25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 08:38
Youri Bandajesky (Photo USA Today)
Youri Bandajesky (Photo USA Today)

Source : journal « Montgomery Advertiser » - USA TODAY Network (Montgomery, Alabama, Etats-Unis)

.

Auteur : Kim Hjelmgaard

.

Lien source : http://www.usatoday.com/story/news/world/2016/04/17/nuclear-exile-chernobyl-30th-anniversary/82896510/

.

Traduction : Evelyne Genoulaz

.

Youri Bandajevski a démontré l’impact dévastateur de Tchernobyl sur la santé des personnes, en particulier celle des enfants biélorusses. Aujourd’hui, il vit en exil alors que le gouvernement martèle " Tout va bien ! "

 

-oOo-

 

 

“Tchernobyl n’est pas derrière nous, la catastrophe vient à peine de commencer” - Youri Bandajevsky, scientifique en exil

 

Kim Hjelmgaard

 

 

Le scientifique en exil Youri Bandajevsky, 59 ans, fut le premier scientifique à implanter au Belarus un institut pour étudier les effets de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl sur la santé des populations, en particulier celle des enfants ; il est situé près de Gomel, à 200 km environ de la frontière ukrainienne. Il fut interpellé au Belarus en 1999 et condamné à huit ans de détention pour avoir prétendument obtenu des pots de vin de la part de familles désireuses de faire entrer leurs enfants à l’Institut médical d’Etat de Gomel. Il a toujours nié ces accusations (1).

 

L’Académie Nationale des Sciences ainsi que Amnesty International ont communiqué qu’on l’a arrêté pour sa remise en question de la politique sanitaire publique du Belarus relativement à la gestion des conséquences de la catastrophe nucléaire. Il a été libéré en 2005, a obtenu la citoyenneté française grâce au soutien d’organisations de droits de l’homme en Union Européenne, en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne. Il dirige aujourd’hui un centre médical de soins près de Kiev, qui se consacre aux examens et à la prise en charge sanitaire des victimes de Tchernobyl.

 

Bandajevsky n’est pas revenu au Belarus, de crainte que sa famille n’y soit victime de persécutions, voire arrêtée par les autorités.

 

Voilà quelques-unes de ses observations (extraits choisis, pour la clarté du propos) :

 

KIEV, Ukraine – « Quand on vous dit qu’on connaît aujourd’hui à peu près tout des effets de la catastrophe de Tchernobyl en Ukraine et au Belarus, permettez-moi de vous dire qu’on vous mène en bateau. Comment dire... c’est aujourd’hui seulement, soit 30 ans après le début de cette catastrophe, qu’on peut commencer à mesurer ses effets. Nous avons établi notamment que le Belarus a été touché bien plus qu’on ne l'a dit. Les retombées radioactives ont été bien plus importantes qu’on ne le prétend. La radioactivité déversée sur les populations a en vérité atteint un niveau de dose démentiel. Voilà ce que mon équipe de chercheurs et moi avions pu observer dès notre arrivée à Gomel en 1990, lorsque nous avons mis sur pied l’institut médical (qui est aujourd’hui devenu une université).

 

On a commencé par étudier les effets des fortes doses parce que Gomel était situé à l’épicentre du plus haut niveau de contamination. Par la suite, nous avons commencé à nous intéresser à l’accumulation des éléments radioactifs dans les organes internes au corps, relativement aux faibles doses, notamment chez les enfants. On a très vite vu qu’un ensemble complexe de pathologies avaient affecté le système endocrinien (c’est lui qui produit les hormones), le système cardiovasculaire ainsi que la totalité quasiment des organes internes. De telles recherches n’avaient jusqu’alors jamais été faites au Belarus, et personne à ce jour ne fait plus de recherches similaires.

Enfants victimes de l’accident nucléaire (Photo Kim Hjelmgaard – USA Today)

Enfants victimes de l’accident nucléaire (Photo Kim Hjelmgaard – USA Today)

A mon arrivée en Ukraine en 2009, j’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé aucune source d’information sérieuse et objective sur l’état de santé des enfants ni des gens des régions de Ivankiv et de Polesskiy (deux régions en bordure de Tchernobyl). La question ne présentait aucun intérêt.

A ce jour, nous avons examiné environ quatre mille enfants de la seconde génération ; la plupart d’entre eux sont victimes de graves atteintes au système cardiovasculaire. C’est ce que j’avais déjà commencé à observer au moment où j’ai dû quitter le Belarus. Je suis particulièrement préoccupé par les irrégularités que j’ai pu noter chez les adolescents, surtout les garçons de la classe d’âge 12 -17.

80% environ d’entre eux présentent un taux beaucoup trop élevé en homocystéine (un acide aminé) reconnu comme un marqueur de maladie cardiaque. Nous avons observé des modifications très préoccupantes des taux hormonaux chez 45% des enfants examinés. Certains scientifiques à l’Ouest ne sont pas d’accord avec nos conclusions puisque on ne dispose pas d’un marqueur spécifique pouvant apporter la preuve qu’il s’agirait d’un effet de Tchernobyl. En fait, ces scientifiques viennent sur place pour de courtes missions et ils n’ont accès à aucune source.

 

Plusieurs millions d’Ukrainiens résident dans des terres contaminées par la radioactivité, ce pourquoi il est nécessaire d’examiner un très large contingent d’individus. Mais il n’existe aucun programme de la sorte aujourd’hui. Or, il est nécessaire de vivre parmi les populations pour prendre pleinement conscience de ce qui est en train de se produire ici, parce que le problème est de fait très complexe. J’ai par exemple tenté de conduire des personnalités sensibilisées jusqu’au cimetière de Ivankiv afin qu’elles mesurent du regard le nombre impressionnant de tombes beaucoup de personnes décédées à un très jeune âge. Il est évident que les statistiques officielles ne mesurent pas cette réalité.

Pripyat en 2016 (Photo Kim Hjelmgaard – USA Today)

Pripyat en 2016 (Photo Kim Hjelmgaard – USA Today)

Je ne dispose d’aucune information objective sur l’état de santé des enfants au Belarus aujourd’hui. L’information est verrouillée. Le gouvernement répète “tout va bien”, “tout va bien”. Mais je reçois, moi, des appels téléphoniques de résidents à Gomel, qui m’informent qu’un grand nombre des enfants qu’on suivait, quand j’ai dû quitter le Belarus, sont morts aujourd’hui. Des enfants qui avaient alors 6, 12 ou 14 ans. J’ai un vif souvenir de mon intervention à la télévision du Belarus aux côtés du Président (Alexander Lukashenko). Je disais alors qu’on observait de très graves atteintes à la santé des enfants provoquées par la radioactivité, tandis que lui rétorquait “tout va bien”. Malheureusement je ne suis plus aujourd'hui en mesure de me pencher sur le problème parce que je ne peux pas me rendre sur place, ni travailler là-bas.

 

De mon point de vue, la catastrophe de Tchernobyl ne relève pas du passé, elle commence à peine.

Je redoute surtout que la population du Belarus et de l’Ukraine victime de Tchernobyl ne finisse par s’éteindre d’ici une à deux générations. Cette perspective me semble tragiquement probable. Or, je refuse que les paysans de ma terre ne meurent. Il est certain qu’on a besoin aujourd’hui du soutien de la communauté internationale pour faire bien comprendre cet enjeu, tout comme on a dû le faire au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl.

 

---------------------------------------------------

(1) NDT : un lien qui a l'intérêt de regrouper différentes sources et engagements à l'époque (suivant une présentation antechronologique) : http://www.dissident-media.org/infonucleaire/cata_banda_web.html

 

 

-oOo-

 

 

Pour en savoir plus sur  Youri Bandajevski

Exposition artistique du 23 mars au 03 avril 2016 à Grenoble, dans le cadre de : « Tchernobyl 30 ans, Fukushima 5 ans » - photo Amis de la Terre.

Exposition artistique du 23 mars au 03 avril 2016 à Grenoble, dans le cadre de : « Tchernobyl 30 ans, Fukushima 5 ans » - photo Amis de la Terre.

 

Youri Bandajevski

 

Enfants de Tchernobyl, Enfants de Fukushima…

 

Un dossier préparé par Evelyne Genoulaz

 

 

I. Le Centre Ecologie et Santé de Kiev

 

Youri Bandajevsky dit en 2005 : « Tchernobyl a paralysé la volonté des gens. Le pouvoir a créé une représentation de la désolation telle qu’on puisse croire à la résolution du problème. Même aujourd’hui, Tchernobyl ne révolte pas les gens. Désormais, intimidés par le pouvoir en place, ils sont même d’accord pour mourir des maladies provoquées par la radioactivité. Et même si des appels se font entendre dans la société pour la protection des gens victimes des effets de la radioactivité, on les fait taire, pour ne pas mettre en péril les mensonges des Etats […] Le devoir du médecin et du professionnel de la santé consiste à défendre la vie et la santé de l’homme […] en étudiant l’influence des différents facteurs de l’environnement sur la population humaine, et en tirant les enseignements pour mieux la protéger et la soigner »(1)

 

Le projet de centre de recherche en partenariat avec la CRIIRAD au Belarus n’a pas pu voir le jour en raison de difficultés et de pressions mais, soutenu par l’Association Les Amis de Yuri Bandajevsky, Youri fonde fin 2009, au bord des zones contaminées ukrainiennes, le Centre de coordination et d’analyse Espace et Santé, un centre destiné à la radioprotection des habitants des zones contaminées qui deviendra le « Centre Ecologie et Santé de Kiev ».

Youri Bandajevsky en détaille les objectifs dans un entretien rapporté pour le 25ème anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl par le Syndicat d’aide aux liquidateurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl et aux victimes du nucléaire :

 

« L’objectif principal est la coordination des efforts pour aider les victimes de la radioactivité […]

L’ensemble des populations qui ingèrent des radionucléides avec les aliments peuvent être considérées comme victimes de la radiation […] Le Centre devrait devenir pour la communauté internationale une source d’information objective sur la situation écologique, démographique et sanitaire dans les régions contaminées. »

 

 

II. Bilan mensonger de la catastrophe de Tchernobyl : assez !

 

En 2010, Corinne Lepage interviewée devant le Parlement européen informe qu’une « chape de plomb » continue de s’abattre sur Tchernobyl et ses victimes, sous la pression des nucléocrates.

 

Youri Bandajevsky oppose au bilan 2010 de l’UNSCEAR la lettre ouverte : « Bilan mensonger de la catastrophe de Tchernobyl : assez ! » dans laquelle il réaffirme le risque des faibles doses (2) :

« …Ce sont tous les habitants des zones contaminées du Belarus, de l’Ukraine et de Russie, dont l’organisme incorpore chaque jour depuis plusieurs décennies des éléments radioactifs, qui sont victimes potentielles de Tchernobyl. Des informations objectives et des mesures appropriées pour protéger la santé des populations exposées de façon chronique à la radioactivité sont nécessaires […]

Le Centre se donne aussi pour but de fédérer les efforts des médecins, économistes, industriels, politiques etc., pour engager un ensemble de mesures visant à assurer la sécurité pour la santé des populations vivant dans les secteurs contaminés par des éléments radioactifs.

Le projet, intitulé « Modèle intégré de système de vie dans un territoire contaminé par la radioactivité», vise à coordonner les efforts de la communauté internationale dans la conception de mesures de sécurité sanitaire… Il est décrit sur : http://chernobyl-today.org/ »

 

 

III. De Tchernobyl à Fukushima

 

Le 11 mars 2011 commence la catastrophe nucléaire de Fukushima et recommence dès le 11 mars 2011, depuis le Japon, la pression du silence sur les conséquences sanitaires d’une catastrophe nucléaire majeure…

 

C’est ainsi que le Rapport 2013 de l’UNSCEAR, martèle derechef les mots d’ordre du lobby nucléocrate international ! en particulier dans son chapitre B. intitulé : les effets sur les enfants de l’exposition à la radioactivité, pp. 12-13 :

d - « les projections statistiques d’un risque à long terme sont à ce jour non significatives »

f - « le Comité recommande d’éviter les généralisations sur les risques liés aux effets d’une exposition à la radioactivité pendant l’enfance »

g - « les études menées sur les effets héréditaires potentiels, passées en revue par le Comité en 2001, permettent de conclure qu’on n’a pas pu établir scientifiquement d’effets héréditaires, etc. »

 

 

Youri Bandajevsky se rendra à Fukushima et continue plus que jamais ses recherches appliquées à la protection des populations d’Ukraine et du Bélarus !

Alors qu’à sa libération, il lui fut interdit de prendre part à quelque symposium international que ce soit jusqu’en 2011, il communiquera les conclusions de ses dernières recherches, gravement habité par son combat, lors d’un symposium sur les effets de la contamination interne, en présence de Wataru Iwata, la députée européenne Michèle Rivasi, en 2012. (3)

 

 

IV. Le SLIR ou les faibles doses

 

Non ! la population au Belarus ne croît pas mais décroît !

Les maladies mortelles sont multiples et diverses.

 

« Ainsi, en pénétrant dans l’organisme, un radio-isotope à durée de vie longue, le Césium 137, affecte nombre d’organes et de systèmes vitaux. Ce sont avant tout les cellules hautement différenciées qui sont touchées, l’atteinte étant proportionnelle au taux de radio-césium. La destruction des mécanismes énergétiques cellulaires est à la base du processus et aboutit à des destructions protéiques (…) Ces modifications pathologiques retrouvées dans l’organisme humain ou animal peuvent être réunies dans un même syndrome de l’incorporation chronique de radio-isotopes à demi-vie longue « syndrome of the long-living incorporated radio-isotopes (SLIR) ».

 

Le SLIR apparaît en cas d’incorporation de Cs 137, son intensité est fonction de la quantité incorporée et de la durée d’incorporation. Il a été observé sur de vastes espaces dans la région.

Il altère les systèmes cardio-vasculaires, nerveux, endocrinien, immunitaire, génital, digestif, rénal et hépatobiliaire. L’effet de la quantité de Cs-137 sur l’induction d’un SLIR peut varier selon l’âge, le sexe et l’état fonctionnel préalable de l’organisme. Les enfants ont des modifications pathologiques considérables au niveau des organes et systèmes, pour un taux d’incorporation supérieur à 50 Bq/kg. Simultanément, des perturbations métaboliques, essentiellement dans le myocarde, ont été enregistrées à une concentration de Cs-137 de 10 Bq/kg.

 

Conclusion :

1.         Vingt-cinq ans après l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl, les habitants de la République du Belarus et Ukraine, qui ont vécu dans des territoires contaminés par les éléments radioactifs et qui ont consommé ces radionucléides  sur une longue période sont exposés à un risque accru de maladies cardio-vasculaires et de tumeurs malignes.

2.         L’augmentation constante de ces pathologies durant les 26 années après l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl conduit à une situation proche de la catastrophe démographique où le taux de mortalité atteint le double du taux de natalité.

3.         La situation actuelle requiert des décisions immédiates au niveau national et international afin d’apporter au problème survenu sa solution _ la protection de l’état de santé des personnes habitant dans les territoires contaminés par l’accident de Tchernobyl_.

 

 

V. Présentation du projet international de « modèle intégré de système de vie dans un territoire contaminé par la radioactivité ».

 

Le district d’Ivankov très contaminé, situé près de la centrale nucléaire de Tchernobyl, a été choisi comme territoire pilote. Les projets majeurs :

1 - Création d’une carte moderne et véridique de la contamination radioactive du territoire.

2 - Alimentation saine, mesure de la contamination radioactive de la population.

3 - Information sur les problèmes de santé (…) pour attirer l’attention internationale et l’assistance humanitaire, tout particulièrement dans le contexte actuel de désinformation. Information en direction de la population. ( 23’54)

4 - Projet de rénovation du Centre hospitalier régional d’Ivankov.

5 - Rénovation du centre de réadaptation des victimes de Tchernobyl à Kiev, développement de nouvelles méthodes de traitement et de prévention pour les maladies radio-induites.

6 - Développement de programmes de réadaptation pour les enfants ayant une affection cardiovasculaire.

7 - développement de programmes de protection sanitaire maternelle & infantile .

8 - développement et mise en œuvre de technologies pour la production d’aliments favorables à la santé.

 

VI. Dans le symposium qu’il a animé à Paris en 2015, Tchernobyl, perspectives pour la seconde génération , Youri Bandajevsky a présenté les avancées de ce projet.

 

Youri Bandajevsky, scientifique en exil : « la catastrophe vient à peine de commencer »

Tchernobyl, perspectives pour la seconde génération

Conférence "Tchernobyl, perspectives pour la seconde génération"

Mercredi 22 avril 18h30 à l’Espace Jean Dame, 17 rue Léopold Bellan - 75002 Paris

Animée par Youri Bandajevski, scientifique de référence, emprisonné en Biélorussie pour ses recherches sur les conséquences sanitaires de la catastrophe de Tchernobyl, et réfugié en France.

Avec : Michèle Rivasi, députée européenne, Corinne Lepage, avocate et auteure du livre L’État nucléaire.

Un nombre significatif des enfants examinés présentent des retards de croissance,  82 % d’entre eux des anomalies cardiaques et 5,6% des 3088 enfants examinés, des problèmes à la thyroïde.

 

En 2014 - 2015, des contrôles de routine ont révélé des dysfonctionnements de la fonction cardiaque chez la plupart des enfants des districts d’Ivankov et de Polésie dans la région de Kiev en Ukraine.

Il serait pertinent de porter une attention particulière à l’état de santé des garçons de la tranche d’âge 12-17 ans, car elle fait apparaître de nombreux cas de pression artérielle élevée, d’anomalies du rythme cardiaque (bradycardie) et de syndrome de repolarisation ventriculaire initiale.

 

Les pathologies diagnostiquées dès l’adolescence peuvent être à l’origine de maladies graves qui induiront des décès chez les adultes.(4)

 

 

VII. Printemps 2016 : Tchernobyl 30 ans & Fukushima 5 ans

 

Au cours du Symposium « Tcherno23 » à Paris, Youri Bandajevski  lance un appel à l’aide internationale pour les 2,5 millions d’habitants dont sept cent mille enfants, habitant les territoires contaminés par la catastrophe de Tchernobyl, menacés de disparition. On observe, dit-il, des problèmes cardio-vasculaires, des AVC ou encore des crises cardiaques dans « la deuxième génération », en particulier chez les garçons de 12 à 17 ans, dont 90% d’entre eux présentent un taux d’homocystéine trop élevé, un effet de la contamination par la radioactivité. Or, ces anomalies auront des effets dramatiques chez les adultes. C’est à Gomel qu’a été découverte pour la première fois la cardiomyopathie chez des enfants.

 

Michel Fernex enchérit, il montre la pression du silence à Minsk, à travers une anecdote : suite à deux morts subites parmi des enfants, une cardiologue les examinera tous ; mais elle indique qu'elle ne pourra pas en tirer de conclusions parce qu'elle ignore si les familles sont, ou ne sont pas, des réfugiées de Tchernobyl !

Wladimir Tchertkoff rappelle le parcours de Bandajevsky, de Nesterenko et l’histoire du projet ETHOS et CORE, qui leur fait barrage. Aujourd’hui encore, le Bélarus interdit de soigner les enfants avec la pectine de pomme. Or, il est nécessaire et urgent de rétablir les centres de soin.

 

Wladimir Tchertkoff a donné en mars 2016 trois conférences au Japon (5). C’est devant le Sénat du Japon qu’il rappelle, je cite : le cri de Bandajevsky : “Nos enfants meurent!”, dans le film “Controverses nucléaires”…

Au Japon, l’ingénieur nucléaire Hiroaki Koide, une figure centrale du mouvement antinucléaire, considère que le Japon est majoritairement contaminé par le Césium 137, suite aux essais atmosphériques américains puis à la catastrophe nucléaire du 11 mars 2011, qu’il n’y a pas de seuil de dose sans danger et qu’il faudrait idéalement déclarer la région de Fukushima inhabitable.

