17 avril 2014 4 17 /04 /avril /2014 22:15

Depuis bientôt 3 ans, Kna édite sans répit des vidéos toutes plus intéressantes les unes que les autres. Ses chaînes sur Youtube et Dailymotion, riches de près de 200 vidéos sous-titrées en français, sont des trésors documentaires sur Fukushima Daiichi et le nucléaire en général. A visionner sans modération pour comprendre la catastrophe nucléaire japonaise et le monde contaminé d’aujourd’hui. Ci-dessous, les 3 dernières parutions, dont le témoignage très poignant et très instructif de Chiho Kaneko.

Revenons-en à la Vie

Chiho Kaneko, membre de l’équipe Fairwinds Energy Education, nous livre son témoignage. La catastrophe de Fukushima Daiichi a permis d'entrevoir pourquoi ce n'est pas seulement une crise japonaise. C'est un désastre qui transcende la géographie et le temps.

Fukushima 3 ans après, rétrospective

Cette synthèse de MissingSky, qui publie quotidiennement des vidéos en anglais sur Fukushima, est principalement composée d'extraits d'infos TV par NHK et Russia Today. Elle retrace l'évolution de la catastrophe de Fukushima, 3 ans après.

Fukushima, la particule la plus chaude qu’on ait trouvée

Dans cette vidéo, l’ingénieur Marco Kaltofen parle de la particule la plus chaude qu'il ait jamais trouvée, découverte à près de 500 km du site de Fukushima Daiichi.

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Publié par Pierre Fetet - dans Au Japon
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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 23:10
Mon expérience en centrale nucléaire

Traduit du japonais à l'espéranto par HORI Jasuo,

et de l'espéranto au français par Ginette MARTIN

.

Le 2 septembre 2011, message de HORI Yasuo :

J'envoie ma traduction de "Mon expérience en centrale nucléaire".

M. HORIE Kunio voulait savoir ce qu'était le travail dans une centrale nucléaire, et ne pouvant pas le savoir, il décida de l'expérimenter lui-même en y travaillant. Il commença à travailler à la centrale de Mihama, dans la préfecture de Hukui, et ensuite à Fukushima. Je trouve que ce livre a une grande valeur, c'est pourquoi j'ai traduit la partie qui concerne Fukushima. Certainement dans toutes les centrales du monde, même à présent, les ouvriers travaillent ainsi.

Au sujet de mon travail dans la centrale nucléaire de Fukushima

 

Un recruteur

   Le 19 décembre 1979 (mercredi)

   Je suis parti pour Fukushima par le train express Hitachi No2, qui partait de la station Ueno à Tokyo à 10 heures du matin. J'étais avec M. Kamiyama, qui est mon "maître" à partir d'aujourd'hui. Il a 45 ou 46 ans. Il n'est pas bavard, mais parfois il plaisante à voix basse. Il est charmant quand il rit à travers ses petits yeux. Il me semble qu'il a bon coeur. On le nomme "recruteur professionnel", il recrute des ouvriers pour les centrales nucléaires.

    M. Sawada, qui devrait être dans ce train avec nous, n'a pas eu la permission de venir à la centrale de Fukushima. Il s'est trouvé incompatible lors de l'examen de santé.

    Après que nous avions fini le travail à la centrale nucléaire de Mihama dans la province de Fukui, nous avons rencontré M. Kamiyama dans un café de la ville de Tsuruga. Ce fut une rencontre de seulement 4-5 minutes. Sans s'informer de notre carrière, il nous a tout de suite proposé un salaire:

   "Qu'est-ce que vous en pensez ? Evidemment 3 repas, logement et billets de train, je m'en occuperai" Il a écrit un 7 avec le doigt sur la table. 7000 yens par jour. Un salaire très élevé, par rapport à Mihama. Là, on nous payait 5500 yens par jour, repas et logements inclus, et il ne me restait plus beaucoup. Nous étions très contents de cette proposition.

    "Voilà, c'est fait ! "

Voyant le sourire sur le visage de M. Sawada, il constata que l'arrangement était conclu.

   "On veut que vous veniez à Fukushima le plus tôt possible, donc nous allons  maintenant ensemble à l'hôpital pour votre examen de santé"

     Sans s'inquiéter de notre disponibilité, il se mit debout aussitôt. Je suis allé à l'hôpital de Hayashi. Dans la salle d'attente, il a sorti un billet de sa poche et il m'a dit "Voilà pour vous" et il m'a donné 20 000 yens. Jugeant qu'il était généreux, je l'ai remercié. Mais quand il a été parti, M. Sawada m'a dit" M. Horie, ne pensez pas que cet argent puisse être un cadeau, c'est un prêt. On reprendra certainement cette somme sur votre salaire". Et il parla de son expérience amère au sujet de l'argent. D'après lui, c'est l'habitude chez les recruteurs. "Cependant, nous pouvons peut-être faire confiance à M. Kamiyama" ajouta-t-il. Mais je regrettais d'avoir accepté cet argent. Je l'avais déjà pris, et ne pouvais pas le redonner. Je devais faire confiance à ce M. Kamiyama.

  L'examen de santé commença. Examen radio, capacité visuelle, poids, taille, sang et pression sanguine. M. Sawada avait une pression sanguine excessive: 220 . C'était trop.

  "Votre pression sanguine est trop élevée " a dit une infirmière.

   "Soyez gentille de me faire une faveur...."

Il la supplia en faisant une révérence. S'il n'était pas bon à cet examen, il ne pourrait pas aller à Fukushima. Sa volonté de gagner davantage chez un autre patron dépendait de cet examen.

  "Eh bien, quel nombre voulez-vous?" demanda tout simplement l'infirmière

   "Ah, je voudrais 170"

   "Eh bien,180 ; ça vous va?"

    Ayant entendu ces derniers mots, j'ai été content qu'il ait réussi son examen de santé, et en même temps j'ai été consterné que l'on pouvait si facilement falsifier les résultats. Le nombre de globules blancs viendrait plus tard.

   Malgré le rapport favorable que l'hôpital avait fait pour M. Sawada, il ne réussit pas   son examen de santé. M. Sawada avait un problème de globules blancs.  

    Une autre chose imprévue m'attendait. Depuis peu de temps, la Compagnie d'électricité TOKYO avait décidé de ne pas embaucher d'ouvriers sans "cahier de contrôle nucléaire". Je n'avais pas ce cahier. Pour cela, mon recruteur a fait le nécessaire. J'ai dû attendre, et au bout de 2 semaines, le 18 décembre, j'ai finalement pu aller à Fukushima.

  A 13h24, M. Kamiyama et moi avons atteint la ville de Namie. Il neigeait un peu. Nous avons pris un taxi. Nous avons parcouru la campagne toute plate. Ni dans le train, ni dans le taxi, mon "maître" ne m'a beaucoup parlé. Cela me convenait, car je ne voulais pas parler de ma carrière.

   Au bout de 20 minutes, nous avons traversé la ville de Futaba, puis nous sommes entrés à Ōkuma. Après avoir descendu une longue côte, nous nous sommes écartés de la route nationale et avons tourné à gauche. Un panneau est apparu "Centrale Nucléaire No 1 de Fukushima de la Compagnie d'Electricité Tokyo". Cinq minutes plus tard, nous étions en vue de la porte principale de la centrale, et devant elle nous avons tourné à gauche, et ensuite nous nous sommes arrêtés devant le bureau.

Sur une pancarte était écrit "Valvo Utchida". A partir d'aujourd'hui je vais travailler sous le nom de cette compagnie.

   Il y avait deux bâtiments préfabriqués : un pour le bureau et l'autre pour les ouvriers. J'ai rencontré le chef du bureau. "Merci de votre long voyage". Ce fut tout, et ensuite j'ai attendu et attendu dans le bureau.

    Là, dix hommes assis à une table écoutaient parler un jeune employé. Cela semblait un cours sur des affaires nucléaires. Il utilisait un tableau noir et lisait divers documents. Le contenu était sérieux. A la centrale nucléaire de Mihama, où je travaillais auparavant, l'instruction était très rudimentaire. On montrait un petit film et c'était tout. Ici on ne faisait pas d'explications à but de propagande sur la différence entre une bombe atomique et l'énergie atomique. Cependant ils utilisaient des abréviations de termes anglais comme FB, PD ,TLD ,RWP, etc...

   Le texte comportait 41 pages en format A5 et contenait ceci " Manuel de sécurité pour les compagnies sous contrat" "Procédure pour entrer et sortir des installations radioactives" "Manuel pour les travailleurs" "Connaissance de base sur la radioactivité" etc... écrits en petites letttres.

   Le texte était très bon, mais les personnes présentes n'étaient pas sérieuses ; certains écoutaient vaguement, d'autres dormaient. Ces comportements étaient tout à fait normaux, car les gens ne peuvent pas apprendre ces choses difficiles pendant  un temps si court.

 

   Vers 4 h du soir, les ouvriers sont revenus du travail, et les salles étaient pleines de bruit. Au contraire de Mihama, les vieux ouvriers étaient peu nombreux. Ici les plus âgés avaient 45 ans. Beaucoup étaient des jeunes d'environ 18 ans avec des cheveux frisés. Ils ont inscrit quelque chose sur un papier. On y voyait des nombres comme 30 ou 50. J'ai été surpris. Quand je travaillais à Mihama, le plus grand nombre était 10 milirems. Ces nombres étaient plusieurs fois plus grands. J'ai commencé à être inquiet.

   A 5 h, tous se sont préparés pour rentrer à la maison. Alors est venu un responsable qui travaillait au bureau et il m'a dit : "Je vais rentrer à la maison, votre logement a déjà été déjà réservé par l'employé". Et il a disparu.

   Un employé d'âge moyen m'a accompagné en voiture jusqu'à mon logement, qui se trouvait à côté de la gare de Namie, d'où j'étais descendu le matin.

 

   Après le souper, je me suis promené dans la ville. Une très petite ville. Au bout de dix minutes de promenade, le quartier commercial s'arrêtait et c'était la campagne obscure. Il était 7 heures, mais déjà de nombreux magasins étaitent fermés. Peu de gens se trouvaient dans les rues. Ceux que je rencontrais étaient en vêtements de travail, sur lesquels on lisait "Compagnie X" et "Compagnie d'électricité X". Tous étaient des ouvriers de la centrale.

 Chez le marchand de poissons pendaient des saumons séchés. On s'approchait du Nouvel An.

 

Bombe atomique

Le 20 décembre (mercredi)

 

A 7 heures du matin, l'employé de bureau qui m'avait accompagné la veille est venu à mon logement. Il faisait très froid. On ne pouvait pas ouvrir les fenêtres de l'automobile à cause du gel.

  "Votre travail commence à 8 heures, c'est pourquoi nous pourrons partir plus tard, la

 route est trop encombrée avec les voitures des compagnies sous contrat". En effet la route nationale No 6 en direction de la centrale était déjà pleine d'une file de voitures.

   A 8 heures, dans la cour du bureau, des ouvriers faisaient de la gymnastique et ensuite avait lieu une réunion de 5 minutes, dans laquelle les responsables de la sécurité et le chef du bureau faisaient part de leurs observations. 60 ouvriers et employés écoutaient. Il faisait très froid, avec des courants d'air. Tous grelottaient. Quand la réunion fut finie, tous se hâtèrent dans leur salle et se chauffèrent autour du fourneau.  

     A huit heures sont venus 5-6 employés de bureau dans la salle des ouvriers et ils ont appelés des noms. Les appelés sont montés dans un bus .

    On n'a pas appelé mon nom. Aucune consigne ne m'a été donnée. Dix hommes se sont assis autour du fourneau et ont commencé à bavarder. Tout le monde avait déjà été renseigné sur ses tâches la veille. Peut-être n'aurions-nous pas de travail aujourd'hui.

   Ces travailleurs étaient jeunes, environ vingt ans. D'après leur dialecte, ils n'étaient pas du pays. Leur langage était si différent que je ne comprenais presque rien. Ils ne me parlèrent pas, c'est pourquoi j'écoutai en silence leur "langage à eux"

   Vers 11 heures, des hommes revenaient déjà du travail. Certains parlaient le dialecte de la province d'Hiroshima, d'autres celui d'Osaka. Il semble que dans cette compagnie viennent des hommes de diverses préfectures du Japon.

   L'après midi, il s'est mis à neiger un peu. Les ouvriers en attente se firent plus nombreux. Ils se disaient entre eux: " L'alarme a sauté". A cause du travail du matin, ils avaient été soumis à trop de radioactivité, plus que la limite journalière, c'est pourquoi ils ne pouvaient plus continuer.

   Voilà les quantités limites qu'un ouvrier peut subir :

   par jour: moins de  100 milirems

   par semaine: moins de 300 milirems

   par trimestre: moins de 3000 milirems

      Peut-être ces travailleurs qui attendaient l'après-midi avaient-ils été déjà soumis à 100 milirems de radioactivité. Cette quantité est équivalente à celle de la radio-activité  naturelle qu'un homme ordinaire reçoit en un an.

   A trois heures, un jeune employé est venu vers moi et m'a donné un questionnaire

 "Bilan d'exposition à la radioactivité". Il y avait nom, adresse, domicile, et ensuite 4 questions successives : "Avez-vous déjà travaillé dans une centrale nucléaire?"

Lesquelles? Combien de temps?" et à la fin venait une question choquante "Avez-vous déjà été exposé à une bombe atomique?"

   Les centrales nucléaires sont faites pour ne pas exploser, c'est pourquoi celles-ci et les bombes atomiques sont différentes... Les compagnies d'électricité et le gouvernement essaient de les dissocier, expliquant la différence entre les deux, mais, quoique toutes les deux soient différentes dans leur structure, elles sont pareilles en ce qui concerne l'émission de radioactivité, c'est à dire un effet lourd sur le corps humain. Le questionnaire montrait cette vérité.

   Aujourd'hui je n'ai fait que répondre par écrit à cette enquête. Pendant toute la journée, je me suis assis, dormant à moitié. Le soir je suis revenu à mon logement par un petit bus. A partir de demain je le prendrai.

 

   Après le souper, je suis allé au café. Des ouvriers d'âge moyen assis à côté de ma table lisaient un journal avec un visage préoccupé.

"Ah, c'était vrai, de la radioactivité s'est échappée"

"Dans le réacteur Numéro 1"

"Chaque fois que l'on contrôle le réacteur, on trouve des pannes"

   On avait certainement trouvé une panne dans une centrale. Après leur départ, j'ai lu le journal en question. Je me suis aperçu que ce réacteur était justement celui sur lequel j'allais travailler le lendemain.

" Une cassure dans les barres de combustibles" "Trouvée lors du contrôle du réacteur No 1"

 

   Le journal "Fukushima Miyuu" rapportait ceci:

"On a commencé à contrôler le réacteur No1 à partir du 1er septembre et on a changé 163 paquets de barres de combustible parmi les 400. On a trouvé des cassures dans certaines barres qui allaient être remplacées. En contrôlant la radio-activité, on soupçonne que 22 paquets sur ces 163 ont laissé échappé de la radioactivité. Et avec un contrôle plus précis, on a trouvé que 6 parmi ces 22 ont une cassure.

   J'ai lu cet article et j'ai dit: "Encore!" Oui, d'avril à septembre 1978, on a trouvé les pannes suivantes (rien que dans le rapport du gouvernement) :

  1- Rupture d'épingle dans le réacteur No3 de Mihama.

