumi, était très populaire et jouit, à présent encore, d’une grande influence sur le monde politique. Cette année, après avoir visité Onkalon, un dépôt de déchets nucléaires situé en Finlande, il a sur-le-champ mis fin à son soutien à l’énergie atomique et a commencé à s’opposer à la politique énergétique du gouvernement actuel. Il insiste sur le fait qu’on ne dispose à présent d’aucun moyen pour neutraliser les déchets nucléaires et qu’il n’est pas admissible, dans ces conditions, d’utiliser l’énergie nucléaire pour produire de l’électricité. 

 

Seuls ces deux ex-premiers ministres parlent de rejeter l’énergie nucléaire, mais apparemment beaucoup de gens les soutiennent. Cela constitue une grave menace pour le gouvernement, qui répète qu’il n’y a, dans le département de Tokyo, aucun réacteur nucléaire et que par conséquent la politique énergétique ne saurait être un thème pour cette élection.

 

À ce sujet, nombreux sont les journaux et les gens qui pensent que le département de Tokyo consomme une grande quantité d’électricité produite à Fukushima, qu’il est le plus gros actionnaire de la compagnie TEPCO,  et que donc la politique énergétique du Japon doit être un thème important pendant cette élection.

 

M. Utsunomiya, lui aussi, s’oppose à la politique énergétique du gouvernement en place et c’est pourquoi certains voulaient qu’il se retire afin qu’il n’y ait qu’un seul candidat antinucléaire, mais ni lui ni le Parti Communiste qui le soutient n’y ont consenti parce que, sur d’autres sujets, la politique de Hosokawa n’est pas claire, et qu’en outre il a lui aussi profité de l’argent de la corruption lorsqu’il était premier ministre.

 

Il est certain que la politique énergétique va devenir l’un des thèmes majeurs et c’est une très bonne chose. Si Utsunomiya ou Hosokawa gagne, ce sera un rude coup pour le gouvernement actuel. Le scrutin aura lieu le 9 février.

 

 

455 villes et villages s’opposent à l’énergie nucléaire

 

   Après l’accident nucléaire de 2011, 455 assemblées de villes et de villages sur 1727 ont fait connaître au Parlement leur opinion défavorable  à l’énergie nucléaire

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 12:32

Akio Matsumura, ancien diplomate japonais, explique pourquoi selon lui l’élection au poste de gouverneur de Tokyo, qui doit avoir lieu le 9 février, est un enjeu qui concerne le monde entier.

Le nucléaire est finalement au centre du débat électoral (les candidats ont dû se positionner dès le départ pour ou contre le nucléaire) : parce que le Japon doit accueillir les Jeux olympiques de 2020 et qu’il a pris ainsi la responsabilité d’assurer en plus de celle de ses propres habitants, la sécurité des athlètes et des spectateurs étrangers, il ne peut continuer à ignorer ce qui se passe à Fukushima.

M. Matsumura est convaincu que la victoire de Hosokawa à cette élection changerait complètement la donne et que cette élection est pour le Japon une occasion absolument unique de remettre en cause le nucléaire et de prendre un tournant (énergétique) décisif.

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Les Jeux olympiques nucléaires :

l’élection de Tokyo entre crise et opportunité

 

Akio Matsumura

 

 

Article original d’Akio Matsumura paru le 15 janvier 2014 sur le site Finding the missing link.

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

Read in English or 日本語.

 

 

 

Depuis l’accident de Fukushima, j’ai présenté l’avis de plusieurs scientifiques éminents sur la catastrophe de Fukushima et nous avons reçu de nombreuses réponses avisées de la part d’experts issus de divers domaines. Je voudrais remercier ici nos amis d’avoir traduit systématiquement ce travail en français, en espagnol, en japonais et en allemand, une tâche difficile qui nous amené des milliers de nouveaux lecteurs. La conjonction de nos efforts nous a fait gagner une forte crédibilité internationale et a contribué à attirer sur ces problèmes l’attention urgente qu’ils méritent.

 

Au cours de ces trois dernières années, j’ai commencé à comprendre l’énergie nucléaire et comment  les risques très lourds qu’elle engendre – 10 000 ans de dégâts environnementaux – dépassent ce que la plupart d’entre nous sont prêts à trouver acceptable.

 

Le mois prochain, la population japonaise a l’opportunité de remettre en question une fois encore la sécurité de Fukushima. Une élection spéciale destinée à choisir le gouverneur de Tokyo doit avoir lieu le 9 février. C’est une élection que le monde entier va suivre et commenter et qui comprend des discussions sérieuses sur la question de l’énergie. Les candidats se sont déjà prononcés pour ou contre l’énergie nucléaire.

 

Pourquoi l’élection d’un gouverneur devrait-elle avoir une importance internationale ? Tout simplement parce que Tokyo a l’honneur et la responsabilité d’accueillir les Jeux olympiques d’été de 2020.

La tour de Tokyo

La tour de Tokyo

Dans les semaines à venir, le débat électoral va rouvrir la question de la crise incessante de Fukushima et de la sûreté de l’énergie nucléaire. Et il est bon de passer en revue les leçons tirées du drame de mars 2011 et de la catastrophe qui s’en est suivie.

 

  1. Nous avons réalisé quelque chose de très simple : toute machine potentiellement dangereuse doit absolument disposer d’un “bouton d’arrêt” d’urgence qui permette de tout arrêter complètement. Mais les réacteurs nucléaires n’en ont pas, parce qu’on ne peut pas arrêter la radioactivité et par conséquent le combustible irradié continue à dégager de dangereuses quantités de chaleur pendant de nombreuses années après l’arrêt de la centrale.