 

Mais c’est l’inverse qui semble s’accélérer en ce moment-même à l’approche des Jeux Olympiques en 2020 au Japon, avec le durcissement de la politique du retour des personnes évacuées en territoire contaminé, la levée des ordres d’évacuation, et la campagne de propagande de la Préfecture de Fukushima pour "la reconstruction", "la renaissance" ou encore " la revitalisation de Fukushima ", relayée aussi à l'International ...

 

Et pourtant, trente ans après Tchernobyl, la catastrophe de Fukushima n'en est qu'à son début ...

 

Evelyne Genoulaz

 

————————

 

 

Notes

 

1) Citation de Yuri Bandajevsky, in Tchernobyl Forever : carnet de voyage en enfer de Alain-Gilles Bastide. Ed. Photomorphisme, octobre 2014.

 

2) Sa découverte principale, Bandajevsky la fait avec sa femme Galina, pédiatre et cardiologue, en  mettant en évidence une corrélation quantifiable entre le taux de radioactivité dont un enfant est porteur et la pathologie cardiaque qu’il développe. Cette radioactivité qu’il étudie n’est pas celle, reconnue, de l’iode 131 qui provoque troubles et cancers de la thyroïde, mais celle du Césium 137. Une radioactivité que les populations ingèrent à petites doses, au quotidien, dans les produits sauvages, mais aussi dans les produits cultivés. C’est l’influence sur l’organisme vivant, de ces faibles doses de radioactivité incorporées qui est une donnée scientifique nouvelle.

Dix ans après le 26 avril 1986, les autorités veulent réintroduire des populations dans les endroits encore contaminés. La théorie des effets dangereux, à court et à long terme, de faibles doses accumulées que soutient Bandajevsky vient à l’encontre de cette politique. Il devient gênant…

http://tchernobyl.verites.free.fr

 

3) Wataru Iwata, musicien de profession avant la date de 3.11 qui a bouleversé sa vie, est le co-fondateur avec l’appui de l’association française la CRIIRAD, du premier CRMS (Citizen's Radioactivity Monitoring Station ou Centre de Mesure de Radioactivité Citoyen) au Japon, sitôt après la catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima Daiichi. Depuis, des labos de mesures citoyennes se sont multipliés dans la préfecture de Fukushima. Présentation : conférence de presse du 11/08/2011, vidéo youtube  https://www.youtube.com/watch?v=QXQ33ffA930.

 

4) Le site « Tchernobyl Solidarité internationale » chernobyl-today.org

présente l’étude de Yuri Bandajevski conduite jusqu’en 2014 - 2015 et publiée en 2015 :

« ASSESSMENT OF THE CARDIOVASCULAR SYSTEM IN CHILDREN FROM POLESIE AND IVANKOV DISTRICTS ».

 

5) Textes des conférences de W. Tchertkoff au Japon en mars 2016 sur le site de l’Association Enfants de Tchernobyl Belarus. http://enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.php?id=actualites

 

Partager cet article

Publié par Evelyne Genoulaz - dans En France et ailleurs
commenter cet article
14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 17:26
Localisation de l'atoll de Bikini
Localisation de l'atoll de Bikini

Texte de de HORI Yasuo du 31 mai 2016 traduit de l'espéranto par Paul SIGNORET avec l’aide de Ginette MARTIN

.

Sommaire

  • Le Japon maintient son opposition à l'abolition des armes nucléaires
  • D'anciens marins japonais assignent l'État devant les tribunaux
  • 400 soldats américains mettent en accusation TEPCO

Texte original en espéranto

 

 

Le Japon maintient son opposition à l'abolition des armes nucléaires

 

Lors de la visite d'Obama à Hiroshima, notre premier ministre Abe a dit :  “Sa visite à Hiroshima donne une forte impulsion à la réalisation d'un monde sans armes nucléaires”, et pourtant le Japon, qui a souffert et souffre encore des suites de deux bombardements atomiques, n'a pas pris clairement position contre l'abolition des armes nucléaires.

 

L'assemblée générale des Nations Unies, une première fois en 1996 et ensuite pendant les vingt années suivantes jusqu'en 2015, a adopté à une grande majorité une résolution pour que commence une négociation internationale visant à l'abolition des armes nucléaires, or le gouvernement japonais, aux mains de partis conservateurs, s'est cantonné durant vingt ans dans l'abstention à l'imitation des États-Unis. Il est très honteux que le Japon se soit comporté ainsi, comme un vassal des Américains.

 

 

D'anciens marins assignent l'État devant les tribunaux

 

De mars à mai 1945, les États-Unis ont expérimenté des bombes à hydrogène aux environs des îles Marsahll et sur l'atoll de Bikini. Au cours de l'essai de la bombe à hydrogène "Bravo", le premier mars, une cendre blanche fortement radioactive est tombée sur les vingt-trois matelots du bateau de pêche, Le Cinquième Dragon Heureux. Jusqu'à leur retour au port de Jaizu, dans le département de Shizuoka, ils ont vécu sur le bateau recouvert de cette cendre, buvant et mangeant de l'eau et des poissons pollués. Tous ont été immédiatement transportés dans des hôpitaux et soignés, mais six mois plus tard le radiotélégraphiste  Kuboyama Aikichi est mort.

L'essai nucléaire de Bikini

L'essai nucléaire de Bikini

Les Japonais étaient terrorisés par les matières radioactives s'envolant de Bikini ; ils ne voulaient pas manger de poissons, ils portaient des masques et se couvraient le corps lorsqu'il pleuvait. De grandes protestations s'élevèrent dans tout le pays.

 Dans un premier temps, les États-Unis ont accusé les marins d'espionnage, mais ils n'ont pu longtemps imposer ce mensonge aux Japonais. En 1955 ils ont réussi à “résoudre” la question en donnant deux millions de dollars à titre de dédommagement au propriétaire du bateau de pêche, à ces marins-pêcheurs et à d'autres. Les États-Unis ont ainsi pu échapper à leur responsabilité dans l'accident et les souffrances des victimes. Le gouvernement japonais a très vite cessé toute recherche à ce sujet, peut-être sous la contrainte des États-Unis, et cet accident gravissime a bientôt été à demi oublié; seuls quelques activistes ont continué à organiser la manifestation “Le Jour de Bikini”, chaque premier mars, à Jaizu.

Le Cinquième Dragon Heureux

Le Cinquième Dragon Heureux

Ce bateau de pêche a été ensuite utilisé par l'Université de la Pêche de Tokyo comme bateau d'entraînement, puis il avait été finalement mis au rebut à Tokyo en 1967 (photo ci-contre), mais la même année on s'est aperçu qu'il était un témoin important de l'accident de Bikini, et il est à présent conservé dans le musée du Cinquième Dragon Heureux, dans l'île de Jume ("le Songe"), dans la baie de Tokyo (photo ci-dessous). Quoique le musée reçoive de nombreux visiteurs, peu d'entre eux savent que ce bateau n'est pas le seul à avoir été victime de la cendre blanche, mais que presque un millier d'autres l'ont été également et que beaucoup de leurs matelots sont morts jeunes. Jusqu'en 2014, le gouvernement a prétendu faussement qu'il ne disposait d'aucun rapport de recherche sur cette affaire, or ces rapports ont été trouvés aux États-Unis, si bien qu'il n'a pu continuer à mentir plus longtemps à ce sujet. Et en fin de compte les matelots victimes ont eu l'occasion de faire valoir leurs droits.

Le Cinquième Dragon Heureux dans son musée à Tokyo

Le Cinquième Dragon Heureux dans son musée à Tokyo

Le 9 mai 2016, quarante-cinq anciens matelots ont porté l'affaire devant un tribunal, dans le département de Kōchi. Le porte-parole des plaignants, M. Kuwano Hiroshi, âgé de quatre-vingt-trois ans, qui appartenait à l'équipage du thonier "Le deuxième Kōsei-maru" de Kōchi, a rappelé les événements : “Quand nous sommes revenus au port de Uraga, dans le département de Kanagawa, des employés ont commencé à mesurer  la radioactivité dans le bateau, et j'ai compris pour la première fois que les nuages gris entourant l'atoll de Bikini étaient de la "cendre de mort" provenant de l'essai de bombe à hydrogène. Le bateau et les poissons ont été examinés mais pas nos corps. Les vingt-six marins de notre équipage sont tous morts vers quarante ou cinquante ans, sauf trois. Je me battrai pour les collègues disparus et je poursuivrai le gouvernement, responsable d'avoir dissimulé les rapports et de ne s'être pas soucié de nous.”

 

Or à présent, les marins ne sont pas les seuls à souffrir du cancer : beaucoup de Japonais en sont atteints. Selon une statistique, chaque année 30% des décès sont dûs au cancer. Pourquoi donc tant de Japonais en meurent-ils ? Je soupçonne les substances radioactives, qui ont afflué au-dessus du Japon en provenance des sites d'essais de bombes à hydrogène, d'en être une des causes majeures. La radioactivité présente à cette époque dans les eaux de pluie était beaucoup plus forte que celle qu'a provoquée l'accident nucléaire de Fukushima.  J'ai la chance de ne pas avoir de cancer, mais autour de moi beaucoup de mes connaissances en sont - ou en ont été - atteints. Je suppose qu'en raison de la radioactivité venue des Marshall, de Bikini et de Fukushima, davantage encore de personnes en seront les victimes.

 

Les Japonais détiennent le record du monde des souffrances dues à la radioactivité, d'abord à Hiroshima, puis à Nagasaki, ensuite à Marshall/Bikini et enfin à Fukushima. Et en dépit de cela, le gouvernement va continuer à les exposer à ces  souffrances en remettant en marche les centrales nucléaires dans tout le Japon. Quelle stupidité chez les dirigeants politiques de notre pays !

 

 

400 soldats américains mettent en accusation TEPCO

 

Au cours du grand tsunami de 2011, de nombreux soldats américains ont pris part à l'opération de sauvetage nommée “Opération de l'amitié”. Quatre cents d'entre eux, qui ont travaillé sur mer au voisinage de Fukushima, ont porté plainte contre TEPCO.

Carte de la DWD au moment de la catastrophe nucléaire

Carte de la DWD au moment de la catastrophe nucléaire

Theodore Holkomb, machiniste sur le porte-avion nucléaire "Ronald Reagan", a travaillé au nettoyage d'hélicoptères ayant subi une pollution radioactive, et a été par la suite atteint d'un cancer dont il est mort en 2014 à l'âge de trente-cinq ans.

D'après le journal de bord et les témoignages de ses amis, il est possible qu'il ait été exposé à une forte irradiation provenant d'un nuage de fumée, ou bien d'eau dessalée, en se douchant ou en mangeant. Mais le Pentagone, dans un rapport publié en 2014, a nié l'impact de la  radioactivité sur lui, car son intensité avait été négligeable.

 

Beaucoup de plaignants malades ne reçoivent aucun secours pour se soigner. L'avocat Paul Barner dit : “Sachez qu'il y a,  aux  États-Unis, de nombreux "amis" abandonnés.” TEPCO répond : “Nous agirons convenablement selon la procédure ”. (Publié dans le journal Asahi, le 19 mai 2016)

 

__________________________

 

Sur le même sujet dans le blog de Fukushima

Atoms for peace, à la sauce baroque, au bas mot

Partager cet article

Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
commenter cet article
18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 17:10

Auteur et prospectiviste, Yannick Monget s'est particulièrement investi ces dernières années sur la problématique du nucléaire. Fruit de ces recherches, il vient de publier aux Editions de La Martinière un nouveau roman, Résilience, qui est véritablement une « fiction scientifique engagée ». A travers deux histoires passionnantes qui finissent par se rejoindre, l’auteur dresse un état des lieux atomique sans concession de la planète Terre. Mu par une volonté intarissable, il milite pour une sortie du nucléaire en dénonçant les dangers réels que l’humanité a créés et qui menacent radicalement son avenir. Bien que ce thriller captivant fourmille d’informations sourcées, j’ai voulu en savoir plus en interrogeant son auteur sur les thèmes spécifiques à ce blog : Fukushima, la catastrophe nucléaire, ses conséquences.

PF

« Résilience », entretien avec Yannick Monget

Alors que vous étiez déjà conscient des risques que représente l’énergie nucléaire, comment avez-vous vécu la catastrophe de Fukushima ?

 

Très mal… Au-delà de mon activité d'auteur, je suis prospectiviste, et mon travail consistait entre autres ces dernières années à déceler et alerter sur les menaces majeures pouvant affecter notre société ainsi que les solutions pouvant être mises en place pour y faire face. Dans ce cadre, j'ai beaucoup travaillé sur les rapports du GIEC pour alerter sur les risques liés au réchauffement climatique, que je considère comme l'une des principales menaces pesant sur notre civilisation avec la pollution chimique de notre environnement. Dès 2007, lorsque j'ai vu que certaines personnes souhaitaient que les rapports mentionnent le nucléaire comme une solution possible à la lutte contre le réchauffement climatique, j'avais exprimé à Jean Jouzel, vice-président du GIEC, mon inquiétude, le nucléaire me paraissant devenir de plus en plus une menace, en tout cas sûrement pas une solution pour lutter contre les émissions de GES. En 2009, persuadé de la dangerosité croissante de cette industrie j'avais essayé d'alerter. Lorsque "Terres d'Avenir" est sorti fin 2009 aux éditions de la Martinière et que l'exposition internationale adaptée de l'ouvrage fut inaugurée au Parlement Européen à Bruxelles, j'avais volontairement voulu ajouter un espace dédié au nucléaire et pour ce faire j'avais été jusqu'à réaliser une peinture numérique simulant l'évacuation de Tokyo (ceux qui ont le livre peuvent vérifier, c'est page 56/57) à cause d'un accident nucléaire survenu à Tokaï ou Fukushima, en posant la question de ce qui arriverait si un accident survenait près d'une mégalopole comme Tokyo.

A l'époque, je me souviens m'être fait attaqué et accusé de catastrophisme. Pourquoi mettre en scène une catastrophe au Japon, le pays le plus sûr niveau technologique ? Pourquoi prendre volontairement une centrale comme Tokai Mura ou Fukushima, près d'une grande ville comme Tokyo, pour faire peur gratuitement ?

Puis, en 2011, l'inévitable arriva. Sur les 500 sites nucléaires de la planète c'était celui que j'avais mis en scène, au Japon, à proximité de la préfecture de Tokyo qui fut impacté. Une fois de plus, l'un des scenarios imaginé dans ce livre, qui regroupe des dizaines de peintures numériques et de textes faisant référence à des scénarios probables d'avenir, devenait réel…

Je crois que voir un accident arriver, en être persuadé, essayer d'alerter, ne pas être écouté, voire même critiqué… puis le voir devenir réalité… est l'un des pires sentiments que je connaisse. Je comprends décidément ce qu'a dû endurer Cassandre lorsqu'Apollon l'a maudit.  On se sent forcément impuissant, on voit l'accident arriver et on ne peut rien faire.

« Résilience », entretien avec Yannick Monget

A votre avis, pourquoi les auteurs de science-fiction décrivant la fin du monde n’ont jamais voulu aborder les véritables effets d’une catastrophe nucléaire mondiale ?

 

Quand j'ai écrit "Résilience", je me suis en effet rendu compte que la quasi-totalité des auteurs, qu'ils soient romanciers comme Barjavel, Pierre Boule, Michael Crichton… ou scénaristes ont effectivement fait l'impasse dans leurs scenarios sur la problématique nucléaire. La réponse est dramatiquement simple : tout simplement parce que le nucléaire rend impossible 99 % des scénarios de dystopie ou d'anticipation que le monde de la littérature ou du cinéma a imaginés.

"Résilience" est donc une critique également quelque part de cette omission. Pierre Dac disait que la prévision est difficile, surtout en ce qui concerne l'avenir, et mon travail de prospectiviste m'a amené à montrer que tout n'est pas prévisible et que ponctuellement des découvertes, des changements modifient complètement la donne. Il en a été ainsi d'internet par exemple, certains récits et films de science fiction comme Soleil Vert ne l'avaient pas du tout anticipé et ont très mal vieilli. Il en va de même du nucléaire, auquel personne n'a vraiment pensé ou presque.

Le roman explique que quelle que soit la catastrophe à laquelle l'humanité sera confrontée, réchauffement climatique, pandémie mondiale, guerre, effondrement économique, même chute de météorite, bref, quel que soit le scenario imaginé par la science fiction, l'histoire se terminera obligatoirement (en l'état actuel de nos connaissances) par une catastrophe nucléaire qui rendra tout échappatoire impossible.

Ce qui est grave, c'est que nous avons ancré dans la tête des gens, que si la société venait à d'effondrer, on pourrait y survivre en reconstruisant sur les ruines un nouveau monde, comme en Europe après 1945. Mais le monde a changé, et les règles ont changé. Notre civilisation a développé des technologies bien trop dangereuses et ce qui était possible en 1945 ne le sera plus à l'avenir.

Après la destruction de toutes les installations nucléaires de la planète, peu de chance que vous puissiez continuer à vivre et rebâtir une civilisation dans un environnement aussi hostile.

En ce moment j'ai cru comprendre qu'une série de SF cartonnait : "les 100", où on renvoie sur Terre des ados un siècle après une catastrophe nucléaire majeure. C'est non seulement ridicule mais dangereux de faire croire que la vie serait possible 1 siècle plus tard, le public ne se rend pas du tout compte de la dangerosité du nucléaire et des échelles de temps liées à la pollution radioactive qui perdure des centaines de millénaires. 

 

Pourquoi avez-vous choisi le roman pour expliquer des choses aussi graves ?

 

Pour toucher un public large et non averti. Cela ne m'intéressait pas de faire un énième livre documentaire sur le nucléaire pour répéter des choses que je disais dans de précédents livres et qui, je le savais, toucheraient principalement des personnes sensibles à la cause environnementale.

Je cherchais un moyen de toucher ces autres personnes justement qui ne se soucient pas de cette problématique et qui n'imaginent aucunement cette réalité et cette menace.

Par définition, le roman s'adresse donc à tous les publics. Et il n'y a que comme ça que nous pourrons faire pencher la balance en faveur de l'abandon du nucléaire : en persuadant le grand public.

« Résilience », entretien avec Yannick Monget

En mars 2011, après que la piscine du réacteur 4 de Fukushima Daiichi ait subi un incendie, le scénario d’évacuation de Tokyo a été envisagé par le gouvernement. Vous qui aviez déjà réfléchi à cette option dès 2009, pensez-vous qu’une évacuation aurait été possible ?

 

Effectivement, le plan prévoyait l'évacuation de près de 50 millions de personnes sur les 3 préfectures de la zone impactée. Je pense qu'au Japon l'ordre aurait été donné effectivement, si je me fie aux déclarations du premier ministre… ceci étant, plusieurs amis m'ont expliqué la panique qui régnait notamment sur les routes. Ren Yabuki m'expliquait comment des personnes fuyant certaines zones se retrouvaient, à cause des vents, dans des zones où les retombées étaient encore plus importantes que là où ils se trouvaient initialement. Disons le franchement, et l'ancien premier ministre japonais en convient, cela aurait été une panique et un bazar inimaginable qui aurait fait lui-même de nombreuses victimes. Regardez la panique lors de l'évacuation de Fort Mc Murray au Canada, et il ne s'agissait que de quelques dizaines de milliers de personnes… Là, on parle de dizaines de millions de personnes… et regardez la problématique de relogement des personnes évacuées à Fukushima avec déjà un peu plus de 100 000 réfugiés. Pour vous donner une idée : la Syrie c'est 4 millions de réfugiés à l'extérieur du pays en 5 ans et l'Europe n'arrive pas à gérer ce flux, alors imaginez 50 millions de réfugiés et ce… du jour au lendemain, vous imaginez ?

