24 août 2018 5 24 /08 /août /2018 23:17

Voici la version française du dernier article d’Akio Matsumura, ancien diplomate japonais auteur du blog Finding the Missing Link.

Article paru sous le titre original « California’s Wildfires and Nuclear Radiation – A Personal Story » le 7 août 2018.

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

Légende illustration : Incendies en Californie dans les environs de Los Angeles. Situation observée le 5 décembre 2017 par le satellite Terra. Crédit image : NASA / GSFC / Rapid Response

 

« Chers amis francophones,

J’espère que mon mail vous trouvera en bonne santé physique et morale.

Quand le gouvernement japonais a annoncé l’an dernier qu’il faudrait au moins quarante ans pour retirer les cœurs irradiés des trois réacteurs dévastés de Fukushima, je me suis penché sur les dangers que pouvaient représenter quarante ans de vent radioactif et d’eau contaminée en provenance de Fukushima pour la vie marine et la population nord-américaine.

Quand on demande à des vulcanologues et des sismologues japonais quelle est la probabilité d’une éruption du Mont Fuji et d’un puissant séisme à Tokyo dans les quarante prochaines années, ils répondent que c’est presque une certitude. Ainsi, malgré les dommages majeurs que cette catastrophe infligerait à la vie humaine, l’environnement et l’économie, les gens préfèrent ne pas y penser parce qu’ils ne peuvent pas se projeter si longtemps à l’avance. Et cela n’est que quarante ans. Les radiations restent dangereuses pendant des milliers d’années. Comment pouvons-nous apprendre à relier des périodes aussi lointaines à notre durée de vie d’humains ?

Je suis heureux de vous présenter “Les incendies en Californie et les radiations nucléaires,” un article de Gregg Lien, avocat à Lake Tahoe, en Californie, spécialisé dans les questions d’environnement et d’utilisation des terres. Je voudrais, pour aller plus loin, présenter l’opinion d’observateurs et d’experts de secteurs variés sur 40 ans d’accumulation de radiations en provenance de Fukushima. J’aimerais entendre leurs suggestions pour savoir quelles mesures prendre dès aujourd’hui pour réduire le fardeau des générations futures.

Avec l’assurance de ma considération,

Akio


 

Les incendies en Californie et les radiations nucléaires

Une histoire personnelle

 

Gregg Lien

 

Gregg Lien est avocat en Californie. Il est spécialisé dans les questions environnementales.

En achetant un détecteur de radiation facilement trouvable dans le commerce juste après la catastrophe de Fukushima en 2011, je n’aurais jamais imaginé quel impact il finirait par avoir sur ma façon de voir le monde. J’ai alors commencé à vérifier régulièrement le niveau de radioactivité autour de chez moi dans les montagnes de la Sierra Nevada en Californie. Les mesures restaient ordinaires et se rangeaient en général entre 30 et 50 coups par minute (cpm). Tout allait bien, c’est du moins ce que je pensais.

Mais au printemps tout a changé, quand je me suis rappelé par hasard que le fait d’utiliser le détecteur sur un filtre à air pouvait détecter la présence de particules “chaudes”. Comme j’avais deux purificateurs d’air avec un filtre HEPA, j’ai pris mon détecteur et je l’ai posé sur l’un des filtres HEPA. Aussitôt le détecteur s’est déchaîné et s’est mis à cliquer tandis que la lumière rouge clignotait à chaque fois qu’il était bombardé par une radiation ionisante. Pensant qu’il y avait quelque chose qui clochait, j’ai essayé à nouveau et j’ai obtenu le même résultat. J’ai essayé ensuite sur l’autre purificateur d’air et j’ai trouvé un résulté encore plus élevé, plus de 800 cpm.

Cela faisait alors à peu près un an que je travaillais avec Akio et il m’avait présenté plusieurs de ses experts en nucléaire par mail. Je les ai donc contactés en leur demandant ce qui pouvait bien provoquer des résultats aussi perturbants. Tous ont admis que c’était des résultats élevés et que le principal suspect était le radon. Le radon est un gaz courant dans cette région et peut être dangereux pour la santé. Je me suis empressé d’acheter des kits pour tester l’air intérieur de la maison et l’eau du puits, je les ai envoyés à analyser et en une semaine j’avais les résultats, tous entièrement négatifs. À ce moment-là, inquiet pour la santé de ma famille, j’ai commencé à tester tout ce que je pouvais trouver pour déterminer la source du problème. Le carrelage, les plans de travail et quelques autres matériaux montraient des résultats supérieurs au niveau ambiant, mais on m’a assuré que cela ne pouvait pas représenter plus de 30 cpm sur le total.