  2- Mouvement anormal de de la pompe dans le réacteur No1 de la centrale  de Takahama.

  3- Panne de 2 valves du refroidisseur dans le réacteur No 1 de Ikata.

Tant de pannes dans la réalisation prouvent le danger des centrales nucléaires.

 

Le 21 décembre (jeudi)

Beau temps. Aujourd'hui encore, je me suis occupé du fourneau. Il ne s'est trouvé personne avec qui parler. Nulle part des journaux ou des revues. Une journée très ennuyeuse.

 

Centre pour la santé et la sécurité

Le 22 décembre (vendredi)

 

   Il fait beau, cependant le matin il faisait vraiment très froid. Pendant que j'attendais le bus, mes genoux tremblaient de froid.

   Je supposais qu'aujourd'hui encore mon travail serait d'attendre, mais après la réunion du matin, on m'a dit que j'allais avoir un "examen complet de tout le  corps"

Douze hommes sont montés dans un bus, moi y compris, il y avait ces jeunes qui avaient reçu l'information sur le nucléaire il y a deux jours, et d'autres travailleurs qui devaient se soumettre à l'examen régulier de radioactivité chaque trois mois.

  Pour la première fois, je suis entré sur le territoire de la centrale. Au contraire de Mihama, nous sommes entrés et assis dans le bus sans montrer notre identité. Le chauffeur a fait seulement un salut au gardien. Quoiqu'on nous ait souvent mentionné le danger d'une attaque terroriste dans les centrales, nous avons passé la porte tout à fait librement.   

   Le terrain était immense. D'après l'information, il est de 320 hectares, six fois plus grand que celui de Mihama. On aurait pu construire 320 terrains de baseball comme celui de Korakuen à Tokyo. Il est à cheval sur deux villes, Ōkuma et Futaba.

   Nous avons franchi la porte. Le long du chemin se trouvent les bureaux de Toshiba, Kashima, Hitachi et d'autres, et même une fabrique de béton.. cela ressemble à un grand combinat.

   Nous avons tourné à droite au croisement qui était pourvu d'une signalisation, et nous avons monté une côte. On voyait l'Océan pacifique. On pouvait voir deux cheminées à notre droite et une à gauche. Autour de celles-ci se trouvait une construction carrée en béton. C'était peut-être le couvercle du réacteur. En descendant nous avons vu le bâtiment principal de Toshiba.

   Après l'avoir dépassé, nous avons continué, tourné à gauche et nous sommes arrêtés.  

    "Centre pour la santé et la sécurité"

     A la porte se trouvait une queue de quelques mètres. J'étais à la fin. Il a fallu attendre 20 minutes pour passer à l'accueil, mais la file s'allongeait de plus en plus.

    A 9 heures, la réception a commencé. Après avoir mis des pantoufles, je suis entré dans la salle d'accueil. Nos groupes avaient à peine été admis que d'autres devaient attendre jusqu' à midi.

    On y trouvait 4 appareils de mesure pour tout le corps, mais deux d'entre eux comportaient un papier avec l'inscription"en panne"et les deux autres fonctionnaient correctement. 

    Nous avons attendu 3 heures pour un examen de 2 minutes, car entre-temps étaient venues des personnes importantes de la Compagnie d'électricité Tokyo, trois ouvriers devaient être réexaminés après la douche (et ils rouspétaient, que la douche donnait seulement de l'eau froide par ce temps froid) et l'appareil de mesure avait un problème. J'étais le dernier de notre groupe.

   A l'entrée de la salle de mesures,  j'ai pianoté les  chiffres 150 872, c'était mon numéro pour Fukushima. Dans cette salle, on m'a donné cette consigne : Enlevez votre vêtement de dessus et mettez le blanc. A Mihama sous le vêtement blanc, nous portions seulement un caleçon.

    Les mesures étaient finies. Je suis revenu dans la salle d'accueil, où il n'y avait personne de mon groupe. Peut-être étaient-ils déjà partis dans le bus, ai-je pensé. A ce moment on a entendu une annonce. "M. Horie, venez à la réception"   

  "C'est possible que le chiffre de ma radioactivité soit trop élevé" ai-je pensé avec crainte.

   Un employé de bureau de 34-35 ans m'attendait avec une mine sévère.

-    Vous êtes bien M. Horie?

-    Oui

  • Dans quelle centrale avez-vous travaillé jusqu'à présent?
  • Dans la région de Kantō...
  • Votre indice est trop élevé
  • Elevé? Combien?  J'ai pris conscience que je balbutiais
  • 6400
  • C'est beaucoup?
  • Oui, beaucoup. Beaucoup trop.
  • "Quel est le nombre normal?
  • 700 ou 800.

   Nous avons poussé ensemble un gémissement. Mon indice était 10 fois plus élévé que la normale. Je réfléchissais. Pourquoi un nombre si élevé était-il apparu? J'ai essayé de me souvenir. Lorsque j'avais arrêté de travailler à Mihama, j'avais été examiné. C'était le 2 décembre, 3 semaines auparavant. Si un nombre aussi anormal était apparu à ce moment-là, on me l'aurait fait remarquer, mais on ne m'a rien dit. Pourquoi ce nombre si élevé était-il apparu? Il restait une seule possibilité.

   "Est-ce que l'appareil de mesure n'aurait pas fonctionné de travers?"

   "Ne dites pas une telle sottise. Tous ont été examiné avec cet appareil, et personne n'a reçu un indice élevé. Quel travail faisiez-vous à Mihama?"

   Il parlait brutalement, peut-être offensé par mon allusion à une panne de l'appareil.

Je lui ai raconté ce qui concernait mon travail et à combien de radioactivité j'avais été exposé..

Après avoir écouté mes explications, il est resté silencieux un moment.   

  "Si vous avez vraiment travaillé de cette manière, vous n'avez pas reçu une telle radioactivité"

"Oui"

"J'ai compris. Je vais vous refaire les mesures. Enlevez tous vos vêtements sauf le caleçon.

   Je me suis couché sur le lit. Si le même nombre apparaissait... cela signifiait que d'une façon ou d'une autre j'avais une quantité anormale de radioactivité dans le corps. Est-ce qu'il existe un remède pour soigner cela? Je ne pourrai pas travailler à Fukushima. Dans mon coeur apparurent de la crainte et de l'inquiétude. Je ne voulais même plus savoir le résultat.

   Et deux minutes passèrent. Une sonnerie retentit, et le lit se déplaça. Je me dirigeai en hâte au bureau à côté de salle de réception.  

 - Quel a été le résultat?

- Attendez un peu. Cela va bientôt apparaître.

Devant nos yeux une imprimante se mit en marche et tapa quelque chose.

- Quel est le résultat?

- Hmm, bizarre.

- C'est combien?

- 800. Normal.

Ayant entendu cela, je me suis senti fatigué, mais joyeux. Je me suis étiré et j'ai pu rire de bon coeur.

   L'employé ne comprenait pas le résultat, et il me dit qu'il voulait recommencer la mesure, non pas de mon corps, mais de mes affaires, par exemple les vêtements, la montre, les lunettes et tout le reste. J'ai mis ces objets sur le lit, et il a fait les mesures de contrôle. Le nombre était peut-être 2000. Je ne me souviens pas du nombre, car je n'ai pas entendu avec précision. Si mon corps n'était pas radioactif, le reste n'avait pas d'importance.    

   Alors est venu un membre du groupe, qui s'est occupé de moi. L'employé a renoncé à faire d'autres explorations à propos de cet indice élevé, et il est retourné dans la salle.

   La radioactivité dans mon corps et dans mes affaires était d'environ 3000, moins de la moitié du nombre 6400. Est-ce que, par hasard, il y avait eu une panne dans la machine ? Mais pendant tout ce temps j'avais bien assez ressenti la terreur de la radioactivité.

    J'ai pris tard le repas de midi. A 1 heure et demie, je suis retourné au "Centre pour la santé et la sécurité " avec d'autres membres du groupe. On m'a photographié et ce fut la fin de mon travail. Ensuite je me suis encore une fois occupé du fourneau.

  

Dans le domaine des employés de bureau de TEPCO

Le 23 décembre (samedi)

 

   Il faisait beau. Après la réunion, M. Hamaoka (34-35 ans), contrôleur de la radioactivité de la compagnie "Utchida Valvo" m'a fourni une "pièce d'identité de

 travailleur chez Utchida Valvo", une "Carte pour pénétrer dans la centrale", un "dosimètre film-badge"(ce dosimètre est un film qui noircit plus ou moins selon les radiations reçues, on l'appelle aussi dosifilm) et des vêtements de travail. A partir d'aujourd'hui j'irai à la centrale pour travailler. 

   "La carte d'identité de travailleur" est une carte plastifiée de 6 cm de long et 8 cm de large. Dessus, à gauche, il y a ma photo que l'on a faite hier, à droite il y a  mon nom, mon numéro (150 872), le nom de la compagnie Utchida Valvo, et en bas il y a 6 petits trous  comme dans une carte pour ordinateur.

    La "carte pour pénétrer dans la centrale" a 20 cm de long et 15 cm de large.

Sous le nom de la centrale est écrit " Permis de pénétrer dans la centrale et prêt d'un appareil d'alarme". Il semble que ce soit une carte pour noter le nombre que donne l'appareil de poche servant à mesurer la radioactivité, car sur les deux côtés sont imprimés "la date", "le nombre que donne l'appareil de mesure de radioactivité entre le contrôle A et le controle B", "le total de radioactivité", etc..;

   Et en dehors du cadre, il y a cette note:

1- quand le nombre de A et B dépasse 100 roentgens, l'annoncer au responsable.

2- le compteur prêté devra être absolument redonné.

     Sur ma carte à la date du 19 décembre il est écrit "a fini le cours d'instruction sur la radioactivité". Ce jour-là je venais pour la première fois au bureau. Certes ce cours avait eu lieu, mais j'étais à côté en train de lire un journal. On ne m'a jamais donné la consigne d'aller à ce cours. Quand j'ai commencé à le regarder, il était déjà presque fini.

   Le dosimètre film-badge est le même qu'à Mihama. Il était dans le paquet avec le compteur TLD.

Les préparatifs pour entrer à la centrale consistent à porter au cou deux sortes de  cartes et le dosifilm.

    A 8h et demie, accompagné de M. Tashiro qui a 44-45 ans, je suis monté dans le bus vers mon lieu de travail.

  " Aujourd'hui votre travail est de nettoyer le réacteur No 1, cependant aujourd'hui c'est votre premier jour, donc vous travaillerez à votre guise à titre d'entrainement"

Dans le bus, M. Tashiro m'a dit spontanément: "Je suis venu de Hiroshima avec quelques amis, et lundi prochain je rentre à la maison après ma période de 6 mois, et l'année prochaine je travaillerai encore ici". Il a un visage hardi et il est costaud. Il semble qu'il soit vétéran dans ce travail, mais contrairement à ce que je supposais, il a bon coeur et il est bavard.     

    Nous avons passé le bureau central de TEPCO et avons tourné à droite, et au bout de 100 m, nous nous sommes arrêtés.

   A la suite de M. Tashiro, je suis entré dans l'enceinte du réacteur complètement recouverte de béton.

   "Cette entrée est pour les réacteurs 1 et 2 " a dit M. Tashiro.

Le réacteur No 1 a été examiné le 1er septembre, et le No 2 le 1er décembre .

   

   A l'entrée, il y avait un jeune gardien avec un casque blanc, sur lequel était écrit: "Compagnie de sécurité de Tōhoku" et sur le mur se trouvait une affiche avec une jeune fille à moitié nue pour la "Journée de l'énergie atomique"

   A côté de cette affiche était le vestiaire. Après avoir pris une caisse plastique à l'entrée, j'ai enlevé mes souliers et mes vêtements et je les ai donnés au responsable installé à une table. Il y avait quelques-uns de ces responsables, et tous étaient âgés, ils portaient une veste de travail avec le nom de leur compagnie: "Responsable des bâtiments"     

   Au-dessus du caleçon, j'ai mis une chemise à manches longues et un pantalon long.

 Sur la poitrine et le ventre, il y avait un insigne jaune avec des lettres rouges "Ne pas emporter à l'extérieur".

   "Personne ne voudrait voler ces vêtements, même si on nous en donnait l'ordre" a ricané M. Tashiro.

    Ensuite j'ai enfilé des chaussettes jaunes en nylon, un vêtement blanc avec l'inscription "vêtement pour traverser", comme celui que portent les médecins, un casque, et pour finir des bottes de caoutchouc jaunes, dont certaines parties étaient couvertes de fer.  

     "Maintenant nous sommes fin prêts. Ensuite nous devons recevoir un compteur de poche au contrôle. Nous allons ici et là, donc ne vous perdez pas"

    En suivant M. Tashiro je suis entré dans la salle voisine. Au milieu se trouvaient 4 tables et voici le processus:

  1 - recevoir l'appareil d'alarme et le mettre dans le sac en plastique

  2 - prendre un ATLD (qui mesure la radioactivité) dans la caisse en carton sur la table

  3 - le mettre avec la carte d'identité dans le "lecteur ATLD"

  4 - recevoir un compteur de poche de radioactivité, inscrire son numéro et le nombre lu sur le permis d'entrer.

  5 - mettre "la carte de travailleur" et le "permis d'entrer" dans l'armoire disposée selon le nom de la compagnie. 

   "Maintenant la première étape est finie. Quand vous aurez fait ceci plusieurs fois, vous vous habituerez au processus ", a dit M. Tashiro pour me consoler. Depuis le début jusqu'à ce moment-là, il s'était écoulé une heure. Il y avait certes beaucoup d'ouvriers qui attendaient leur tour pour le lecteur ATLD, mais c'était beaucoup trop long.

    Nous avons visité les toilettes à côté, et nous sommes entrés par la porte en bois. Maintenant nous étions dans le district "sous contrôle". Nous avons traversé un couloir de 3 m de large. Les deux murs étaient en béton. Il faisait  sombre.

"Maintenant nous allons mettre le vêtement C", a dit M. Tashiro.

 

Extrait du livre de M. HORIE Kunio

"Mon expérience en centrale nucléaire"

 

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Illustration d'entête : Mizuki Shigeru

 

 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 19:51
Quand la science n’est pas la bienvenue

Dans son article « Quand la science n’est pas la bienvenue », Akio Matsumura nous invite à lire, entre autres, l’appel du Rapporteur Spécial de l’ONU, Anand Grover, qui vient encore de rappeler qu’une véritable évaluation des effets du désastre de Fukushima se fait toujours attendre.

Il publie également la lettre d’Helen Caldicott au président du Comité International Olympique, l’exhortant à utiliser l’influence de son organisme pour « mettre en place une équipe d’experts en biomédecine pour une évaluation indépendante »qui tenterait de déterminer l’ampleur des effets sanitaires dus aux radiations, et ce « avant que les plans ambitieux envisagés pour les Jeux de Tokyo de 2020 ne soient trop avancés. » Il faut bien sûr imaginer une équipe indépendante de l’industrie nucléaire et des organismes de réglementation.

Odile Girard

 

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Quand la science n’est pas la bienvenue

 

Akio Matsumura

 

 

Article paru sous le titre original « Unwelcome Science: Japan Ignores UN Rapporteur’s Call for Better Fukushima Health Measures » le 27 mars 2014 sur le site Finding the missing link.