 

En tant que prospectiviste, comment voyez-vous l’avenir du Japon qui persiste à se servir de l’énergie nucléaire malgré les risques constants de séismes, d’éruptions volcaniques et de tsunami ?

 

Je pense qu'il faudra encore un accident majeur pour impacter l'opinion, au moins un. Et il arrivera. L'Europe et l'Amérique du Nord ont eu de la chance, une incroyable chance même quand on pense à ce qui est arrivé à Blayais en 99 ou Saint-Laurent des eaux et certaines de nos autres centrales. Mais vous savez… la chance finit toujours par tourner.

Pour ce qui est du Japon, cela va mal se terminer. Le fait de réintroduire les populations sur les sites pollués est absolument irresponsable, mais en même temps, je comprends le désir de certains de revenir sur leur terre même si cela les condamne et qu'ils savent qu'ils risquent de développer des maladies. Je ferais peut-être de même si Cattenom venait à avoir un grave accident et que la Lorraine, Metz, Nancy, Luxembourg, etc. venaient à être abandonnés. Dans la Grèce antique, le pire des châtiments était le bannissement. Et je le comprends. Imaginez que du jour au lendemain on vous demande à vous et à la population de votre région de partir en abandonnant tout sur place… Dans "Résilience", là aussi, je voulais essayer de montrer cette fuite, cette évacuation de la France pour essayer de faire comprendre et ressentir au lecteur ce drame qu'ont vécu les japonais de Fukushima ou les Ukrainiens de Pripiat. Cela aurait dû servir de leçon, mais comme vous le dites, ça n'a pas fait bouger le gouvernement d'Abe qui dérive dangereusement d'après ce que j'observe. C'est tout simplement incompréhensible, un tel aveuglement et une telle irresponsabilité d'une poignée de décideurs qui jouent à la roulette russe avec la vie et l'avenir de dizaine ou centaines de millions de personnes. Et nos dirigeants ne valent pas mieux.

D'autant plus que les solutions existent, les technologies permettant de se passer du nucléaire comme des énergies fossiles existent. Le Japon est reconnu pour son innovation qui plus est. Ce n'est pas comme s'il n'y avait pas de solutions.

Encore une fois, j'insiste et je le répète : on peut s'en sortir, on peut sortir du nucléaire, et ceux qui disent le contraire au Japon ou en France, sont soit achetés par des lobbys, soit des ignares (et nous avons beaucoup d'ignares en France parmi nos politiques mais aussi la population (qui critique mais qui est à l'image des politiques qu'ils ont élus), il suffit d'aller lire les commentaires sur les réseaux sociaux et les forums parlant du sujet, la lobbytimisation des français est très inquiétante).

« Résilience », entretien avec Yannick Monget

Dans votre dernier roman, Résilience, vous évoquez une manière de se débarrasser des déchets nucléaires dans des fosses marines très profondes qui pourraient à long terme disparaître sous la croûte terrestre. Ce projet existe-t-il déjà et, selon vous, est-il réaliste ?

 

J'en ai parlé avec un ami vulcanologue, Jacques-Marie Bardintzeff avant de l'écrire. En fait, sur le papier, le scenario se tient, les difficultés sont la pression à une telle profondeur, mais en même temps, si on met en balance le problème de gestion des déchets et celui de la pression à grande profondeur… il est peut-être plus simple de résoudre ce problème de pression, aussi important soit-il. En tout cas on m'a expliqué qu'il n'y aura pas de soucis avec la température, car nous ne sommes pas dans une zone "chaude". C'est vraiment la profondeur qui pose souci. Il y aurait peut-être une autre solution : l'espace. Si je suis contre l'idée d'envoyer des déchets par le biais de fusées (ce serait bien trop dangereux en cas d'accident) reste que des projets d'ascenseurs spatiaux sont actuellement à l'étude. Là, on serait sur quelque chose de bien moins dangereux. Une fois dans l'espace il faudrait leur donner une impulsion pour qu'ils se dirigent vers le Soleil. C'est un calcul de trajectoire, et ça, on sait très bien faire. Je pense que ce projet d'ascenseur spatial est réalisable et se fera dans quelques décennies. Qui plus est, c'est un domaine où les japonais me semblent particulièrement à la pointe.

 

D’après vous, la France a-t-elle su tirer les leçons de la catastrophe de Fukushima ?

 

Absolument pas. Et quand j'entends Nicolas Sarkozy, (et sa porte-parole Maud Fontenoy), Manuel Valls, Macron, et tant d'autres parler du nucléaire sans rien y connaître, je suis terrifié.

Notre société doit évoluer vers un système éthique : on ne peut plus vivre dans un monde donnant tant de pouvoir à des personnes à ce point irresponsables et ne maitrisant pas ces sujets. Ce n'est pas possible. Notre système doit évoluer, et ne plus confier ce type de décision à une unique personne. De même il faut écarter les lobbys des instances en charge de ces questions. Il faut vraiment bâtir à mon sens un système radicalement différent et replacer les notions d'éthique au centre du système de gouvernance.

Le directeur général d'EDF se vante d'avoir tiré ces leçons mais en réalité il n'a rien compris, il n'a tiré aucune leçon c'est même le contraire : il pense que le problème à Fukushima c'était le tsunami, l'inondation, le tremblement de terre, il pense qu'à Tchernobyl c'est l'erreur humaine. En fait c'est beaucoup plus profond que ça.

Ce que nous apprennent ces accidents, Fukushima, comme Tchernobyl et tous les autres (non connus du grand public et dont je parle aussi dans le roman) : c'est l'impossibilité de tout prévoir et d'imaginer l'imaginable.

Pour preuve, regardez ce qui s'est passé à Paluel : de l'aveu même d'EDF cet accident était impossible. Voilà le vrai problème, le problème de fond. L'impossibilité d'envisager l'inimaginable… puisqu'il n'a pas été imaginé.

"Résilience" joue sur cette question en mettant en scène un scenario auquel les autorités ne s'attendent pas et ne sont pas prêtes.

En fait, ce qui m'inquiète, ce qui me terrifie (et devrait également terrifier toute personne saine d'esprit ayant les pieds sur Terre) ce ne sont pas tous ces scenarios catastrophes qu'imaginent l'ASN, EDF, l'AIEA, nos services de renseignements, ce sont justement, au contraire… ceux qu'ils n'ont pas imaginé.

 

Quel autre type d’actions envisagez-vous pour alerter le public non averti sur la question nucléaire ?

 

Il y en a plusieurs. Pour ce qui est de "Résilience", le roman peut donner suite à des adaptations. Nous verrons. Se pose le problème du budget car "Résilience" demanderait des moyens colossaux, l'action est mondiale, met en scène tous les pays. Je sais que des producteurs se sont montrés intéressés mais rien n'est encore fait. En parallèle, d'autres projets sont également en cours avec Symbiom. J'espère les voir se mettre en place cette année. Je ne peux trop rien dire pour le moment, mais, oui, il faut des projets ambitieux pour faire face à une telle menace; qui touchent très largement le grand public et les fasse réagir.

Je suis en effet persuadé qu'un autre monde est possible. C'est pour cela que je monte mes différents projets avec Symbiom. Quant à "Résilience" c'est aussi pour cela qu'il est vecteur d'espoir. Je me suis refusé à écrire un roman totalement sombre, fermant toutes portes de sortie. Je m'étais juré de n'écrire ce livre que le jour où je trouverais un scenario traitant de l'aspect sombre du nucléaire tout en véhiculant un message d'espoir. J'ai mis deux ans avant que cette double architecture du roman, racontant deux histoires s'entremêlant ne se mette en place. Espoir, il faut garder espoir "Spes Manet", ceux qui ont lu le roman comprendront.

 

(Propos recueillis par Pierre FETET)

« Résilience », entretien avec Yannick Monget

Présentation de l’auteur

Yannick Monget, auteur et prospectiviste, est le président fondateur du groupe Symbiom qui développe des projets de sensibilisation et de recherche en rapport avec l’environnement. Spécialisé dans les questions touchant à la crise bioclimatique contemporaine, il a écrit plusieurs ouvrages autour de l'avenir de notre planète : Demain, la terre (2006), Terres d'avenir : de l'urgence bioclimatique aux rêves de demain (2009), Gaïa (2012). Son dernier roman, Résilience, vient de paraître sur la thématique de la menace du nucléaire civil.

« Résilience », entretien avec Yannick Monget

Présentation du livre Résilience

100 jours avant l’effondrement. Incidents nucléaires à Paris et en Chine. Un virus informatique semble avoir pris le contrôle de nombreuses centrales. Les services du renseignement français se mettent en alerte pour déjouer la plus grande menace jamais affrontée.

2 ans après l’effondrement. En Antarctique, des survivants s’organisent dans des bases de haute technologie abritant un écosystème reconstitué. La surface du globe est ravagée par la radioactivité et la résurgence du virus noir, qui a décimé la plus grande partie de l’humanité. Que feront-ils de cette dernière chance ?

Ultra-documenté, ce thriller aux accents de blockbuster américain enchaîne de façon implacable les chapitres avant et après la catastrophe. L’auteur parsème son livre de références à de véritables incidents, comme le virus Stuxnet, conçu en 2010 par les États-Unis pour prendre le contrôle des centrales iraniennes. Entre jeux de lobbies, dessous du nucléaire civil et pressions politiques, cette course contre la montre révèle comment l’irresponsabilité et l’aveuglement de certains menacent le destin de la planète tout entière.

(source : Editions de La Martinière)

Partager cet article

Publié par Pierre Fetet - dans En France et ailleurs
commenter cet article
14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 10:38

Texte de de HORI Yasuo du 8 mai 2016 traduit de l'espéranto par Ginette MARTIN

avec l'aide de Paul SIGNORET. Relecture Janick Magne.

Article original en espéranto

Aujourd'hui nous sommes le 8 mai. Plus de 3 semaines déjà se sont écoulées depuis le début des tremblements de terre de Kumamoto, or ils se poursuivent encore. Ci-dessous, voici leur nombre du 14 au 28 avril :

Des dommages énormes pour la vie à Kumamoto

Lorsque le terrible tremblement de terre de 2011 a eu lieu, j'ai ressenti pour la première fois un séisme d'intensité 5 dans ma ville. Ce fut le plus fort séisme que j'aie éprouvé au cours des 70 dernières années. Si même les secousses de niveau 1 à 3 nous font peur, quelles inquiétudes doivent donc éprouver les habitants de Kumamoto !  

 

Voici les dommages jusqu'au 2 mai :

Des dommages énormes pour la vie à Kumamoto

*  "Décès induits" fait allusion aux victimes décédées par manque de nourriture et de soins, ou en raison de la dégradation de leurs conditions de vie après les séismes. Beaucoup d'entre elles sont décédées des suites du "syndrome de la classe économique" (le nom vient du fait que ce syndrome atteint surtout les passagers de la classe économique sur les vols long courrier) car, contraintes de dormir dans leur voiture, elles ont été victimes d'embolies cardiaques ou cérébrales. 

 

 

Des dommages énormes pour la vie à Kumamoto

Les dommages aux bâtiments


    J'ai été surpris en voyant à la télévision que de nombreux bâtiments en béton avaient été détruits. Beaucoup d'entre eux avaient été construits selon les anciennes normes parasismiques datant d'avant le tremblement de terre de Kōbe de janvier 1995. Les normes ont évolué après 1995, mais pour rénover et renforcer les bâtiments cela coûte cher, aussi reste-t-il encore de nombreux bâtiments insuffisamment consolidés. Cette fois-ci, ont eu lieu  deux puissants tremblements de terre successifs, auxquels ils n'ont pas pu résister.

 

 

Les dommages aux maisons


    Actuellement, on examine toutes les maisons afin de connaître leur degré de dangerosité. La préfecture de Kumamoto a fait savoir que  parmi les 35 000 maisons déjà examinées, 9 994 sont considérées comme «dangereuses» (il est dangereux d'y entrer), 11 437 comme "nécessitant des précautions" (il faut faire attention en y entrant) et 14 349 comme "sûres pour l'instant". Le nombre de maisons détruites est deux fois supérieur à celui observé lors du tremblement de terre de Chūetsu (Niigata) en 2004.

 

Des dommages énormes pour la vie à Kumamoto

 

Une enquête auprès de 19.000 réfugiés, a révélé les motifs de départ suivants :
69,5%  Par crainte des tremblements de terre
39,7%  Conditions impropres à la survie
33,3%   Logement rendu inhabitable en raison du déplacement des meubles
14,0%  Maison détruite ou endommagée
Suite à cette étude, les autorités ont conclu que 2 490 familles auraient besoin d'une nouvelle maison.

 

Champs coupés par une faille

Champs coupés par une faille

Dommages à l'agriculture


 La préfecture de Kumamoto fait savoir que son agriculture souffrirait d' une perte de 76,7 milliards de yens (767 millions d'euros) en raison des dégâts occasionnés. Dans la ville de  Mashiki, où se trouvait l'épicentre du séisme, on trouve par endroits des routes et des champs endommagés. Les conduites et les réservoirs d'eau sont également endommagés. M. Nakagawa Aritomo, 69 ans, confie ceci: «  Les champs ne seront pas irrigués, donc je ne peux pas planter de riz. Je ne peux m'empêcher de pleurer en pensant que nous ne pourrons pas voir de belles rizières cette année". Sa maison a été détruite, et maintenant il vit avec sa fille dans la ville de Kumamoto.

 

Beaucoup d'animaux d'élevage sont morts :

 

Vaches à lait

150

Bovins à viande

600

Porcs

550

Chevaux à viande

10

Volailles

540 000

 

 

Le château de Kumamoto est très endommagé


    Le château de Kumamoto, site touristique célèbre,  est le symbole de la ville. Il a été construit en 1607, mais en 1877 le bâtiment principal et d'autres parties du château ont brûlé. En 1960, il a été reconstruit. Treize bâtiments sur l'ensemble du château ont été désignés comme "biens culturels importants", mais tous ont souffert. Le bâtiment principal s'est incliné, des tuiles sont tombées et les murs en pierre ont été partiellement détruits. Le responsable du château a déclaré : "Pour  réparer le tout, il faudra plus de 10 ans et quelques dizaines de milliards de yens (plusieurs centaines de millions d'euros).

Le bâtiment principal du château de Kumamoto

Le bâtiment principal du château de Kumamoto

À la télévision, j'ai vu un programme sur la réparation d'un mur de pierre dans un autre château. On avait photographié quatre faces de toutes les pierres tombées, et on les avait remises exactement au même endroit. Maintenant, dans la préfecture de Kumamoto, on a commencé à collecter de l'argent pour la restauration, mais ces dons personnels sont des gouttelettes dans un océan, et on a absolument besoin du soutien financier de l'Etat, mais pourra-t-il fournir les sommes nécessaires ?

 

 

Les centrales nucléaires sont-elles ou resteront-elles vraiment sûres ?


   A cause des tremblements de terre, le sous-sol  s'est modifié, si bien que beaucoup craignent une nouvelle éruption du mont Aso. Les vulcanologues déclarent ne pas avoir observé d'anomalies mais les tremblements de terre ont modifié les sources chaudes. Dans 9 hôtels de la ville d'Aso, l'eau de source chaude a cessé de couler. C'est une question importante pour eux, car les touristes japonais aiment beaucoup se baigner dans les eaux thermales.

 

À proximité des failles sismiques, se trouvent deux centrales nucléaires. L'une est celle de Sendai, dont les deux réacteurs sont les seuls à fonctionner actuellement dans l'ensemble du Japon. Au cours de la semaine qui a suivi le plus gros tremblement de terre, 5 000 demandes d'arrêt de ces réacteurs sont parvenues à la Compagnie d'électricité de Kyūshū mais son président  a déclaré: "L'énergie nucléaire est une énergie nécessaire. Nous avons constaté que les réacteurs sont sûrs et nous continuerons à les exploiter. "

 

Le directeur de l'Autorité japonaise de Régulation Nucléaire, M. Tanaka, a déclaré: "Près de la centrale nucléaire de Sendai, il n'y a pas de faille active. La centrale est assez solidement construite pour résister aux tremblements de terre, il n'y a pas de raison de s'inquiéter. Si un accident survenait, les habitants pourraient se réfugier plus loin ou dans des bâtiments solides. Nous  n'envisageons aucunement que tous les bâtiments, dans un rayon de 5 à 30 kilomètres, soient détruits. "

 

     Cependant, de même que personne n'avait  prévu ces tremblements de terre, on ne peut pas prévoir si d'autres puissants séismes se produiront sous la centrale. En outre, si un accident important survenait dans la centrale nucléaire, les habitants ne  pourraient pas fuir en suivant les plans d'évacuation prévus, en raison de la destruction des maisons, routes, ponts, voies ferrées, en raison aussi des routes bloquées et de la pénurie de carburant. Cette série de séismes à Kumamoto en est le témoignage. Les compagnies d'électricité et le gouvernement n'ont tiré aucune leçon de la catastrophe de Fukushima, et pour eux les vies humaines ont moins de valeur que le profit.


 

Train rapide sorti de ses rails

Train rapide sorti de ses rails

  Début mai, il y a eu beaucoup de jours fériés, et nombreux sont les gens venus à Kumamoto pour aider les réfugiés. Mais je ne pouvais rien faire sinon contribuer en donnant de l'argent. Kumamoto est très loin de chez moi, j'ai dû me contenter de suivre les événements à la télévision avec inquiétude et compassion.

 

_________________________

(Mise à jour 17/05/16)

Partager cet article

Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
commenter cet article
6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 11:38
Pourquoi l’IRSN ment-il ?

Que se passe-t-il à l’IRSN, l’institut de radioprotection et de sûreté nucléaire ? Cette institution publique française de renommée internationale, connue pour réaliser des études de haut niveau, n’hésite pas à mentir pour on ne sait quelle raison obscure. Est-ce parce que la France est un pays nucléarisé qu'il lui est impossible d'être indépendant et de dire les choses simplement comme elles sont ?

Alors qu’on se rapproche d’un accident nucléaire sur le territoire français, accident qui semble inéluctable pour tous les hauts responsables de la sécurité nucléaire (Jacques Repussard, Pierre-Franck Chevet), l’IRSN ne peut s’empêcher de renouer avec des pratiques honteuses de son ancêtre le SCPRI, dirigé en 1986 par le professeur Pierre Pellerin qui affirmait que le nuage radioactif de Tchernobyl n’aurait aucune incidence sur le plan de la santé publique.

 

Les près de 1800 personnes qui travaillent à l’IRSN ne sont certes pas toutes responsables des dérives constatées, il s’agit plus probablement d’une orientation générale maîtrisée par quelques personnes au sommet de la structure décisionnelle pyramidale, et plus vraisemblablement de consignes complexes provenant des cinq ministères de tutelle dont l’institution dépend (environnement, recherche, industrie, défense et santé).

 

Les chargés de communication de l’IRSN ont-ils des consignes en ce qui concerne le plutonium, les explosions de centrales nucléaires ou les effets du corium ? En attendant de connaître les éventuels donneurs d’ordre, c’est ce que l’on peut supposer quand on lit ces dernières informations.

 

 

1) Le plutonium et le strontium ne seraient pas présents au Japon !

 

Dans un article anonyme publié dans la revue « Repères » de l’IRSN (n°29, avril 2016, p. 8), on trouve cette phrase incroyable : « De plus, la catastrophe en Ukraine a libéré du strontium et du plutonium – très toxique – qui ne sont pas présents au Japon. »

 

Extrait de la revue Repères, n°29, p. 8.

Extrait de la revue Repères, n°29, p. 8.

C’est complètement faux.