Arès une semaine ou deux, je me suis souvenu que bien des années après la catastrophe de Tchernobyl, les gens qui vivaient là-bas et chauffaient leur maison au bois, comme nous le faisons, émettaient de nouvelles radiations dans l’atmosphère au cours du processus de combustion. Nous avons deux poêles à bois chez nous, un grand dans le salon et un plus petit dans la chambre parentale. Craignant que les particules fines des cendres n’endommagent mon détecteur, j’ai mis des feuilles d’essuie-tout sur la cendre sous le poêle de la chambre et j’ai mis le détecteur en route. Il a immédiatement enregistré des mesures nettement plus élevées que les niveaux ambiants. Même chose dans le salon. Même chose chez un voisin. La source était apparemment le bois de chauffage, coupé principalement sur mes propres terres. La plupart de mes voisins chauffent également au bois, au moins en chauffage d’appoint. La fumée émanant du bois, j’en était tout à fait conscient, est composée de particules extrêmement petites qui peuvent être facilement inhalées et absorbées par l’organisme.

Les implications de cette découverte étaient inquiétantes : l’air que nous respirions contenait des particules radioactives, et ce dans des quantités importantes. Ces particules s’étaient, depuis des années, apparemment bioaccumulées dans les bois entourant ma maison et, en brûlant, se remettaient en suspension.

J’ai aussitôt commencé à surveiller mon air intérieur régulièrement et j’ai vérifié les filtres HEPA aussi souvent que possible, en général toutes les heures quand j’étais à la maison. Comme le niveau de radiation était bien moins élevé quand il n’y avait pas de fumée de bois à l’intérieur, j’ai décidé de mettre un des filtres à air dehors et de laisser l’autre à l’intérieur. J’ai sorti un bloc-notes tout neuf et j’ai commencé un protocole selon lequel j’allais lire le résultat sur chaque filtre, prendre une photo du résultat inscrit sur mon détecteur de radiation avec mon smartphone, et écrire les résultats. Il est rapidement apparu qu’il n’y avait pas grande différence entre les relevés intérieurs et extérieurs.

Ce que je ne savais pas à ce moment-là, c’est s’il s’agissait d’un problème localisé ou si le problème était plus répandu. À l’approche de la saison des incendies, j’ai abandonné l’histoire des deux relevés et je me suis concentré sur les relevés extérieurs, en les enregistrant et en prenant une photo du ciel quand il y avait de la fumée ou des nuages. Sachant que des incendies risquaient de se produire dans les mois à venir, je voulais être capable de voir si la fumée émanant des incendies entraînerait les mêmes niveaux de particules radioactives que ceux que j’avais trouvés à l’intérieur de la maison.

Je n’aurais jamais pu soupçonner que les feux de forêt en Californie prendraient l’ampleur qu’ils ont prise cette année. Nous vivons dans une région vulnérable aux incendies et nous prenons la chose très au sérieux. En 2014, nous avions été évacués après qu’un incendie encouragé par des vents violents s’était approché à moins de 800 mètres de chez nous et nous n’avions dû notre salut qu’à l’attaque aérienne massive de quasiment toute une flotte d’avions-citernes lâchant de l’eau et des produits ignifugeants. Nous en sommes restés très marqués. Mon beau-fils est depuis devenu pompier et vient juste de rentrer après avoir été déployé sur plusieurs incendies ; il retournera sur le front, une fois qu’il aura soigné sa blessure et obtenu le feu vert de son médecin.

Le nombre de propriétés détruites et de victimes illustre toute l’horreur des incendies de cette année. Mais ce qui me perturbe le plus, c’est ce que j’ai enregistré dans mes journaux de bord, les photos et les mesures que j’ai prises. Au plus fort des incendies et de la fumée il y a quelques jours, les mesures étaient nettement plus élevées, et pas juste un peu. Le matin du 31 juillet, j’ai enregistré un pic de 1 333 cpm et durant cette période, j’ai obtenu de multiples résultats de plus de 1 000 cpm. Et pourtant cette fois-ci, aucun des incendies n’est vraiment à proximité. La source probable d’une majeure partie de la fumée par ici provient d’un incendie proche du parc national de Yosemite, à plus de 150 km de distance. Je soupçonne que si la fumée était plus concentrée, les relevés seraient encore plus élevés.