 

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

 

 

Pourquoi n’avons-nous pas d’analyses d’urine ? Pourquoi n’avons-nous pas d’analyses de sang ? Deux précautions valent mieux qu’une.

 

Anand Grover, le Rapporteur spécial des Nations Unies qui s’est rendu à Fukushima en 2012, a rappelé à Tokyo ce mois-ci qu’une recherche adaptée sur Fukushima et son impact sur la santé continue à faire défaut.

 

Peu de temps après l’accident de Fukushima il y a trois ans, des médecins ont cherché dans toute la préfecture de Fukushima des kystes, des nodules et autres tumeurs qui n’y seraient pas habituellement et pourraient indiquer un cancer de la thyroïde, l’un des effets possibles des radiations. Le nombre de tumeurs découvertes par les médecins est alarmant mais aussi surprenant : normalement les cancers de la thyroïde ne devraient apparaître que cinq ans après l’exposition aux radiations.

 

Mais alors, que doivent faire les médecins et les responsables sanitaires japonais de cette information ?

 

Information et précaution, apparemment, ne sont pas les bienvenues au Japon. Le pays a l’intention de redémarrer ses réacteurs nucléaires et de laisser les réfugiés de Fukushima revenir dans les zones qui ont été évacuées. Toute étude indiquant que l’exposition aux radiations peut avoir des effets délétères ne peut qu’entraver ce mouvement vers le progrès économique.

 

Le Japon a donc pris des mesures subtiles pour freiner les preuves qui pourraient laisser penser que ces décisions n’ont pas vraiment à cœur les intérêts de ses citoyens. Le Japon peut entraver les études scientifiques permettant d’obtenir de nouvelles informations et de nouvelles preuves de deux façons : en mettant fin aux financements et en imposant une culture du secret faisant en sorte que les chercheurs hésitent à parler à la presse. Un article de David McNeill du 16 mars dans le New York Times expose bien cette manière de faire. Timothy Mosseau, chercheur à l’Université de Caroline du Nord, a trouvé la situation « difficile » lors des trois voyages qu’il a faits à Fukushima. Il a ainsi expliqué au Times :

Il est assez clair qu’on a une sorte d’autocensure ou que les professeurs ont été prévenus par leurs supérieurs d’être très, très prudents. » La « censure la plus insidieuse », a-t-il ajouté, « est le manque de financement au niveau national pour mener ce genre d’études. Ils dépensent des milliers de milliards de yen pour déplacer la saleté et presque rien pour l’évaluation environnementale.

 

Ken Buessler, un autre scientifique américain qui est allé plusieurs fois étudier la pollution marine au large du Japon, a parlé également avec le Times:

Les chercheurs ont reçu l’ordre de ne pas parler à la presse, ou bien ils ne se sentent pas à l’aise pour parler à la presse sans permission, » a dit M.Buesseler. Vétéran de trois missions de recherche au Japon suite au séisme, il veut que les autorités consacrent davantage d’argent à essayer de déterminer les conséquences des émissions de césium et de strontium en provenance de Fukushima sur la chaîne alimentaire. « Pourquoi le gouvernement japonais ne finance t-il pas cette recherche puisque c’est lui qui a le plus à y gagner ?

 

Si les chercheurs sont paralysés et étouffés au Japon même, une autre possibilité serait qu’un autre pays ou un organisme ayant suffisamment d’influence ou de pouvoir sur le gouvernement japonais réclame une évaluation efficace et indépendante des risques sanitaires de Fukushima pour le pays.

 

Tokyo va accueillir les Jeux Olympiques d’été de 2020. L’un des principaux soucis du Comité International Olympique (CIO) – la commission qui organise et supervise les Jeux – pour donner la préférence à Tokyo, était de savoir d’où en étaient Fukushima et tous ses problèmes incessants. Le Premier ministre japonais Shinzo Abe est intervenu personnellement et a assuré le président du CIO de l’époque, Jacques Rogge, que Fukushima était « en de bonnes mains ».

 

Comme l’a clairement indiqué le comité de rédaction du New York Times le 21 mars, l’état actuel du nettoyage est « lamentable » et de toute évidence pas en de bonnes mains. Les scientifiques, au Japon comme ailleurs, nous le disent, les expériences en cours ne sont pas suffisamment nombreuses pour nous donner une image précise de la situation environnementale, scientifique ou sanitaire au Japon, et encore moins des garanties de sécurité.

 

Au début de l’année, le docteur Helen Caldicott, a envoyé à Thomas Bach, l’actuel président du CIO (bio), une lettre soulignant huit sujets d’inquiétude concernant la santé des athlètes olympiques qui seront envoyés à Tokyo en 2020. Sa conclusion est la suivante:

C’est donc pour ces raisons que je recommande fortement que vous exhortiez le Comité International Olympique à mettre en place une équipe d’experts en biomédecine pour une évaluation indépendante ; ceux-ci n’auraient aucun lien financier ou autre avec l’industrie nucléaire ou les organismes de réglementation et mèneraient une enquête diligente partout où cela est nécessaire pour déterminer l’ampleur des effets sanitaires dus aux isotopes radiogéniques, avant que les plans ambitieux envisagés pour les Jeux de Tokyo de 2020 ne soient trop avancés. Il est en outre impératif que l’équipe d’évaluation comprenne et fasse des rapports sur le périlleux état actuel des réacteurs et des bâtiments environnants, les problèmes de fuites d’eaux souterraines et les multiples cuves de stockage remplies de millions de gallons d’eau contaminée installées en surface sur le site.

 

Le texte intégral de la lettre est imprimé ci-dessous et disponible en PDF.  Comme je l’ai déjà écrit, la meilleure façon de s’assurer que Fukushima ne soit pas une menace pour la sécurité des Jeux olympiques sera d’ajouter aux « bonnes mains » du Japon et du CIO celles d’experts scientifiques et d’ingénieurs internationaux. C’est cette concertation éclairée qui pourra évaluer la situation et confirmer que tout ce qui peut-être fait pour atténuer la menace de Fukushima a été identifié et que les mesures adéquates ont été prises en temps utile. Ce sera la médaille d’or la plus respectée de ces Jeux.

 

Voici la lettre du docteur Caldicott :

23 janvier 2014

Cher Monsieur,

Permettez-moi de vous écrire en tant que médecin et pédiatre connaissant bien les effets médicaux des radiations atomiques et des polluants radioactifs qui ont été relâchés dans l’environnement par les réacteurs nucléaires de la centrale dévastée de Fukushima Daiichi. (Mon CV se trouve à l’adresse suivante : helencaldicott.com)

Je suis profondément inquiète de la santé et du bien-être des athlètes qui se seront entraînés de façon intensive depuis si longtemps pour avoir le droit de participer aux Jeux olympiques de 2020 à Tokyo.

TEPCO a identifié plus de 60 variétés de polluants radioactifs produits par l’homme dans les échantillons d’eau contaminés qui sont collectés quotidiennement. Beaucoup de ces polluants, notamment les variétés radioactives du césium (Cs-137), du strontium (SR-90, et de l’iode (I-129), n’existaient pas dans notre environnement naturel avant l’invention de la fission nucléaire. Le niveau naturel de pollution de ces substances radioactives est donc nul. Mais une fois émises dans l’environnement, elles resteront potentiellement dangereuses pendant des siècles.

Ci-dessous la liste de mes inquiétudes :

1. Certaines parties de Tokyo sont contaminées par la radioactivité provenant des retombées de l’accident de Fukushima Daiichi d’il y a presque trois ans. Des échantillons récoltés au hasard dans les appartements, dans la mousse des toits et le sol des rues, ont été testés pour divers éléments radioactifs et se sont avérés hautement radioactifs. Les références peuvent être fournies sur demande.

2. Cela signifie que les athlètes seront obligés d’inhaler ou d’ingérer de la poussière radioactive qui émet des rayons alpha, bêta et/ou gamma (comme les rayons-X)émanant de la contamination du sol et des rues.

3. Une grande partie de la nourriture vendue à Tokyo est contaminée par des polluants radioactifs, car, à l’instigation du gouvernement japonais, elle provient de la préfecture de Fukushima. (On ne peut pas goûter ni sentir les éléments radioactifs dans ce qu’on mange et la surveillance de chaque denrée à consommer n’est pas envisageable.

4. Une bonne partie des poissons pêchés sur la côte est du Japon sont chargés d’éléments radioactifs. De fait, certains sont assez lourdement contaminés. Le problème est permanent, car pendant près de trois ans, entre 300 et 400 tonnes d’eau radioactive se sont écoulées chaque jour de dessous les réacteurs endommagés dans l’océan pacifique.

5. Si les athlètes mangent des aliments contaminés par la radioactivité et boivent du thé ou d’autres boissons contaminées, certains d’entre eux ont toutes les chances de développer quelques années plus tard un cancer ou une leucémie. La période d’incubation de ces maladies varie entre cinq et quatre-vingts ans, selon les radionucléides en jeu et selon l’organe affecté.

6. Le gouvernement japonais incinère des déchets radioactifs et une partie des cendres ainsi obtenues sont jetées dans la Baie de Tokyo, là où les athlètes sont censés y faire de l’aviron et s’entraîner.

7. Une autre grand sujet d’inquiétude est le fait que d’ici 2020, il pourrait se produire de nouvelles émissions de polluants radioactifs dans les réacteurs de Fukushima Daiichi. Les bâtiments des unités 3 et 4 sont sévèrement endommagés depuis le séisme initial et les explosions qui ont suivi. Ils pourraient fort bien s’effondrer s’ils devaient subir un autre séisme d’une force supérieure à 7 sur l’échelle de Richter. Si cela devait arriver, des quantités de césium allant jusqu’à dix fois celles de Tchernobyl pourraient être relâchées dans les airs. Un tel événement pourrait grandement exacerber la contamination existante de Tokyo et constituer un grave danger pour les athlètes.

8. Le site de Fukushima Daiichi contient plus de 1000 cuves en métal qui ont été construites à la hâte et contiennent des millions de gallons d’eau extrêmement radioactive. De plus, 400 tonnes sont pompées chaque jour dans les réacteurs endommagés. Certaines de ces cuves ont été montées par des ouvriers inexpérimentés et tiennent à grand renfort de boulons rouillés, de joints en caoutchouc, de tuyaux en plastique et de ruban adhésif. En cas de nouveau séisme, une partie de ces cuves se rompraient, rejetant des volumes supplémentaires d’eau fortement contaminée dans le Pacifique juste au nord de Tokyo.

C’est donc pour ces raisons que je recommande fortement que vous exhortiez le Comité International Olympique à mettre en place une équipe d’experts en biomédecine pour une évaluation indépendante ; ceux-ci n’auraient aucun lien financier ou autre avec l’industrie nucléaire ou les organismes de réglementation et mèneraient une enquête diligente partout où cela est nécessaire pour déterminer l’ampleur des effets sanitaires dus aux isotopes radiogéniques, avant que les plans ambitieux envisagés pour les Jeux de Tokyo de 2020 ne soient trop avancés.

Il est en outre impératif que l’équipe d’évaluation comprenne et fasse des rapports sur le périlleux état actuel des réacteurs et des bâtiments environnants, les problèmes de fuites d’eaux souterraines et les multiples cuves de stockage remplies de millions de gallons d’eau contaminée installées en surface sur le site.

Avec l’assurance de ma considération

Helen Caldicott MBBS, FRACP

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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 17:55
Fukushima : Trois ans plus tard

Dans son article « Fukushima : Trois ans plus tard », Toshio Nishi, chercheur attaché à la Hoover Institution de l’Université de Stanford, rappelle que le Japon est toujours au bord de la catastrophe nucléaire. Nul ne semble savoir comment se débarrasser de l’eau contaminée, le gouvernement n’a de cesse de vouloir redémarrer les réacteurs arrêtés et de vendre à l’étranger la technologie nucléaire japonaise et les risques des concentrations de strontium récemment découvertes ne font que s’ajouter à ceux du césium dont on parle depuis le début. La question de savoir si le Japon a tiré la moindre leçon de la catastrophe se pose effectivement.

Odile Girard

_______________________

 

 

Fukushima : Trois ans plus tard

 

Toshio Nishi

 

 

Article de Toshio Nishi paru sous le titre original « Fukushima: Three Years Later » le 13 mars 2014 sur le site Defining Ideas et repris le 17 mars sur le site Finding the missing link.

 

Traduction française : Odile Girard (Fukushima-is-still-news)

 

 

Le Japon qui continue de frôler la catastrophe nucléaire, a-t-il tiré la moindre leçon de l’accident de Fukushima ?

 

Quand en 2011 le pire séisme de toute l’histoire japonaise a pulvérisé la côte nord du pays, des murailles d’eau salée surgies des profondeurs du Pacifique ont déferlé sur quatre des six réacteurs nucléaires situés sur la côte de Fukushima. Quoique conçus pour résister au pire séisme imaginable le long de la Ceinture de feu, les réacteurs ont rapidement succombé aux assauts de cette catastrophe naturelle et se sont brisés comme des jouets. Pour être précis, trois des réacteurs ont fondu immédiatement, ou pour être parfaitement exact, le cœur a fondu et transpercé la cuve. Le réacteur n° 4, quant à lui, a été totalement dévasté, créant des risques de catastrophe supplémentaires. Les deux autres ont simplement arrêté de fonctionner. En l’espace de quelques heures, l’un des réacteurs ayant subi une fusion a explosé, projetant son poison radioactif dans les airs, le sol, les eaux souterraines, et de manière constante, dans l’Océan pacifique. Quelque 18 500 âmes ont péri en ce jour glacial de mars. Beaucoup de victimes n’ont toujours pas été retrouvées.

 

Trois ans plus tard, la  sombre menace d’une autre tragédie est suspendue au-dessus de Fukushima : au quatrième étage du réacteur n° 4 – c’est-à-dire celui qui a explosé le premier jour – il reste 1 331 barres de combustible usé entreposées dans de l’eau de refroidissement dans une grande cuve en acier. La piscine, secouée par le séisme, penche d’environ 30 degrés. Les six réacteurs de Fukushima ont produit 14 225 assemblages de combustible usé qui sont tous stockés de la même façon pour chaque réacteur. Pour donner une idée du potentiel de létalité de la situation, rappelons qu’une seule barre de combustible usé, qui mesure 4 mètres de long sur un centimètre de diamètre, est capable de tuer un homme en quatre secondes. (1)

 

Pourquoi ces barres – alors qu’il y en avait tellement – ont-elles été stockées en haut des réacteurs ? Quel ingénieur de General Electric a bien pu concevoir une telle innovation ? Fut-elle inspirée par un souci de rapidité, d’économie ou reflète-t-elle une attitude d’arrogance démesurée vis-à-vis de la force de la nature ?

 

Parmi les responsables de la centrale, personne ne veut parler de cette piscine qui est pleine à ras bord d’éléments susceptibles de se transformer en un cauchemar inimaginable. Par miracle, la piscine ne s’est pas encore écroulée. Mais la prochaine grosse secousse ou l’usure du métal pourraient signifier la fin de la vie partout aux alentours. En cas d’effondrement, la zone métropolitaine du grand Tokyo, et les grandes villes avoisinantes comme Yokohama, qui comptent une population d’environ 33 millions, pourraient devenir un vaste désert où nul ne voudrait plus habiter. Il s’ensuivrait un exode de populations paniquées qui tenteraient de quitter un archipel dont la superficie n’atteint même pas celle de l’État de Californie.