Du plutonium a été retrouvé non loin de la centrale de Fukushima dès 2011. Il a été identifié par le professeur Masayoshi Yamamoto, de l’université de Kanasawa. Du strontium également. Des cartes de localisation du plutonium issu de la catastrophe de Fukushima ont même été réalisées en 2012 par le METI (ministère de l'économie, du commerce extérieur et de l'industrie du Japon). Une équipe de recherche en a par ailleurs trouvé en Lituanie, c’est dire que le plutonium de Fukushima a bien voyagé autour du monde. Sauf semble-t-il pour l’IRSN qui, comme le SCPRI de 1986, nie la réalité. Alors que la toxicité du plutonium n’est plus à démontrer, l’IRSN s’implique dans un déni de son existence, comme d’autres scientifiques japonais s’impliquent dans le déni de sa dangerosité.  Il faut rappeler ici qu’à Fukushima, trois réacteurs ont perdu leur confinement, ce qui permet à tous les radionucléides, sans exception, de s’échapper en permanence dans l’environnement.

 

 

2) Une centrale nucléaire ne pourrait pas exploser !

 

Dans le site de l’IRSN, on trouve également cette étonnante réponse anonyme : non, une centrale nucléaire française ne peut pas exploser. Les centrales nucléaires étrangères, oui (Tchernobyl, Fukushima), mais pas les centrale nucléaires françaises !

 

Capture d’écran du site de l’IRSN

Capture d’écran du site de l’IRSN

Or c’est complètement faux.

Dans un rapport (*) conjoint de l’ISN et du CEA datant de 2006, toutes les possibilités d’un accident majeur sont explorées, dont les explosions de vapeur et les explosions d’hydrogène. L’IRSN développe donc deux discours, l’un pour les spécialistes qui explique que l’explosion est possible, l’autre pour le public qui explique qu’elle est impossible.

 

Extrait du rapport de l’IRSN et du CEA, p. 89

Extrait du rapport de l’IRSN et du CEA, p. 89

Si la volonté de l’IRSN est bien de rendre « résiduelle » la possibilité d’une explosion d’hydrogène, on se rend compte à la lecture de ce rapport que c’est juste une intention et non une certitude. Extrait p. 29 : « L’hydrogène produit est susceptible de s’échapper du circuit primaire (par une brèche) et de se mélanger à l’air dans l’enceinte, ce qui induit des risques d’explosion et une menace directe pour la tenue de l’enceinte ».

Pourquoi l’IRSN ment-il ?

 

Et p. 87, l’IRSN et le CEA d’avouer : « Il est difficile, en tout point et en tout instant, d’empêcher, malgré l’implantation de recombineurs, la formation d’un mélange combustible et susceptible de conduire à des phénomènes d’accélération locale de flamme ». Je traduis : « phénomènes d’accélération locale de flamme », ça veut dire « explosion d’hydrogène » dans le langage normal.

 

(*) R&D relative aux accidents graves dans les réacteurs à eau pressurisée : Bilan et perspectives, IRSN, CEA, 2006.

 

 

3) Un corium avoisinerait les 2000°C !

 

Dans un article du site Industries et technologies du 2 mai 2016, Thierry Charles affirme : « Dans le cas d’une fusion du cœur par exemple, le corium, dont la température avoisine les 2000°C, peut traverser la cuve (…) »

C’est faux ! Un corium peut avoir des températures allant jusqu’à 3500 K, soit 3226°C. (Cf. Christophe Journeau. L'étalement du Corium : Hydrodynamique, Rhéologie et Solidification d'un Bain d'Oxydes à Haute Température. Energie électrique. Université d'Orléans, 2006, p. 46)

Thierry Charles confond la difficulté d’obtenir des températures élevées lors des expérimentations avec la réalité d’un accident.

Cette même personne qui, il faut le préciser, est actuellement directeur général adjoint chargé de la sûreté nucléaire à l’IRSN, affirmait en avril 2011 que les habitants évacués de Fukushima allaient pouvoir revenir d’ici 3 mois alors qu’il savait très bien ce cela serait impossible, le césium ayant une demi-vie de 30 ans, c’est-à-dire qu’on en retrouverait encore durant les 300 prochaines années.

Baisser la température du corium de 1000 degrés revient à minimiser ses dangers, comme l’avait fait cinq ans plus tôt son collège Olivier Isnard qui considérait que la perte d’un corium n’était pas forcément un problème pour l’environnement.

 

L’IRSN ayant déjà eu d’autres antécédents de ce type dans les années passées, il était logique de lui consacrer une parodie. En effet, peu d'humoristes se sont penchés sur cette organisation qui pourtant mérite largement qu’on se moque de sa minimisation presque systématique face au réel danger nucléaire. D'où la réalisation d’un sketch le 23 avril 2016 à l’occasion de la conférence évènementielle Tcherno23.

 

Pierre Fetet

 

Sources qui ont servi à réaliser le sketch

Ce sketch a été élaboré à partir de documents et faits réels dont vous pourrez retrouver les sources ci-dessous.

 

Propos de Pierre Pellerin sur TF1 le 28 avril 1986 : « Il s'agit d'une radioactivité qui est mesurable, mais qui ne présente aucun inconvénient sur le plan de la santé publique, [...] sauf peut-être dans le voisinage immédiat de l’usine, et encore c’est surtout dans l’usine que je pense que les Russes ont admis qu’il y avait des personnes lésées »

https://youtu.be/3yIlSjmoMdE

 

Pierre Pellerin, communiqué de presse du SCPRI du 30 avril 1986 à minuit : « Situation dans l’ensemble stationnaire. On note cependant, sur certaines stations du sud-est une légère hausse de la radioactivité atmosphérique, non significative pour la santé publique »

http://rue89.nouvelobs.com/2013/07/16/nuage-tchernobyl-lenquete-corse-completement-fumeuse-244265

 

Thierry Charles, IRSN, dans Le Monde du 11 avril 2011 : «  [La zone d’exclusion de Fukushima] a été élargie à 30 km. Cela correspond à la zone post-accidentelle, où l'on observe des dépôts de radioactivité au sol. Nous pensons que c'est une mesure raisonnable. L'iode 131 est un radioélément à vie assez courte, elle décroît d'un facteur 2 chaque semaine. Dans trois mois, son niveau sera complètement secondaire et les habitants pourront théoriquement revenir. »

http://www.lemonde.fr/japon/article/2011/04/11/fukushima-il-faudra-des-mois-avant-de-retablir-la-situation_1506093_1492975.html#xtor=AL-32280308

 

Le programme ETHOS vu par Michel Fernex

https://youtu.be/2_oKtjnh52c

 

Les faibles doses rendent malade.

http://independentwho.org/media/Documents_Autres/Actes_forum_IW_november2014_French_01.pdf

http://www.fukushima-blog.com/tag/symposium%20de%20new%20york/

 

Information de l’IRSN : « Une centrale nucléaire peut-elle exploser ? Non. Les centrales nucléaires françaises sont conçues pour ne pas pouvoir exploser. »

http://www.irsn.fr/FR/connaissances/faq/Pages/Une_centrale_peut_elle_exploser.aspx

 

Dans le sketch, l’expression « excursion de puissance » est exagérée pour parler d’explosion. Selon l’ASN, une excursion de puissance est une « augmentation très rapide et momentanée de la puissance d'un réacteur au-delà de la puissance de fonctionnement ». A Tchernobyl, l’excursion de puissance a conduit à l’explosion du réacteur.

http://www.asn.fr/lexique/mot/%28lettre%29/95315/%28mot%29/Excursion%20de%20puissance

 

Rétention d’information : l’IRSN tarde à publier des informations importantes en français

http://www.fukushima-blog.com/article-430-milliards-d-euros-un-accident-nucleaire-majeur-mettrait-la-france-en-faillite-115319618.html

 

Rapport de l’IRSN : « Les rejets radiologiques massifs diffèrent profondément des rejets contrôlés »

http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Documents/FR_Eurosafe-2012_Rejets-radioactifs-massifs-vs-rejets-controles_Cout_IRSN-Momal.pdf

 

Rapport de la Cour des Comptes du 31 janvier 2012 « Les coûts de la filière électronucléaire » page 425 : coût de 1000 milliards d’euros

https://www.ccomptes.fr/Publications/Publications/Les-couts-de-la-filiere-electro-nucleaire

 

Participation de 91,5 millions d’euros pour EDF en cas d’accident grave.

http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cenucleaire/13-14/c1314044.asp

 

L’IRSN est sous la tutelle du ministère de la défense.

http://www.irsn.fr/FR/IRSN/presentation/Pages/Presentation.aspx#.VxZ_u3pZ6T8

 

Jean-Marc Jancovici : « Un accident de centrale est une excellente nouvelle, car cela crée instantanément une réserve naturelle parfaite ! »

http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20120220trib000684006/entretien.-nicolas-sarkozy-a-rate-la-marche-du-grenelle-de-l-environnement-.html

 

Eric Besson à propos de Fukushima le 12 mars 2011 : " A ce stade et selon les informations dont on dispose, [on est en présence] d'un accident grave mais pas une catastrophe nucléaire".

http://www.lemonde.fr/politique/article/2011/03/14/japon-comment-le-discours-du-gouvernement-francais-a-evolue_1493013_823448.html

 

Nicolas Sarkozy en mars 2012 : « L’accident de Fukushima n’est pas un accident nucléaire »

http://www.observatoire-du-nucleaire.org/spip.php?article116

 

Shinzo Abe, le 7 septembre 2013, Buenos Aires : « Aujourd’hui, sous le ciel bleu de Fukushima, des enfants jouent au ballon et regardent vers l’avenir. Pas vers le passé. »

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/asie/jo-de-tokyo-2020-le-japon-souhaite-tourner-la-page-fukushima_1279553.html

 

Article de l’IRSN, revue Repères page 8 : « La catastrophe en Ukraine a libéré du strontium et du plutonium – très toxique – qui ne sont pas présents au Japon. »

http://www.irsn.fr/FR/IRSN/Publications/Magazine-Reperes/archives/Documents/IRSN_magazine-reperes29-201604.pdf

 

 

___________________

 

Dessin d'entête : Julien Loïs

Dessin ci-dessous : Cardon

Pourquoi l’IRSN ment-il ?

Partager cet article

Publié par Pierre Fetet - dans En France et ailleurs
commenter cet article
3 mai 2016 2 03 /05 /mai /2016 17:52
Le château de Kumamoto, où des tuiles sont tombées et des murs se sont écroulés
Le château de Kumamoto, où des tuiles sont tombées et des murs se sont écroulés

Texte de de HORI Yasuo du 29 avril 2016 traduit de l'espéranto par Paul SIGNORET et Ginette MARTIN

Article original en espéranto

Le 14 avril s'est produit, dans le ken de Kumamoto de l'île méridionale de Kyushu, un grand tremblement de terre. Sa force était de magnitude 6,8 et le degré de tremblement de 7. Deux jours plus tard, le 16, au nord de l'épicentre du premier séisme, un deuxième a eu lieu; sa magnitude était de 7,3 et son degré également de 7. Jamais encore au Japon n'avaient eu lieu deux très forts séismes successifs dans une même région. De plus, c'est non seulement dans Kumamoto qu'on ressent les tremblements, mais également dans Ooita, situé plus à l'est. Il y a, aujourd'hui 29 avril, deux semaines déjà  que la terre a commencé à trembler, et cela ne cesse pas.

 

*Quand, en 2011, s'est produit le séisme qui a causé le grand raz-de-marée, j'ai senti dans ma ville un tremblement de degré 5. Et il était déjà intolérablement effrayant. Or dans Kumamoto il s'en est produit déjà une quarantaine plus forts que celui que j'avais  subi.

 

Comparez, dans le tableau ci-dessous, les nombres de secousses sismiques enregistrées à présent dans Kyushu avec ceux enregistrés pour le Japon tout entier en 2015 :

Tremblements de terre à Kumamoto

Vous pouvez comprendre, à quel point l'actuel ébranlement sismique est inhabituel.

Les Japonais sont de plus en plus soucieux d'éventuels grands tremblements de terre et renforcent les constructions, mais la survenue d'une succession de séismes d'intensité 7 n'avait pas été envisagée. Dans Kumamoto, beaucoup de maisons avaient résisté au premier fort séisme, mais ont été détruites par le deuxième. J'ai été étonné que soient ébranlés et mis hors d'usage des édifices publics tels que mairies, écoles, gymnases et des immeubles locatifs, qui avaient été pourtant solidement construits, selon les normes légales. De plus, il y a eu de grands glissements de terrain qui ont détruit voies de communication et ponts, perturbant ainsi la vie des gens.

Tremblements de terre à Kumamoto

Au Japon, on a dénombré deux mille failles actives et l'on suppose qu'elles sont en fait quatre fois plus nombreuses, mais cachées, ou bien  non détectées. Partout dans le pays se trouvent de ces failles dangereuses, dont on ne sait quand elles se réactiveront. Dans la partie inférieure de la carte de l'île de Kyushu, on observe beaucoup de petits traits rouges indiquant les failles repérées, et les séismes actuels se produisent selon des failles situées au  centre, dans une zone aux deux extrémités de laquelle est implantée une centrale nucléaire. C'est pourquoi beaucoup redoutent que ces deux centrales, Sendai et Ikata, soient en danger.

 

*En ce moment, à Sendai, deux réacteurs fonctionnent, mais à Ikata tous sont arrêtés.

Tremblements de terre à Kumamoto

Cependant l'Autorité de Régulation Nucléaire, qui est responsable de la sécurité dans les centrales, a dit que jusqu'à présent aucun problème ne s'est présenté dans l'une au l'autre des centrales en question, et qu'il n'apparaît donc pas nécessaire de les arrêter. Et c'est bien sûr avec joie que le gouvernement a suivi cette recommandation. Les centrales nucléaires offrent pourtant un danger tout particulier. Lorsqu'il s'y produit un accident grave, non seulement il est difficile de faire face à la situation, mais celle-ci risque d'empirer et de devenir non maîtrisable. C'est pourquoi, dans la presse, apparaissent seulement des opinions défavorables à l'Autorité, mais jamais de favorables.

 

Et à présent encore les séismes continuent. Beaucoup de gens ont perdu leur maison. Tous ont peur de dormir sous un toit. Nombreux sont ceux qui passent la nuit dans leur voiture, le corps recroquevillé, ce qui provoque le syndrome de la classe économique, qui a déjà causé la mort de plus d'une dizaine de personnes.

Tremblements de terre à Kumamoto

De nombreux locaux scolaires ont subi des dégâts et ne sont plus utilisables. Plus de cinq cents élèves sont déjà partis dans d'autres kens.  Kyushu est un endroit touristique très apprécié, et le mois de mai y est le plus beau des mois. Pourtant, la plupart des réservations ont déjà été annulées. La bonne nouvelle du jour est la réouverture de la voie du  rapide Shinkansen et de l'autoroute.

 

Depuis la Catastrophe Japonaise en 2011, il y a eu l'éruption du mont Ontake, en 2014, un glissement de terrain dans la ville d'Hiroshima la même année, une grande inondation dans Ibaraki en 2015, des typhons chaque année, qui ont causé de nombreuses morts et la perte de richesses. Vraiment le Japon est le pays des cataclysmes, aussi nous ne voulons plus avoir, de surcroît, un cataclysme nucléaire.

 

Sur la carte: ĉefaj aktivaj faùltoj = principales failles actives (celles-ci sont indiquées par des traits rouges)

Tremblements de terre à Kumamoto

Partager cet article

Publié par Ginette Martin - dans Textes de HORI Yasuo
commenter cet article
28 avril 2016 4 28 /04 /avril /2016 07:31
Alone in Fukushima

La Maison de la Culture du Japon à Paris a invité récemment la cinéaste Mayu Nakamura à présenter Alone in Fukushima, documentaire consacré à Naoto Matsumura, bien connu des lecteurs de ce blog. Corrigeant certains clichés, la cinéaste présente son point de vue sur cet homme qui mène une vie hors du commun.

A cette occasion, Martin Debat a réalisé une interview de la réalisatrice Mayu Nakamura, paru dans le site East Asia le 16 avril 2016. En voici un extrait, avec l'aimable autorisation du rédacteur en chef du site.

_____________________

 

 

Entretien avec Nakamura Mayu pour son documentaire

Alone in Fukushima (MCJP)

 

 

(…)

 

À propos de votre documentaire Alone in Fukushima, souhaitiez-vous dès le départ faire un documentaire sur la catastrophe ? Comment avez-vous rencontré Naoto?

 

Comme je l’ai dit plus tôt, je travaillais pour NHK World, et je faisais des nouvelles sur la catastrophe du tsunami. Je n’avais rien réalisé sur celle de Fukushima, et il me tenait à cœur d’en parler. J’ai fait des recherches et j’ai découvert des reportages à propos de Naoto sur les médias étrangers comme CNN, BBC et peut-être même sur des chaînes d’info françaises. C’était deux ans après la catastrophe, en 2013, mais la plupart des gens au Japon ne connaissait pas son histoire.

 

La raison est que son travail ne fut pas relaté par les médias nippons, et je me demandais pour quelles raisons. Il est là depuis tout ce temps et personne ne semblait être au courant alors que les journalistes étrangers en parlaient. J’ai donc proposé à mes producteurs de faire un reportage à son sujet, et comme je l’ai expliqué, ils ont refusé en raison des risques sanitaires, et ne souhaitaient pas en être responsable. Je pense en revanche qu’ils ne voulaient pas montrer quelqu’un vivant dans cette zone dévastée. Il n’est pas censé vivre ici, mais il a reçu une permission exceptionnelle de la part du gouvernement parce qu’il prend soin des animaux. Je l’ai d’abord contacté, et je me suis rendue sur place par mes propres moyens. J’ai loué une voiture. À notre première rencontre, il était méfiant. Cela émane de ses précédentes expériences avec les journalistes japonais, travaillant pour de grands groupes médias, venus faire des reportages sur Fukushima. Ils ont recueilli son témoignage pour étayer leur article. Mais ces papiers n’étaient finalement pas publiés, en raison des pressions éditoriales venant du gouvernement. Je l’ai convaincu en argumentant sur mon expérience de documentariste, de mon travail sur la communauté nippo-brésilienne, et que je mènerai ce projet en toute indépendance. C’est ainsi qu’il m’a accordé sa confiance. Il s’avère que mon permis de conduire n’était pas valable au Japon, j’avais passé l’examen à New York quand je vivais aux États-Unis. Je n’avais pas validé mon équivalence. J’habite à Tokyo et j’utilise les transports en commun pour me déplacer en agglomération. Seulement, le permis est primordial pour se rendre à Fukushima, aucun autre moyen de locomotion ne conduit à cette destination (rires !). J’ai donc dû retourner à l’école de conduite pour obtenir mon permis. Il fut très reconnaissant de voir les efforts que j’ai fournis pour me rendre à sa rencontre.

 

Alone in Fukushima

Qu’est-ce qui vous a séduit dans son histoire ?

 

Je pense que Naoto est une personnalité intéressante. À l’époque, il y a eu de nombreux reportages sur la catastrophe, par forcément sur Fukushima, mais plutôt sur les personnes qui furent évacuées des zones irradiées et qui furent accueillies dans des refuges. Un choix dicté en raison des risques encourus sur place. En 2013, deux ans après les événements, il fallait à mon avis trouver une approche différente, ne pas rabâcher les mêmes sujets. C’est ce qui m’a conduit dans mon choix de réaliser un reportage à l’intérieur de la zone irradiée. Ce qui induit que je devais me préparer à être exposée aux radiations pendant un certain temps. Je voulais décrire cette zone radioactive au long des saisons. Il y a déjà eu des documentaires sur Naoto, mais les journalistes ne restaient que deux ou trois jours sur place. Je devais avoir une approche différente, et sur du long terme pour constater comment les animaux vivaient, et mouraient. Je voulais me concentrer sur lui et son action, et pas sur son entourage. Je ne souhaitais pas faire comme mes confrères à propos de leurs sujets sur les réfugiés de Fukushima et m’éparpiller en traitant de plusieurs personnages en même temps. C’est une personnalité suffisamment forte, il a une vie peu commune, et sa relation unique avec les animaux est passionnante. Je ne me suis rendue compte qu’une fois sur place qu’il y a des autruches dans cette zone, personne ne s’en serait douté. Elles sont les mascottes des réacteurs nucléaires (rires !). Il a une relation très particulière avec les animaux, il leur parle, il les comprend. Je ne savais pas avant de le connaître que les animaux étaient des êtres sensibles et qu’ils avaient par conséquent leur propre personnalité. Et la façon dont ils interagissent entre eux est très drôle.