La vaste majorité de la population californienne a-t-elle donc été exposée sans le savoir à de fortes concentrations de particules radioactives ? Quels sont les constituants de ces particules ? Quel est leur degré de dangerosité ? On a pu lire récemment que les radiations de Fukushima, sous forme de césium 137, avaient été détectées en petite quantité dans des vins de Californie. Il y a fort à parier que le césium 137 émis par la centrale de Fukushima a également été absorbé par toute la végétation locale et que quand celle-ci brûle, le césium est libéré à nouveau dans l’atmosphère.

Cette situation exige de toute urgence qu’on se penche dessus sérieusement. Je n’ai aucune expérience ni aucune compétence académique sur le sujet. Il se peut qu’il y ait d’autres explications. Je constate d’après mes enregistrements des nuances et des variations au cours de la journée qui reflètent probablement des processus complexes. Tout ce que je sais, c’est que l’air que nous respirons semble être contaminé par des particules radioactives. On est en droit de supposer que cette radioactivité s’est concentrée en silence dans les plantes qui nous entourent et qu’elle se retrouve aussi, on peut le présumer, dans la nourriture que nous mangeons et l’eau que nous buvons.

Si c’est le cas, nous sommes dans une situation bien pire que ce qu’on nous a toujours dit. Il s’agit très probablement d’un problème mondial : les particules exotiques et non-naturelles qui n’avaient jamais existé sur cette planète avant le début de l’ère nucléaire, ont aujourd’hui pénétré dans l’air, les océans et tous les êtres vivants. La Californie est en train de brûler et j’espère que tous nous allons être capable de brûler notre autosatisfaction et de ranimer notre propre passion pour servir la vie à chaque instant. Nous pouvons tous faire quelque chose selon nos capacités, comme Akio le fait généreusement depuis de longues années en se servant de ses talents pour rassembler des leaders internationaux autour de grands objectifs communs. Le temps presse et le problème se mesure en durée de vie. Il est possible que pour certains d’entre nous il s’agisse même d’une durée de vie réduite.

 

_______________

Gregg Lien est un avocat spécialiste du droit de l’environnement et de l’utilisation des terres dont le cabinet est à Lake Tahoe en California. Il a été procureur et conseiller juridique au conseil du comté dans les questions foncières, avant d’aller vivre à Lake Tahoe en 1980. Il a participé au premier Sommet présidentiel sur l’environnement organisé par le Président de l’époque, Bill Clinton, et le vice-président Al Gore. Il a été interviewé par de nombreux médias au fil des ans, notamment la radio publique nationale. Il a participé fréquemment aux négociations et aux batailles réglementaires sur les ressources dans les Sierras. Il vit avec sa femme, Heidi, et ceux de ses enfants qui ont besoin d’un toit, maintenant que le plus jeune a passé 18 ans. Il est fasciné par l’électronique et possède une collection de compteurs et de gadgets pour ses passe-temps préférés, la radio amateur et la musique, dont certains lui servent réellement dans la pratique. C’est du moins ce qu’il dit.

 

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commentaires

Cécile (à Limoges) 31/08/2018 19:00

Sans vouloir tenir un discours lénifiant, je me demande quelle est la part du Potassium-40 dans ces mesures de radioactivité. Le potassium-40 participe de la radioactivité naturelle, il est présent chez tous les êtres vivants (oui, nous sommes radioactifs) et plus concentré dans le bois, donc dans les cendres des incendies de forêt ...
Pour l'évaluation d'une éventuelle pollution radioactive externe, il serait intéressant de comparer ces mesures avec celles qui ont sans aucun doute été relevées lors des incendies qui ont ravagé l'Ukraine, dans la zone contaminée de Tchernobyl, en avril 2015.

Sam 30/08/2018 08:34

Merci de continuer à nous informer dans ce monde si silencieux autour de ces question. Merci pour le travail, merci de ce vous faites, merci de ce que vous êtes, Pierre et les autres : des lueurs dans un monde bien sombre...

Siramy Anne-Marie 25/08/2018 16:21

C'est édifiant. Merci à M.M. Matsumura et Lien. Il faut multiplier ces mesures partout dans le monde pour pouvoir interpeller les pouvoirs publics sur la base de faits irréfutables. Je vais voir ce que je peux faire dans ma Normandie d'adoption, d'ores et déjà sous la menace des installations de La Hague. Et faire passer le message à mes contacts.

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