 

Trois ans ont passé depuis la fusion totale qui continue de contaminer tout ce qu’elle touche. Durant tout ce temps, des particules invisibles et sans odeur dont on peut difficilement estimer les conséquences descendent sur la région à chaque fois qu’il pleut ou qu’il neige. Le 8 février 2014, Tokyo a connu les plus fortes chutes de neige depuis 45 ans.

 

Les habitants de Fukushima ont depuis longtemps déserté leurs maisons, leurs fermes et leurs usines, abandonnant les chiens, les chats et tous les animaux domestiques, chevaux, vaches, porcs et poulets. Ceux-ci sont aujourd’hui devenus sauvages et se multiplient. Des forêts de bambous tenaces ont pris la place des rizières fertiles et des jolis vergers. Les personnes âgées qui ont fui vers les montagnes continuent à mourir de maladies et de stress liés à leur déplacement forcé et aux effets médicaux de la fusion des réacteurs. Le nombre des nouvelles victimes se monte à 14 000, selon le gouvernement. En tout, 160 000 habitants ont fui la région et n’ont pas le droit de rentrer chez eux.

 

L’horreur de Fukushima, dont on ne peut imaginer la fin, figure rarement dans les médias de masse nationaux. Longtemps après la catastrophe, la communication concernant tout ce qui touche à Fukushima continue à souffrir d’un déni délibéré, ce qui est très inquiétant. Les Japonais se sont mis à lire le New York Times, le Wall Street Journal ou le Guardian pour évaluer la mesure de la catastrophe qui les frappe. Mais combien de Japonais peuvent lire un anglais d’un tel niveau ? Et pourquoi devraient-ils le faire quand le Japon dispose d’un des systèmes de médias de masse les plus avancés du monde ? Nous avons bien été obligés de nous poser la question : nos médias ont-ils des relations un peu trop confortables avec Tokyo Electric et le gouvernement Abe qui promeut l’énergie nucléaire, omettant de ce fait de publier les nouvelles alarmantes de la catastrophe ? La réponse à cette question rhétorique semble aller de soi.

 

Ce n’est que relativement récemment que de terrible nouvelles ont commencé à être diffusées par intermittence au Japon, comme si tout le stress émotionnel refoulé par la nation ne pouvait plus être contenu. On pense ici à l’incroyable confession de Tokyo Electric Company admettant que les réacteurs fondus avaient laissé fuir de l’eau contaminée depuis le premier jour de la catastrophe. L’entreprise a ensuite expliqué pourquoi elle avait tant tardé à publier des informations aussi accablantes : le poison s’était logé au fin fond des eaux souterraines cachées sous les réacteurs. L’entreprise est-elle vraiment incompétente au point de ne pas s’en être rendu compte immédiatement ou bien est-elle remarquablement habile à cacher l’évidence ? De même qu’une passoire en bambou ne saurait retenir l’eau, les efforts pour maîtriser le flot des informations importunes se sont révélés inefficaces.

 

Comment se débarrasser de l’eau contaminée

 

Ni le gouvernement japonais ni Tokyo Electric ne savent comment se débarrasser de l’eau radioactive qui représente aujourd’hui un volume de 500 000 tonnes. Autrement dit 400 tonnes par jour, jour après jour. Cette eau a été utilisée pour refroidir les réacteurs. Pire encore, les eaux souterraines en provenance des montagnes avoisinantes, soit quelque 1 000 tonnes par jour, coulent sous les réacteurs fondus et doivent être pompées et stockées avant de pouvoir s’écouler à leur guise dans les rivières et dans le Pacifique.

 

Une partie de cette eau toxique est stockée dans une piscine souterraine, remplie à ras bords, et le reste est entreposé en surface dans de grandes citernes d’acier sur le site de la centrale. Les joints de ces citernes spéciales n’ont pas été soudés, mais vissés. Pourquoi n’ont-ils pas été soudés ? En août 2013, le fabricant des citernes a expliqué qu’il avait dû les faire « rapidement et à bas prix, parce que Tokyo Electric [lui] avait demandé de se dépêcher et de ne pas dépenser trop d’argent. »

 

Certaines citernes ont commencé à fuir à cause de la température élevée de l’eau elle-même qui fait fondre les joints et, selon Tokyo Electric, suite à la chaleur inhabituelle de l’été dernier. Comme le refroidissement des trois réacteurs totalement fondus nécessite un flux constant de larges quantités d’eau, il faut sans cesse de nouvelles citernes. Fukushima a besoin de toute urgence de plus d’espace de stockage ou mieux encore, de citernes plus grandes pour recueillir 450 000 tonnes de plus dans les deux années à venir. Les réacteurs fondus devront être refroidis pendant encore au moins 20 ans. Étant donné qu’il n’y a pas suffisamment d’espace de stockage pour ces citernes autour des réacteurs de Fukushima, le gouvernement va-t-il faire jouer son droit d’expropriation pour acquérir des terrains privés au nom de Tokyo Electric ? Si le gouvernement achète ou saisit des terrains privés, les habitants de Fukushima pourraient se révolter.

 

Tokyo Electric a un autre problème, plus primaire : une horde de rats affamés. L’an dernier en 2013, l’électricité indispensable pour pomper l’eau de refroidissement a été brutalement coupée, provoquant la panique à Fukushima. Des recherches frénétiques pour trouver la cause de la coupure ont abouti à la découverte d’une boîte de circuit électrique en bois de mauvaise qualité qui contenait des fils entremêlés. La boîte avait été négligemment clouée sur un poteau de bois pour rediriger l’électricité vers les pompes de refroidissement si importantes. Un rat avait rongé les gaines des câbles électriques et s’était électrocuté. Le rat a fait la une des médias en mars 2013. Un mois plus tard, dans une autre boîte en bois, un autre rat suicidaire s’est attaqué aux gaines et a une fois de plus provoqué l’arrêt d’une alimentation électrique pourtant vitale.

 

La situation liée à l’eau contaminée n’est pas encore tout à fait sans issue, car l’Autorité de réglementation nucléaire [la NRA] a trouvé une solution : « Chaque goutte d’eau contaminée n’est pas immédiatement dangereuse pour notre santé ; l’eau qui est moins radioactive devrait et doit donc être relâchée en mer, dans l’Océan pacifique. » Dans le même temps, de façon intentionnelle ou pas, de l’eau contaminée s’est écoulée dans le Pacifique depuis le premier jour de la fusion des réacteurs, une réalité que Tokyo Electric a continué à nier jusqu’à récemment.

 

Mais tout inquiétant que ce soit, tout cela n’est rien par rapport à ce qui a été découvert dans un puits d’observation près du réacteur n°3. Le 11 juillet 2013 en effet, Tokyo Electric a mesuré au fond de ce puits de 30 mètres une concentration de césium  absolument choquante, un million de fois plus létale que le niveau acceptable fixé par la NRA.

 

L’eau radioactive reste active pendant des centaines d’années. Le plutonium, produit en abondance dans les réacteurs, reste mortel pendant 25 000 ans. Le démantèlement des réacteurs fondus de Fukushima lui-même prendrait plus de 50 ans et coûterait plus de 30 milliards de dollars. Et l’évaluation est optimiste. Mais le peuple  japonais, vu la désinformation qui règne sur les véritables dangers potentiels de Fukushima, a développé une forme d’amnésie collective, un mécanisme de compensation qui l’aide à vivre avec une sorte de résignation profonde vis-à-vis de l’avenir sombre qui attend le pays.

 

Cette amnésie a été brutalement et momentanément secouée le 27 septembre 2013 quand le président de Tokyo Electric a laissé échapper devant le comité parlementaire responsable de l’enquête sur l’accident de Fukushima : « Nous ne savons pas où se situe la source de la contamination et nous n’avons pas jusqu’à présent réussi à la contenir. » Cette franche admission a fait la une de l’actualité.

 

Personne n’en est mort


D’éminents politiciens qui ne ratent jamais l’occasion de se mêler au débat font la leçon à leurs concitoyens japonais en parlant de notre anxiété excédée. Ainsi la sénatrice Sanae Takaichi, proche collègue du Premier Ministre Shinzo Abe a déclaré publiquement en souriant : « À Fukushima, personne n’est encore mort de maladie liée aux radiations. » Devant une telle suffisance, on ne peut que répondre : non, pas encore. Ce qu’elle voulait dire, c’est que personne à Fukushima n’avait succombé immédiatement à l’irradiation directe comme ce fut le cas après les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki. Faut-il donc que certains d’entre nous meurent en l’espace d’un an ou deux pour prouver que les radiations incessantes sont létales ? Ce qu’elle cherchait de manière détournée, c’était à encourager le redémarrage des cinquante réacteurs japonais restants qui ont été soumis à une « vérification minutieuse » de la part du gouvernement. Cette évaluation trop légère des risques a bien entendu agacé la population hantée par des cauchemars radioactifs et sa refus d’entendre a menacé la carrière de cette politicienne. Sur le conseil de ses supérieurs, dont le Premier ministre, elle s’est excusée et a promis de retirer toutes ses déclarations antérieures sur la politique nucléaire.

 

Mais le Premier ministre Abe, passant outre la gaffe de sa subordonnée, s’est ensuite rendu à Istanbul en Turquie pour y vendre les réacteurs nucléaires japonais. Il est pourtant bien conscient que la Turquie est l’un des pays les plus exposés du monde aux catastrophes sismiques. Pour convaincre, il a affirmé : «  Nous avons tiré une précieuse leçon de Fukushima. C’est pourquoi, nous aimerions, en toute confiance, apporter la technologie nucléaire avancée du Japon à la population turque, et en cas de problème, le Japon portera toute la responsabilité et le résoudra. »                     

             

Cependant, nous les contribuables, continuons à nous angoisser dans un silence poli en attendant d’apprendre de la bouche de notre premier ministre favori ce qu’il en est de ces précieuses leçons que nous n’avons apparemment pas été capables de déduire des informations de nos médias et des décisions de notre administration. On n’ose quand même pas imaginer que M. Abe ait pu prononcer des mots mensongers juste pour vendre la technologie nucléaire. Après la Turquie, il s’est rendu dans les pays d’Asie du Sud-est, au Vietnam, en Thaïlande, en Inde et en Indonésie, pour vendre les réacteurs nucléaires japonais. Pour couronner le tout, notre Premier ministre, toujours si sûr de lui, a déclaré au Comité de sélection du site des Jeux olympiques : « Le Japon a réussi à maîtriser les réacteurs fondus de Fukushima. Alors s’il vous plaît, choisissez Tokyo pour les Jeux olympiques d’été de 2020. » Il a été persuasif et c’est Tokyo qui a obtenu cet honneur. Entre temps la réalité de Fukushima se révèle plus menaçante que jamais, car il ne nous reste plus de marge de manœuvre.

 

Le vilain strontium


Les Japonais sont conscients de marcher « sur la route du césium » [cf. l’article en anglais On The Cesium Road.] Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Tokyo Electric Company vient de découvrir d’importantes concentrations de strontium dans les fuites d’eau en provenance des cuves de stockage. Cette découverte date du 5 septembre 2013, deux ans et demi après le séisme. Et pourquoi ces fuites ? « Trop de pluie, » a expliqué l’opérateur. Mettre la responsabilité des fuites sur le dos de la nature n’a pas convaincu le public, mais cela a réussi à embarrasser un gouvernement qui persiste à promouvoir le nucléaire.

 

Combien de strontium l’opérateur a t-il découvert ? Trente fois la concentration prétendument « sans danger » de l’Autorité de réglementation nucléaire. Mais cette autorité est plutôt tolérante quand il s’agit des risques radioactifs sanitaires et son « niveau dangereux » est tout simplement fixé très haut. Selon les normes internationales, les Japonais vivant dans la région ont été exposés à un niveau de strontium plusieurs centaines de fois supérieur à ce qui est considéré comme « sûr ».

 

En fait, à chaque fois, où que ce soit, que l’opérateur creuse un puits d’observation destiné à mesurer le césium et le strontium, il découvre des concentrations bien plus élevées que ce qu’il attendait. Aujourd’hui, l’opérateur et le gouvernement japonais ont trouvé une innovation technologique très coûteuse : congeler la zone la plus contaminée autour des réacteurs fondus sur un rayon d’un mile [1,6 km]. Ce cercle gelé de plus de 7 mètres de profondeur est censé arrêter les fuites, jusqu’ici impossible à stopper, d’eau contaminée dans l’Océan pacifique. L’opérateur aimerait terminer les travaux en 2015 et a déjà commencé la construction de ce mur de glace pour transformer la région en une petite toundra sibérienne. On peut essayer d’en rire, mais cela n’a rien de drôle. Les propriétés physiques de l’eau pourraient fort bien ne pas respecter ce mur de défense. Et qui va payer cette multiplication d’erreurs énormes ? Il n’a absolument pas été question de responsabilité ni de redevabilité.

 

Quand il est ingéré ou inhalé, le strontium s’accumule dans notre organisme, principalement dans les os et les dents. Les conséquences finales seront particulièrement terribles pour les jeunes garçons et les petites filles, les bébés et les femmes enceintes. Le césium et le strontium se retrouvent dans le lait maternel. Le césium affaiblit les muscles cardiaques et peut provoquer des infarctus. Fukushima fait déjà état d’une augmentation du nombre d’infarctus, 1,6 fois plus fréquents qu’avant les accidents.

 

Aucun moyen de nettoyage efficace n’est en vue. La seule chose que nous pouvons voir, c’est que Tokyo Electric a embauché de nombreux chômeurs hommes de plus de 40 ans pour laver les toits et les jardins des villes et villages contaminés et enlever la couche supérieure du sol dans les cours des écoles, les terrains de baseball et de football entre autres, comme pour exfolier la peau contaminée de la terre. Mais on ne peut pas laver les montagnes et les forêts. Les hommes qui osent travailler dans le rayon létal sont bien payés, l’équivalent de 300 dollars pour les trois heures maximum de la journée de travail autorisée par les lois japonaises. Ils ne peuvent travailler que trois mois.

 

Pourquoi cette limite d’âge ? Les jeunes chômeurs ont devant eux un avenir plus long durant lequel ils peuvent se reproduire et avoir des enfants. Les hommes plus âgés, surexposés à de fortes doses de radiation, montrent-ils des signes de mutation d’ADN ? Récemment, l’âge limite a été abaissé, peut-être parce que le réservoir d’ouvriers de plus de 40 ans s’est tari. Quoi qu’il en soit, un défilé même continu de travailleurs manuels armés de tuyaux d’eau et de raclettes ne saurait vaincre un monstre technologique mortel. Ces hommes qui ont travaillé près des réacteurs fondus sont environ 25 000. Le gouvernement et Tokyo Electric leur proposent des tests gratuits pour détecter les leucémies et les autres cancers ; ils ont également droit à des opérations et à d’autres soins médicaux gratuits en cas de besoin.

 

Comme si les Japonais avaient besoin d’une leçon de sciences supplémentaire, le ministre- adjoint de l’Éducation et des Sciences, Yoshitaka Sakurada, a déclaré au cours de la réception donnée en son honneur le 6 octobre 2013 : « Personne ne pourra jamais revivre à Fukushima ; c’est donc une solution parfaitement appropriée que de laisser tous les déchets radioactifs imbrûlables et les cendres des déchets brûlables sur place. » Le Livre blanc sur l’environnement de 2013, préparé par le cabinet Abe, a effacé la phrase « le problème environnemental le plus urgent et le plus critique est la contamination radioactive, » qui figurait de façon très claire dans le Livre blanc de 2012.