 

La plupart des reportages sur Fukushima sont très sérieux. Je ne souhaitais pas faire un film pessimiste. Le sujet l’est pourtant, il n’y a pas d’espoir, mais Naoto est une personne positive. C’est quelqu’un de très jovial et son comportement avec les animaux est très amusant. Je voulais trouver un ton différent, rectifier certains a priori le concernant propagés par les médias étrangers. Cela est sûrement dû à des erreurs de traduction. Beaucoup de gens pensent qu’il est fermier de formation ou bien éleveur, ce n’est pas le cas. Il y a donc une erreur, une incompréhension. Au contraire, je pense que l’un des aspects intéressants de son parcours est qu’il vient des métiers du bâtiment, et qu’il fut engagé auparavant dans la construction des cheminées de la centrale. Ce projet professionnel fut bénéfique pour lui, et suite à la catastrophe, il décida de rester et de s’occuper des animaux d’élevage alors qu’il n’a pas la moindre expérience dans le domaine. Ces animaux sont très difficiles à entretenir, ils ont besoin de beaucoup de nourriture, notamment les animaux d’élevage qui ont un régime particulier. Et puis je tenais à rectifier cette image d’Épinal de Naoto véhiculée par les médias occidentaux. Cette représentation du grand sauveur des animaux qui est resté à Fukushima, un cliché colporté par les activistes des droits des animaux. C’est vrai dans une certaine mesure. Mais il n’est pas resté pour les animaux. Ce qui a motivé sa décision en premier lieu est qu’il vivait en compagnie de ses parents qui sont très âgés, qui ne voulaient pas être évacués. Il voulait les aider. Ses frères et sœurs ont réussi à les convaincre de partir. Il a décidé de rester sur place parce que c’est quelqu’un de solitaire, sa femme l’a quitté, et il n’a plus vu ses enfants depuis longtemps. Il ne souhaitait pas se mélanger à la foule de réfugiés dans les abris. Il a préféré rester. C’est par hasard qu’il a découvert l’existence de ces animaux laissés à l’abandon. C’est ce qui l’a motivé dans sa mission, et c’est ce qui lui permet en un sens de rester en vie. Cette décision était toute personnelle. Il est très différent des activistes pour les droits des animaux. Il les aime, et les traite comme des amis, des amis de la ville que l’on a oubliés sur le bord de la route, un peu comme lui, ils  ont besoin d’aide et de réconfort. Ils sont un peu sa nouvelle famille.

 

Alone in Fukushima

Était-ce difficile de tourner à Fukushima et dans les alentours ? Comment avez-vous obtenu les autorisations de tournage ? Quels furent les obstacles à la concrétisation d’un tel projet ?

 

Au printemps 2013, cette zone fut rouverte. Avant cela vous ne pouviez y accéder sans permission. Il fallait trouver différents itinéraires pour s’y rendre. Mais à partir de cette date, l’endroit où vit Naoto est devenu accessible. Vous pouvez vous y rendre librement de 9h à 15h dans la journée. Il y a cette annonce propagée par haut-parleurs qui rappellent aux visiteurs de quitter les lieux à l’heure indiquée. Mais si vous décidez de rester plus longtemps, personne ne viendra vous réprimander. Naoto a deux fermes, une dans la zone irradié, et l’autre dans la zone interdite. Au début je n’avais pas le droit de l’accompagner dans ce périmètre dangereux. Je lui ai d’abord demandé de m’obtenir un permis en tant qu’employée volontaire pour m’occuper des animaux. Si j’avais fait ma requête en tant que journaliste, je n’aurais jamais eu l’autorisation de m’y rendre. Cette zone interdite est fortement irradiée, bien plus que l’endroit où il vit. Il s’y rend toujours quoi qu’il arrive. Je n’ai pas porté de combinaison de protection. Au début je portais un masque, or il est compliqué d’interviewer quelqu’un qui n’en porte pas, même sous prétexte de se protéger. Tu ne peux pas instaurer ainsi une relation de confiance. Après ma première journée de visite, j’ai naturellement jeté le masque. Le taux de radiation où il vit est relativement bas. Le compteur Geiger enregistrait un taux allant de 2 à 3 micros Sievert/h ce qui équivaut à un ratio moyennement faible. Je suis allée plus tard faire des examens médicaux et on m’a diagnostiqué une exposition peu élevée, voire normale. Je ne ressens pas d’effets secondaires. Naoto s’est fait examiner, il est sur place depuis le début de la catastrophe, c’est un peu le champion de l’atome. Il est bien en forme pour l’instant, il n’est pas malade du tout. C’est une personne très forte, il a une santé et un mental en acier.

 

Alone in Fukushima

J’ai lu que vous avez fait appel à du financement participatif pour terminer votre film. Comment êtes-vous parvenue à financer votre film ? Quels furent les intervenants publics ou privés ?

 

Au début du tournage, je n’avais pas d’argent. Je l’ai fait avec les moyens du bord. Je n’avais pas d’assistants, pas d’équipe de tournage. J’ai payé la location d’une voiture et une chambre d’hôtel à proximité. En revanche quand j’ai voulu distribuer le film, j’avais besoin d’outils promotionnels, des affiches, des cartons publicitaires. L’an passé, j’ai lancé un financement participatif sur internet. J’ai pu réunir la somme de 20 000 dollars. C’est une belle somme et cela m’a permis de distribuer le film. Mais puisqu’il s’agit de financement participatif il faut donner quelque chose en retour comme des tickets pour aller voir le film, des DVD, suivant la somme donnée. Il ne s’agit pas de charité. Cela demande beaucoup de travail. Je suis très reconnaissante envers les donateurs.

 

Alone in Fukushima

Quelles furent vos exigences et votre approche initiale dans la réalisation de ce documentaire ? De combien de temps de tournage disposiez-vous et sur quelle durée ?

 

Je ne souhaitais pas faire appel à un narrateur, c’est devenu un peu la marque de fabrique des documentaires de télévision, et je voulais m’en éloigner. C’est plus un livre d’images, elles parlent d’elles-mêmes. J’ai utilisé le minimum d’informations supplémentaires comme les sous-titres. Je voulais que Naoto soit la voix de sa propre histoire. Il a en revanche un accent très prononcé. Il parle le dialecte de la région de Fukushima, et même pour les Japonais, il est très difficile à comprendre. Cela m’a pris un certain temps pour m’y habituer. À présent je n’ai plus de problème avec son accent. C’est pour cela que j’ai dû employer les sous-titres. Et c’est très utile quand on interroge les personnes âgées de cette région, elles sont incompréhensibles (rires !). Leur patois est confus.

 

Au début du documentaire, on a l’impression que M. Naoto est très seul, qu’il vit reclus. Au fur et mesure, on voit qu’il est entouré et soutenu. Est-ce un choix dans votre mise en scène ou une réalité ?

 

C’est intéressant que vous signaliez cela. Il s’avère que j’ai débuté les prises de vue peu de temps après notre rencontre. Je ne savais que peu de choses au sujet de Naoto à ce moment-là. J’ai fait sa connaissance sur le tournage du documentaire. Il s’avère que je voulais faire un reportage sur Fukushima au travers de la figure de Naoto et de ses relations avec son entourage. Deux mois après le début des prises, en octobre, j’ai découvert qu’il était marié et père d’un bébé. Je n’en savais rien. Je l’ai appris par l’intermédiaire d’un ami journaliste. Il apparemment rencontré sa femme après la catastrophe, elle était volontaire. Ils ont eu un enfant ensemble. Elle vit toujours à Tokyo avec son nourrisson. Il est en bonne santé. Je ne l’ai pas rencontrée mais je suppose qu’elle a été bien exposée aux radiations. Il ne me les a pas présentés, et ne voulait pas qu’ils soient filmés. Il tient à conserver leur anonymat pour que l’enfant plus tard n’ait pas à souffrir de discriminations. C’est l’enfant d’un père qui a été lourdement irradié. J’ai appris à le connaître tout au long du tournage, il n’était d’ailleurs plus tellement seul à la fin. C’est un peu la morale du film, il avait un bon contact avec les animaux et il a gagné une nouvelle femme, et un avenir. Cette catastrophe a été un bouleversement dans sa vie. Avant il vivait seul avec ses parents. Depuis cet épisode, il reçoit des visites de gens venant du monde entier pour le rencontrer. Il est bien plus occupé que moi. Il a beau vivre par ses propres moyens, il est toujours entouré, il a une nouvelle famille. Il a même un compte Facebook qui compte plus de 5000 amis. Il est devenu bien malgré lui une personne célèbre. C’est un héros par accident. Ce que l’on peut retenir est que ce désastre nucléaire a privé les habitants de leur terre natale, et qu’ils ne peuvent plus jamais revenir chez eux, c’est un fait. Dans l’exemple de Naoto ce n’est pas qu’une mauvaise chose. Elle a eu des répercussions positives inattendues. Bons nombres de personnes que j’ai rencontrées dans les parages ont perdu leurs familles, leur maison, mais ils ont trouvé quelque chose d’autre en retour. Il y a cette personne que j’ai croisée à Ishinomaki, ville qui été durement touchée par le tsunami. Il a perdu sa fille et un petit enfant. Il s’est tourné vers la photographie et a commencé à prendre des images des zones sinistrées. Des gens comme lui ont la force et la résilience de se renforcer dans l’adversité. Ils ont la faculté de s’adapter, ils deviennent des personnes différentes, et grandissent plus fort. Ces tragédies leur ouvrent d’autres voies, de nouveaux horizons. Et on retrouve ce phénomène partout dans le monde, c’est une leçon que l’on peut retenir sur ce qui peut survenir des suites d’un désastre.

 

Alone in Fukushima

M. Naoto est devenu un symbole de lutte contre l’énergie nucléaire à travers le monde. Comment voyez-vous la portée de son engagement ? Et comment son combat est-il perçu par les Japonais aujourd’hui ?

 

Bons nombres de journaux tokyoïtes qui l’ont couvert lors de son happening à la capitale l’ont qualifié de gauchiste, dans leurs colonnes. En revanche peu de télévision en ont parlé. Grâce à mon film, beaucoup de Japonais ont entendu parler de lui. Le film fut distribué dans une quinzaine de salles à travers le pays. Dès que nous avons l’occasion pour une avant-première comme à Tohoku dans le Nord-Est du Japon, il essaie de se joindre à moi. Je n’ai pas les moyens de le faire venir, mais il m’accompagne par ses propres moyens et nous voyageons ensemble. Il était avec moi à Iwaki dans la région de Fukushima, et la ville de Sendai par exemple. Il s’y rend en camion. Partout il y a des centrales nucléaires au Japon, nous faisons des rencontres avec le public. Pour la présentation à Hiroshima il a réussi à trouver des billets d’avion à des prix avantageux (rires !). Nous essayons d’en faire le plus possible, pour que les spectateurs puissent s’exprimer avec lui de ses sujets et de son expérience. Il n’a malheureusement pas pu venir présenter le documentaire à Paris avec moi, mais il s’est rendu ici il y a deux ans il me semble, il a été invité à une manifestation antinucléaire à Fessenheim. Ils en ont parlé partout dans les médias. Il est de tous les combats.

 

Mayu Nakamura et Naoto Matsumura

Mayu Nakamura et Naoto Matsumura

Et pensez-vous qu’il aura une influence sur l’attitude du gouvernement de Abe Shinzô ?

 

C’est une question intéressante, il s’avère qu’en 2012, la femme du Premier ministre Abe Shinzô s’est rendue sur place par ses propres moyens avec le secrétaire pour rendre visite à Naoto. Je ne sais pas si vous avez remarqué, je n’ai pas suffisamment de place pour mettre les sous-titres à l’image, de nombreuses personnes ont écrit des autographes sur les murs de Naoto. La femme d’Abe a écrit Amour ! Chaque fois que je projette le film, les spectateurs s’interrogent pour savoir s’il s’agit bien de la femme du Premier ministre. C’est bien elle. Quand j’ai sorti le film je lui ai demandé d’écrire un commentaire sur l’affiche du film et elle a accepté. J’ignore en revanche si elle a montré le film à son mari, je l’espère en tout cas. Je ne me rends pas encore compte de l’impact qu’a le film, mais nous avons projeté le film à Fukui, une région qui ne dénombre pas moins de 14 réacteurs nucléaires. L’un d’entre eux vient de redémarrer en début d’année. Les habitants s’inquiètent des conséquences et ce qui va advenir. Bon nombre d’entre eux sont venus voir le film. Il y a deux jours, j’ai appris que la Cour suprême a statué qu’il était dangereux pour l’environnement de garder la centrale de Takahama en fonction et a ordonné l’arrêt du réacteur. Mais je crois que le gouvernement souhaite contourner cette mesure et le relancer.

 

C’est un peu le même cas à Kawashima, comme je l’avais signalé auparavant, ils ont une centrale à proximité d’un volcan qui se réveille régulièrement. Les habitants de la région sont de plus en plus inquiets. Les gens réagissent fortement à la vision de mon documentaire, cette menace nucléaire se concrétise, et ce problème devient le leur. Je pense que les gens se sentent plus concernés, mais je doute que le gouvernement écoute, et s’investisse dans ce sens. Malheureusement, beaucoup de médias japonais s’autocensurent, et ne veulent plus couvrir les nouvelles concernant Fukushima. Et en dehors de cette date anniversaire de la catastrophe, ils n’en parlent que très peu. J’ai plus l’impression que les médias se préoccupent des futurs Jeux Olympiques qui se tiendront à Tokyo. Le gouvernement veut donner l’image que le désastre est passé et que les risques concernant Fukushima sont sous contrôle, ce qui est faux ! Je veux continuer mon travail avec Naoto et les chaînes info de répondre : non ! Ils ne veulent pas que les Japonais ainsi que les pays étrangers, et surtout les touristes, se rendent compte des dangers actuels des suites de l’incident nucléaire. Ils veulent faire croire que tout est maîtrisé. Le journalisme est grippé en ce moment au Japon, il s’applique plus à promouvoir l’image du gouvernement. J’ai l’impression que les médias français semblent avoir plus de poids et d’indépendance, mais votre gouvernement n’a pas l’air très réceptif quant aux dangers de l’atome.

 

Alone in Fukushima

À la fin du film, on sent Naoto très en phase avec la nature, on a l’impression qu’il a renoué avec un sentiment perdu qui liait autrefois l’Homme et son environnement naturel. Faut-il de telles tragédies pour que l’homme ouvre enfin les yeux ? Est-ce un espoir selon vous ?

 

Il se sent plus concerné par la nature, il dialogue avec les animaux. Au début du film, on le voit s’adresser aux autruches, et à la fin il siffle les oiseaux. C’est un sage maintenant. Il peut vivre sans problème à l’écart de la civilisation. Il a survécu pendant des années sans électricité et eau courante. Il peut vivre n’importe où. Il dit : on ne peut pas contrôler la nature, pas plus que l’énergie nucléaire. Ce que j’ai retenu, après avoir passé 8 mois à Fukushima, est que j’ai toujours été citadine, même si je vivais en proche banlieue. Je n’ai jamais eu l’opportunité de côtoyer les animaux d’aussi près, je n’avais jamais vu de vaches mettre bas, et des chats se reproduire. J’ai pu en fin de compte observer la nature de près à Fukushima et l’étendue de son pouvoir. Je fus attristée de découvrir une si belle région agricole contaminée par les radiations. C’est une grande tragédie. Il ne s’agit pas d’une catastrophe qui concerne uniquement les humains, mais aussi les animaux et la nature. Ils n’ont pas à souffrir de nos erreurs. Le gouvernement a donné l’ordre de tuer tous les animaux d’élevage. Ils étaient d’innocentes victimes. J’ai contacté des éleveurs de la région, et bien qu’ils approuvent le fait que les animaux devaient être tués, ils se sentent coupables. C’est une chose de tuer les animaux pour nourrir les gens, en revanche abattre des troupeaux entiers pour des raisons sanitaires à cause des radiations, ce fut une décision éprouvante pour eux. Mais ils ne pouvaient les laisser vivants à l’abandon. C’est trop cher à entretenir, et tu ne peux pas vendre les bêtes, ni leur viande. L’impression que cela m’a donnée fut d’être submergée par une nature retournant à l’état sauvage, pas une âme qui vive à l’horizon. Elle reconquiert les territoires domestiqués par les humains. C’est un peu un royaume animal, avec de la verdure partout et la faune en liberté. Une sorte de paradis. On ne se rend pas compte du degré de contamination devant un tel spectacle. C’est un lieu très étrange. Les gens se plaignent des dommages encourus à cause de la prolifération des animaux vivants dans cette zone. On ne peut contrôler la nature, elle grandit. Je ne suis pas chrétienne, mais Naoto me fait penser à Noé et son arche qui sauve les animaux du déluge. Il vit dans un étrange paradis peuplé de beaux animaux victimes des radiations.

 

(…)

 

Lire la totalité de l’entretien sur le site East Asia

 

Alone in Fukushima

 

Bande annonce du film

Partager cet article

Publié par Pierre Fetet - dans Au Japon
commenter cet article
22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 20:04
Conférence événementielle Tchernobyl day and night

A l‘occasion du 30ème anniversaire de Tchernobyl et du 5ème anniversaire de Fukushima, une conférence événementielle rassemblant plus de 30 intervenants a eu lieu le samedi 23 avril 2016 de 9 h à minuit à la mairie du 2ème arrondissement à Paris. Elle a été conçue et organisée par Michel Guéritte, de l'association La Qualité de Vie.

.

La table ronde sur Fukushima a eu lieu en présence de Géraud BOURNET, Roland DESBORDES, Kolin KOBAYASHI, Thierry RIBAULT, Cécile ASANUMA-BRICE, Haruko SAKAGUCHI et Michèle RIVASI.

Les différentes interventions de Denis BAUPIN, Corinne LEPAGE, Michèle RIVASI, Martine BILLARD, Etienne AMBROSELLI, Youri BANDAJEVSKY, Michel FERNEX, Andreas NIDECKER, Wladimir TCHERTKOFF, Roland DESBORDES, Jean-Claude AUTRET, Bernard LAPONCHE, Benjamin DESSUS, Jean-Claude ZERBIB, Yves LENOIR, Thierry RIBAULT, Kolin KOBAYASHI, Cécile ASANUMA-BRICE, Jade LINDGAARD, Jean-Marie MATAGNE, Abraham BEHAR, Géraud BOURNET, Jean-Jacques DELFOUR, Alain NICOLAS, Pierre FETET, Bertrand THUILLIER , Damien GIRARD, Guillaume BLAVETTE, Alain CORREA, Jean-Luc PASQUINET, Jean GANZHORN, Jean-Pierre REMMELE, Michel MARIE, Jean-Marc FLEURY, Jacques LERAY, Michel GUERITTE, Monseigneur Marc STENGER, Annie THEBAUD MONY, André PARIS, Denis FAUCONNIER, Dominique BOUTIN, Claude KAISER, Françoise BAUMAN, Françoise Boman, Stéphane LHOMME ont été enregistrées et sont diffusées sur youtube (cf. ci-dessous)

 

Programme : cliquer ici

 

Retransmission de la conférence en direct

Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night
Conférence événementielle Tchernobyl day and night

Partager cet article

Publié par Pierre Fetet - dans En France et ailleurs
commenter cet article
20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 20:41
L’insoutenable légèreté de la décision atomique

Suite à la série de séismes importants dans l’île de Kyushu, Cécile Asanuma-Brice, chercheure en sociologie urbaine rattachée au centre de recherche de la Maison Franco Japonaise de Tôkyô, fait le point de la situation, en particulier au regard de la décision du gouvernement japonais de maintenir en activité la centrale nucléaire de Sendai.