 

  1. Pendant que les centrales nucléaires génèrent de l’électricité, elles produisent également en masse d’énormes quantités de poisons radioactifs qui resteront dangereux durant des siècles après l’arrêt définitif des centrales. Et ces poisons sont capables de contaminer la nourriture et l’eau longtemps après avoir été émis dans l’environnement.

 

  1. L’eau utilisée pour refroidir un réacteur endommagé est contaminée par la radioactivité. Comme le refroidissement doit se poursuivre pendant des années, le volume d’eau contaminée n’arrête pas croître et il est presque impossible de l’empêcher de se disséminer dans l’environnement ; ce problème touche tout particulièrement les eaux souterraines.

 

  1. Au Japon, nous n’avons pas, pour disposer des déchets radioactifs à long terme, de site qui soit suffisamment isolé de l’environnement pour garantir la sécurité pendant 100 000 ans. Nous n’avons pas non plus de lieu de stockage intermédiaire pour entreposer provisoirement et en toute sécurité les déchets radioactifs pendant cent ou deux cents ans.

 

  1. Le Japon ne sera pas en mesure de démanteler complètement les réacteurs nucléaires de Fukushima et d’en retirer les cœurs radioactifs avant au moins 50 ans. Pendant tout ce temps, les émissions de radioactivité pourront continuer à empoisonner l’atmosphère, le sol et les eaux souterraines, tandis que l’eau contaminée continuera à se déverser dans l’Océan Pacifique.

 

  1. Parce que les centrales nucléaires soulèvent des questions de sécurité nationale, les gouvernements essaient de cacher au public le fonctionnement interne de ces centrales, y compris les défaillances et les épisodes de mauvaise gestion qui pourraient compromettre la sécurité publique.

 

  1. On sait que les effets médicaux des radiations, comme les problèmes de thyroïde, les cancers, les leucémies et les dommages génétiques, ne se révèleront qu’après plusieurs années, voire plusieurs décades. La société va donc être confrontée au fil du temps à l’apparition de toute une série de maladies radio-induites.

 

  1. L’exportation vers les pays en développement de notre technologie nucléaire, qui reste une technologie immature, augmente encore le risque de nouvelles catastrophes nucléaires incontrôlées, qui peuvent résulter non seulement de causes accidentelles mais aussi d’une guerre conventionnelle ou d’une attaque terroriste dans des régions politiquement instables.

 

  1. Tous les réacteurs nucléaires produisent en outre un élément fabriqué par l’homme, le plutonium, qui est le principal explosif nucléaire utilisé dans l’arsenal mondial des armes nucléaires. Ce plutonium persistera pendant des dizaines de milliers d’années après la fermeture du dernier réacteur.

 

Ces neuf vérités sont faciles à digérer ici, mais les opérateurs, les bureaucrates et bien des journalistes ont préféré les laisser dans l’obscurité durant ces trois dernières années. Les inquiétudes du public sont encore exacerbées par le fait qu’aucune solution satisfaisante n’est présentée pour contenir la contamination radioactive émanant des réacteurs endommagés et qu’on ne connaît pas encore – et il faudra encore cinq à dix ans avant de le savoir – le nombre d’enfants affectés par un cancer de la thyroïde ou d’autres formes de cancer.

 

La préparation des Jeux olympiques de Tokyo coïncide justement avec cette période. Il existe peu d’événements aussi prestigieux. Les Jeux représentent un énorme investissement, engageant les finances et la fierté du pays. Le Japon a ainsi prévu un budget de plus de 8 milliards de dollars et sa réputation internationale dépend d’une performance sans accrocs. L’inquiétude prioritaire du CIO et du Japon durant les candidatures était la sécurité : quel serait l’impact de Fukushima et de ses radiations sur les athlètes et les spectateurs ? Le Japon a vaincu les scrupules du CIO. Le président du CIO, Jacques Rogge, a dit au Japon : Vous avez assuré que les Jeux seraient « entre de bonnes mains ». Les informations concernant Fukushima auraient dû aboutir à une conclusion différente. J’espère que les débats liés à l’élection du gouverneur de Tokyo s’intéresseront plus sérieusement à cette question.

 

La meilleure façon de s’assurer que Fukushima ne soit pas une menace pour la sécurité des Jeux olympiques sera d’ajouter aux « bonnes mains » du Japon et du CIO celles d’experts scientifiques et d’ingénieurs internationaux. C’est cette concertation qui pourra évaluer la situation et confirmer que tout ce qui peut-être fait pour atténuer la menace de Fukushima a été identifié et que les mesures adéquates ont été prises en temps utile. Ce sera la médaille d’or la plus respectée de ces Jeux.

 

Cinq candidats sont en liste pour devenir gouverneur de Tokyo et de ses 13,2 millions d’habitants. Le prochain gouverneur de Tokyo sera dans une position absolument unique pour aider le Japon à mettre en place de nouvelles relations internationales et une nouvelle politique énergétique. Le candidat idéal devra posséder des qualités exceptionnelles : une vision à long terme, des talents de diplomate hors-pair, une compréhension claire des questions énergétiques et l’expérience du pouvoir local. À cet égard, M.Morihiro Hosokawa, ancien Premier ministre et ancien gouverneur de Kumamoto, qui est entré dans la course en début de semaine, a une longueur d’avance sur ses adversaires.

 

Je souhaite à Tokyo que les Jeux olympiques soient une réussite. Les citoyens de Tokyo peuvent prouver que c’est ce qu’ils souhaitent eux aussi, en plaçant leur confiance dans un leader capable de trouver des opportunités dans la crise actuelle.

 

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Publié par Odile Girard-Blakoe - dans Au Japon
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