 

Pour les Japonais qui s’inquiètent de la radioactivité, Fukushima a été la révélation glaçante de l’incompétence, de l’irresponsabilité et de l’arrogance des personnes chargées des réparations et du nettoyage. Pis encore, les responsables ont gaspillé d’énormes sommes d’argent appartenant aux contribuables ; ils ont prolongé les souffrances de ceux qui ont directement souffert de la fusion des réacteurs et ont indirectement terni la réputation du Japon dans le monde. L’OCDE (l’Organisation  de Coopération et de Développement Économiques) a annoncé le 8 octobre 2013 que parmi ses 24 nations-membres faisant partie des économies avancées, le Japon est celui qui a les travailleurs « les plus compétents », devant la Finlande et l’Allemagne qui arrivent en deuxième et troisième positions. Quels seraient les résultats, on peut se le demander, d’une étude de l’OCDE sur la qualité de l’aptitude à diriger des présidents et des premiers ministres des pays membres ?

 

Tandis que la population japonaise cherche la « précieuse leçon de Fukushima » que seuls le Premier ministre et ses proches collaborateurs semblent avoir retenue, les nations de la Ceinture de feu du Pacifique ont toutes les raisons de s’inquiéter du risque potentiel de catastrophe que représentent les barres de combustible au bord de l’effondrement, si près du Pacifique.

 

 

(1) Note du Blog de Fukushima : Les coeurs n'ont pas fondu immédiatement car un système automatique de refroidissement s'est mis en marche. Pour autant, leur dégradation a été rapide : les coeurs des réacteurs 1, 2 et 3 ont fondu en l'espace de quelques jours, du 11 au 14 mars 2011. Concernant le bâtiment réacteur 4, ce n'est pas le premier mais le dernier qui a explosé, le 14 mars. Sa piscine de désactivation ne penche pas de 30 degrés, fort heureusement. Les barres de combustible usé qu'elle contient sont petit à petit transférées depuis novembre 2013 vers la piscine commune. Au 31 mars, 550 assemblages ont été retirés de la piscine n°4, il en reste donc 987. Tepco espère avoir fini le transfert des assemblages de cette piscine en décembre 2014.

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Photo d'entête : capture d'écran d'une vidéo de la NHK - 10 mars 2014

 

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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 23:43
Tepco et le gouvernement japonais censurent la mort de travailleurs de Fukushima‬

Cet article est paru le 21 mars 2014 sous le titre original « Exposed: Death of Fukushima Workers Covered-Up by TEPCO and Government » sur le site nsnbc ìnternational. Christophe Lehmann nous rapporte les propos de cette journaliste indépendante, Mako Oshidori*, lors d’un colloque qui s’est tenu en Allemagne du 4 au 7 mars 2014. La censure sur les morts de certains ouvriers de la centrale de Fukushima Daiichi a déjà été dénoncée de nombreuses fois. Le témoignage courageux de Mako Oshidori est là pour nous rappeler la terrible réalité.

* Le blog de Fukushima avait déjà publié une traduction d’un article de cette journaliste (Témoignage d’un ouvrier de la centrale de Fukushima Daiichi).

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Irradiés : Tepco et le gouvernement japonais censurent

la mort de travailleurs de Fukushima

 

Christof Lehmann

 

 

Traduction française : Mimi Mato, Fukushima Diary Fr

 

La mort de nombreux travailleurs de Fukushima consécutivement à leur exposition à la radioactivité est censurée par TEPCO, l'opérateur de la centrale de Fukushima Daiichi, et par le gouvernement japonais, a déclaré une journaliste japonaise qui a enquêté sur les décès non déclarés, ajoutant avoir découvert une note de TEPCO donnant instruction aux responsables de "couper court à ses questions de manière appropriée" et que la police la suit de façon intimidante.

 

Ces inquiétantes révélations ont été faites pendant une conférence internationale sur les « effets des catastrophes nucléaires sur l'environnement naturel et la santé humaine » à proximité de la capitale financière allemande de Francfort. Selon Energy News, cette conférence du 6 mars 2014 a été co-organisée par la section allemande de l' "International Physicians for Prevention of Nuclear War" (= médecins internationaux pour la prévention contre la guerre nucléaire, IPPNW) et l'Eglise protestante de Hesse Nassau.

 

Mme Mako Oshidori, journaliste japonaise indépendante, y était présente ainsi qu'à la conférence de presse qui s'en est suivie (enregistrée sur vidéo). Mme Mako a rapporté avoir découvert une note de TEPCO par laquelle l'opérateur de Fukushima Daiichi ordonne aux responsables de « couper court à (aux questions de) Mako-chan, de manière appropriée ». Mme Mako Oshidori a fait trois ans d'études à la Faculté de médecine de l'Université des Sciences de la Vie de Tottori.

 

Mme Mako a révélé que TEPCO et le gouvernement censurent la mort de travailleurs de Fukushima et que des agents ont commencé à la suivre partout après qu'elle ait commencé à enquêter sur cette censure. Mme Mako a déclaré en particulier :

- "J'en avais entendu parler par des chercheurs de mes amis ainsi que par des fonctionnaires du gouvernement. Je vais vous montrer une photo que j'ai prise à l'insu d'un agent pour que vous voyiez à quel type de surveillance je fais allusion. Quand je parle à quelqu'un, un agent de police publique du gouvernement central s'approche très près, essayant d'écouter ma conversation ..."

- "Je voudrais parler de mon interview avec un infirmier qui travaillait à (la centrale nucléaire de) Fukushima Daiichi après l'accident ... Il était infirmier à Fukushima Daiichi en 2012. Il a arrêté de travailler pour TEPCO en 2013 et c'est à ce moment-là que je l'ai interviewé ..."

- "Jusqu'à maintenant plusieurs travailleurs de la centrale sont morts mais seuls les décès de ceux morts pendant leur travail sont rendus publics. Aucun de ceux morts brutalement alors qu'ils n'étaient pas au travail, le week-end ou la nuit par exemple, n'est rapporté ..."

- "En plus de ça ils ne sont pas comptabilisés dans le nombre de décès des travailleurs. Par exemple, il y a des travailleurs qui finissent leur contrat de travail après avoir été fortement irradiés, genre 50, 60 ou 70 milli-sieverts, ils finissent par en mourir un mois plus tard mais aucun d'eux n'est ni signalé, ni pris en compte au bilan des morts. C'est ça la réalité pour les travailleurs des centrales nucléaires."

 

Les révélations choquantes de Mme Mako Oshidori au cours de cette conférence de presse de IPPNW corroborent des rapports antérieurs sur le mépris criminel de TEPCO envers la sécurité et les vies humaines.

 

En octobre 2013, M. Michel Chossudovsky, directeur du "Centre for Research on Globalisation" basé au Canada, avait signalé que la coordination à plusieurs milliards de dollars de l'opération de décontamination de Fukushima repose sur le crime organisé japonais, les yakusas, activement impliqués dans le recrutement de personnel « spécialisé » dans les tâches dangereuses.

 

Selon de nombreux autres rapports, un des plus importants pré-requis particuliers pour obtenir un emploi à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi est d'être au chômage, pauvre et dans une situation ne laissant pas d'autre choix que d'accepter un emploi sous-payé et à haut risque.

 

Fin 2013, le parlement japonais a adopté une nouvelle loi visant à pénaliser la publication non autorisée d'informations sur la centrale nucléaire dévastée avec des peines allant jusqu'à dix ans d'emprisonnement. Le témoignage de Mako Oshidori sur sa surveillance d'intimidation ajoute à cette loi une perspective alarmante pour la liberté de la presse et la sécurité des journalistes japonais.

 

Ch / L - nsnbc 21/03/2014
 

Source : http://nsnbc.me/2014/03/21/exposed-death-of-fukushima-workers-covered-up-by-tepco-and-government/

 

Vidéo de la conférence de Mako Oshidiri (en japonais) : http://www.ustream.tv/recorded/44578623

 

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Qui est Christof Lehmann ?

Né en 1958 en Allemagne de l'Ouest, Christof Lehmann a été conseiller de Yasser Arafat pour la recherche en psycho-traumatologie pour les survivants du massacre de Sabra Chatila en 1982. Après son doctorat en psychologie clinique en 1986, il a été conseiller de Joshua Nkomo sur l'impact de la torture et le trauma psychologique sur la solution des conflits et la réconciliation au Zimbabwe de 1986 à 1990, puis conseiller de Nelson Mandela sur la politique sociale, la santé publique mentale et l'effet des traumatismes psychologiques sur la paix et la réconciliation de 1994 à 1997. En 2011, il a commencé à écrire des articles pour contribuer à briser ce qu'il perçoit comme « L'embargo sur la vérité » en créant un WebMedia indépendant : http://nsnbc.me, nsnbc signifiant « news network and broadcasting collective ».

(sources : The 4th Media et nsnbc)

 

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Sur le même sujet :

 

Les premiers morts dus à la catastrophe de Fukushima

Les disparus de Fukushima

Fukushima zéro morts etc.

Who counts the number of the dead workers of the Fukushima?

Des SDF recrutés pour nettoyer Fukushima

 

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Pétition de soutien à la journaliste Mako Oshidori   :

http://www.mesopinions.com/petition/medias/soutien-journaliste-mako-oshidori/11746

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Publié par Pierre Fetet - dans Au Japon
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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 22:57
Fukushima 3 ans après : le Japon peine à sortir la tête de l’eau

Rares sont les personnes comme David Boilley qui connaissent aussi bien la situation post-Fukushima, tant à la centrale nucléaire détruite qu'au Japon en général. C'est pourquoi la synthèse qui suit, parue à l'origine le 5 mars sur le site de l'ACRO, est précieuse. Trois ans après le début de la catastrophe, rien n'est réglé et les problèmes s'accumulent. La décontamination des sols reste inefficace et, pour la centrale, la gestion de l'eau reste le problème majeur .

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Fukushima 3 ans après :

le Japon peine à sortir la tête de l’eau

 

David Boilley

 

Le gouvernement japonais s’apprête, pour la première fois, à lever l’ordre d’évacuer dans le hameau de Miyakoji à Tamura à partir du 1er avril 2014. Il y avait 358 âmes (117 familles) avant la catastrophe et les travaux de décontamination sont officiellement terminés depuis juin 2013. Les habitants peuvent rentrer pour réparer leur maison, et même dormir sur place s’ils le souhaitent.

Cependant, la décontamination n’a eu lieu qu’à proximité des habitations et lieux de vie. Dès que l’on s’éloigne un peu de ces îlots où le gouvernement souhaite que les populations reviennent s’installer, les niveaux de radioactivité restent élevés. Le gouvernement a pourtant dépensé des sommes folles à cette fin. Dans les territoires évacués, ce sont les majors du BTP, sans aucune expérience spécifique, qui ont remporté les marchés et qui sous-traitent le travail. Au plus bas du mille-feuilles de la sous-traitance, les salaires ont été ponctionnés à chaque niveau et les conditions de travail sont souvent déplorables. Outre l’embauche de SDF qui a défrayé la chronique, le ministère du travail a relevé des infractions à la législation du travail dans 40% des cas.

La pénurie de main d’œuvre n’arrange pas les choses. Il n’y a pas de solution pour les déchets radioactifs engendrés qui s’accumulent partout dans des sacs en plastique en attendant mieux. Des entreprises ont été prises sur le fait alors qu’elles rejetaient des déchets dans les rivières ou un peu plus loin dans la forêt.

Cela étant, même en travaillant correctement, force est de constater que, comme autour de Tchernobyl, la décontamination à grande ampleur est simplement impossible. Il y a 70% de montagne et de forêt dans la province de Fukushima.

Les habitants sont partagés quant à leur retour à Miyakoji. Certains espèrent que les entreprises du bâtiment seront moins hésitantes à venir y travailler. D’autres sont contents pour l’agriculture : trois familles ont repris les cultures et espèrent que cette décision leur permettra de lutter contre les « rumeurs néfastes ».

D’autres, surtout avec des enfants, demandent une décontamination plus poussée. Lors d’un retour en famille, un habitant a expliqué que ses enfants sont allés jouer dans des zones non décontaminées, sans le savoir. Il demande donc que les parents soient consultés et leur point de vue pris en compte avant de lever l’ordre d’évacuer. En vain. Sa décision est prise, il ne rentrera pas.

L'expérience conduite dans ce hameau aura valeur de test. Six autres communes devraient suivre cette année.

A Hirono, situé à une trentaine de kilomètre de la centrale, les habitants ont d’abord été confinés avant d'être encouragés à partir. Le conseil à l’évacuation a été levé 6 mois plus tard et l’indemnisation s’est arrêtée au bout d’un an, en août 2012. Pourtant peu d’habitants sont rentrés. La population de plus de 5 000 personnes avant le 11 mars 2011, est actuellement de 1 352. L’économie locale ne repart pas. De nombreux magasins, restaurants restent fermés. En revanche, environ 2 500 travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi y résident dans des dortoirs, hôtels et autres hébergements. La municipalité a donc pour projet de développer l’accueil des travailleurs. Le retour ne sera, pour le moment, autorisé que dans la partie "la moins contaminée" des territoires évacués, où l’exposition externe est inférieure à 20 millisieverts par an. Cette même limite avait été fixée pour délimiter les zones où il a été ordonné d’évacuer en avril 2011. En temps normal, la limite pour les populations est à 1 mSv/an pour l’ensemble des voies d’exposition. La valeur de 20 mSv/an en moyenne est celle pour les employés qui interviennent en zone contrôlée dans l'industrie nucléaire.

En cas d'urgence, la CIPR, qui établit les recommandations internationales en matière de radioprotection, écrit, dans sa publication 109, que le niveau de référence doit être fixé entre 20 et 100 mSv, au total ou par an. Les autorités japonaises, qui ont retenu la limite de 20 mSv/an pour déclencher l'évacuation des populations, se sont vantées d'avoir adopté la limite basse de la fourchette recommandée par la CIPR. Pourtant, le 22 avril 2011, lorsque les autorités ont ordonné l’évacuation des zones contaminées à plus de 20 mSv/an situées au-delà des 20 km, on n’était déjà plus dans la phase d'urgence.

Pour le retour, on est face à ce que la CIPR appelle une situation d’exposition existante. Il faut donc se référer à sa publication 111 qui recommande que les niveaux de référence soient fixés dans la limite basse de l'intervalle 1 - 20 mSv/an. L’ARN, l'autorité de sûreté nucléaire japonaise, dans son avis, a ajouté qu'il s'agissait d'un objectif à long terme, tout en se gardant bien de donner un calendrier.
 

Quand le gouvernement se défausse sur les populations

 

L'idée des autorités, qui n'ont pas réussi à faire baisser de façon significative les risques d’irradiation, malgré d'importantes dépenses pour tenter de décontaminer, est donc de distribuer des dosimètres et radiamètres afin que les habitants adaptent leur mode de vie de façon à réduire la dose externe reçue. Elles espèrent ainsi que les habitants arriveront à être à des niveaux proches de 1 mSv/an. En ce qui concerne les habitants qui n'ont jamais été évacués, mais qui vivent en territoire contaminé, la situation est moins claire. Ou pour ceux qui sont partis d'eux-mêmes, sans aucun soutien. Le gouvernement va-t-il distribuer les mêmes appareils de mesure ? La NRA recommande de ne pas les oublier, sans pour autant proposer le même programme.