L’insoutenable légèreté de la décision atomique

 

Cécile Asanuma-Brice

 

 

Cet article a été publié dans Le Monde le 19.04.06 sous le titre « Japon: « La centrale nucléaire de Sendai réveille le traumatisme de mars 2011 »

 

 

A Kumamoto (préfecture au sud du Japon), secoué par des séismes importants depuis quelques jours, le gouvernement japonais joue un bras de fer bien risqué avec les éléments naturels et ceux qui le sont moins. Le choix de maintenir en activité la centrale nucléaire de Sendai à 140 km de là (1), génère la colère des japonais. Cette centrale, composée de deux réacteurs, est la seule à avoir été redémarrée sur le territoire japonais en août 2015, depuis le séisme accompagné d’un tsunami qui avait engendré la fonte des cœurs de trois des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011. La centrale de Sendai, bien que construite en 1984, aurait été remise aux normes après le drame nucléaire du Tohoku. Cette fois-ci l’enjeu pour le gouvernement japonais serait de montrer que les nouvelles normes sont viables et permettent de résister aux plus forts séismes, redonnant un élan à la politique de redémarrage des centrales nucléaires qui rencontre de fortes oppositions dans le pays.

 

Bilan géologique et humain

 

En quatre jours, la préfecture de Kumamoto, à Kyûshu (île au sud de l’archipel japonais) a subi non moins de 410 secousses sismiques, dont trois tremblements de terre principaux les 14, 15 et 16 avril. Ces secousses sont d’intensité croissante, leur magnitude allant de 6.5 à 7.3 sur l’échelle de Richter. Elles sont précédées et suivies par de nombreuses répliques. Ces poussées tectoniques ont engendré une avancée des terres d’un mètre vers le sud ouest.

 

La région est sillonnée par d’innombrables failles actives d’où proviennent les séismes actuels, le long de la vallée du rift Beppu-Shimabara. Ces failles sont reliées à la ligne tectonique médiane du Japon, qui traverse le pays dans sa longueur.

 

La centrale nucléaire de Sendai située à proximité de ces zones de failles réveille le traumatisme de mars 2011 dont ni les spécialistes japonais, ni les nombreux experts internationaux ne savent, 5 ans après, maîtriser les conséquences matérielles, environnementales et humaines, conséquences incommensurables par leur ampleur.

 

Suite au séisme de 2011, le magma souterrain s’est rapproché de l’écorce terrestre générant le réveil, si ce n’est l’éruption, de divers volcans. La centrale nucléaire de Sendai, localisée sur une zone extrêmement sensible, entourée de nombreux volcans, avait déjà inquiété alors que le volcan de l’île Sakura, à une cinquantaine de kilomètres de là, était entré en éruption le 25 août 2015. L’évacuation de la totalité de la population insulaire avait alors été préconisée. Sur cette même île de Kyûshu, le volcan Aso, actif depuis un mois, est entré en éruption le 16 avril 2016. 8 personnes du village d’Aso sont aujourd’hui portées disparues.

Des pans entiers de montagne se sont effondrés emportant tout sur leur passage : routes, ponts, bâtiments, ainsi que 41 vies (au 17 avril). Plus de 190 000 personnes sont réfugiées dans les écoles, gymnases et autres bâtiments permettant leur accueil.

 

Un défi bien audacieux

 

Malgré un risque qui pourrait sembler évident, et à l’encontre des diverses protestations qui se manifestent, le gouvernement japonais a pourtant pris la décision de ne pas arrêter le fonctionnement de la centrale nucléaire de Sendai. La dépendance énergétique du Japon au nucléaire ayant toujours été faible (28% de l’énergie produite via 54 réacteurs avant Fukushima), ça n’est pas la nécessité énergétique qui motive une telle décision.

 

Ainsi, quelques heures après le plus fort des séismes et alors que les répliques se succèdent par centaine chaque jour, le ministre de l’environnement, Mme MARUKAWA Tamayo déclarait, le 16 avril,  qu’après réunion du conseil des normes nucléaires, il ne paraissait pas nécessaire d’arrêter la centrale. Elle justifiait cette décision par le fait que les séismes actuels engendraient des mouvements allant jusqu’à 12,6 gal (le gal est une unité spéciale employée en géodésie et en géophysique pour exprimer l'accélération due à la pesanteur terrestre). Or les réacteurs de la centrale de Sendai sont dotés d’un système d’arrêt automatique pour des mouvements d’intensités allant de 80 à 260 gal, soit un séisme dont la magnitude serait supérieure à 8.1, chiffres en deçà desquels la centrale ne serait pas mise en péril.

 

Le 18 avril, la commission de sécurité nucléaire japonaise a tenu une conférence de presse durant laquelle ses membres ont réitéré ce point de vue. Il n’y aurait aucune raison d’arrêter la centrale maintenant, selon leurs propos. Cette position est une façon bien étrange de considérer le principe de précaution. Alors qu’il devrait être question de la suite, du possible, des éventualités à venir, les experts interrogés ne s’expriment que dans le présent. Autrement dit, la commission de sécurité nucléaire japonaise ne prendra la décision d’arrêter la centrale de Sendai que lorsque la catastrophe sera là…

 

En outre, ne prendre en considération que l’unique facteur des séismes, c’est faire fi d’un possible risque de tsunami qui ne peut être anticipé par aucun spécialiste d’autant que notre connaissance de l’intensité des mouvements tectoniques et de leurs conséquences est bien superficielle si l’on en croit les expériences passées. Nous n’avons encore jamais, et ce nulle part dans le monde, réussi à appréhender un tremblement de terre, c’est à dire à le pronostiquer et à s’y préparer. En outre, il y a plus de 2000 failles actives au Japon, et le risque d’un très grand séisme peut se produire à tout moment et sur la quasi-totalité du territoire. (2)

 

 

Ainsi, les motivations militaires à l’origine de la volonté politique farouche de relancer le nucléaire au Japon recherchent dans cette nouvelle « expérience » la preuve de leur infaillibilité. L’arrogance liée au désir de pouvoir atomique coûte pourtant cher et le Japon qui en a déjà subi maintes fois les frais devrait être le premier à s’en méfier. Chaque jour nous le prouve un peu plus, la menace de la guerre nucléaire, sous un prétendu intérêt de liberté, institue, dans les faits, une extrême privation de liberté.

 

Yokohama, le 18 avril 2016

 

____________

 

1. La centrale nucléaire de Sendai se trouve dans le département de Kagoshima, au sud-ouest du département de Kumamoto, à 140 km de l’épicentre.

 

2. http://www.asahi.com/articles/ASJ4J5H8BJ4JULBJ029.html?iref=comtop_6_03

 

____________

 

Photo d'entête : Vue aérienne de la centrale nucléaire de Sendai et de ses deux réacteurs, exploitée par le groupe Kyushu Electric Power sur l’île de Kyushu, située à l’extrême sud-ouest de l’archipel japonais -.© THE YOMIURI SHIMBUN/AFP PHOTO

Partager cet article

Publié par Cécile Asanuma-Brice - dans Au Japon
commenter cet article
14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 07:37
Fukushima cinq ans après : quel impact sanitaire ?

A l’occasion du cinquième anniversaire de Fukushima, David Boilley a récemment rédigé un rapport sur l’impact sanitaire de la catastrophe nucléaire. Publié le 11 février 2016 sur le site de l’ACRO, les informations qu’il contient avaient, pour la plupart, déjà été publiées dans l’ACROnique de Fukushima (Fukushima.eu.org).

________________

 

 

Fukushima cinq ans après : quel impact sanitaire ?

 

 

David BOILLEY

 

 

 

Résumé

 

L’évacuation forcée autour de la centrale nucléaire de Fukushima daï-ichi a provoqué beaucoup de souffrances. Cinq plus tard, environ 100 000 personnes sont toujours comptabilisées comme personnes déplacées à cause de l’accident nucléaire. Les personnes non-évacuées et vivant en territoire contaminé ont aussi vu leur vie bouleversée.

 

L’évacuation d’urgence, les conditions d’accueil difficiles, sans structure de soin appropriée et l’absence de solution acceptable à moyen et long terme conduisent à une dégradation de la santé des personnes les plus fragiles. Les suicides sont plus fréquents que dans les provinces voisines touchées par le tsunami. Le nombre total de décès liés aux conséquences de la catastrophe nucléaire dépasse déjà le nombre de victimes directes du tsunami à Fukushima.

 

Le suivi des conséquences sanitaires des rejets radioactifs a conduit à mettre en évidence une augmentation notable du nombre de cancers de la thyroïde chez les jeunes qui est reconnue par tous. En revanche, il y a débat sur l’origine de la hausse constatée : effet du dépistage, comme le prétendent les autorités ou à la radioactivité, comme le montre une étude scientifique ?

 

Enfin, les personnes les plus exposées sont les travailleurs du nucléaire qui dépassent les 45 000 à la centrale de Fukushima daï-ichi et quelques 26 000 sur les chantiers de décontamination où les doses sont moindres. A la centrale, on déplore déjà plusieurs décès dus à des accidents de chantier. Le port de combinaisons et de masques intégraux rend les conditions de travail et de communication plus difficiles.

 

Il a fallu plusieurs scandales et un renforcement des contrôles pour que la protection des travailleurs s’améliore. Un travailleur à la centrale accidentée a vu sa leucémie reconnue comme maladie professionnelle.

 

Une catastrophe nucléaire de grande ampleur est d’abord une catastrophe humanitaire. A Fukushima, elle ne fait que commencer et il est hasardeux de vouloir tirer un bilan définitif. Mais, en moins de 5 ans, l’impact est déjà significatif.

 

 

 

 

Sommaire

 

1. Les victimes de l’évacuation

     La première année

     Une souffrance psychologique

     Un nombre élevé de suicides

     Bilan des décès liés à la catastrophe

2. Suivi sanitaire

     Reconstitution des doses reçues

     Pas d’augmentation des malformations congénitales détectée

     Controverses à propos du nombre élevé de cancers de la thyroïde

     Extraits de la conférence du Professeur Tsuda

3. Du côté des travailleurs

     A Fukushima daï-ichi

     Premier cas de cancer professionnel reconnu à la centrale de Fukushima daï-ichi

     Sur les chantiers de décontamination

     Nombreuses violations du droit du travail pour les travailleurs engagés dans la décontamination

4. Conclusion

 

 

 

1. Les victimes de l’évacuation

 

L’évacuation d’urgence s’est faite de façon chaotique au Japon, étant données les circonstances liées à la triple catastrophe. Les personnes les plus fragiles ont payé le plus lourd tribut. Mais il était nécessaire d’évacuer ces populations car les doses qu’elles auraient pu recevoir auraient été trop élevées. La France aurait fixé une limite d’évacuation plus stricte, entraînant le déplacement d’un plus grand nombre de résidents autour de la centrale nucléaire accidentée.

 

Cinq ans plus tard, les personnes évacuées et non-évacuées vivant dans les territoires contaminés souffrent encore des conséquences de la pollution radioactive et de l’absence de solution acceptable pour leur avenir et celui de leurs enfants.

 

La première année

 

La commission d’enquête mise en place par le parlement japonais (NAIIC) explique que « de nombreux habitants dans les environs de l’usine ont reçu l’ordre d’évacuer sans pour autant recevoir d’information précise. Ignorant la gravité de l’accident, ils pensaient devoir s’éloigner pendant quelques jours seulement et ne sont donc partis qu’avec le strict nécessaire. Les ordres d’évacuation ont été maintes fois révisés, les zones d’évacuation ont ainsi été élargies, à l’origine d’un rayon de 3 km, puis à 10 km et plus tard, à 20 km, en 24 heures. Chaque fois que la zone d’évacuation s’élargissait, les résidents étaient invités à déménager à nouveau. Certaines personnes évacuées ne savaient pas qu’elles avaient été déplacées vers des sites avec des niveaux élevés de radiations. Les hôpitaux et les maisons de soins situés dans la zone des 20 km ont eu beaucoup de difficultés pour assurer le transport des malades et pour trouver un accueil ; 60 patients sont morts en mars, du fait de complications liées à l’évacuation » [NAIIC2012].

 

Toujours selon ce rapport d’enquête, il y avait 850 patients dans les 7 hôpitaux et cliniques situés dans un rayon de 20 km autour de la centrale de Fukushima daï-ichi, dont 400 sérieusement malades avec un besoin de soins réguliers ou alités [NAIIC2012]. Tous ont été évacués en urgence. A l’hôpital de Futaba cela a été particulièrement dramatique.

 

Les hôpitaux et maisons de retraite situés à moins de 20 km de la centrale de Fukushima daï-ichi ont dû improviser pour évacuer leurs patients et pensionnaires. Le personnel ne savait pas qu’il en avait la charge en cas d’accident nucléaire, surtout quand la structure était éloignée de la centrale. Une évacuation jusqu’à 20 km n’avait jamais été envisagée. Un seul hôpital avait un plan qui s’est révélé être inutile car irréaliste. Pour quatre centres, l’évacuation a été beaucoup plus tardive que celle des habitants des environs. Le personnel médical a rapidement manqué. Les premiers décès sont liés à l’utilisation de moyens de transport inappropriés : des bus sont venus chercher les patients pour un trajet qui a duré des heures. Dans le cas de l’hôpital de Futaba, le trajet faisait 230 km et a duré plus de 10 heures. Et les centres d’accueil n’étaient pas équipés pour accueillir des réfugiés ayant besoin de soins lourds.

 

Une fois dans les centres d’accueil d’urgence, les personnes les plus fragiles ont vu leurs conditions se détériorer. Une étude [Nomura2013] a examiné les risques de mortalité liés à l’évacuation des personnes âgées de cinq maisons de retraite de la ville de Minami-Sôma dans la préfecture de Fukushima. Le taux de mortalité était 2,7 fois plus élevé après l’accident qu’avant. Cette étude, menée sur 328 personnes âgées qui ont toutes été évacuées, parfois à plus de 200 à 300 km en bus, a montré que 75 d’entre elles sont décédées en moins d’un an, ce qui est plus élevé que la normale, calculée sur les 5 années précédentes. Il y a aussi une disparité entre les maisons de retraite : trois ont évacué rapidement leurs résidents, dès le début de la catastrophe, sans l’aide du gouvernement, et l’accueil s’est fait dans de mauvaises conditions. Les soins n’étaient pas toujours disponibles à l’arrivée. Les deux autres ont attendu deux semaines avant d’évacuer les résidents dans de meilleures conditions et avec une mortalité moindre. L’évacuation rapide a entraîné une augmentation d’un facteur 4 à 5 du nombre de décès.

 

L’université médicale de Fukushima [Asahi2013] est arrivée à des conclusions similaires : il y a eu 2,4 fois plus de décès chez les personnes âgées lors des 8 mois qui ont suivi la triple catastrophe que durant la même période en 2010. Le pic de décès était en avril-mai 2011, avec un facteur 3. Ces statistiques ont été obtenues à partir des rapports transmis par 34 institutions d’accueil pour personnes âgées situées dans la zone d’évacuation de 20 km autour de la centrale de Fukushima daï-ichi. Sur les 1 770 pensionnaires, 295 sont décédés avant la fin octobre 2011. 32 autres ont été tués par le tsunami. A titre de comparaison, il y a eu 109 décès durant la même période en 2010. 40% des décès enregistrés sont dus à une pneumonie, alors que cette maladie est généralement responsable du décès de 10% des personnes âgées de plus de 65 ans. Ce sont donc les conditions d’accueil dans les centres d’hébergement de secours qui sont mises en cause.

 

Une souffrance psychologique

 

La catastrophe nucléaire s’installe dans la durée. Fin 2015, il y a encore officiellement 100 000 personnes évacuées, les personnes qui se sont réinstallées n’étant plus prises en compte [JT2016].

 

Selon une étude commandée par les autorités régionales et reprise par les médias japonais en avril 2014, 50% des familles évacuées sont encore séparées et 67,5% ont un membre qui souffre de stress physique et mental. En janvier et février 2014, la région a envoyé un questionnaire à 62 812 familles vivant à Fukushima ou ailleurs et a reçu 20 680 réponses, dont 16 965 (82%) sont originaires des zones évacuées. Les 18% restants (3 683 familles) sont parties de leur propre décision. Il y a un doute pour 32 familles. 48,9% des familles qui ont répondu disent vivre séparées depuis la catastrophe. Pour 15,6% des familles, l’éclatement familial est sur plus de 3 lieux. Les raisons de la séparation sont multiples : logements provisoires trop petits pour accueillir tout le monde, volonté de protéger les plus jeunes ou de se rapprocher d’une école ou encore le travail pour certains membres de la famille… Certaines personnes se retrouvent seules, inquiètes pour leur avenir. 50% des familles disent que certains de leurs membres ont des troubles du sommeil ou ont perdu leur joie de vivre. Enfin, 34,8% des réponses signalent une aggravation des maladies chroniques qui les affectent [Asahi2014b, Mainichi2014].

 

Les familles qui ne sont pas parties et vivent en territoire contaminé s’inquiètent aussi pour leur avenir et celui de leurs enfants. En effet, la limite d’évacuation a été fixée à 20 mSv/an, ce qui correspond à la limite de dose des travailleurs en France. Cette même limite est appliquée pour le retour des populations, même pour les nouveaux nés.

 

Le quotidien Asahi a publié, une interview d’un psychanalyste de l’université de Fukushima qui a travaillé auprès des mères de famille de la province. Il a noté que 24% d’entre elles sont dépressives alors que ce taux est généralement de 15% au Japon. Il y a une corrélation entre la dépression et l’inquiétude envers l’impact des radiations sur les enfants. De fortes différences de comportement demeurent entre les familles : la nourriture vient parfois d’ailleurs, les enfants ne sont pas autorisés à jouer dehors. Dans d’autres familles, aucune précaution particulière n’est prise. Mais même dans ce cas là, les mères se font du souci pour l’avenir de leurs enfants. La radioactivité est devenue un sujet dont on ne parle plus. Il y a la crainte d’être critiqué par les autres en cas d’opinion divergente [Asahi2014c].

 

Du côté des enfants, cela se traduit par une augmentation de la corpulence. Le fait qu’ils ne jouent plus dehors y est sûrement pour beaucoup. Dès 2012, les statistiques du ministère de l’éducation mettent en évidence une hausse du nombre d’enfants en surpoids, c’est à dire pesant au moins 20% de plus que la moyenne. C’était encore un problème en 2015 [Asahi2015]. En 2014, par exemple, 15,07% des enfants âgés de 9 ans étaient en surpoids. C’est 8,14% au niveau national.

 

D’autres problèmes de santé sont signalés, sans être pris au sérieux. L’exemple le plus caricatural est probablement le cas des saignements de nez. Une célèbre série de Manga, Oïshimbo (美味しんぼ, qui signifie « gourmet ») a représenté un reporter qui saigne du nez après être allé à la centrale de Fukushima daï-ichi. Cela a provoqué un tollé. Comme l’impact des radiations sur de tels maux bénins n’a jamais été étudié, les autorités n’ont rien à dire. Elles se sont contentées d’accuser l’auteur de colporter des « rumeurs néfastes ». Mais, Katsutaka Idogawa, l’ancien maire de Futaba, qui est dessiné dans le manga, maintient les propos qui lui sont attribués : son nez a souvent saigné au début de la catastrophe, presque tous les jours. Il explique qu’il en est de même pour de nombreuses autres personnes à Fukushima. Il est donc hors de question, pour lui, de démentir ces faits. La série de Manga a été suspendue alors qu’elle existait depuis 1983 [ACRO2014].

 

Pour de nombreux parents, voir leur enfant saigner du nez devient donc source d’inquiétude. S’il est sensible aux radiations, cela signifie-t-il qu’il risque de développer une maladie plus grave dans l’avenir ?

 

Un nombre élevé de suicides

 

Il y a aussi une différence significative entre la situation des personnes affectées par la catastrophe nucléaire et celles par le tsunami. Le nombre de suicides reliés aux catastrophes est plus élevé à Fukushima qu’à Miyagi ou Iwate, comme on peut le voir sur la figure n°1. Pour déterminer si un suicide est lié à la catastrophe et aux évacuations qui s’en sont suivies, la police locale interroge les familles endeuillées. A titre de comparaison, en novembre 2015, environ 24 000 personnes à Iwate et 55 000 à Miyagi vivaient dans des logements provisoires loin de chez elles. A Fukushima, ce nombre est d’environ 103 000. Les victimes de la triple catastrophe ont une plus grande probabilité de souffrir de dépression ou de troubles post-traumatiques à Fukushima qu’à Iwate et Miyagi [Asahi2015d].

 

 

Suicides liés aux séisme, tsunami et accident nucléaire (extrait de [Asahi2015d])

Suicides liés aux séisme, tsunami et accident nucléaire (extrait de [Asahi2015d])

Bilan des décès liés à la catastrophe

 

Au final, à la date du 4 mars 2015, il y a officiellement 1 867 décès liés directement ou indirectement à l’évacuation de Fukushima pour lesquels les familles ont reçu une indemnisation financière. Ce chiffre inclut les décès directs déjà mentionnés, ceux liés au manque de soins, les suicides… C’est plus que les 1 603 décès directs liés aux séismes et tsunami à Fukushima. Sur l’ensemble du Japon, les séisme et tsunami ont entraîné 18 475 décès directs et disparitions. A titre de comparaison, le nombre de décès post-catastrophe est de 450 dans la province d’Iwaté et de 909 dans celle de Miyagi, qui sont, avec Fukushima, les trois provinces les plus touchées par le tsunami. Certaines familles se sont vues refuser ce statut de décès post-catastrophe et ont fait appel. Le journal local, le Fukushima Minpo, a recensé 46 demandes de réévaluation du dossier. Il n’y a pas de règles claires pour trancher [FMinpo2015].

 

A la fin de l’année 2015, ce nombre de décès post-accidentels est passé à 2 007 à Fukushima. Fin septembre 2015, il était de 918 à Miyagi et 455 à Iwaté [Mainichi2015].

 

Une étude scientifique estime que l'inefficacité des contre-mesures relatives à ces décès peut être principalement attribuée aux facteurs de complication de l'accident nucléaire qui a suivi le tremblement de terre et le tsunami [Tanaka2015]. L’auteur explique qu’en comparaison à une catastrophe naturelle typique, les personnes déplacées de la catastrophe nucléaire ont connu une plus longue période d’évacuation avec un avenir incertain. La gravité du tremblement de terre combiné au tsunami et à l’accident nucléaire a limité l'efficacité des contre-mesures qui ont été mises en œuvre sur la base du retour d’expérience des catastrophes précédentes, en particulier en ce qui concerne les personnes âgées. Il conclut qu’« il y a un besoin urgent de reconnaître les situations  stressantes des réfugiés, qui peuvent même provoquer la mort, et de leur fournir des soins médicaux de haute qualité, dont des soins pour leur santé mentale à long terme. »

 

 

2. Suivi sanitaire

 

Face aux inquiétudes pour la santé liées à la radioactivité, les autorités régionales ont mandaté l’université médicale de Fukushima pour faire un suivi sanitaire de la population de la province et des enfants en particulier. Les résultats sont disponibles en ligne en anglais [FMU2015].

 

Cela inclut, une reconstitution des doses reçues à partir de questionnaires, un suivi médical et surtout un dépistage des cancers de la thyroïde.

 

Reconstitution des doses reçues

 

L’université a d’abord envoyé un questionnaire aux quelques deux millions d’habitants de Fukushima pour reconstituer la dose prise lors des rejets massifs qui ont duré plus d’une dizaine de jours. Le but était de collecter des informations sur l’emploi du temps des résidents entre le 11 mars et le 11 juillet 2011. Il était demandé, le lieu d’habitation, les lieux de visite, la durée passée à l’extérieur et à l’intérieur et les voyages. L’emploi du temps demandé était plus précis entre le 11 et 25 mars, période qui correspond aux rejets atmosphériques les plus élevés [Ishikawa2015].

 

Le taux de retour total était de 28% (561 966 retours sur 2 055 328 personnes) au 30 septembre 2015, ce qui est faible [FMU2015]. Pour beaucoup de personnes concernées, il y a une défiance envers les autorités. De plus, les habitants veulent être protégés et non pas servir de cobaye. Pour les personnes évacuées, il y a de nombreuses autres préoccupations.

 

A noter que face au faible taux de retour, l’université a envoyé un questionnaire simplifié à partir de novembre 2013, mais il n’a pas eu plus de succès. Seulement 3.4% des résidents l’ont renvoyé (69 100 retours) [FMU2015].

 

Une enquête porte à porte a été effectuée auprès des habitants pour comprendre pourquoi ils ne remplissaient pas le questionnaire [FMU2015]. Parmi les raisons proposées, il n’y avait pas la défiance…

 

Pour en savoir plus sur la méthode utilisée pour reconstituer les doses reçues, on peut se reporter à [Ishikawa2015]. En excluant les travailleurs du nucléaire, la plus forte dose externe reçue par la population durant les quatre premiers mois serait de 25 mSv. Plus de 99,9% de la population prise en compte dans cette étude (457 031 personnes) auraient reçu moins de 5 mSv et 62% moins de 1 mSv, qui est la limite annuelle en temps normal.

 

Les données officielles sont aussi disponibles par district et c’est dans celui de Soso, qui comprend Namié, Naraha, Ôkuma, Iitaté… toutes des communes évacuées et la centrale de Fukushima daï-ichi, que les doses ont été les plus élevées.

 

L’université conclut que toutes les doses évaluées sont inférieures à 100 mSv qu’elle considère comme seuil en dessous duquel il n’y a pas d’effet significatif de noté. Cette estimation est limitée au quatre premiers mois alors que l’exposition aux rayonnements continue. Les recommandations internationales, quant à elles, se basent sur l’hypothèse d’une absence de seuil et d’une proportionnalité entre les effets et la dose reçue.

 

Des techniciens inspectent des personnes potentiellement irradiées à Koriyama, le 18 mars 2011 (AFP PHOTO / Ken SHIMIZU)

Des techniciens inspectent des personnes potentiellement irradiées à Koriyama, le 18 mars 2011 (AFP PHOTO / Ken SHIMIZU)

Pas d’augmentation des malformations congénitales détectée

 

La dernière publication de résultats, qui date du 12 février 2015, met en avant que le taux moyen d’anomalies congénitales et autres anomalies chez les nouveaux nés de Fukushima entre 2011 et 2013 est d’un peu plus de 2%, ce qui est dans l’intervalle de variation de la moyenne nationale. Plus précisément, il était de 2,85% en 2011, 2,39% en 2012 et de 2,35% en 2013. Il n’y pas de différence significative entre les différentes parties de Fukushima. La moyenne nationale était de 2,34% en 2012. Il n’y a donc pas d’impact mesurable sur le taux d’anomalies congénitales.

 

Controverses à propos du nombre élevé de cancers de la thyroïde

 

Ce sont les cancers de la thyroïde qui attirent toute l’attention et l’interprétation des résultats est très controversée. Pour rassurer la population, un dépistage systématique a été effectué chez tous les jeunes de la province de Fukushima. Initialement, les examens par échographie devaient commencer en 2014 car aucun effet n’était attendu avant. Mais l’inquiétude des parents a poussé les autorités à commencer dès 2011. 380 000 jeunes de moins de 18 au moment des rejets d’iode radioactif sont potentiellement concernés.

 

Deux campagnes de dépistage ont été effectuées. La première est terminée et la deuxième, qui a débuté en avril 2014, est encore en cours. Les derniers résultats de la surveillance officielle mis en ligne le 3 décembre 2015 [FMU2015].

 

Lors de la première campagne, 300 476 enfants ont subi une échographie de la thyroïde et 114 ont été diagnostiqués avec un cancer potentiel de la thyroïde. Lors de la deuxième campagne, au 30 septembre 2015, 182 547 enfants ont été auscultés et ont reçu leurs résultats. Il y a 39 autres cas potentiels de cancer de la thyroïde identifiés lors de cette deuxième campagne. Cela fait donc un total de 153, dont un seul cas s’est révélé bénin après chirurgie.

 

Ces examens génèrent beaucoup de stress pour les familles. Ainsi, lors de la deuxième campagne, 1 483 jeunes ont subi un deuxième examen et 124 une ponction à l’aiguille fine.

 

Sur ces 153 cas potentiels, il y a 115 cas confirmés après intervention chirurgicale : 100 découverts lors de la première campagne (97 cancers papillaires et 3 difficilement différenciables) et 15 lors de la deuxième, tous des cancers papillaires. Les 37 autres cas sont en attente d’intervention chirurgicale.

 

En ce qui concerne la deuxième campagne, deux garçons avaient déjà été diagnostiqués avec un ou des nodules de taille importante lors de la première campagne. Mais 19 cas avaient été considérés comme sains lors de la première campagne.

 

Les autorités admettent qu’il y a plus de cancers qu’attendu, mais prétendent que c’est dû à un effet « râteau » lié au dépistage quasi-systématique. Dit autrement, ces cas seraient apparus plus tard si l’on ne les avait pas cherchés. L’autre argument des autorités est que l’excès de cancers de la thyroïde après Tchernobyl, admis par tous comme étant lié à la catastrophe nucléaire, n’est apparu qu’au bout de 4 à 5 ans.

 

Une étude parue dans une revue scientifique avec comité de lecture conteste ces conclusions [Tsuda2015]. Les auteurs rapportent qu’une augmentation du taux de cancers est apparue au bout de 2,5 ans en Biélorussie et en Ukraine. Et surtout, il n’y a pas eu de dépistage là-bas. Par ailleurs, à l’aide d’une étude statistique, ils montrent que l’augmentation observée lors de la première vague de dépistage dans la partie la plus contaminée de Fukushima ne peut pas être expliquée par l’effet « râteau ».

 

Pour cela, les auteurs ont divisé la région de Fukushima en plusieurs zones en fonction du niveau de contamination et de l’année lors de laquelle ont été menées les échographies de la thyroïde suivies d’examen complémentaires, le cas échéant. La zone la moins contaminée a servi de référence, tout comme d’autres régions du Japon où un dépistage a été effectué pour avoir des éléments de comparaison. Dans la région centrale, la plus touché, il y a 50 fois plus de cas de cancers de la thyroïde qu’attendu (ce facteur varie entre 25 et 90 avec un intervalle de confiance de 95%).

 

En ce qui concerne la deuxième vague de dépistage, les auteurs de l’étude notent aussi une augmentation significative du nombre de cas, qui lui ne peut pas être expliqué par l’effet « râteau », car la plupart de ces enfants n’avaient pas été diagnostiqués positifs lors du premier dépistage. Mais comme cette campagne n’est pas terminée et il est prématuré de tirer des conclusions définitives.

 

Extraits de la conférence du Professeur Tsuda

 

Le Professeur Tsuda a présenté les résultats de son équipe le 8 octobre 2015 à Tôkyô. Sa présentation a été traduite en français par l’ACRO [ACRO2015]. Voici quelques extraits :

 

Résultats : Le taux d’incidence le plus élevé par rapport à l’incidence annuelle au Japon, a été observé dans la partie centrale de la province, en prenant en compte un temps de latence de 4 ans (taux d’incidence = 50 ; intervalle de confiance (IC) à 95% : 25, 90). La prévalence du cancer de la thyroïde était de 605 cas par million de personnes examinées (IC à 95% : 302 – 1 082) et le ratio standardisé de prévalence, comparé au district de référence de Fukushima était de 2,6 (IC à 95% : 0,99 – 7,0). Pour la deuxième vague de dépistage, même en supposant que toutes les autres personnes examinées n’auront pas de cancer, un ratio des taux d’incidence de 12 est déjà observé (IC à 95% : 5,1 – 23).

 

Conclusions : Un excès de cancers de la thyroïde a été détecté par échographie chez les enfants et adolescents de Fukushima dans les quatre premières années qui ont suivi les rejets et il est peu probable qu’il soit expliqué par le dépistage systématique.

 

Signification de l’article, les effets du dépistage et le discours sur le sur-diagnostic

 

Cette analyse révèle que l’incidence des cancers de la thyroïde durant les trois premières années de l’accident a été multipliée par plusieurs dizaines de fois chez les résidents de Fukushima qui avaient moins de 18 ans au moment de l’accident, en comparaison au taux d’incidence national, et qu’il serait impossible d’attribuer cet effet à d’autres causes que les radiations, comme « l’effet du dépistage systématique » et le « sur-diagnostic ». Selon certains spécialistes « l’effet de dépistage systématique » se rapporte à la détection de « vrais cancers » 2 à 3 ans plus tôt que par diagnostic à partir de signes cliniques. Le « sur-diagnostic » se rapporte au dépistage de « faux cancers », ou d’une masse de cellules cancéreuses qui n’aurait jamais été diagnostiquée cliniquement durant la vie du patient. Dans de nombreuses discussions, ces deux effets, à savoir l’effet du dépistage et le sur-diagnostic, sont inclus dans le terme « effet du dépistage », avec souvent en tête le sur-diagnostic.

 

Notre analyse révèle que l’incidence des cancers de la thyroïde à la fin 2014 excède largement le risque pour les enfants estimé sur 15 ans par l’OMS dans son rapport WHO Health risk assessment from the nuclear accident after the 2011 Great East Japan earthquake and tsunami publié fin février 2013. De plus, alors qu’une tendance à l’excès du nombre de cancers de la thyroïde a commencé à être observée à Tchernobyl en 1987, un an après l’accident, cette étude met en évidence que le dépistage par échographie conduit à la détection d’une augmentation de l’incidence dès la première année.

 

Je vais maintenant expliquer pourquoi l’effet dépistage et le sur-diagnostic ne sont pas des explications valables pour cet excès de cas de cancers de la thyroïde. D’abord, le taux d’incidence des cancers de la thyroïde calculé dans notre étude est de 20 à 50 fois plus élevé que le taux d’avant la catastrophe. C’est un ordre de grandeur plus élevé que l’augmentation observée dans le passé du nombre de cancers de la thyroïde liée à d’autres causes que les radiations. L’effet dépistage entraîne une augmentation de plusieurs fois du taux d’incidence des cancers, y compris celui de la thyroïde, détectés par rapport à l’absence de dépistage. Mais il est impossible d’expliquer une telle augmentation de l’incidence par d’autres causes que les radiations.

 

Ensuite, malgré les affirmations répétées qu’il n’y a jamais eu, par le passé, un tel dépistage et suivi systématiques d’une population peu exposée comme celle de la première vague à Fukushima, des études ont été publiées sur des dépistages par échographie menées à Tchernobyl sur des enfants et adolescents qui ont été conçus après l’accident ou qui vivaient dans des zones avec de relativement faibles niveaux de contamination. Un total de 47 203 individus a subi un tel dépistage et pas un seul cas de cancer de la thyroïde n’a été détecté. Bien que la classe d’âge diffère légèrement du dépistage dans la province de Fukushima, une telle différence ne peut pas être expliquée par la différence de niveau de sophistication du matériel de détection pour des nodules de 5 mm.

 

De plus, les variations géographiques du taux de cancers détectés (taux de prévalence) à l’intérieur de la province de Fukushima ne peuvent pas être expliquées par l’effet dépistage ou le sur-diagnostic. De même, les premiers résultats de la deuxième vague de dépistage pointent un taux d’incidence qui est déjà environ 20 fois plus élevé que le taux avant accident, même en prenant des hypothèses conduisant à une forte sous-estimation. Quand les données publiées le 31 août 2015 sont analysées par zone et district, il est devenu apparent que le taux d’incidence par endroit commence à excéder le taux de la première vague. Comme les cas attribués à l’effet dépistage et au sur-diagnostic auraient déjà dû être détectés, cela suggère que l’exposition aux radiations liée à l’accident commence à apparaître dans la province de Fukushima.

 

En plus du sur-diagnostic, il est souvent affirmé qu’il y a sur-traitement. Cependant, les données post-chirurgie des cas de cancer de la thyroïde opérés à l’Université médicale de Fukushima montrent qu’il n’y a pas d’évidence de chirurgie prématurée ou excessive, à l’exception de trois cas pour lesquels les patients et/ou leur famille ont opté pour une intervention chirurgicale malgré l’option de surveillance sans chirurgie. Au contraire, les données suggèrent une progression rapide du cancer chez les patients opérés.

 
Perspectives et réactions internationales des épidémiologistes

 

La majorité des experts, à commencer par l’analyse de risque de l’OMS, s’attendaient à une augmentation de l’incidence des cancers de la thyroïde dans la province de Fukushima après l’accident. Par conséquent, il n’y a pas eu d’opposition forte aux résultats de nos analyses. Nous avons analysé régulièrement les dernières données publiées et présenté les résultats aux conférences annuelles de la Société Internationale d’Epidémiologie Environnementale (ISEE) à Bâle en 2013, Seattle en 2014 et San Paulo en 2015. Notre présentation a suscité un grand intérêt et les résultats de notre analyse ont été acceptés sans problème, mis à part l’étonnement provoqué par le taux élevé. Cette réaction nous laisse penser qu’il y a un fossé entre les opinions des experts internationaux et l’explication de l’effet dépistage et du sur-diagnostic au Japon.

Professeur Tsuda (Source : FCCJchannel, https://www.youtube.com/watch?v=mIW75z7W4JI)

Professeur Tsuda (Source : FCCJchannel, https://www.youtube.com/watch?v=mIW75z7W4JI)

Recommandations en tant que spécialiste de santé publique

 

Jusqu’à présent, les mesures de protection autres que l’évacuation n’ont presque jamais été discutées dans la province de Fukushima. Par conséquent, plusieurs recommandations peuvent être déduites de notre analyse. Il n’y a pas de raison de ne pas se préparer à l’augmentation attendue de l’incidence qui doit atteindre son maximum plus de 5 ans après la catastrophe, ainsi que d’autres situations attendues. Dès maintenant, l’administration doit préparer et implémenter des contre-mesures, dont une communication médiatique, plutôt que de discuter si les cancers de la thyroïde ont augmenté ou pas, ou s’il y a une relation causale avec l’exposition aux radiations.

 

Tout d’abord, en préparation à l’augmentation du nombre de cas potentiels de cancer de la thyroïde après la quatrième année de l’accident, les ressources médicales doivent être contrôlées pour être sûr d’être suffisamment équipé. Il se trouve que l’université médicale de Fukushima possède un système médical robotisé, le système chirurgical daVinci, qui doit éliminer les cicatrices visibles de la chirurgie de la thyroïde. Son utilisation devrait être prise en compte, même si elle n’est pas couverte par l’assurance maladie nationale.

 

Ensuite, un système devrait être mis en place pour recenser et suivre les cas de cancer de la thyroïde de façon exhaustive chez les plus de 19 ans au moment de l’accident ou en dehors de la province de Fukushima.

 

De plus, le dépistage actuel repose uniquement sur des échographies de la thyroïde. Avec le temps qui passe, la participation devrait diminuer. Un livret médical, comme le livret des Hibakushas, devrait être mis en place et le registre des cancers devrait être développé en collaboration avec les associations médicales communales et régionales.

 

Par ailleurs, on doit se préparer à évaluer et suivre des cancers autres que celui de la thyroïde, comme la leucémie, le cancer du sein et autres cancers solides, qui devraient aussi augmenter, selon l’étude de l’OMS. Le temps de latence minimal pour les tumeurs malignes hématologiques, comme la leucémie, est déjà passé. Je pense qu’il faut aussi s’intéresser aux pathologies non cancéreuses et se préparer à y faire face.