Le gouvernement, qui a un devoir régalien de protéger les populations, se décharge ainsi de sa responsabilité. C'est malheureusement inévitable après une catastrophe nucléaire. Mais si les populations doivent prendre en charge leur radioprotection, elles doivent être aidées et soutenues, comme le rappelle la NRA. Et surtout, elles doivent pouvoir participer au processus de décision, tant au niveau individuel que collectif. Il ne doit avoir aucune discrimination entre les personnes qui décident de rentrer et celles qui décident de refaire leur vie ailleurs. L'avis de la NRA reconnaît ce droit à choisir, ce qui ne semblait pas être le cas du gouvernement qui envisageait de donner plus d'indemnités à ceux qui rentrent. Les conditions du retour doivent aussi être débattues démocratiquement.

Dans les faits, ce sont surtout les personnes âgées qui veulent retourner chez elles, alors que les familles avec enfants évitent de le faire dans la mesure du possible. Cela signifie une nouvelle organisation collective, car toute la vie sur place va s’en trouver affectée pendant longtemps.

Comme le gouvernement a refusé d'abaisser la limite d'évacuation, il ne peut pas choisir une limite plus basse maintenant pour le retour, car les personnes non évacuées ne comprendraient pas ! Il n'est plus possible de leur demander de partir sans justifier le fait d'avoir attendu 3 ans. Bref, le gouvernement avait parié sur une décontamination efficace et il est donc coincé maintenant. Les recommandations de la CIPR sont difficilement applicables, à cause de la mauvaise articulation entre la phase d'urgence et la phase post-accidentelle. Elles supposent que l’on peut faire baisser significativement la pollution radioactive.

Il y a d’autres zones où la contamination entraînerait une exposition comprise entre 20 et 50 mSv/an. Le gouvernement espère que les travaux de décontamination permettront de rabaisser les doses correspondantes sous la limite de 20 mSv pour permettre le retour des populations. Les zones où l’exposition externe dépasse les 50 mSv/an, sont pudiquement classées en zone de retour "difficile". L’accès y est interdit.
 

Impact sanitaire

 

La population a complètement perdu confiance dans la parole des autorités. Les dernières statistiques sur les cancers de la thyroïde chez les enfants inquiètent. Il y a 75 cas diagnostiqués, dont 33 confirmés après intervention chirurgicale, sur 254 000 enfants contrôlés. Au total, 375 000 enfants ont droit à une échographie de la thyroïde pour dépistage. Il y a déjà beaucoup plus de cas de cancer de la thyroïde que ce à quoi on s’attendait. Les autorités maintiennent qu'elles ne pensent pas que ce soit lié à la catastrophe nucléaire, avec toujours le même argument : à Tchernobyl, l'apparition des cancers est apparue 4 à 5 ans après la catastrophe. Mais il n'y avait pas eu un tel dépistage systématique et la découverte des cancers y a été plus tardive.

Personne ne croit ces affirmations qui se veulent rassurantes. Et si ce n’est pas la catastrophe nucléaire qui est en cause, pourquoi le gouvernement n’étend-il pas le dépistage à tout le pays ?

Trois ans après la triple catastrophe, il y a encore 267 000 réfugiés, dont 100 000 vivent dans des logements préfabriqués. Les autorités régionales de Fukushima recensent encore 136 000 réfugiés dont la vie reste difficile. De nombreuses familles sont disloquées. Quand elles vivaient à plusieurs générations sous un même toit, elles n’ont pas trouvé à se reloger ensemble. La recherche d’un nouvel emploi a aussi conduit à des séparations. Les personnes les plus fragiles payent un lourd tribut : le nombre de décès officiellement liés à l'évacuation à Fukushima est maintenant de 1 656. C'est beaucoup comparé aux deux autres provinces touchées par le tsunami : l'évacuation des côtes a entraîné 434 décès à Iwaté et 879 à Miyagi. 90% des personnes décédées à cause du stress et des mauvaises conditions de vie avaient plus de 66 ans.

La reconnaissance officielle du lien avec l'évacuation intervient quand la famille réclame une indemnisation, après validation par une commission ad-hoc. Parmi les causes de décès prématuré, il y a le manque de soin, le suicide, l'isolement... Cette procédure avait été mise en place après le séisme de 2004 à Niigata. A l’époque, il n'y a plus eu de décès post-catastrophe après un mois. Avec la catastrophe nucléaire, cela continue après presque trois années. A titre de comparaison, le séisme et tsunami ont provoqué 1 607 décès ou disparus à Fukushima et environ 18 500 sur tout le Japon.

Les populations vivant dans les territoires contaminés s’organisent pour survivre. On fait venir la nourriture de loin, on mesure la radioactivité, on fait contrôler la thyroïde par des laboratoires indépendants nouvellement créés… Le laboratoire Chikurin que l’ACRO a soutenu est bien parti. La demande d’analyse ne diminue pas.

Il a contrôlé récemment des vêtements et a trouvé un T-shirt de Fukushima avec 65 Bq/kg en césium après lavage. Il y avait 93 Bq/kg dans des vêtements de sport, toujours après lavage. La demande pour les analyses d’urine reste forte.

 

TEPCo mauvais payeur

 

TEPCo rechigne toujours à indemniser les réfugiés car cela devrait lui coûter 4 900 milliards de yens (35 milliards d'euros). Il s’agit probablement d’une estimation optimiste car la compagnie ne maîtrise pas le calendrier de retour des populations. Outre les indemnisations liées au stress à hauteur de 100 000 yens par personne et par mois (715 euros), elle compense aussi la perte de revenu qu’elle veut arrêter à partir de février 2015, sous le prétexte que le marché de l’emploi s’est amélioré. Cela va à l’encontre des instructions du comité gouvernemental qui stipule que TEPCo doit payer aussi longtemps que les revenus restent inférieurs à leur niveau d’avant la catastrophe.

Quant à ses propres employés qui ont retrouvé à se loger, elle a suspendu les indemnités liées au stress reçues par tous les membres de la famille et a même réclamé le remboursement de celles déjà versées ! Ainsi, une famille avec deux enfants, qui vivait dans une zone maintenant classée en « retour difficile », a eu droit, comme les autres habitants de ces régions, de demander une somme forfaitaire correspondant à 5 années d'indemnisation à partir de juin 2002 afin de les aider à refaire leur vie. Elle a reçu 24 millions de yens. Puis TEPCo a envoyé une demande de remboursement de plus de 30 millions de yens (214 000 euros) sous le prétexte que cette famille avait trouvé à se reloger à partir de l'été 2011. Elle n'est donc plus considérée comme "évacuée". Les autres résidents non employés par TEPCo, originaires des mêmes zones, n'ont pas reçu de demande remboursement. Pourtant, les familles des travailleurs de TEPCo souffrent autant que les autres. Elles ont des frais similaires pour racheter ce qui a été abandonné lors de l'évacuation : meubles, vêtements...

Au 31 décembre 2013, ils étaient 31 383 travailleurs à être passés sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Une grande majorité sont des sous-traitants : 800 compagnies y interviennent. Les nombreux niveaux de sous-traitance, les mauvaises payes, les conditions de travail très difficiles, font qu'il est difficile de trouver une main d'œuvre qualifiée et motivée. Avec les nombreux chantiers de décontamination, 50 000 travailleurs sont concernés. Il y a 25% plus d'offres d'emploi que de demandes à Fukushima. La pègre japonaise en profite parfois pour le recouvrement de dettes : les victimes sont forcées de travailler à la centrale ou dans la décontamination et une partie du salaire est confisqué.

 

L’eau reste le cauchemar de TEPCo

 

A la centrale de Fukushima daï-ichi, trois ans après la fusion de trois cœurs de réacteur nucléaire, l’accident le plus grave, l’eau reste le principal cauchemar de TEPCo. Elle doit arroser continuellement les combustibles fondus pour éviter qu’ils ne se remettent à chauffer et dispersent des gaz et aérosols radioactifs.

L’eau de refroidissement, après s’être fortement contaminée au contact des combustibles, s’écoule de la cuve et de l’enceinte de confinement, percées, dans les sous-sols inondés. Elle rejoint ensuite les sous-sols des bâtiments réacteur, turbine et toutes les galeries souterraines.

TEPCo avait creusé la falaise pour mettre ses réacteurs au niveau de la mer. Cela lui a été fatal. Les sous-sols sont sur le passage des écoulements souterrains. Avant la catastrophe, la compagnie devait pomper 1 000 m3 d’eau souterraine par jour pour éviter les infiltrations. Maintenant, 400 m3 pénètrent chaque jour dans les sous-sols et se mélangent à l’eau contaminée. TEPCo doit pomper cette eau et la mettre dans des cuves pour éviter qu’elle ne se déverse directement en mer. Les cuves s’accumulent et la place vient à manquer. Les 600 autres mètres cube quotidiens s’écoulent en mer. TEPCo estime, à la louche, que la moitié se contamine au passage. Et c’est comme cela depuis les premiers jours de la catastrophe, même s’il a fallu attendre l’été 2013 pour que la compagnie et les autorités japonaises admettent l’évidence.

Par conséquence, la contamination de l’eau des nappes phréatiques atteint des records : jusqu’à 3,1 millions de becquerels par litre en bêta total dans le puits 1-16. Ces données sont récentes car TEPCo se trompait depuis le début sur la mesure de la radioactivité quand la contamination s’élevait : ses détecteurs saturaient et sous-estimaient la pollution ! Elle a découvert l’erreur de débutant durant l’été 2013 mais ne l’a rendue publique qu’au tout début 2014. L’autorité de régulation nucléaire (ARN) a tancé la compagnie car les résultats de mesure sont à la base de la prise de décision. De telles erreurs sont simplement inadmissibles.

Du côté des cuves, l’inquiétude demeure : 750 d’entre elles, construites à la va-vite avec des joints bon marché – la compagnie rogne sur tous les budgets car elle est en faillite – ne tiendront pas longtemps. Durant l’été 2013, l’une d’entre elle a fui pendant un mois avant que TEPCo ne s’en rende compte. Elle a perdu 300 m3 d’eau très fortement contaminée qui a pollué les sols, la nappe phréatique et atteint l’océan.

Un muret de 30 cm entourait la dalle sur laquelle repose les cuves afin de retenir les fuites éventuelles. Mais comme l’eau de pluie s’y accumulait, les vannes d’écoulement étaient maintenues ouvertes. Cela ne servait donc à rien !

Depuis, toutes les vannes ont été fermées, les contrôles renforcés, l’eau de pluie accumulée est contrôlée avant d’être rejetée. En cas de dépassement des limites, elle est stockée. Ces nouvelles mesures n’ont pas empêché une nouvelle fuite en février 2014. 100 m3 d’eau fortement contaminée ont débordé.

L’eau contaminée est allée dans une cuve déjà pleine, qui a débordé, au lieu d’aller dans la cuve à remplir. Trois vannes de transfert, qui auraient dû être fermées, étaient ouvertes. La jauge de la cuve à remplir ne montrait aucune arrivée d’eau. Et une alarme a été ignorée. Il a fallu 9 heures, suite à cette accumulation d’erreurs humaines, pour découvrir la fuite.

Les cuves continuent d’être construites au rythme d’une tous les deux jours. Outre le manque de place, la radioactivité bêta induit un rayonnement X qui peut entraîner une multiplication par 8 du débit de dose par endroits. Il n’était pas pris en compte avant que TEPCo ne se fasse rappeler à l’ordre par l’Autorité de Régulation Nucléaire.

TEPCo est à la peine avec sa nouvelle station de traitement des eaux contaminées ALPS, supposée retirer 62 radioéléments et résoudre ses problèmes. L'unité, initialement prévue pour septembre 2012, est toujours en cours de test. Elle devrait avoir une performance de 750 m3 par jour, mais la réalité est plus proche de 560 m3 par jour à cause des nombreux arrêts de maintenance et de contrôle. Elle génère aussi d’énormes quantités de déchets radioactifs pour lesquels il n’y a pas de solution.

Elle ne retire pas le tritium. Les 400 000 tonnes (ou m3) d’eau contaminée dans les cuves contiennent 817 TBq (817 000 milliards de becquerels) de tritium. Il y aurait aussi 58 TBq dans les sous-sols des bâtiments réacteur et turbine. Cela fait donc un total de 875 TBq. Comme l'autorisation de rejet annuelle pour la centrale avec 6 réacteurs est de 22 TBq, le stock de tritium représente donc 40 années de rejets au maximum autorisé. Même si la station de traitement ALPS devait marcher, TEPCo devra revoir à la hausse ses autorisations de rejet si elle veut se débarrasser de l’eau traitée dans l’océan. Ce n'est pas gagné.

Les travaux de démantèlement avancent pour le réacteur n°4 où des êtres humains peuvent y travailler. Ce ne sera pas le cas pour les trois autres réacteurs où il y a eu une fusion du cœur. Les risques d’irradiation y sont trop élevés. Le retrait des combustibles de la piscine va bon train et devrait être terminé cette année, à l’exception de 3 assemblages endommagés bien avant la catastrophe. TEPCo ne sait pas comment s’y prendre. Dans la piscine du réacteur n°1, ce sont 70 assemblages sur 292 qui sont endommagés, soit presque le quart.

Les deux autres réacteurs non accidentés de la centrale, les n° 5 et 6, ont été finalement mis à l’arrêt définitif par TEPCo, sur ordre du premier ministre. Quant aux 4 réacteurs de la centrale de Fukushima daï-ni, située à 12 km plus au Sud, leur sort n’est pas encore officiellement fixé, bien qu’ils ne redémarreront jamais. Les autorités locales ont été claires à ce sujet.

 

Toujours zéro réacteur en fonctionnement

 

C’est un secret de polichinelle : une partie importante des 48 réacteurs nucléaires restant ne redémarrera jamais, même si aucune autre compagnie ne s’est encore résignée à décider l’arrêt définitif. Un nouveau référentiel de sûreté est en place depuis le 8 juillet 2013 et il n’y a eu que 17 demandes d’autorisation de redémarrage pour le moment. Plusieurs se sont déjà fait retoquer. Les autres sont toujours à l’instruction. Les investissements pour les remettre aux nouvelles normes sont massifs. Le quotidien Asahi est arrivé à la somme de 1 620 milliards de yens (12 milliards d'euros).

Il n’y a pas que les réacteurs qui posent problème : les nouvelles règles imposent un plan d’évacuation pour toute la population dans un rayon de 30 km. De nombreuses communes ne sont pas prêtes. En attendant, tout le parc japonais, qui produisait 30% de l’électricité du pays, est arrêté sans que personne ne puisse donner de date de redémarrage.

La catastrophe vient à peine de commencer. Le Japon n’est pas près de sortir la tête de l’eau. L’ACRO, qui suit au jour le jour les évènements sur son site Internet, peut en témoigner : il ne s’est pas encore passé un jour sans que la presse japonaise ne parle de l’accident nucléaire et de ses conséquences. Peu de sujets de société peuvent se targuer d’un tel impact. Des citoyens ont dû prendre les choses en main. En s’emparant de la mesure de la radioactivité, ils ont obligé les autorités et les producteurs à s’y mettre aussi et ont généralisé les contrôles. Les cartes de la pollution sont maintenant bien établies et il n’y a plus de scandale alimentaire dû à la vente d’aliments dépassant les normes. En revanche, le processus décisionnel est toujours verrouillé. Il est indispensable de démocratiser les choix relatifs à la protection des populations.

TEPCo, quant à elle, a prétendu avoir tiré les leçons de la catastrophe et amélioré sa culture de sûreté. Elle se targue d’être à nouveau en mesure d’exploiter des réacteurs nucléaires à sa centrale de Kashiwazaki-Kariwa (Niigata). Celle-là même qui avait été fortement secouée en 2007. Pourtant, les erreurs grossières sur la mesure de la radioactivité ou sur la gestion de l’eau contaminée à Fukushima montrent que c’est loin d’être cas. Personne n’a songé à lui interdire d’exploiter du nucléaire, comme on retire le permis à un chauffard.
 

 

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Photo d'entête : la centrale de Fukushima Daiichi en 2014 (capture d'écran webcam TBS 21/01/14)

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 17:15
Hommage au « dernier homme de Fukushima », Naoto Matsumura

Au moment où Naoto Matsumura s'apprête à témoigner en Europe de ce qu'est réellement une catastrophe nucléaire, Elyane Rejony lui rend hommage avec ce très beau texte, émouvant et profond.

 

Hommage au « dernier homme de Fukushima »

Naoto Matsumura

 

 

Le printemps arrive dans nos garrigues, le Ventoux sur l’horizon bleuit, les mésanges chantent le printemps, il fait bon sur la Terre.

Derrière les grands cyprès, Tricastin ronronne sans bruit.

 

Là-bas, à Fukushima, les cerisiers en fleurs allument leurs bourgeons, le ciel joue à sourire, et l’horizon respire.

Mais tout n’est que mensonge. Le bonheur visible n’est que malheur caché. La vie est Mort.

Tout est Mort sur les buissons verts. Tout est Mort dans l’espoir du monde.

Les flèches des radiations transpercent la matière. Chaque seconde. Par millions.

 

Les oiseaux innocents volent, dans le ciel clair, comme avant. Les cadavres d’animaux abandonnés ont séché. Toutes ces bêtes oubliées dans le maelstrom de l’horreur.

 

Naoto Matsumura, debout, face au futur perdu, est revenu vivre, seul avec les chats rescapés en quête de caresses, les chiens fidèles oubliés, les vaches aux yeux doux, les chevaux affamés ; il sourit et survit en Paradis perdu, nourrit ses frères vivants, guérit les éclopés, oubliés et tremblants ; il vit dans le dénuement, les aide à vivre, pauvres innocents, victimes autant que lui, ignorants et vivants, dans les claires solitudes de Paradis perdu

Debout, face à ceux qui nous tuent.

 

Il boit et mange la Mort, son corps est plein de Mort invisible

Derrière son beau sourire d’homme qui aime vivre, vivre, comme tous les vivants il sait.

Il sait mais il vit sa vie de résistant qui mange et boit la Mort chaque jour, souriant, avec ses petits frères aux doux regards aimants, simples êtres vivants, condamnés tous ensemble par l’Apprenti Sorcier qui joue avec le monde.

 

Il est l’humanité. L’humanité perdue par ceux qui nous tuent.

 

Il est la vie. La vie perdue par ceux qui nous tuent.

 

Il témoigne, sourit et nous le regardons.

Nous serons peut-être comme lui, un jour, en garrigues désertes, nourrissant les bêtes abandonnées, si la Mort invisible, concoctée patiemment, recouvre nos destins de son voile transparent.

 

Il nous faut vivre, vivre en résistant. Vivre malgré ceux qui nous tuent,

Ceux qui ont généré les paradis perdus

 

Naoto Matsumura, merci d’aimer la vie, autant que nous l’aimons.

 

Les flèches des radiations transpercent la matière. Chaque seconde. Par millions.

 

 

 

                                   © Elyane REJONY – Mars 2014-

                             

     

 

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Photo d’entête © Antonio Pagnotta

 

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Publié par Pierre Fetet - dans Au Japon
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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 00:51

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 23 février 2014.

traduit de l'espéranto par Paul SIGNORET

 

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Hiroshima, Nagasaki, …et Fukushima

 

On dit souvent que les Japonais, à trois reprises, ont eu à souffrir – et souffrent encore – du fait de la radioactivité : à Hiroshima, à Nagasaki et à Fukushima, or ce n’est pas exact. N’oublions pas Bikini. La présente année, 2014, est le soixantième anniversaire de Bikini : le 1er mars 1954, des bateaux de pêche japonais ont été irradiés à cause des essais, faits par les États-Unis, de la bombe à hydrogène, près de l’atoll de Bikini, dans l’Océan Pacifique.

Hiroshima, Nagasaki, … et Fukushima

En janvier 1954, un bateau de pêche, Le Cinquième Dragon Heureux, est parti du port de Yaizu, dans le département de Shizuoka. Alors que l’équipage pêchait en dehors de la zone interdite, la bombe à hydrogène a été mise à feu dans l’atoll de Bikini et des matières radioactives ont alors été projetées à une distance plus grande que celle prévue, si bien que le bateau et les marins pêcheurs ont été exposés à une forte irradiation.

 

Hiroshima, Nagasaki, … et Fukushima

M. Ōishi Matashichi, âgé alors de vingt ans et à présent octogénaire, membre de l’équipage du Cinquième Dragon Heureux raconte : “Une cendre mortelle tombait, semblable à de la neige, mais elle n’avait ni goût ni odeur. Quelques jours plus tard, sont apparues des boursouflures sur la peau des marins et leur cheveux tombaient. De retour au Japon, nous avons tous été hospitalisés. M. Kuboyama Aikichi, le radiotélégraphiste du bord est mort, victime du syndrome d’irradiation aiguë. Après ma sortie de l’hôpital, j’ai été en butte à la discrimination et aux préjugés, ainsi d’ailleurs qu’à l’envie, à cause de l’indemnité de 1 900 000 yens (soit 190 000 euros) que m’ont versée les États-Unis. J’ai décidé de vivre caché et j’ai ouvert une laverie à Tokyo.”.

Le Cinquième Dragon Heureux conservé au musée à Tokyo

Le Cinquième Dragon Heureux conservé au musée à Tokyo

Dans un premier temps, les États-Unis avait accusé le bateau de pêche d’être un navire espion, mais après la mort de M. Kuboyama et en raison de pluies radioactives sur tout le Japon, la colère de la population atteignit une telle ampleur que les États-Unis ont changé d’attitude et ont « résolu » le problème en payant une indemnité de deux millions de dollars à l’industrie de la pêche, au propriétaire du bateau et à son équipage.

 

Il y a trente ans, M. Ōishi a rompu le silence et s’est mis à donner des conférences dans tout le Japon. À ce jour, il en a fait plus de sept cents. Il répète maintenant au cours de ses conférences : “La technologie nucléaire à évolué de même que les armes nucléaires et les réacteurs nucléaires. Une radioactivité invisible influe inévitablement sur le corps humain. Vous devez le savoir.

 

Beaucoup de (vieux) Japonais savent que Le Cinquième Dragon Heureux a été victime de ces essais et que M. Kuboyama est mort, mais beaucoup ignorent que mille autres bateaux de pêche ont aussi été irradiés, tout comme le bateau de Kuboyama et que beaucoup de marins sont tombés malades et ensuite sont morts. Le gouvernement japonais a dissimulé les faits, à la demande du gouvernement américain, qui voulait faire du Japon l’une des bases importantes de sa stratégie. Il a réussi à maîtriser le mouvement, et en cette même année 1954 a été adopté le premier budget portant utilisation de l’énergie atomique. Et en 1955, la « Loi fondamentale sur l’énergie atomique », première loi relative à l’énergie nucléaire, a été approuvée.

 

Et seule une minorité de gens sait que 20 000 habitants de l’atoll Rongelap, distant de 240 kilomètres de Bikini, souffrent à présent encore des radiations dues aux essais et ne peuvent revenir dans leurs îles.

 

 M. Yamashita Masahisa, âgé de 68 ans, qui a découvert que, outre Le Cinquième Dragon Heureux, plus de mille bateaux ont eux aussi été victimes de l’essai américain, déclare : “Le gouvernement ne s’est jamais soucié de ces marins. Il estimait plus important de faire évoluer la politique énergétique initiée par l’Amérique sous le nom d’ “Usage pacifique de l’énergie atomique”, que de soigner ces victimes. Il craignait d’avoir à payer de fortes indemnités, ce qui mettrait en danger l’évolution de l’Etat. J’ai peur que la même chose se passe à Fukushima. L’avenir de Fukushima a de forts liens avec les essais de la bombe à hydrogène dans le sud du Pacifique.

(Des journaux Mainichi du 18 février 2014 et Akahata du 19 février 2014)

 

Cette affaire a eu lieu lorsque j’étais collégien. On avait alors cessé de manger du poisson, et les poissonneries avaient donc fermé. Nous avions déjà vu souvent des photos de gens irradiés, qui avaient perdu leurs cheveux et nous avions peur que notre tête aussi devienne chauve. Cependant ma colère et ma peur étaient superficielles. J’ignorais alors que la radioactivité influe sur nos gènes. En jetant un regard rétrospectif sur ma vie, je me sens heureux que mon fils et ma fille soient nés normaux, sans aucun handicap et que je puisse dire, en plaisantant ou sérieusement, que ma calvitie actuelle est due aux pluies radioactives de ce temps-là.

 

 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 00:41

Texte de HORI Yasuo, rédigé le 19 février 2014.

traduit de l'espéranto par Ginette MARTIN

avec les conseils de Paul SIGNORET

 

  • Tokyo et les préfectures environnantes ont souffert d'une énorme quantité de neige
  • La compagnie d'électricité Chūbu a l'intention de remettre en service la centrale nucléaire de  Hamaoka
  • Le gouverneur de Tokyo nouvellement élu est favorable à l'énergie nucléaire

 

 

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Tokyo et les préfectures environnantes ont souffert d'une énorme quantité de neige

Ma maison au matin du 15 février

Ma maison au matin du 15 février

Il a commencé à neiger le matin du 14 février, alors j'ai renoncé à me rendre à une réunion à Tokyo. Il a continué de neiger tout le jour et toute la nuit, et lorsque je suis sorti de mon lit, le 15, la couche de neige était déjà incroyablement profonde. Il a continué de neiger, et finalement la couche a atteint 73 centimètres dans ma ville. C'est le record de ces cent vingt dernières années.

 

Habituellement, à Tokyo et dans les préfectures environnantes qui bordent l'océan Pacifique, il neige rarement. Donc nous n'étions pas prêts à affronter autant de neige. A cause de cette chute de neige, quelques dizaines de personnes sont mortes, de nombreux villages ont été et sont encore isolés et les transports ne fonctionnaient pas, si bien que les marchandises manquaient dans les magasins. C'est le monde agricole qui souffre beaucoup. Des serres ont été brisées et tous les légumes sont devenus invendables. L'association agricole de ma préfecture de Gunma dit que l'agriculture de Gunma est au bord de l'effondrement à cause des énormes dégâts.

 

En été et en automne, les typhons attaquent souvent notre région, mais les dégâts sont limités. Cependant cette fois-ci, il a beaucoup neigé et dans toute la région, si bien que les dommages ont été énormes. Lors du séisme et du tsunami en 2011,  un ami polonais m’a écrit que le Japon est un pays à plaindre, puisqu'il souffre de tremblements de terre, tsunamis, éruptions, typhons, accidents nucléaires. Il a oublié de citer la neige, or la neige est un problème important dans les régions à neige, elle tue plus de 50 personnes chaque année. Cette fois-ci, elle a sévi dans les régions habituellement indemnes. Vraiment le Japon est un pays à plaindre !

 

 

La compagnie d'électricité Chūbu a l'intention de remettre en service la centrale nucléaire de  Hamaoka

 

 

Pour rendre le Japon encore plus pitoyable, la compagnie d'électricité Chūbu ( Chūbu Elektric Power Company, CEPCO) a demandé le 14 février à l'Autorité de Régulation Nucléaire la remise en service du réacteur nucléaire n°4 de Hamaoka. CEPCO construit maintenant des digues anti-tsunami de 22 mètres de hauteur pour les réacteurs n°3 et 4, ainsi que d'autres installations et équipements, et elle dit que le réacteur n°4 sera prêt pour sa remise en route.

 

Cette centrale nucléaire de Hamaoka est située sur une zone où un énorme séisme est prévisible, et autour de la centrale vivent 960 000 personnes dans 11 villes. Immédiatement après l'accident nucléaire de Fukushima, les gens craignaient un autre très grand séisme sous la centrale, et le premier ministre de l'époque avait ordonné (à juste titre) l'arrêt de celle-ci.

Rapport de HORI Yasuo du 19 février 2014

Légende :

Dans les zones concentriques, du plus plus foncé au plus clair :

- tous mourraient

- la moitié des gens mourraient

- seraient très gravement atteints

- seraient gravement atteints

Beaucoup disent que cette centrale de Hamaoka n'aurait pas dû être construite. Certainement la société a présenté de faux documents au gouvernement et a fait approuver la construction. Par conséquent, même si CEPCO pouvait rendre la centrale "parfaitement sûre", elle ne pourrait jamais être complètement sûre, car elle est située à un endroit si dangereux que personne ne sait ce qui va se passer quand ce terrible tremblement de terre surviendra.

Rapport de HORI Yasuo du 19 février 2014

La compagnie CEPCO ne dépend pas beaucoup de l'énergie nucléaire, donc elle pourrait très facilement s’en passer. Pourquoi insiste-t-elle sur la remise en route ? Pourquoi n'a-t-elle pas le courage d'être la première des sept compagnies détentrices de réacteurs à abandonner tous les siens ? Certes, la remise en fonctionnement du réacteur de Hamaoka inquiètera encore davantage les Japonais et très certainement rendra le Japon encore plus à plaindre à cause d'un accident possible.

 

 

 

Le gouverneur de Tokyo nouvellement élu est favorable à l'énergie nucléaire


    L'élection du gouverneur de Tokyo a eu lieu le 9 février, et M. Masuzoe Yōitchi a gagné, avec le soutien du Parti Libéral Démocratique, qui a l'intention de promouvoir une politique pro-nucléaire. Les candidats respectifs ont obtenu les résultats suivants:

 

Masuzoe :       2112978 (43,04%)

Utsunomiya :   982594 (20,18%)

Hosokawa:      956063 (19,64%)

Tamogami:      610865 (12.55%)

 

Masuzoe et Tamogami sont pour l'énergie nucléaire, et Utsunomiya et Hosokawa sont contre. Il semble donc que plus de la moitié des habitants de Tokyo ont oublié l'accident nucléaire de Fukushima et ont à nouveau envie de profiter de la vie moderne, en utilisant à tout va l’électricité issue des réacteurs nucléaires. Le Parti Libéral Démocratique est heureux de la victoire de Masuzoe et poussera à la remise en service de nombreux réacteurs.

 

Nous ne pouvons pas empêcher les cataclysmes naturels, mais pourquoi les hommes eux-mêmes créent-ils des catastrophes comme les accidents nucléaires et les guerres ?

 

 

 

 

 

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Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 11:14
Le cœur sous la cloche

Après Les Maîtres ne vinrent plus et Le deuxième événement, Ludovic Klein propose ici un petit aperçu de la vie des enfants dans les zones contaminées. Comme une expérience limite de privation sensorielle...

Illustration Cyril Buzon

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Le cœur sous la cloche

 

Ludovic Klein

 

A tous ceux qui se reconnaîtront.

 

La petite fille marche sur la route goudronnée. C’est le début du printemps. Il y a un peu de vent, qui secoue les hautes herbes inaccessibles.

 

Elle a 8 ans, habite à la campagne. Elle va à l’école. Elle fait bien attention à marcher tout droit. Tous les 20 mètres, un adulte se tient sur la chaussée, veille à ce que les écoliers suivent bien la route, et ne s’éloignent pas du bas-côté. Ils disent aux enfants : « allez allez allez, on avance, un, deux, on suit bien la ligne ». Tous les adultes ont des casquettes, des gants blancs, et des bottes de chantier. Il n’y a aucune chance de s’égarer, de toute facon : le chemin est balisé, on a placé des plots routiers tous les 10 mètres, à gauche, et à droite. On a également tracé à la peinture deux lignes blanches pour figurer un couloir.

 

Les autres écoliers, devant et derrière l’enfant, avancent en file indienne, leur gros cartable sur le dos, leur bob jaune sur la tête. La plupart des enfants sont un peu trop gros pour leur âge. La petite fille aussi.

 

Une fois, elle avait demandé à ses parents :

- Pourquoi on doit mettre ce chapeau jaune ? »

Papa avait ignoré la question. Maman avait répondu :

- C’est parce qu’en hiver, les jours sont plus courts. Quand tu rentres de l’école, c’est déjà la nuit. C’est dangereux, avec les voitures. Mais le jaune se voit mieux quand il fait noir. C’est pour ça. C’est plus sûr.

- Mais on doit le porter même la journée ? Même en été ?

- Ça marche aussi le jour. Et puis, comme ça, on est sûr de ne pas oublier. Donc obéis bien à la maîtresse, et garde toujours ton chapeau sur la tête, pour que les voitures te voient bien et t’évitent. Fais-y attention. C’est important.

 

Le vent doucement souffle, s’attarde sur les pointes des graminées. Sur la gauche, le champ se balance mollement, comme une fourrure de chien qui s’ébroue. Et d’un seul coup, la bourrasque survient. Les bobs jaunes se soulèvent, mais ne quittent pas les cheveux : les jugulaires retiennent le couvre-chef. Seul le chapeau de la petite fille est emporté par le vent : il n’y a pas d’élastique. Comme un papillon couleur safran, il volète au-dessus de la route, et plonge dans les roseaux, à gauche, de l’autre côté.

 

La petite fille ne réfléchit plus. Oubliant toutes les consignes, elle s’élance. Elle franchit la ligne blanche entre deux plots, traverse la chaussée. L’adulte le plus proche fait : « NON ! N’y va pas !» Mais elle entre déjà dans les roseaux, s’y enfonce. Elle ignore les innombrables panneaux et leurs symboles de mise en garde. L’homme la poursuit. Il tend la main. Il crie encore : « NON ! Reviens ! » La petite comprend qu’elle est allée trop loin. Elle ne devrait pas être là. Le danger s’y cache, invisible. Mais elle sent la caresse des tiges sur ses joues, la mollesse de la boue sous ses souliers. C’est frais sur la peau, et visqueux sous la semelle. Ça sent. Ça sent la terre. L’enfant fait un pas et son pied s’enfonce. La vase lui arrive jusqu’aux chevilles. Elle manque de tomber, se rattrape, sent son jouet électronique porté en pendentif rebondir contre sa poitrine. Elle parvient à se saisir de son chapeau à terre, le serre contre sa poitrine. Aussitôt, deux mains rudes s’abattent sur ses épaules. On la force à se retourner. Elle tombe nez à nez avec un visage d’adulte ridé, plissé, convulsé, rougeoyant.

« Je t’ai DIT... »

La main s’abat. De toute sa force, l’homme se met à gifler la petite fille.

 

***

 

La veille, un dimanche, alors que comme toujours elle était enfermée à la maison, elle avait décidé de découper son chapeau aux ciseaux.

 

Le dimanche, c’était prison. Interdiction de sortir. Par conséquent, l’enfant passait la journée à manger des cochonneries en regardant la télé. Tout en regardant les dessins animés, elle se grattait sans cesse, elle remuait, elle se rongeait les ongles. Et de temps en temps, elle prenait un peigne à cheveux, et se labourait la peau du bras avec, conscienceusement. Dans le sens du poil, dans le sens inverse. Dans le sens du poil, dans le sens inverse. Encore. Les stries rouges finissent par saigner. Elle doit mettre des habits à manches longues, alors : il faut cacher.

 

Mais des fois, ça ne suffit plus ; et donc elle décide de détruire le matériel. Comme ça, par désœuvrement, le cœur exaspéré. La petite fille ainsi avait découpé l’élastique en petits morceaux, et avait commencé à entailler le chapeau. Elle voulait le réduire en miettes, méthodiquement. Bout d’étoffe que l’on doit chérir – symbole de sûreté, encore de l’obéissance, la tête serrée, enserrée, étouffée. Non. Plus jamais.

 

Maman était entrée à ce moment-là, aux premiers coups de ciseaux. L’adulte avait crié très fort : « MAIS QU’EST-CE QUI NE VA PAS AVEC TOI ? ». Presqu’aussitôt, elle avait regretté de s’être laissée emporter. Elle s’était excusée. « Tu comprends, Maman est si malheureuse, pourquoi tu dois en rajouter ? » La mère avait commencé à pleurer sans bruit : les paupières battantes, les larmes sortant les unes après les autres, à la queu leu leu, comme la file des écoliers sur le chemin de l’école. Maman essuyait ses pleurs tantôt avec le gras de la paume, tantôt d’un revers de la main. Des tics nerveux lui travaillaient fréquemment le visage. Il n’y avait rien à faire. Maman pleurait tout le temps. Plus tard, Papa était rentré et n’avait rien dit. Comme d’habitude.

 

***

 

La gamine avait beaucoup hurlé. Elle s’était roulé par terre, souillant ses vêtements de boue, pendant que l’homme avait essayé de la tirer en arrière. Il lui avait arraché le devant de sa chemise, les boutons avaient volé avant de disparaître dans la vase.

 

Plus tard, il s’était présenté devant les parents, la mine basse, la casquette entre les doigts. Il s’était identifié comme le pompiste de la station-service, à la sortie du village. Il était venu à la maison avec la petite fille, qui après son coup d’éclat s’était logiquement trouvée dispensée d’école. L’infirmière scolaire s’était contentée de passer un scanner sur son corps. Les souliers étaient fichus car tachés de boue. On lui avait donné des chaussons. Et puis on lui avait prêté un autre chapeau.

 

Dans la salle de séjour, l’écolière sanglotait avec gravité, les pieds dans ses pantoufles. Son agresseur, devant sa tasse de thé froid, fixait le sol. Il n’arrêtait plus de s’excuser. Il transmettait sa honte aux parents. « Je m’excuse, je n’aurais jamais dû gifler votre fille... Elle ne devait pas aller là-bas... C’était dangereux... Une zone interdite... Je me suis emporté... J’avais peur... Je suis impardonnable... » Papa et Maman, figés, souriant bêtement par convention, ne savaient que dire.L’homme avait certes frappé leur fille chérie, mais il avait dans le même temps tenté de la protéger. Le cas présentait une contradiction trop profonde. Le pompiste avait l’air sincère dans ses regrets. Il pleurait presque, s’embrouillait, serrait les poings. Il était clair que lui aussi était constamment habité par une mer de tension. Les parents lui firent des reproches, mais n’osèrent pas l’accabler. Ils finirent par l’assurer de leur compréhension, même si la réponse avait été « excessive ». Ils avaient déjà décidé, implicitement, de ne plus jamais aller chercher de l’essence à la station-service à la sortie du village, de peur de le croiser encore. De toute façon, cinq mois plus tard, il se suiciderait.

 

L’homme s’en fut enfin, non sans avoir multiplié les excuses, à l’infini. Ce n’est qu’à ce moment que Papa se décida enfin à gronder la petite :

- Non mais petite sotte, tu ne l’as pas volé. Qu’est-ce qu’on t’a appris ? De bien suivre le chemin tracé, de ne jamais dévier, de ne pas aller se promener toute seule dans la nature. De toujours demander la permission pour toucher les plantes et les cailloux. Tu dois TOUJOURS demander. Pourquoi tu es partie comme ca ? C’est irresponsable. Ce n’est pas ce qu’on t’a appris. Il y a des règles, et elles doivent être respectées pour ta propre sécurité. Alors, pourquoi ? Pourquoi vouloir inquiéter tes parents ? »

 

Les pleurs enfantins redoublèrent. L’humiliation n’avait pas l’air de vouloir se terminer. La petite fille aurait aimé dire à ses parents et au monsieur qu’elle avait couru après son chapeau comme pour racheter sa mauvaise action de la veille, pour bien montrer que son bob, malgré tout, comptait pour elle... Qu’elle était une bonne petite fille. Qu’elle regrettait d’avoir abîmé son couvre-chef. Elle ne voulait pas qu’on l’accuse de l’avoir perdu exprès. C’était plus important que tout. Plus que la zone interdite. C’était impossible d’expliquer tout ça d’un seul coup. Alors elle gardait le silence, le visage en feu, des sillons de larmes jusqu’à la bouche, parfois jusqu’au menton.

 

Maman soupire. Désemparée, elle regarde Papa,. Celui-ci ne dit rien. Cela fait des années que son visage est un masque, ses expressions figées, son maintien raide. Il n’y a plus grand-chose qui transperce. Ou même qui vive. Papa avait décidé de rester sur place après l’accident. Même si cela voulait dire vivre avec la peur, apprendre à sa propre fille à éviter les zones interdites, à se contrôler en permanence. Et à porter un compteur, à ne jamais s’en séparer. Apprendre à sa fille à toujours demander, avant de faire quoi que ce soit : « Maman, est-ce que je peux toucher la pierre ? Maman, est-ce que je peux toucher la feuille ? Est-ce que je peux aller dehors ? Est-ce que je peux toucher le petit chien ? » Il fallait scanner tout ce qu’elle approchait. La gamine restait là, les yeux écartés, attendant que ses parents vérifient avec le compteur qu’il n’y avait pas de danger. Pour le plus petit objet de la vie quotidienne, c’était la vérification permanente. Il fallait quêter l’approbation des adultes pour interagir avec l’environnement. Le monde se résumait à une série de comptes, une vie scrutative, soupesée, mesurée.

 

Il y a eu un temps où tout cela n’était pas nécessaire. Il y a longtemps. Il y a eu ce jour où l’univers s’est cassé. La petite fille ne s’en souvient plus, de cette vie du temps passé, elle était trop jeune : oublié ce temps jadis, où tout était à disposition, gratuit, libre, offert. Elle, elle a toujours vécu dans le mince couloir de ses possibilités. Elle a constamment habité dans la non-vie. Sa limite ? Elle étend la main, bouge les doigts. Elle peut presque la toucher, la cloche de verre qui la protège du monde. Mais le monde n’a pas attendu sagement dehors : il a défoncé le verre, est rentrée en elle, l’a infusée. La gamine est rongée. Elle le devine. Le ver du poison est dans ses entrailles. Grignotement muet, invisible, des termites. Pourtant, tout le monde a l’air de croire que la cloche est étanche. Tout le monde regarde ailleurs, pour ne pas voir les infiltrations du poison. Tout le monde a peur.

 

***

 

La petite mange en silence. Ses parents aussi. Elle ne dit rien. Ses joues la cuisent encore. Là-bas, dans le champ, le pompiste était devenu comme fou, l’avait frappée à pleines mains, l’avait secouée, déchiré son habit. Mais c’était pour la protéger. La retirer du champ, le plus vite possible. Les plantes, c’est le danger. L’herbe, c’est le danger. La pluie, c’est le danger. La gadoue, c’est le danger. L’eau, c’est le danger. La montagne, c’est le danger. La mer, c’est le danger. La forêt, c’est le danger. Les animaux, c’est le danger. La nature, c’est le danger. Une fois intégré tout cela, on peut tenter de sortir dehors. On peut tenter de survivre. Mais si on baisse sa garde un instant : on s’expose, on se met sous les crocs. C’est invisible, c’est dans l’air, c’est dans le ciel. C’est dans la feuille, l’écorce, la flaque d’eau. C’est tapi. Et quand on va trop loin, ça se referme sur nous. On ne voit rien, on ne sent rien. Et pourtant, ça rentre à l’intérieur. C’est une combustion lente de flammes froides, invisibles. Le compteur, protection dérisoire, ne fait que comptabiliser les assauts. Il faut toujours, toujours, contrôler les gestes, sa vie, ses pensées, de A à Z. Pas de faille, être sur le qui-vive. Penser sécurité, rester sur le bitume, rester sur la ligne, le chemin, la direction, même si cela veut dire terminer la journée épuisée nerveusement, cobaye d’une expérience limite de privation sensorielle. Le petit corps est moulu, le dos est une plaque de métal, les muscles sont atrocement courbaturés et la bouche est desséchée, épaissie.

 

***

 

C’est l’heure de dormir.

 

La petite fille se met en pyjama. Elle coule dans son lit, ferme les yeux. Elle sombre aussitôt dans un sommeil lourd, dans une inconscience de pourceau repu. Elle tourbillonne dans un érèbe poisseux, visqueux, opaque. Ses nerfs sont sectionnés, un à un, méthodiquement, aux ciseaux. Elle se sent devenir une poupée de chair, une poupée de chair de 8 ans, sans ongles, sans doigts, sans dents, sans langue, sans cheveux. Sans épiderme, sans sensation. Ses orbites sont vides. Les organes sortent du ventre comme des cailloux. L’enfant se vide, perd son sang, son eau, sa peau devient transparente. Le monde l’écrase. Son coeur est devenu une poche de lait froide. Elle est absolument seule et glacée. Elle se tient debout, fantôme brillant dans la nuit.

 

***

 

Quand elle se réveille le lendemain matin, le matelas est tout mouillé. Comme chaque nuit, elle s’est pissée dessus. Comme chaque matin, la première inspiration lui brûle les poumons. Elle reste allongée un long moment, lestée, incapable de bouger, l’entrejambe irritée. Enfin, son premier geste est de prendre son compteur électronique posé sur sa table de nuit et de le mettre autour du cou. Le pendentif, contre sa poitrine, est son deuxième cœur. Le talisman de protection contre les esprits. Le talisman qui arrête le monde et le temps. Elle reprend conscience de sa cloche de verre.

 

Elle sait déjà qu’elle ne grandira plus.

 

f

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Publié par Ludovic Klein - dans Fictions sur Fukushima
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« Sans le web, mémoire vive de notre monde, sans ces citoyens qui n’attendent pas des anniversaires, de tristes anniversaires, pour se préoccuper du sort des réfugiés de Fukushima, eh bien le message poignant de Monsieur Idogawa (maire de Futuba) n’aurait strictement aucun écho. » (Guy Birenbaum, Europe 1, 1er mars 2013)

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