 

Bien entendu, il est nécessaire de continuer à accumuler des données afin de mener une analyse plus poussée de l’incidence des cancers de la thyroïde et des autres pathologies à Tchernobyl. L’évaluation de la dose à la thyroïde devrait aussi être revue à cause de l’excès d’occurrences de cas cancers par rapport aux prédictions de l’OMS.

 

Naturellement, le plan de retour des personnes déplacées dans les zones où l’exposition externe peut atteindre 20 mSv/an devrait être reporté pour l’instant. Si le plan de retour est basé sur une affirmation qui est scientifiquement fausse – il n’y a pas de cancer induit par les radiations, ou ils sont indiscernables s’ils surviennent, à un niveau d’exposition inférieur à 100 mSv -, alors, c’est une raison supplémentaire de le suspendre et de le réétudier.

 

Comme le débit de dose est encore élevé, un plan plus précis par classe d’âge devrait être préparé, bien que cela n’ait jamais été discuté par le passé. Dit autrement, d’autres mesures de protection contre les radiations devraient être planifiées et mises en place, dont, dans l’ordre, l’évacuation temporaire pour les femmes enceintes, les bébés, les enfants en bas âge, les enfants, les adolescents et les femmes en âge de procréer.

 

Enfin, je voudrais discuter les explications régulièrement données dans la province de Fukushima, comme « l’incidence des cancers ne va pas s’accroître à cause de l’accident de Fukushima », ou « même si l’incidence des cancers augmente, ce sera indétectable ». Ces affirmations ne sont correctes que si les deux conditions suivantes sont satisfaites :

  • Il n’y a pas d’excès d’occurrence des cancers radio-induits en dessous d’une exposition de 100 mSv ;
  • L’exposition à Fukushima n’a jamais dépassé 100 mSv, et toutes les doses reçues sont bien en dessous de cette limite.

Ces deux conditions ont entravé toute discussion concernant des mesures de protection réalistes prenant en compte les coûts.

 

Mais la condition n°1 n’est pas correcte scientifiquement, et aucun expert au Japon ou à l’étranger ne tiendrait un tel discours de nos jours. Et la condition n°2 n’est pas correcte non plus puisque la dose équivalente à la thyroïde a été estimée à plus de 100 mSv chez les résidents situés au-delà de la zone de 20 km, lors du premier rapport de l’OMS publié en 2012, qui a servi de base au rapport de 2013 sur l’évaluation du risque. Notre analyse met en évidence des résultats qui excèdent largement la prédiction de l’OMS sur une période de 15 ans.

 

Cependant, il ne s’est passé que quatre ans et demi depuis l’accident. En prenant en compte le temps de latence moyen pour les cancers de la thyroïde et la tendance observée à Tchernobyl concernant l’évolution temporelle de l’excès de cancers de la thyroïde, il est très probable que de nouveaux cas de cancers de la thyroïde apparaîtront chaque année à un taux 10 à 20 fois supérieur à ce qui a été observé ces quatre dernières années. Dans de telles circonstances, le gouvernement doit modifier drastiquement ses affirmations, autrement la confiance sera perdue, résultant en un écart entre les mesures et la réalité. J’espère que notre étude va constituer une opportunité pour revoir la communication et les mesures gouvernementales. La situation actuelle ne va qu’aggraver l’anxiété, la méfiance et les dommages dus aux rumeurs infondées.

 

 

3. Du côté des travailleurs

 

Plus de 45 000 travailleurs du nucléaire ont déjà été engagés sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Quelques 26 000 travailleurs sont aussi engagés dans les travaux de décontamination, où l’exposition est moindre.

 

Sur le site de la centrale, on déplore déjà plusieurs décès suite à des accidents. La tenue de protection et le masque intégral rendent les travaux et la communication plus complexes. En été, lors des fortes chaleurs, les travaux deviennent extrêmement pénibles avec de telles protections et l’on déplore plusieurs coups de chaud.

 

A Fukushima daï-ichi

 

Selon les dernières statistiques publiées [MHLW2015c], qui datent du 30 novembre 2015, 45 891 personnes ont travaillé sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Dans les premiers mois, la limite de dose a été montée à 250 mSv, au lieu de 20 mSv par an en temps normal. Officiellement, 6 personnes l’ont dépassée. Mais il n’y avait pas un dosimètre par personne durant les premières semaines car ils avaient été noyés par le tsunami. Seul le chef d’équipe en portait un et il n’a pas été forcément le plus exposé. Il a fallu un scandale médiatique pour que des dosimètres soient expédiés depuis d’autres centrales nucléaires. Ces chiffres officiels sont donc à prendre avec recul. Par ailleurs, la contamination interne a été contrôlée très tardivement et certains intervenants sont injoignables. TEPCo est toujours à la recherche de 10 personnes qui sont intervenues entre mars et juin 2011.

 

Même la phase d’urgence passée, certains chiffres doivent être pris avec recul. Il y a eu plusieurs scandales liés à des tricheries sur les doses. Les médias ont rapporté des pratiques douteuses : des dosimètres laissés dans la voiture ou déposés en un lieu moins irradiant. Des travailleurs avaient mis un cache en plomb autour de l’appareil. Plus de 90% des intervenants sont des sous-traitants, avec parfois plusieurs niveaux de sous-traitance. Leur statut précaire favorise la triche. Suite à ces scandales, TEPCo a renforcé ses contrôles et la situation s’est améliorée.

 

En mars 2014, le ministère de la santé a révélé que TEPCO avait sous-estimé la contamination interne de 142 personnes en 2011. L’augmentation moyenne de la dose reçue est de 5,86 mSv. Une personne est ainsi passée de 90,27 à 180,10 mSv, ce qui représente une hausse de 89,83 mSv. C’est plus que les 100 mSv à ne pas dépasser sur 5 ans : cette personne aurait dû arrêter ses activités à la centrale. Cela n’a pas été le cas. Deux autres dépassent la limite annuelle de 50 mSv. Sur ces 142 personnes, il y a 24 employés de TEPCo. Les 118 autres sont des sous-traitants employés par 18 compagnies différentes [Asahi2014a].

 

Le gouvernement a vérifié l’exposition de 1 536 personnes sur les 7 529 qui sont intervenues en mars – avril 2011. Cela fait plus d’une personne sur 9 pour qui il y a eu sous-estimation ! En juillet 2013, le ministère de la santé avait déjà trouvé que les doses reçues par 642 personnes sur 1 300 avaient été sous-estimées.

 

Depuis le 16 décembre 2011, ce sont de nouveau les limites de dose normales qui sont appliquées à la centrale de Fukushima daï-ichi : 100 mSv sur 5 ans (ou 20 mSv/an en moyenne sur 5 ans), sans dépasser 50 mSv/an. Depuis le début de la catastrophe, 174 travailleurs ont atteint cette limite et ne peuvent plus travailler dans le nucléaire tant que les 5 ans ne se sont pas écoulés. Ils sont près de 9 000 à avoir reçu une dose cumulée comprise entre 50 et 100 mSv [MLHW2015c]. Ceux qui restent sont généralement affectés à des tâches moins exposées pour pouvoir rester plus longtemps sur le site.

 

Mais avec le temps, ils vont être de plus en plus nombreux à atteindre les 100 mSv. D’autant plus que les travaux de démantèlement des parties les plus irradiantes de la centrale n’ont pas encore commencé. Même si la grosse partie du travail se fera avec des engins télécommandés, il faudra que des hommes s’approchent par moments pour installer le matériel de démantèlement.

 

Récemment, la Radiation Effects Research Foundation, qui a suivi les personnes exposées aux bombes de Hiroshima et de Nagasaki, a décidé de suivre une première cohorte de 2 000 travailleurs qui sont intervenus la première année à la centrale accidentée de Fukushima daï-ichi car ce sont eux qui ont pris les plus fortes doses. Elle en a contacté 5 466 à Fukushima, mais seulement 704 auraient accepté, ce qui est beaucoup moins que les 2 000 espérés. 299 courriers auraient été retournés car l’adresse était erronée. Sur les 1 071 qui ont répondu, 295 ont refusé d’y participer. Certains ont justifié leur décision car il n’y a pas de prise en charge alors qu’ils doivent travailler. D’autres se sont plaints de la difficulté à accéder aux centres de soins où ils seront examinés. La fondation veut aussi reconstituer les doses prises. A terme, elle espère suivre 20 000 travailleurs [Asahi2015b].

 

Actuellement, environ 7 000 personnes triment chaque jour sur le site de la centrale de Fukushima daï-ichi. Il y a déjà eu plusieurs décès et blessés graves suite à des accidents. Au-delà du gigantesque chantier de stabilisation des réacteurs accidentés destiné à réduire leur menace puis celui de leur démantèlement, il y a aussi un immense chantier de décontamination dans toutes les zones où l’exposition externe peut dépasser 1 mSv/an.

 

Un travailleur est contrôlé après avoir travaillé sur le site de la centrale de Fukushima Daiichi (Photo : David Guttenfelder/AP/SIPA/Pool)

Un travailleur est contrôlé après avoir travaillé sur le site de la centrale de Fukushima Daiichi (Photo : David Guttenfelder/AP/SIPA/Pool)

Premier cas de cancer professionnel reconnu à la centrale de Fukushima daï-ichi

 

Le ministère de la santé, du travail et des affaires sociales [MLHW2015b] a reconnu, le 20 octobre 2015, que la leucémie développée par un travailleur à la centrale de Fukushima daï-ichi pouvait être liée à l’exposition aux radiations. Il s’agit d’un sous-traitant de 41 ans et a été exposé entre octobre 2012 et décembre 2013. Sa maladie s’est déclarée en janvier 2014.

 

Il aurait été exposé à une dose de 16 mSv à la centrale de Fukushima daï-ichi et à 4 mSv lors de l’inspection, en 2012, de la centrale de Genkaï exploitée par Kyûshû Electric. Selon les règles en vigueur au Japon depuis 1976, un travailleur du nucléaire, qui aurait été exposé à une dose supérieure à 5 mSv en un an et qui développerait une leucémie plus d’un an après avoir été engagé pour des travaux sous rayonnements ionisants, a droit à la prise en charge des soins et une indemnisation.

 

Selon le ministère, il y aurait déjà eu 8 demandes de reconnaissance de la part de travailleurs à la centrale de Fukushima daï-ichi, mais c’est le premier cancer professionnel reconnu. Trois autres demandeurs n’ont pas obtenu satisfaction. Un a retiré sa demande. Il y a encore trois dossiers en cours d’instruction.

 

Une leucémie peut avoir plusieurs origines et il ne sera jamais possible de dire si la leucémie du travailleur de Fukushima est due à la radioactivité ou pas. En revanche, on ne peut pas exclure que l’exposition aux rayonnements ionisants en soit bien la cause. Il a accepté de prendre des risques en allant travailler à Fukushima daï-ichi. Il est donc normal que cette maladie soit reconnue comme d’origine professionnelle et que le travailleur ait droit à prise en charge complète et un soutien financier.

 

Dans une interview au quotidien Asahi [Asahi2015c], il déclare qu’il espère que son cas aidera d’autres travailleurs qui souffrent du cancer à recevoir une indemnisation. Il dit être allé à Fukushima pour contribuer au rétablissement des communautés affectées et n’avoir aucun regret.

 

Dans ce même article, un représentant du ministère de la santé explique que la limite de 5 mSv en un an fixée pour reconnaître une leucémie comme d’origine professionnelle correspond à la limite pour le public à l’époque. Depuis, elle a été abaissée à 1 mSv/an sans que les autorités japonaises ne modifient la règle pour les travailleurs. Dans un tel contexte, il est ensuite difficile d’expliquer aux habitants de Fukushima que la limite d’évacuation est de 20 mSv/an.

 

S’il n’est pas possible de conclure pour un cas individuel, il est, en revanche, possible de faire des études statistiques sur un grand nombre de travailleurs. En juin dernier, une étude épidémiologique avait confirmé que les faibles doses pouvaient entraîner une augmentation du nombre de cas de leucémie. Cette étude ne s’intéresse qu’aux décès par leucémie. Or, de nos jours, on soigne la majorité d’entre elles. De nombreux cas échappent donc à ces statistiques. Il faudrait donc étudier la morbidité, mais il n’y a pas toujours de registres avec les données [INWORKS2015a].

 

La deuxième partie de cette étude vient de paraître et concerne le risque de décès par cancer autre que leucémie. Elle confirme la relation entre exposition aux rayonnements ionisants et cancers observée chez les survivants de Hiroshima et Nagasaki. Ces derniers ont subi une forte exposition, mais brève, alors que les travailleurs du nucléaire ont reçu des faibles doses tout au long de leur vie. Il n’y a pas de différence entre les pays étudiés. Les fortes doses ne sont donc pas plus dangereuses que les faibles doses cumulées, pour une même exposition totale [INWORKS2015b].

 

Sur les chantiers de décontamination

 

Les chantiers de décontamination dans les territoires évacués sont sous la responsabilité directe du gouvernement. Les travailleurs doivent porter un dosimètre et la dose enregistrée ne doit pas dépasser 50 mSv par an comme pour les travailleurs du nucléaire et 100 mSv sur 5 ans. Des statistiques officielles sur les doses prises par plus de 26 000 travailleurs engagés sur ces chantiers avant 2014 ont été rendues publiques [REA2015]. Aucun n’a dépassé 50 mSv en un an. La dose moyenne est de 0,5 mSv par an et 14,6% d’entre eux ont reçu une dose supérieure à 1 mSv/an, qui est la limite pour le public. La plus forte dose enregistrée est de 13,9 mSv en un an. Ils sont 34 à avoir dépassé 10 mSv.

 

Plus précisément, 11 058 personnes sont intervenues en 2011-2012. C’est à cette époque qu’il y a eu la plus forte dose enregistrée. En 2013, 20 564 personnes sont intervenues et la plus forte dose enregistrée était de 6,7 mSv, avec une moyenne de 0,5 mSv en un an. Ces statistiques, compilées par la Radiation Effects Association, qui dépend du gouvernement, donnent un nombre total de personnes inférieur aux chiffres avancés par le ministère de l’environnement en charge des travaux. Le ministère de la santé du Japon pense donc que cette association n’a pas réussi à enregistrer les doses de tout le monde.

 

Actuellement, quelques 12 000 personnes par jour travaillent sur des chantiers de décontamination.

 
Nombreuses violations du droit du travail pour les travailleurs engagés dans la décontamination

 

Le ministère de la santé, du travail et des affaires sociales a mis en ligne des statistiques sur les violations du droit du travail constatées sur des chantiers de décontamination [MHLW2015a]. Entre janvier et juin 2015, 342 entreprises ont été contrôlées et 233 violaient la réglementation, soit 68,1%. Plus précisément, sur les 184 entreprises contrôlées qui interviennent dans la zone évacuée où la décontamination est sous la responsabilité du gouvernement, il y en a 109 qui violaient la réglementation (59,2%) et dans les communes non évacuées, c’est 124 sur 158, soit 78,4%.

 

Sur les 364 violations constatées, 134 concernaient la paye, les conditions de travail, les horaires… et 230 la santé et la protection. Ces chiffres sont en augmentation par rapport à l’année 2014. Pour la première catégorie de violations, c’est surtout lié au paiement du salaire et des primes de risque. En ce qui concerne la protection, voici quelques cas constatés :

  • la « personne représentative » qui porte le dosimètre quitte le chantier et la dose enregistrée n’est plus représentative ;
  • le dosimètre n’était pas porté correctement ;
  • le niveau de contamination n’a pas été mesuré avant le chantier ;
  • pas de contrôle des outils ou équipements en fin de chantier…

 

 

4. Conclusion

 

La catastrophe de Fukushima ne fait que commencer. Il est difficile de tirer un bilan sanitaire après seulement quatre années. Heureusement pour le pays, 80% des rejets atmosphériques sont allés vers l’océan. Les surfaces contaminées sont limitées. Un accident similaire au milieu des terres aurait eu un impact beaucoup plus important.

 

Malgré cela, cette catastrophe a déjà complètement déstabilisé toute une région avec des conséquences économiques et sociales à long terme qui se répercutent sur tout le pays. De très nombreux individus ont vu leurs conditions de vie bouleversées. 160 000 personnes ont été durablement déplacées par la radioactivité, souvent avec la perte totale de leurs biens. Leurs conditions de vie se sont détériorées et les plus fragiles sont décédées prématurément.

 

De nombreuses autres personnes, qui vivent en territoire contaminé, ont aussi vu leur vie perturbées.

 

En ce qui concerne les conséquences directes des radiations, les autorités japonaises ont lancé une vaste campagne de suivi dans le but de rassurer, mais, pour ce qui est des cancers de la thyroïde, leur nombre est beaucoup plus élevé que ce qui était attendu. Ce n’est pas sans inquiéter les populations exposées quant aux autres maladies radio-induites qui mettent plus de temps à apparaître.

 

Ce sont les travailleurs du nucléaire à la centrale de Fukushima daï-ichi, où les travaux de sécurisation puis de démantèlement devraient durer plus de quatre décennies, qui sont le plus exposés aux rayonnements. Ils sont déjà plus de 45 000 à être passés sur le site. Un a vu sa leucémie reconnue comme maladie professionnelle. On déplore aussi plusieurs décès dus aux conditions de travail particulièrement difficiles. 26 000 autres travailleurs ont été impliqués dans les nombreux chantiers de décontamination, dans des conditions pas toujours satisfaisantes au regard du droit du travail.

 

Ce premier bilan montre que les populations payent un lourd tribut à l’accident nucléaire, qui est, avant tout, une catastrophe humanitaire.

 

Toutes ces informations sont détaillées dans l’ACROnique de Fukushima, avec mise à jour régulière : http://Fukushima.eu.org

 

Bibliographie : à retrouver dans le rapport intégral de l’ACRO

Partager cet article

Publié par David Boilley - dans Au Japon
commenter cet article

  • : Fukushima 福島第一
  • Fukushima 福島第一
  • : Un blog consacré entièrement à la catastrophe nucléaire de Fukushima et à ses répercussions au Japon et dans le monde.
  • Contact

Mentions légales

Directeur de la publication :

Pierre Fetet

Lien vers les mentions légales du blog de Fukushima

Outil de traduction gratuite de site Internet

Actualités sur Fukushima

Les Veilleurs de Fukushima

Nos voisins lointains

The Watchers of Fukushima

Presse japonaise anglophone  

NHK en français

.

« Sans le web, mémoire vive de notre monde, sans ces citoyens qui n’attendent pas des anniversaires, de tristes anniversaires, pour se préoccuper du sort des réfugiés de Fukushima, eh bien le message poignant de Monsieur Idogawa (maire de Futuba) n’aurait strictement aucun écho. » (Guy Birenbaum, Europe 1, 1er mars 2013)

Infos en direct

webcam tepco 

 Webcam

 TEPCO

.

webcam tepco 1 

 Webcam

 TEPCO 1

.

reacteur2aout2011webcamTBS Webcam

 TBS/JNN

 

radioactivité Tokyo Radioactivité

 à Tsukuba

 en continu

.  

carte contamination cumulée Contamination

 cumulée

 du japon

 

radfuku Mesure des radiations

 dans la préfecture

 de Fukushima :

 

Aider le Japon maintenant

Publications

Nouvel album sur Tchernobyl

"Comme un nuage - 30 ans après..."

 

Frankushima : un essai graphique sur la catastrophe de Fukushima et le risque nucléaire en France. Soutenir la parution du 1er tirage en se rendant sur le site frankushima.com

Une BD sur Tchernobyl

Soutien à la parution en cliquant ici

Un livre essentiel sur les conséquences de Tchernobyl

Télécharger la version française ici.

 

Un livret pour tout apprendre sur le nucléaire !

A télécharger ici

 

 

 

 

sitesanspub

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -